La fin du XVIe siècle et le XVIIe siècle constituèrent une période décisive pour le culte des saints : mises en cause protestantes et réaffirmation catholique, développement de l’érudition, renforcement du centralisme romain en matière de...
moreLa fin du XVIe siècle et le XVIIe siècle constituèrent une période décisive pour le culte des saints : mises en cause protestantes et réaffirmation catholique, développement de l’érudition, renforcement du centralisme romain en matière de sainteté, canonisations de saints issus de la réforme catholique, découverte et promotion des saints des catacombes, multiplication et renouvellement des biographies saintes, prolifération des gravures et des représentations iconographiques.
Dans ce contexte, nous souhaitons étudier l’attention portée aux saints anciens – fondateurs, évangélisateurs, évêques, etc. – qui firent l’objet d’une vénération avant l’an mil, ce qui correspond peu ou prou à la première canonisation pontificale (993). Il s’agit de personnages qui exercèrent une influence locale ou régionale majeure, voire fondamentale à l’époque de l’implantation et du développement du christianisme dans le territoire envisagé. L’objectif sera d’observer comment ces anciens cultes traversèrent la période troublée du XVIe siècle et entrèrent dans l’ère moderne : simple persistance, regain d’intérêt, reformulation ou, au contraire, désaffection.
Selon les régions et le contexte politico-religieux, l’évolution a pu différer. Aussi limiterons-nous les investigations à la Gaule Transalpine, qui correspond grosso modo aux anciens royaumes mérovingiens et carolingiens et forme un ensemble culturel et politique cohérent. Soit les territoires actuels de la France, de la Belgique, des Pays-Bas et de l’ouest de l’Allemagne.
Le sujet et le cadre définis, une multitude d’approches peuvent intervenir.
C’est d’abord la question des reliques de ces saints. Des dons ou des échanges de reliques – parfois de taille très modeste – peuvent dans certaines circonstances révéler une politique bien précise en la matière. Parallèlement, les détenteurs se multiplient (confréries, laïcs, chapelles, etc.). Dans quelle mesure et avec quelle intensité interviennent en cette matière les autorités ecclésiastiques (évêques, doyens, abbés, Congrégation des reliques…), les autorités temporelles ou encore certains aristocrates laïcs ? Les luttes confessionnelles purent également peser sur ces restes sacrés, en occasionnant des dégâts, voire des destructions, qu’il fallut par la suite pallier. Dans le même temps, ces reliques semblent avoir aussi participé au processus de recatholicisation perceptible au travers de manifestations cultuelles (processions), de réalisations de nouveaux réceptacles ou encore d’aménagements architecturaux. Dans le contexte de rénovation du catholicisme, on s’interrogera sur la persistance du pouvoir d’attraction des reliques face à la popularité des images miraculeuses, mariales notamment.
En corollaire, qu’en est-il des « miracles » et « prodiges » qui se produisent dans cet environnement ? Ces « vieux » saints sont-ils encore invoqués avec succès et dans quelles circonstances ? On sait que dans certains cas, leurs interventions connurent une recrudescence importante dès le XVIe siècle, dans la continuité de manifestations médiévales. On essaiera ici de cerner les champs d’action ou les éventuelles spécialisations de ces saints anciens, les bénéficiaires (individuels ou collectifs) et le processus miraculeux mis en œuvre, en les comparant à l’invocation des saints modernes, en vue d’observer si certaines spécificités se dégagent
Ces cultes peuvent aussi faire l’objet de véritables campagnes de diffusion. On pense bien entendu au canal du livre, qu’il soit livret de dévotion, de pèlerinage ou ouvrage de plus grande ampleur. On assiste à une multiplication des publications à visée didactique, souvent rédigées en langue vernaculaire. Leur composition tantôt s’inscrit dans un effort de promotion d’un culte précis, tantôt vise à actualiser les vertus et la destinée d’un saint ancien dans une perspective plus adaptée au contexte de la réforme catholique. Particulièrement significatives dans ce cadre, sont l’initiative à la base de ces ouvrages, l’identité d’éventuels commanditaires et la personnalité de leurs auteurs. Le développement de la gravure, son coût réduit et sa facilité de transport ont pu également contribuer à la revitalisation de certains cultes et à leur diffusion de masse. On n’oubliera pas non plus, dans le prolongement de la tradition médiévale, le recours au théâtre pour populariser la vie de ces saints.
En arrière-plan de ces réflexions, surgit en fait la question des motivations. D’où vient cet intérêt pour des personnages à l’ancienneté quasi millénaire ? S’agit-il de réactions face à des critiques, on pense au protestantisme (spécialement dans les zones de frontières confessionnelles), voire au jansénisme ? Ou d’une crainte suscitée par l’émergence de cultes concurrents centrés autour de saints liés à la réforme catholique, ou bien par l’arrivée de « nouvelles » reliques venues de Rome ou de régions passées au protestantisme (Angleterre, Pays-Bas ? Sinon, plus simplement, d’une simple volonté de redynamiser un culte quelque peu assoupi ? Sans oublier l’humanisme intellectuel qui pousse des érudits à étudier les anciennes traditions, à l’image, pour partie, des Bollandistes.
In fine, au-delà de ces thématiques, se pose la question du rôle identitaire endossé par ces saints tutélaires, plus d’un millénaire après leur disparition. En quoi ceux-ci constituent-ils des références pour les populations, pour les autorités locales, régionales ou « étatiques » ? Leur ancienneté constitue-t-elle un argument d’autorité ? Ce qui pose également la question de leur « instrumentalisation » dans le cadre de rivalités régionales, de tensions politiques ou d’exacerbation du prestige de localités, des villes notamment. Enfin, ces « héros » du passé sont-ils présentés comme proches des autorités du temps de par leur rang ou leur action et, si oui, dans quel but ?
On le constate, les questionnements autour de cette problématique sont à la croisée de l’histoire religieuse, patrimoniale, politique, sociale et identitaire, mais sont susceptibles d’éclairer aussi d’un angle nouveau les mentalités du temps.
Philippe Desmette, Université Saint-Louis – Bruxelles
François De Vriendt, Société des Bollandistes – Bruxelles