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ÉLISABETH ROUDINESCO SIGMUND FREUD EN SON TEMPS ET DANS LE NÔTRE ÉDITIONS DU SEUIL 25, boulevard Romain-Rolland, Paris XIV e MEP_Freud.indd 5 06/08/14 09:25 Introduction Un homme n’est vraiment mort, disait Jorge Luis Borges, que lorsque le dernier homme qui l’a connu est mort à son tour. C’est le cas aujourd’hui pour Freud, bien qu’il existe encore quelques rares personnes qui ont pu l’approcher dans leur enfance. Freud a passé sa vie à écrire, et même si un jour il détruisit des documents de travail et des lettres afin de compliquer la tâche de ses futurs biographes, il voua une telle passion à la trace, à l’archéologie et à la mémoire que ce qui fut perdu n’est rien en regard de ce qui a été conservé. S’agis- sant d’un tel destin, l’historien est confronté à un excès d’archives, et en conséquence à une pluralité infinie d’interprétations. Outre une bonne vingtaine de volumes, et plus de trois cents articles, Freud a laissé un nombre important de notes, brouillons, agendas, dédicaces et annotations dans les ouvrages de son immense bibliothèque installée au Freud Museum de Londres. Il a rédigé, semble-t-il, environ vingt mille lettres, dont ne subsiste que la moi- tié 1. La plupart de celles-ci sont aujourd’hui publiées en français ou, lorsqu’elles ne le sont pas, elles sont en cours d’établissement en allemand. À quoi s’ajoutent des interventions et des entretiens d’une très grande richesse réalisés dans les années 1950 par Kurt Eissler, psychanalyste émigré de Vienne à New York, ainsi que des textes 1. Spécialiste des éditions des œuvres de Freud, Gerhard Fichtner (1932-2012) a passé sa vie à rechercher les inédits de Freud et à réunir ses lettres. Cf. « Les lettres de Freud en tant que source historique » et « Bibliographie des lettres de Freud », Revue internationale d’histoire de la psychanalyse, 2, 1989, p. 51-81. Cf. également Ernst Falzeder, « Existe-t-il encore un Freud inconnu ? », Psycho- thérapies, 3, 27, 2007. 9 MEP_Freud.indd 9 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E concernant environ cent soixante patients désormais identifiés mais pour la plupart peu connus. Traduites en une cinquantaine de langues, les œuvres de Freud sont tombées dans le domaine public en 2010, et ses archives sont désor- mais accessibles, pour l’essentiel, au département des manuscrits de la Library of Congress (LoC) de Washington (la bibliothèque du Congrès), après trente ans de polémiques et de batailles furieuses 1. Des documents divers peuvent également être consultés au Freud Museum de Vienne. Plusieurs dizaines de biographies ont été écrites sur Freud, depuis la première parue de son vivant en 1934 sous la plume de son disciple Fritz Wittels, devenu américain, jusqu’à celle de Peter Gay publiée en 1988, en passant par le monumental édifice en trois volumes d’Er- nest Jones, mis en cause à partir de 1970 par Henri F. Ellenberger et les travaux de l’historiographie savante, auxquels je me rattache. Sans compter le travail historiographique réalisé par Emilio Rodri- gué, premier biographe latino-américain, qui a eu l’audace, en 1996, d’inventer un Freud de la déraison plus proche d’un personnage de García Márquez que d’un savant issu de la vieille Europe. Chaque école psychanalytique a son Freud – freudiens, post-freudiens, klei- niens, lacaniens, culturalistes, indépendants –, et chaque pays a créé le sien. Chaque moment de la vie de Freud a été commenté à des dizaines de reprises, et chaque ligne de son œuvre interprétée de multiples manières, au point que l’on peut dresser une liste, à la façon de Georges Perec, de tous les essais parus sur le thème d’un « Freud accompagné » : Freud et le judaïsme, Freud et la religion, Freud et les femmes, Freud clinicien, Freud en famille avec ses cigares, Freud et les neurones, Freud et les chiens, Freud et les francs-maçons, etc. Mais aussi, à l’intention de nombreux adeptes d’un anti-freudisme radical (ou Freud bashing) : Freud rapace, Freud ordonnateur d’un goulag clinique, démoniaque, incestueux, menteur, faussaire, fas- ciste. Freud est présent dans toutes les formes d’expression et de 1. Je donne, dans l’épilogue et les annexes, toutes les indications nécessaires à l’établissement des sources utilisées dans cet ouvrage. On trouvera aussi, en fin de volume, un essai historiographique ainsi que des indications généalogiques et chronologiques permettant de comprendre les querelles autour des archives Freud. La plupart des biographies existantes sont mentionnées dans les différentes notes. 10 MEP_Freud.indd 10 06/08/14 09:25 I N T RO DUC TION récits : caricatures, bandes dessinées, livres d’art, portraits, dessins, photographies, romans classiques, pornographiques ou policiers, films de fiction, documentaires, séries télévisées. Après des décennies d’hagiographies, de détestation, de travaux savants, d’interprétations novatrices et de déclarations abusives, après les multiples retours à ses textes qui ont ponctué l’histoire de la seconde moitié du xxe siècle, nous avons bien du mal à savoir qui était vraiment Freud, tant l’excès de commentaires, de fantasmes, de légendes et de rumeurs a fini par recouvrir ce que fut la destinée paradoxale de ce penseur en son temps et dans le nôtre. C’est pourquoi, ayant moi-même fréquenté pendant longtemps les textes et les lieux de la mémoire freudienne, dans le cadre de mon enseignement ou à l’occasion de mes voyages et de mes recherches, j’ai entrepris d’exposer de manière critique la vie de Freud, la genèse de ses écrits, la révolution symbolique dont il fut l’initiateur à l’aube de la Belle Époque, les tourments pessimistes des Années folles et les moments douloureux de la destruction de ses entreprises par les régimes dictatoriaux. L’ouverture des archives et l’accès à un ensemble de documents non encore exploités m’ont offert la pos- sibilité d’une telle approche, et l’entreprise a été facilitée par le fait qu’aucun historien français ne s’était encore aventuré sur ce terrain dominé depuis des lustres par des recherches anglophones d’une belle qualité. À cet égard, je veux remercier, à titre posthume, Jacques Le Goff qui, au cours d’une longue conversation et devant mon hésitation, m’encouragea vivement à me lancer dans cette entreprise et me donna des indications précieuses sur la façon dont il convenait d’observer Freud construisant son époque tandis qu’il était construit par elle. On trouvera donc dans ce livre, divisé en quatre parties, le récit de l’existence d’un homme ambitieux issu d’une longue lignée de com- merçants juifs de la Galicie orientale, qui s’offrit le luxe, tout au long d’une époque troublée – le démantèlement des Empires centraux, la Grande Guerre, la crise économique, le triomphe du nazisme –, d’être tout à la fois un conservateur éclairé cherchant à libérer le sexe pour mieux le contrôler, un déchiffreur d’énigmes, un observateur attentif de l’espèce animale, un ami des femmes, un stoïcien adepte des antiquités, un « désillusionneur » de l’imaginaire, un héritier du romantisme allemand, un dynamiteur des certitudes de la conscience 11 MEP_Freud.indd 11 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E mais aussi et surtout peut-être un Juif viennois, déconstructeur du judaïsme et des identités communautaires, tout aussi attaché à la tra- dition des tragiques grecs (Œdipe) qu’à l’héritage du théâtre shakes- pearien (Hamlet). Tout en se tournant vers la science la plus rigoureuse de son temps – la physiologie –, il consomma de la cocaïne pour soigner sa neuras- thénie et crut découvrir, en 1884, ses vertus digestives. Il s’aventura dans le monde de l’irrationnel et du rêve, s’identifiant au combat de Faust et de Méphisto, de Jacob et de l’Ange, puis fonda un cénacle sur le mode de la république platonicienne, entraînant avec lui des disciples habités par la quête d’une révolution des consciences. Pré- tendant appliquer ses thèses à tous les domaines du savoir, il se trompa sur les innovations littéraires de ses contemporains, qui lui empruntaient pourtant ses modèles, méconnut l’art et la peinture de son temps, adopta des positions idéologiques et politiques plutôt conservatrices, mais imposa à la subjectivité moderne une stupé- fiante mythologie des origines dont la puissance semble plus que jamais vivante, à mesure que l’on cherche à l’éradiquer. En marge de l’histoire de « l’homme illustre », j’ai abordé, en contrepoint, celle de certains de ses patients qui menèrent une « vie parallèle » sans rap- port avec l’exposé de leur « cas ». D’autres reconstruisirent leur cure comme une fiction, d’autres enfin, plus anonymes, ont été sortis de l’ombre par l’ouverture des archives. Freud a toujours pensé que ce qu’il découvrait dans l’inconscient anticipait ce qui arrivait aux hommes dans la réalité. J’ai choisi d’in- verser cette proposition et de montrer que ce que Freud crut découvrir n’était au fond que le fruit d’une société, d’un environnement fami- lial et d’une situation politique dont il interprétait magistralement la signification pour en faire une production de l’inconscient. Voilà l’homme et l’œuvre immergés dans le temps de l’histoire, dans la longue durée d’une narration où se mêlent petits et grands événements, vie privée et vie publique, folie, amour et amitiés, dialo- gues au long cours, épuisement et mélancolie, tragédies de la mort et de la guerre, exil enfin vers le royaume d’un avenir toujours incertain, toujours à réinventer. MEP_Freud.indd 12 06/08/14 09:25 PREMIÈRE PARTIE Vie de Freud MEP_Freud.indd 13 06/08/14 09:25 CHAPITRE 1 Commencements Au milieu du xixe siècle, l’aspiration des peuples européens à dis- poser d’eux-mêmes enflammait les esprits. Partout, d’est en ouest, au cœur des nations déjà démocratiques comme au sein des communau- tés encore archaïques ou des minorités intégrées aux Empires cen- traux, un nouvel idéal d’émancipation jaillissait dans les consciences, illustrant la grande prophétie de Saint-Just en 1794 : « Que l’Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux sur la terre ni un oppresseur sur le territoire français ; que cet exemple fructifie sur la terre […] Le bonheur est une idée neuve en Europe. » L’année 1848 inaugura un tournant. Printemps des peuples et des révolutions, printemps du libéralisme et du socialisme, aurore du communisme. Après des années de guerres, de massacres, d’asser- vissements et de rébellions, des hommes aux langues et aux mœurs différentes réclamaient l’abolition des anciens régimes monarchiques restaurés dans les pays où l’épopée napoléonienne avait naguère contribué à l’expansion des idéaux de 1789 : « Un spectre hante l’Eu- rope, écrivaient Marx et Engels en 1848 : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une sainte alliance pour traquer ce spectre 1. » Si, partout en Europe, ces révolutions furent réprimées, les idées qu’elles portaient continuèrent à se propager de manière contradictoire selon qu’elles se référaient aux Lumières françaises, caractérisées par la recherche d’un idéal de civilisation universelle fondée sur une 1. Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), Paris, Éditions sociales, 1966, p. 25. 15 MEP_Freud.indd 15 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E pratique politique, ou au contraire à l’Aufklärung allemande, dont la vocation philosophique trouvait ses origines dans la religion réformée 1. Cependant, au milieu du xixe siècle, ces deux conceptions des Lumières (civilisation et Kultur) – la première universaliste et la seconde plus identitaire – entrèrent en contradiction avec les régimes politiques soucieux de restaurer, sous de nouvelles formes, l’ancien ordre du monde qui avait été sérieusement ébranlé par le printemps des révolutions. Ainsi naquit le nationalisme. Pour répondre à l’aspiration des peuples et lutter contre l’universa- lisation des idéaux des Lumières, la bourgeoisie industrielle en pleine expansion reprit à son compte l’idée de nation pour la retourner en son contraire. Elle chercha alors à unifier, non pas les hommes entre eux, mais des nations hiérarchisées conçues comme des entités dis- tinctes les unes des autres, chacune étant assimilée à la somme de ses particularismes. Au principe affirmé par les Lumières françaises selon lequel l’Homme devait être défini comme un sujet libre, et à l’idéal allemand de la culture identitaire, succéda une doctrine fondée sur l’obligation pour tous les humains d’appartenir à une commu- nauté ou à une race : l’homme en soi n’existe pas, disait-on, mais seulement des hommes assujettis à un territoire, à un État-nation. Chacun se devait d’être français, italien, allemand avant d’être un sujet de droit, détaché de toute appartenance. Dans ce monde européen en pleine mutation, les Juifs aspiraient eux aussi à un idéal d’émancipation. Devenus citoyens à part entière depuis 1791, les Juifs français avaient acquis les mêmes droits que les autres citoyens mais à la condition qu’ils renoncent au fardeau de la double identité. Seul devait compter pour eux l’accès au statut de sujet de droit, libéré des servitudes de la religion et de l’emprise communautaire. En vertu de quoi ils étaient autorisés, en privé, à pratiquer le culte de leur choix. Du même coup, le judaïsme devint, pour l’État laïc, une religion comme une autre et non plus la religion mère, religion haïe depuis le Moyen Âge, religion du peuple élu ayant donné naissance au christianisme. L’idée que l’on pût se définir comme juif au sens de l’identité juive était contraire à l’idéal univer- saliste de la laïcité française. 1. Cf. Vincenzo Ferrone et Daniel Roche (éd.), Le Monde des Lumières, Paris, Fayard, 1999. 16 MEP_Freud.indd 16 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS En Allemagne, terre de la Réforme luthérienne, le processus d’émancipation voulu par la Haskala – le mouvement des Lumières juives fondé par Moses Mendelssohn – visait, non pas à intégrer les Juifs comme citoyens à part entière, mais à leur permettre d’être à la fois « juifs et allemands ». S’opposant au hassidisme, autre com- posante des Lumières qui tentait de revaloriser la spiritualité juive – notamment en Europe orientale –, les partisans de la Haskala affir- maient que les Juifs modernes pourraient vivre selon deux apparte- nances positives : l’une relevant de la foi, l’autre du sol. À condition toutefois qu’ils se détachent des pesanteurs d’une tradition religieuse trop contraignante. Dans l’ensemble du monde germanophone en voie d’industrialisa- tion – de l’Europe du Nord à la Mitteleuropa –, les Juifs ashkénazes n’avaient pas acquis les mêmes droits qu’en France. Répartis dans les quatre grandes provinces situées autrefois au cœur du Saint Empire romain germanique – Galicie, Moravie, Bohême et Silésie – et rat- tachées ensuite à l’Empire austro-hongrois, ils occupaient en réalité un territoire plus vaste aux frontières indéterminées – le fameux Yid- dishland –, où ils se regroupaient en communautés parlant une même langue et circulant dans une zone mouvante entre Pologne, Lituanie, Biélorussie, Ukraine, Roumanie, Hongrie. N’ayant pas accès à toutes les professions, ces Juifs étaient voués, pour échapper à l’humiliation d’être juifs, soit à la conversion, soit à la pratique de la haine de soi juive, soit à la réussite intellectuelle, vécue souvent sur le mode de la revanche : « Si les Juifs ont excellé à l’Université, écrit William Johnston, c’est que leurs familles les ont exhortés à travailler avec plus d’acharnement pour triompher des préjugés 1. » Les Juifs émancipés du xixe siècle pensaient ainsi pouvoir échap- per à la persécution ancestrale en s’intégrant à la société bourgeoise industrielle et intellectuelle de différentes manières, selon le pays où ils résidaient : comme citoyens à part entière en France, comme indi- vidus appartenant à une communauté en Angleterre puis aux États- Unis, comme sujets judéo-allemands dans le monde germanique, et 1. William Johnston, L’Esprit viennois. Une histoire intellectuelle et sociale, 1848-1938 (1972), Paris, PUF, 1985, p. 27. Cf. également Jean Clair (dir.), Vienne. L’apocalypse joyeuse, catalogue de l’exposition, Centre Georges-Pompidou, 1986. 17 MEP_Freud.indd 17 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E comme minorités dans les Empires centraux. Nombre d’entre eux transformèrent leur patronyme à l’occasion des différentes migra- tions qui les affectèrent : d’où le mouvement de germanisation ou de francisation des noms polonais, russes, roumains à cette époque. Beaucoup renoncèrent à la circoncision ou se convertirent. Mais, à mesure que le nationalisme se détournait des anciens idéaux du printemps des peuples, ils furent rejetés, non plus pour leur religion, mais pour leur « race », c’est-à-dire en raison d’une apparte- nance identitaire invisible qui semblait résister aux conversions et qui, du même coup, les contraignaient à se définir, eux aussi, comme issus d’une nation. Tel fut le paradoxe de la naissance de l’antisémitisme, qui se substitua à l’ancien antijudaïsme. Le Juif cessa d’être ostracisé pour sa pratique de l’autre religion – le premier monothéisme – mais il fut regardé comme issu d’une race en quête de nation. Si, pendant des siècles, les Européens n’avaient eu affaire qu’à des Juifs, c’est-à-dire à un peuple de parias conscient du rejet qu’il suscitait et qui pensait son unité ou son universalité sans référence à des frontières, ils allaient bientôt devoir se confronter à un peuple qui, comme eux, était contraint de se définir comme une nation : la nation juive. Mais qu’est-ce qu’une nation sans frontières ? Qu’est-ce qu’un peuple sans territoire ? Que sont une nation et un peuple composés de sujets ou d’individus qui ne sont citoyens de nulle part à force d’être issus de différentes nations 1 ? C’est dans ce monde en pleine effervescence, marqué par une urbanisation et une germanisation progressives des Juifs habsbour- geois, que naquit Jacob Kallamon (Kalman) Freud, à Tysmenitz, village (shtetl) de la Galicie orientale, le 18 décembre 1815, six mois après la défaite des troupes napoléoniennes à Waterloo 2. Comme 1. J’ai abordé cette problématique dans Retour sur la question juive, Paris, Albin Michel, 2009. 2. Tous les documents relatifs à l’état civil de la famille Freud ont été publiés par Marianne Krüll, Sigmund, fils de Jakob (1979), Paris, Gallimard, 1983. Cf. également Renée Gicklhorn, « La famille Freud à Freiberg » (1969), Études freudiennes, 11-12, janvier 1976, p. 231-238. Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, t. I : 1856-1900 (1953), Paris, PUF, 1958. Henri F. Ellenberger, Histoire de la découverte de l’inconscient (1970), Paris, Fayard, 1994, p. 439-446. Peter Gay, Freud, une vie (1988), Paris, Hachette, 1991. Cf. Emmanuel Rice, Freud and Moses. The Long Journey Home, New York, State University of New 18 MEP_Freud.indd 18 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS de nombreux Juifs installés dans cette partie de l’Europe orientale, désormais rattachée à l’empire des Habsbourg, son père, Schlomo Freud, originaire de Buczacz, exerçait la profession de commerçant. Après la naissance de son fils aîné, la femme de Schlomo, Peppi Hofmann-Freud, elle-même fille d’Abraham Siskind Hofmann, négociant en tissus et autres denrées de première nécessité, mit au monde deux autres fils – Abae et Josef – et une fille. Sans doute le nom de Freud était-il dérivé du prénom Freide que portait l’arrière- grand-mère de Schlomo. Négociant en laine à Breslau, Abae n’eut guère de chance avec ses enfants : un fils hydrocéphale et faible d’esprit, un autre devenu fou. Songeant à ses oncles et à ses cousins lors de son voyage à Paris en 1886, Freud, alors fervent admirateur de Jean-Martin Charcot et convaincu de l’origine héréditaire des névroses, n’hésitait pas à affir- mer que sa famille était atteinte d’une tare « neuro-pathologique » : « Comme je suis neurologue, je redoute toutes ces histoires autant qu’un marin redoute la mer. » Et d’ajouter : « Ces histoires sont si fréquentes dans les familles juives 1. » Vers le milieu de l’année 1832, à peine âgé de dix-sept ans, Jacob épousa à Tysmenitz la jeune Sally Kanner, fille de négociant. Selon la coutume encore en vigueur à cette époque, le mariage avait été arrangé entre les deux familles. En un premier temps, le couple fut hébergé dans la maison de la famille Kanner où Sally mit au monde deux fils : Emanuel en 1833, Philipp un an plus tard. Elle eut ensuite deux autres enfants qui moururent en bas âge. Siskind Hofmann et Schlomo Freud s’entendaient à merveille. Comme c’était souvent le cas dans les familles élargies du shtetl, York, 1990. – Kallamon (Salomon) est orthographié parfois Kalman, Kallmann ou Kelemen. Tysmenitz peut être transcrit Tysmienica ou Tismenitz. Freiberg est parfois écrit Freyberg, ou Pribor, Prbor, en langue tchèque. Pour Jacob, on trouve aussi Jakob, pour Peppi, Pepi. Cf. également lettre de Freud au bourgmestre de la ville de Pribor, du 25 octobre 1931, LoC, box 38, folder 42. 1. Sigmund Freud, « Lettre à Martha Bernays », Correspondance, 1873-1939 (1960), Paris, Gallimard, 1967, p. 223-224. La thèse, erronée, de la « névrose juive » était très en vogue à l’époque, et notamment en vertu de l’enseignement de Charcot. Cf. Élisabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France (1982-1986) et Jacques Lacan (1993), en un seul volume, Paris, Le Livre de poche, coll. « La Pochothèque », 2009. En abrégé : HPF-JL. 19 MEP_Freud.indd 19 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E régies par la loi du père et les mariages consanguins, trois géné- rations vivaient sous le même toit ou dans le même quartier. Les femmes demeuraient au foyer pour élever les enfants en compagnie de leur mère, leurs sœurs, leur belle-mère, leurs domestiques ou leur gouvernante, tandis que les hommes, pères, gendres et fils, géraient les affaires en dehors du foyer : d’un côté la puissance féminine réduite au territoire de l’intime et des tâches domestiques, de l’autre le pouvoir masculin en perpétuel exil. Au sein de cet ordre familial, où chacun occupait une place bien définie de la naissance à la mort, les relations entre beau-père et gendre se révélaient aussi importantes que celles entre père et fils, entre grand-père et petit-fils ou entre oncle et neveu. Marié à l’adolescence, et déjà père de deux fils à l’âge de dix-neuf ans, Jacob perpétua cette tradition. Comme son père, il prit l’habitude d’accompagner son grand-père maternel (Siskind) dans ses voyages d’affaires en Moravie, où la politique autrichienne d’assimilation était plus rigoureuse qu’en Galicie, et donc plus orien- tée, non seulement vers la germanisation des Juifs, mais aussi vers leur intégration à un mode de vie plus urbain. Les deux hommes dormaient dans des auberges juives, respectaient les rites ancestraux et se heurtaient, ce faisant, aux législations discri- minatoires, tout en découvrant des manières de vivre plus modernes que la leur dans leur shtetl. L’un restait attaché à l’héritage du has- sidisme, tandis que Jacob, tout en étant pieux et parfait connaisseur de la langue sacrée, commençait à s’intéresser aux idéaux de la Has- kala 1. À l’âge de vingt ans, Jacob devint l’associé de son grand-père. En juillet 1844, ils effectuèrent ensemble une démarche adminis- trative visant à être inscrits sur la liste des Juifs « tolérés » à Freiberg. Rappelant aux autorités qu’il achetait du drap en Moravie, qu’il le rapportait pour le teindre en Galicie et qu’il excellait dans le com- merce du chanvre, du miel et du suif, Siskind réclama par ailleurs la prorogation de son passeport et de celui de son petit-fils. Après de nombreuses tracasseries administratives, la « tolérance » leur fut accordée. Quatre ans plus tard, la révolution des peuples, qui bouleversa l’Europe, permit aux Juifs de l’Empire austro-hongrois d’obtenir 1. Plusieurs commentateurs ont imaginé à tort que Jacob était resté très attaché aux rites orthodoxes. 20 MEP_Freud.indd 20 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS des droits civils et politiques. L’urbanisation progressait à mesure que, sous l’effet d’une explosion démographique, les populations juives de Galicie émigraient vers l’ouest et le sud 1. Jacob profita de cette situation pour demander à être domicilié à Freiberg. Au fil des années, il dénoua lentement les liens qui l’attachaient encore à la tra- dition hassidique de son père afin de mieux s’arracher à la mentalité du shtetl et s’intégrer à la nouvelle société bourgeoise. Et pour marquer son évolution, il fit l’acquisition d’un exemplaire de la Bible de Ludwig Philippson, premier traducteur en langue alle- mande du texte hébraïque. Publié entre 1838 et 1854 à l’usage des Juifs réformés, l’ouvrage respectait l’intégrité de l’Écriture sainte, mais accompagnait le texte d’une iconographie somptueuse emprun- tée à l’ancienne Égypte. Sur la page de garde, Jacob inscrivit la date du 1er novembre 1848, célébrant ainsi le printemps des peuples. Devenu libéral tout en conservant l’habitude de ponctuer ses pro- pos de nombreuses anecdotes tirées de la longue tradition de l’hu- mour juif, Jacob en vint à négliger les cérémonies religieuses. Mais il tenait à célébrer Pourim et Pessa’h comme des fêtes de famille. La première commémorait la délivrance des Juifs de l’Empire perse, la deuxième la sortie d’Égypte et la fin de l’asservissement de l’homme par l’homme : deux fêtes de la liberté auxquelles s’ancrait son atta- chement aux idéaux de la rébellion des peuples. Entre 1848 et 1852, Jacob poursuivit sa vie itinérante. À la mort de Sally, il épousa une certaine Rebekka, fille de négociant, avec laquelle il n’eut aucun enfant, alors même que son fils aîné se mariait à l’âge de dix-neuf ans avec une jeune Juive, Maria Rokach, dont la famille venait de Russie. En 1855, celle-ci mit au monde son premier enfant, Johann (John) Freud, futur compagnon de jeu de son oncle Sigmund, né un an après lui. Vint ensuite Pauline, née le 20 novembre 1856 2. Emanuel, le premier fils de Jacob, devint à son tour l’associé de son père comme celui-ci l’avait été de son père et de son grand-père. Quant à Philipp, le cadet, il demeura célibataire et ne fonda une famille qu’une fois installé à Manchester où il émigra avec son frère vers 1. Merci à Michel Rotfus qui m’a transmis plusieurs sources sur l’évolution des Juifs des quatre provinces de l’empire des Habsbourg. 2. Lettres de famille de Sigmund Freud et des Freud de Manchester, 1911-1938, Paris, PUF, 1996. 21 MEP_Freud.indd 21 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E 1859 quand son père quitta Freiberg. Tous deux firent fortune dans le commerce des étoffes et de la joaillerie. Jacob ne mentionna jamais son second mariage, dont la trace fut découverte par des historiens. Avait-il répudié Rebekka ? Rien ne le prouve. Certains commentateurs inventèrent tout un roman à propos de cette deuxième épouse dont on ne sait à peu près rien et dont Sigmund Freud ignorait l’existence 1. Toujours est-il que le 29 juillet 1855 il contracta un nouveau mariage arrangé avec une jeune fille, Amalia Nathanson, fille de Jacob Nathanson, agent commercial venu d’Odessa et installé à Vienne. Née à Brody en 1835, et seule fille dans une fratrie de quatre garçons, elle était de la même génération que les deux fils de son époux. L’union fut bénie selon le rite réformé par Isaac Noah Mann- heimer. L’officiant récita les sept bénédictions nuptiales, et le nouvel époux brisa un verre sous ses pieds en souvenir de la destruction du Temple de Jérusalem. Impérieuse, autoritaire et souffrant sans doute, beaucoup plus que sa mère et que sa grand-mère, de cette absence de liberté individuelle qui contraignait encore les femmes de cette époque à être exclu- sivement des mères, Amalia refusa de se laisser enfermer dans le carcan d’un modèle familial voué à l’extinction. Mais elle n’eut pas pour autant les moyens de se rebeller contre sa condition d’épouse au foyer. Mince, élégante, belle, enjouée, capable d’une formidable résistance physique, psychique et morale, elle sut conserver son autonomie dans un monde en pleine mutation. À ce mari qui aurait pu être son père, elle donna huit enfants en dix ans, trois garçons et cinq filles : Sigmund, Julius, Anna, Regine Debora (dite Rosa), Maria (dite Mitzi), Esther Adolfine (dite Dolfi), Pauline Regine (dite Paula) et Alexander. Autant dire qu’elle ne cessera jamais d’être enceinte entre la date de son mariage et celle de la naissance de son dernier fils en 1866. On ne sait d’ailleurs pas pourquoi, elle qui était si féconde, n’eut plus d’enfants après cette date. Le 6 mai 1856, elle mit donc au monde son premier fils, Sig- mund (Sigismund), prénommé Schlomo-Shelomoh, en hommage 1. En 1979, cherchant à christianiser la destinée de Freud, Marie Balmary décela une prétendue « faute cachée » dans la vie de Jacob et prétendit sans fondement que Rebekka se serait suicidée en sautant d’un train. Cf. L’Homme aux statues. Freud et la faute cachée du père, Paris, Grasset, 1979. 22 MEP_Freud.indd 22 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS au patriarche de Tysmenitz. Jacob, qui avait noté en hébreu sur sa fameuse Bible la date de la mort de son père survenue le 21 février, ajouta celle de la naissance de ce nouveau Schlomo, « admis dans l’Alliance » (circoncis) une semaine plus tard 1. En 1891, il lui offrira l’ouvrage en cadeau d’anniversaire après l’avoir fait recouvrir d’une nouvelle reliure : « Fils qui m’est cher, Shelomoh […] Je te l’ai dédié afin qu’il soit pour toi un mémorial, un rappel de l’affection de ton père qui t’aime d’un amour éternel. À Vienne la capitale, le 29 nissan 565, 6 mai 1891 2. » Dès sa naissance, Sigmund fut pour Amalia une source d’orgueil et de fierté. Elle l’appelait « mon Sigi en or », lui parlait volontiers yiddish et le préféra toujours à ses autres enfants, convaincue qu’il deviendrait un grand homme. Un jour, dans une pâtisserie, elle ren- contra une vieille femme, laquelle lui annonça que son fils était un génie. Aussi fut-elle confortée dans sa certitude, que Freud jugea toujours ridicule : « Ces sortes de prophéties doivent être fréquentes, il y a tant de mères remplies d’espoir, tant de vieilles paysannes et de vieilles femmes qui, ne pouvant plus jouer de rôle dans le présent, s’en dédommagent en se tournant vers l’avenir 3. » 1. L’acte de naissance le désigne sous son prénom juif, Schlomo (Shelomoh), né à Freiberg, le mardi Rosch Hodesch Iyar 5616 du calendrier juif, c’est-à-dire le 6 mai 1856. La maison natale était située au 117 de la rue des Serruriers. Marie Balmary a prétendu qu’Amalia aurait été enceinte avant son mariage et que Freud serait né le 6 mars 1856 et non le 6 mai. Ces assertions n’ont aucun fondement. Le document original est désormais disponible sur internet et la date du 6 mai ne fait aucun doute. 2. Traduit de l’hébreu par Yosef Hayim Yerushalmi, Le « Moïse » de Freud. Judaïsme terminable et interminable (1991), Paris, Gallimard, 1993, p. 139-140. Yerushalmi fait l’hypothèse que Freud, contrairement à ce qu’il a toujours affirmé, connaissait l’hébreu. À l’évidence, il le connaissait plus qu’il ne le disait. À Roback, qui, en 1930, lui avait envoyé un exemplaire dédicacé de son livre, Freud écrira ces mots : « Mon éducation a été si peu juive que je ne suis même pas capable de lire votre dédicace manifestement écrite en hébreu. J’ai regretté plus tard cette lacune » (Sigmund Freud, Correspondance, op. cit., p. 430). 3. Sigmund Freud, L’Interprétation des rêves (1900), Paris, PUF, 1967, p. 171. J’ai choisi la traduction d’Ignace Meyerson, révisée par Denise Berger. D’abord traduit sous le titre La Science des rêves, l’ouvrage fut réédité en français sous le titre L’Interprétation des rêves. En réalité, Die Traumdeutung doit être traduit par L’Interprétation du rêve. C’est ce titre qui a été retenu en 2003 pour le volume IV 23 MEP_Freud.indd 23 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E Amalia fit partager sa conviction à Jacob, qui se mit alors à admi- rer son fils, pensant qu’il serait un jour supérieur à lui. Alors que les hommes de la famille, aidés par leurs gendres ou soutenus par leurs beaux-pères, s’étaient toujours regardés comme d’honnêtes négociants en laine et en denrées diverses, Jacob, qui adhérait plei- nement désormais aux Lumières juives, pensa très tôt que son fils pourrait accéder à un autre destin que celui de ses ancêtres : non plus le négoce mais le savoir. Il l’initia donc au récit biblique comme à un roman familial généalogique, ce qui lui procura un plaisir intense. Tout au long de sa scolarité, le jeune Freud continuera à s’imprégner de la langue biblique, au contact notamment de Samuel Hammer- schlag, son professeur d’hébreu, qui l’aidera en outre à financer ses études : « Dans son âme, écrira Freud en 1904, à la mort de celui-ci, brûlait une ardente étincelle de cet esprit des grands prophètes du judaïsme 1. » Quoi qu’il en eût dit, Freud prit ainsi très tôt connaissance du texte sacré. Rien ne l’attirait plus, dans son enfance, que la saga égyptienne de Moïse, les aventures de Joseph et de ses frères ou les mariages mul- tiples des patriarches centenaires qui engendraient une descendance nombreuse avec leurs femmes, leurs concubines ou leurs servantes. Il adorait Samson, Saül, David, Jacob. Dans les textes du judaïsme, il retrouvait certains des traits structuraux de sa propre famille, et il en déduira plus tard qu’une grande famille est toujours une bénédiction en même temps qu’une source de souci. Aimant se délecter de ses fantasmes et de ses rêveries, il imaginait volontiers que son demi- frère Philipp, qui habitait sous le même toit que lui, était le véritable époux de sa mère et que son père était son grand-père. Aussi bien se montrait-il jaloux de ce célibataire, alors qu’il s’entendait à merveille avec son autre demi-frère, Emanuel, qui avait épousé une femme de la même génération que lui. Certains historiens imaginèrent, sans en apporter la moindre preuve, que Philipp avait réellement été l’amant d’Amalia. des Œuvres complètes de Freud. Psychanalyse (OCF.P), aux PUF, ainsi que par Jean-Pierre Lefebvre pour l’édition parue au Seuil en 2010. 1. Sigmund Freud, « En mémoire du professeur S. Hammerschlag » (1904), in OCF.P, VI, op. cit., p. 41. J’ai retraduit le passage. Cf. Theo Pfrimmer, Freud, lecteur de la Bible, Paris, PUF, 1984. Cf. également Ernst Hammerschlag (petit- fils de Samuel), LoC, box 113, folder 20, s.d. 24 MEP_Freud.indd 24 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS Attaché à sa jeune mère séduisante et qui l’aimait de façon égoïste, Freud la regardait dans son enfance comme une femme à la fois virile et sexuellement désirable. Lors d’un voyage en train, entre Freiberg et Leipzig, il fut ébloui par sa nudité et raconta plus tard un célèbre rêve d’angoisse dans lequel il la voyait endormie et portée sur son lit par des personnages à becs d’oiseau qui lui rappelaient les divinités égyptiennes reproduites dans la Bible paternelle. Par la suite, il consi- déra que les enfants qui avaient été préférés par leur mère portaient en eux, une fois devenus adultes, un optimisme inébranlable. Plus encore, il déduira de cette conviction l’idée que les relations d’amour entre les mères et les fils sont les plus parfaites et les plus dénuées d’ambivalence. En réalité, il ne put jamais élucider la nature de son lien à sa mère. Pour lui, l’amour maternel – et plus encore l’amour de la mère pour le fils – relevait d’une évidence naturelle. C’est auprès de sa « Nannie » qu’il découvrit un autre aspect de l’amour maternel. Engagée comme bonne d’enfants, Resi Wittek (ou Monika Zajic) 1 était âgée, laide et peu désirable : tout le contraire d’Amalia. Mais elle lui apporta affection et sensualité. En bref, quelque chose de charnel qui lui manquait dans sa relation à sa mère : « Elle fut, dira-t-il plus tard, mon professeur de sexualité. Elle me lavait avec une eau rougeâtre dans laquelle elle s’était elle-même lavée auparavant 2. » Ardente catholique, Monika lui parlait en langue tchèque, lui racontait des histoires de diables et de saints, et l’emme- nait dans des églises où l’on célébrait le culte de Marie. Il découvrit ainsi la deuxième religion monothéiste, religion de la chair, du péché, de l’aveu et de la culpabilité, avec ses images pieuses, ses chapelets, son iconographie baroque, ses représentations de l’enfer. Quand il rentrait à la maison, Sigmund prêchait et glorifiait le nom du Dieu des chrétiens. Mais, lors de la naissance d’Anna, Philipp, le « méchant 1. Il plane une incertitude sur le nom donné à cette gouvernante. Resi Wittek est le nom indiqué dans un document officiel du 5 juin 1857. Celui de Monika Zajic figure sur un autre document comme parente du serrurier Zajic, chez qui habitait la famille Freud à Freiberg. Les deux femmes ne sont certainement qu’une seule et même personne. Cf. Marianne Krüll, Sigmund, fils de Jacob, op. cit., p. 335. 2. Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1904, édition complète, Paris, PUF, 2006, lettre du 3 octobre 1897, p. 341. Et La Naissance de la psycha- nalyse (1950), édition incomplète, sous la direction de Marie Bonaparte, Anna Freud et Ernst Kris, Paris, PUF, 1956. 25 MEP_Freud.indd 25 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E frère », fit mettre Monika en prison pour vol. Privé de sa mère, confi- née dans sa chambre après ses nouvelles couches, et ayant perdu sa nourrice, Sigmund se mit à pousser des hurlements. Il croyait dur comme fer qu’Amalia avait été engloutie dans un coffre. En 1905, dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle, il affirma que les nourrices peu consciencieuses endorment les enfants en leur caressant les organes génitaux 1. En prenant connaissance de cette remarque, plusieurs commentateurs imaginèrent ultérieure- ment que Monika avait tripoté le pénis du petit Sigmund et que, sans doute, c’est de là qu’était née sa passion pour l’étude de la sexualité humaine 2. L’idée d’un Freud abusé par sa nourrice fit ainsi son che- min, comme tant d’autres rumeurs entourant la vie privée du fonda- teur de la psychanalyse. Dans son enfance, Sigmund eut pour compagnons de jeux Pauline et John, avec lesquels il formait un trio. Trente ans plus tard, dans un article sur les « Souvenirs-écrans », il raconta comment un homme de trente-huit ans, qu’il avait guéri d’une phobie, avait fait remonter dans sa mémoire un souvenir infantile qui en masquait un autre beau- coup plus refoulé. De fait, dans ce texte, il mobilisait ses propres souvenirs pour illus- trer sa théorie, et l’homme dont il rapportait l’histoire n’était autre que lui-même. Deux cousins et une cousine jouent dans une prairie, disait-il, et chacun des enfants cueille un bouquet. Comme la fillette amasse le plus grand nombre de fleurs, les deux garçons, jaloux, lui arrachent son bouquet. Comme elle se plaint à une paysanne, qui la console en lui donnant une tranche de pain, ils jettent les fleurs afin d’obtenir eux aussi leur part de la miche : « Le goût de ce pain, dans mon souvenir, est absolument délicieux et là-dessus la scène prend fin. » Freud expliquait ensuite « qu’ôter sa fleur à une jeune fille signifie bien la déflorer 3 ». 1. Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Paris, Gallimard, 1987. 2. Marianne Krüll en fait l’hypothèse et bien d’autres après elle… 3. Sigmund Freud, « Les souvenirs-écrans » (1899), in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 121-126. Et Siegfried Bernfeld, « An Unknown Autobiographical Fragment by Freud », American Imago, 4, 1, 1946 ; et Suzanne Cassirer-Bernfeld, « Freud’s Early Childhood », Bulletin of the Menninger Clinic, 8, 1944, p. 107-115. Comme je l’ai déjà souligné, j’ai soigneusement évité de reconstruire la vie de Freud à partir d’une réinterprétation de ses rêves. 26 MEP_Freud.indd 26 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS Il n’en fallait pas davantage pour que certains commentateurs, confondant réalité et fantasme inconscient, en profitent pour affirmer que Freud aurait, dans son enfance, réellement défloré sa nièce avec la complicité de son neveu. La légende d’un Freud abusé par sa nourrice et violeur de sa nièce trouve donc sa source, comme toutes les autres légendes, dans l’œuvre freudienne elle-même, sans cesse réinterprétée au gré de spéculations ou de constructions infondées. Ce qui, en revanche, est établi avec certitude, c’est que Freud entretenait des relations de complicité et de rivalité avec son neveu plus âgé que lui. Comme tous les garçons confrontés à des filles de leur âge, John et Sigmund traitèrent parfois Pauline « avec une certaine cruauté 1 ». Ils étaient inséparables, ils s’aimaient, ils s’accusaient ou se disputaient. Comparant cette amitié infantile à celle de Brutus et de César, Freud en fit la matrice de ce que seront plus tard ses relations avec les hommes de son entourage, maîtres, disciples, amis, adversaires, ennemis : « L’intimité d’une amitié, la haine pour un ennemi furent toujours essentielles à ma vie affective ; je n’ai jamais pu m’en passer, et la vie a souvent réalisé mon idéal d’enfant si parfaitement qu’une seule personne a pu être l’ami et l’ennemi 2. » En 1860, la famille Freud s’installa à Leopoldstadt, une banlieue populaire de Vienne peuplée de Juifs pauvres qui occupaient parfois des logements insalubres. À nouveau enceinte, Amalia contracta la tuberculose et dut faire plusieurs séjours dans les Carpates pour se soigner. À cette époque, Jacob continuait à se qualifier lui-même de négociant en laine. Cependant, victime de la mécanisation de la production des textiles, il ne parvint jamais à devenir un commerçant prospère. Avec l’aide de ses fils du premier lit, il réussit néanmoins à assurer une vie décente à sa nombreuse progéniture. Après avoir été l’incarnation d’une forte autorité paternelle, Jacob donna de lui l’image d’un homme faible et humilié. Aussi cultiva-t-il, avec plus d’intensité que jamais, son rêve que son fils connaîtrait un destin plus glorieux que le sien mais qu’il n’oublierait pas pour autant d’honorer ce qu’il avait été autrefois : « Mon Sigismund a plus d’in- telligence dans son petit doigt de pied que moi dans la tête, mais il 1. Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess, op. cit., p. 340. 2. Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, op. cit., p. 412. 27 MEP_Freud.indd 27 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E n’oserait jamais me contredire 1. » Schlomo-Sigismund fut le premier de la longue lignée des Freud, venus des shtetl d’Europe orientale, à accéder à une autre carrière que celle de négociant 2. De cette époque date son identification à des figures de conqué- rants, vainqueurs puis vaincus, mais toujours prêts à venger le père ou à le surpasser : Hannibal, Alexandre, Napoléon. En témoigne le souvenir qu’il conserva d’une scène d’enfance au cours de laquelle il avait entendu son père lui rapporter une anecdote ancienne destinée à lui prouver que le temps présent était meilleur que le passé. Autrefois, lui avait dit Jacob, « un chrétien a jeté mon bonnet de fourrure dans la boue en criant : “Juif, descends du trottoir.” » Et à la question de son fils lui demandant ce qu’il avait fait, il avait répondu : « J’ai ramassé mon bonnet. » À cette scène qui lui déplaisait, Sigmund en avait opposé une autre, plus conforme à ses aspirations : celle, historique, au cours de laquelle Hamilcar avait fait jurer à son fils Hannibal qu’il le vengerait des Romains et qu’il défendrait Carthage jusqu’à sa mort 3. Ainsi s’affirma dans l’imaginaire du jeune homme le souci de restaurer le souvenir d’une puissance patriarcale qui ne cessait de se défaire sous ses yeux. L’anecdote du bonnet de fourrure rendait compte, en effet, non seulement de l’histoire d’une défaillance pater- nelle face à l’antisémitisme, mais aussi de l’itinéraire d’un fils qui s’était donné très tôt pour mission de revaloriser symboliquement la loi du père par un acte de rébellion hannibalienne. Non seulement il fallait surpasser le père, mais encore fallait-il changer de culture sans jamais trahir l’identité juive des ancêtres. En traçant ainsi sa destinée, Freud se rattachait à l’histoire des fils de la bourgeoisie juive commerçante de l’Empire austro-hongrois, contraints de se déjudaïser pour devenir des intellectuels ou des savants. Pour exister 1. Fritz Wittels, Freud, l’homme, la doctrine, l’école, Paris, Alcan, 1925, p. 46-47. Réédition in Edward Timms (éd.), Freud et la femme-enfant. Mémoires de Fritz Wittels, Paris, PUF, 1999. 2. D’autres Galiciens auront un destin prestigieux : Isidor Isaac Rabi, dont les parents émigrèrent aux États-Unis en 1899, obtiendra le prix Nobel de physique en 1944 ; de même, Roald Hoffmann, né en 1937, exilé aux États-Unis, sera prix Nobel de chimie, et Georges Charpak, émigré en France, prix Nobel de physique. Freud rêvait de ce prix, qu’il n’obtint jamais. 3. Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, op. cit., p. 175. 28 MEP_Freud.indd 28 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS en tant que Juifs, il leur fallut adopter la culture grecque, latine et allemande. Ernst Simon, un philosophe israélien d’origine berlinoise, affirma en 1980 que Freud avait suivi une préparation à la bar-mitsva et qu’il avait accompli cette cérémonie à l’âge de treize ans. Et pour preuve de ce qu’il avançait, il convoquait une confidence de Freud lui-même. Celui-ci raconta un jour, en effet, avoir reçu en cadeau, à l’âge de quatorze ans, les œuvres de l’écrivain juif allemand Ludwig Börne, admirateur de la Révolution française et héritier de l’Aufklärung. Freud les avait pieusement conservées comme les seuls livres pro- venant de sa jeunesse. Et Simon en déduisait que ceux-ci lui avaient été offerts en réalité le jour de ses treize ans, et qu’il s’agissait donc d’un cadeau reçu à l’occasion de sa bar-mitsva. Cette interprétation est sans doute séduisante mais rien ne prouve que cette cérémonie ait vraiment eu lieu. En revanche, il est certain que Freud admirait cet écrivain dont il avait retenu ces mots : « Une honteuse et lâche peur de penser nous retient tous. Plus oppressante que la censure des gouvernements est la censure qu’exerce l’opinion publique sur les œuvres de notre esprit 1. » Durant l’été 1865, Josef Freud, frère de Jacob, fut arrêté pour détention de faux billets de banque. Quelques mois plus tard, il sera condamné à dix ans de prison : « Mon père, dont le chagrin rendit en peu de jours les cheveux gris, disait souvent que l’oncle Josef n’était pas un mauvais homme mais un imbécile 2. » Rien ne permet de dire, comme l’ont fait certains commentateurs, que cette affaire aurait été dissimulée au jeune Sigmund au point de provoquer dans sa subjec- tivité d’adulte une « catastrophe » existentielle majeure 3. En réalité, Freud fut sensible à cette nouvelle humiliation du père et se souvint à cette occasion que la relation d’oncle à neveu avait été, dans sa propre enfance, source de haine et d’amitié. 1. Sigmund Freud, « Sur la préhistoire de la technique analytique » (1920), in OCF.P, XV, op. cit., p. 268. Ernst Simon, « Freud and Moses », in Entscheidung zum Judentum. Essays and Vortrage, Francfort, Suhrkamp, 1980. Jones souligne que ce cadeau lui avait été fait pour l’anniversaire de ses quatorze ans. 2. Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, op. cit., p. 127. 3. Alain de Mijolla, « Mein Onkel Josef à la une », Études freudiennes, 15-16, avril 1979, p. 183-192. Nicholas Rand et Maria Torok, Questions à Freud, Paris, Les Belles Lettres, 1995. 29 MEP_Freud.indd 29 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E À l’âge de treize ans, il se lia avec Eduard Silberstein, fils d’un banquier juif roumain établi à Jassy, puis à Braïla sur le Danube 1. Élevé par un père à moitié fou et soumis à l’orthodoxie religieuse, ce dernier aspirait à la libre pensée. C’est ainsi qu’il devint l’ami et le condisciple du fils de Jacob au Realgymnasium de Vienne puis à l’Obergymnasium. Des liens se tissèrent alors entre les familles des deux adolescents. Anna Silberstein et Amalia Freud se rencontraient à la station ther- male de Roznau pour prendre les eaux et bavarder de leurs problèmes domestiques, tandis que les deux garçons, férus de littérature, se pre- naient pour des héros de roman. Pour mieux alimenter leurs rêveries, ils fondèrent une « Academia castellana » en hommage à leur écrivain préféré : Cervantès. Au sein de ce cénacle, dont ils étaient les seuls membres, leurs plaisirs intellectuels émanaient d’une libre pratique de la parole initiatique. Ils échangeaient leurs missives en allemand et en espagnol tout en truffant l’une et l’autre langue de mots qui fonc- tionnaient comme un langage codé. Et pour marquer leur vénération pour le roman picaresque, ils s’attribuèrent chacun un nom emprunté au célèbre « Colloque des chiens » tiré des Nouvelles exemplaires. Dans ce récit, Cervantès met en scène le chien Berganza, narra- teur invétéré, et le chien Scipion, philosophe cynique et amer, tous deux fils de la sorcière Montiela à laquelle ils doivent leur étonnante faculté de disserter sur les errances de l’âme humaine. À travers ce colloque, l’écrivain se livre à une critique féroce des perversions humaines et des injustices de son époque. On ne s’étonnera pas que Freud ait choisi de s’appeler Scipion, affirmant pour lui-même sa foi dans l’incapacité de l’être humain à maîtriser ses passions. Et pourtant, disait-il, « l’homme qui pense » est le seul à pouvoir en décider : « Il est son propre législateur, son confesseur et son juge 2. » Habité très tôt par une telle conception de la liberté humaine, Freud, parvenu à l’adolescence, eut à l’égard de sa propre sexualité une 1. Sigmund Freud, Lettres de jeunesse (1989), Paris, Gallimard, 1990. Freud accueillera pour une consultation la femme de celui-ci, Pauline Silberstein (1871-1891), atteinte d’une psychose mélancolique. Elle se suicidera en se jetant du dernier étage de son immeuble. Cf. J.W. Hamilton, « Freud and the Suicide of Pauline Silberstein », Psychoanalytic Review, 89, 6, 2002, p. 889-909. 2. Ibid., p. 133-134. 30 MEP_Freud.indd 30 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS attitude ambivalente. D’un côté, il souffrait des frustrations imposées par la société dans laquelle il vivait, au point de les considérer comme la cause des tourments subjectifs les plus sombres ; de l’autre, il regardait l’exhibition pulsionnelle comme une source de destruction. D’où un culte marqué pour la maîtrise des désordres du moi. Préfé- rant le désir inassouvi à la jouissance des corps, il n’hésitait pas à se remémorer une scène d’enfance au cours de laquelle il avait uriné dans la chambre de ses parents en leur présence : « On ne fera rien de ce garçon », avait dit Jacob. Mis au défi par cette parole paternelle, Freud n’avait eu de cesse, pendant des années, de comptabiliser tous ses succès intellectuels afin de se prouver qu’il ne serait jamais un bon à rien 1. Juif sans Dieu, puritain émancipé capable de dominer ses pulsions et de critiquer les méfaits du puritanisme, Freud donna de lui l’image d’un rebelle bien ordonné, passionné dès son enfance par les mystères et les extravagances de la sexualité humaine. Il se définira toujours comme un « libéral à l’ancienne mode », se nourrissant de la Neue Freie Presse, principal quotidien de l’Empire austro-hongrois 2, fondé en 1864, et auquel collaboraient d’éminents intellectuels vien- nois : Hugo von Hofmannsthal, Stefan Zweig, Arthur Schnitzler, Theodor Herzl. Durant l’été 1871, accompagné d’Eduard, il séjourna à Freiberg dans la famille d’Ignaz Fluss, négociant en textiles et ami de longue date de Jacob Freud. Troublé par la fille d’Ignaz, la jeune Gisela, alors âgée de douze ans et qui était aussi la sœur de son camarade Emil Fluss, il lui donna le nom d’Ichthyosaura et se prénomma lui-même « prince du Lias et seigneur du Crétacé », faisant ainsi référence à un poème de Viktor von Scheffel sur la fin de l’ère des sauriens, ces animaux rebelles à l’ordre du monde mais impuissants à empêcher la catastrophe finale. L’année suivante, Freud revit Gisela. Feignant l’indifférence, il la laissa retourner dans son pensionnat puis commença à errer dans les forêts de son enfance, rêvant à ce qu’aurait pu être sa vie si ses parents n’avaient pas quitté Freiberg et si, au lieu d’endosser son nouveau destin viennois, il avait accepté de reprendre le négoce de 1. Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, op. cit., p. 191. 2. La Neue Freie Presse avait pris la suite de Die Presse, qui avait été créée durant le printemps de mars 1848. 31 MEP_Freud.indd 31 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E Jacob en épousant, au même âge que celui-ci, une jeune fille issue de son milieu. Et, pour mieux mettre fin à l’ère préhistorique des amours impos- sibles entre sauriens – seigneur du Crétacé et Ichthyosaura –, il expli- qua à Eduard que le véritable objet de son désir n’était pas Gisela mais Eleonora, la mère de celle-ci : « Il me semble que j’ai transféré sur la fille, sous forme d’amitié, le respect que m’inspire la mère. Je suis un observateur perspicace ou me tiens pour tel : ma vie au sein d’une famille nombreuse, où tant de caractères se développent, a aiguisé mon regard et je suis plein d’admiration pour cette femme qu’aucun de ses enfants n’égale tout à fait 1. » Eleonora Fluss possédait des qualités que n’avait pas Amalia. Moderne, libérale, cultivée, elle s’était affranchie de l’esprit du ghetto. Quant à son mari, contrairement à Jacob Freud, il s’était montré capable de surmonter la crise qui avait frappé l’industrie du textile. Ayant conservé sa fortune, il n’avait pas quitté Freiberg pour Vienne, ville détestée par Sigmund qui aimait la nature, les fleurs, les champignons, les forêts, les animaux et la vie au grand air. À l’occa- sion de ce retour au pays natal, le jeune homme se fabriqua donc un double « roman familial ». Tandis qu’il imaginait ce qu’aurait pu être sa vie s’il avait fait carrière dans le commerce des textiles, il aspirait aussi à une autre parentalité : avoir un père identique à Ignaz Fluss et une mère semblable à Eleonora. Cela lui permettait, bien sûr, de sublimer son attirance charnelle pour Gisela. Façon comme une autre de prendre ses distances d’avec son propre père qui n’avait pas été contraint, au même âge que lui, de brider sa sexualité. Une anecdote montre à quel point le jeune Freud était capable tout à la fois d’inventer un roman familial conforme à ses désirs mais aussi de juger avec une grande sévérité les familles qui contreve- naient aux règles de la bienséance bourgeoise. Et, bien entendu, il considérait qu’au cœur de ce système les familles juives avaient le devoir d’être plus exemplaires que les autres. Aussi fut-il horrifié, en septembre 1872, de découvrir la banale grossièreté d’un couple de parents dans le train qui le menait de Freiberg à Vienne : « Il était du bois dont le destin fait des coquins, lorsque le temps est venu : rusé, 1. Sigmund Freud, Lettres de jeunesse, op. cit., p. 46. Repris dans « Les souvenirs-écrans », op. cit. 32 MEP_Freud.indd 32 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS menteur, entretenu par sa chère famille dans la conviction d’être un homme de talent, avec cela sans principes, ni conception du monde. Une cuisinière de Bohême, propriétaire du plus parfait visage de bouledogue que j’aie jamais vu, brochait sur le tout. J’en ai eu assez de cette canaille. Au cours de la conversation, j’ai appris que la dame juive et toute sa famille étaient originaires de Meseritsch ; voilà juste le fumier qui convient à ce genre de produit 1. » Et quelques lignes plus loin, sensible à la souffrance des mères névrosées, il racontait à Emil Fluss sa rencontre, dans le même train, avec « une femme nerveuse, excitée, tremblante, accompagnée d’une fille de douze ans au visage d’ange ». Il n’avait pas cessé de la regarder tout au long du voyage : « J’arrivai ainsi à Vienne. Une fois encore, je vis la mère nerveuse et l’enfant blonde, et me jurai de noter où, dans la foule viennoise, je les rencontrerais à nouveau. Ainsi s’achève mon petit roman 2. » Éduqué de façon libérale, au sein d’un système familial endogame et encore marqué par la tradition des mariages arrangés, Freud eut une enfance heureuse entre un père qui aurait pu être son grand- père, une mère qui aurait pu épouser son demi-frère, des neveux qui avaient le même âge que lui. Si ses cinq sœurs le vénéraient, elles le jugeaient tyrannique. Il surveillait leurs lectures, ne supportait pas le bruit du piano, qui le perturbait dans ses chères études, et il trouvait normal qu’elles fussent reléguées dans une chambre commune, éclai- rée à la bougie, alors que pour sa part il occupait une pièce à lui tout seul et jouissait d’une lampe à huile. Comme la plupart des femmes de leur génération, les sœurs de Freud n’eurent d’autre destin que de devenir épouses, mères ou domestiques. Elles ne reçurent aucune formation intellectuelle leur permettant d’échapper à leur condition. Anna fut la seule à poursuivre des études pour devenir institutrice. Vers l’âge de seize ans, elle fut courtisée par un vieil oncle de la famille Nathanson qui s’était mis en quête d’une nouvelle épouse et prétendait l’emmener à Odessa. Horrifié à l’idée d’une union consanguine entre une adolescente et 1. Ibid., lettre à Emil Fluss, p. 228. Meseritsch (ou Gross-Meseritsch) est une ville de Moravie située entre Freiberg et Vienne. Certains journalistes ont cru déceler dans cette description un trait antisémite. 2. Ibid., p. 230. 33 MEP_Freud.indd 33 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E un vieillard, Freud s’y opposa avec la plus grande fermeté 1. Anna eut ensuite la chance de faire un excellent mariage avec Eli Bernays, frère de Martha, puis d’émigrer aux États-Unis où ses cinq enfants connurent une vie prospère 2. Rosa, la préférée de Freud, aussi neurasthénique que lui, épousa un juriste, Heinrich Graf, qui mourut peu de temps plus tard. Son fils Her- mann perdit la vie durant la Grande Guerre, et sa fille Cäcilie (Mausi) se suicida en 1922 après avoir été abandonnée enceinte par son amant 3. Maria épousa un lointain cousin de Bucarest, Moritz Freud, dont elle eut cinq enfants 4 : parmi eux, un mort-né et deux autres victimes de mort violente (suicide et accident). Mariée à Valentin Winternitz, Paula, veuve après cette union, eut une fille, son seul enfant 5. Quant à Adolfine, elle demeura célibataire et servit de gouvernante à sa mère qui lui infligea de nombreuses humiliations. Au cœur de cette organisation de la parenté où les femmes étaient encore privées de tout accès à un métier, où les cousins et les proches se mariaient entre eux, parfois avec des différences d’âge qui trans- formaient de jeunes épouses en veuves, Freud devint très tôt un spectateur perspicace de l’évolution de la famille bourgeoise et du passage d’un modèle ancien – celui incarné par son père et son grand- père – à un modèle nouveau : celui des mariages d’amour, fondé sur le libre choix des futurs époux. 1. Anna Freud-Bernays, Eine Wienerin in New York : die Erinnerungen der Schwester Sigmund Freuds, édité par Christfried Tögel, Berlin, Aufbau Verlag, 2004. 2. Judith Heller-Bernays (1885-1977), Lucy Leah-Bernays (1886-1980), Hella Bernays (1893-1994), Martha (1894-1979). Sur le destin exceptionnel d’Edward Bernays (1891-1995), théoricien moderne de la propagande, voir infra. Martha Bernays, sœur d’Eli, épousera Sigmund Freud. 3. Hermann Graf (1897-1917), Cäcilie Graf (1899-1922). 4. Margarethe Freud-Magnus, dite Gretel (1887-1984), Lilly Freud-Marlé (1888-1970), Martha Gertrud, dite Tom Seidman-Freud (1892-1930), Theodor Freud (1904-1927), Georg Freud (1904, jumeau mort-né). Cf. Christfried Tögel, « Freuds Berliner Schwester Maria (Mitzi) und ihre Familie », Luzifer-Amor, 33, 2004, p. 33-50. Et Lilly Freud-Marlé, Mein Onkel Sigmund Freud, Berlin, Aufbau Verlag, 2006. 5. Rose Winternitz-Waldinger (1896-1969). Sur le destin et les témoignages des nièces et neveux de Freud, recueillis par Kurt Eissler pour la Library of Congress, voir infra. 34 MEP_Freud.indd 34 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS En observant plusieurs familles proches de la sienne, il se plaisait à inventer des relations entre mères, pères et enfants qui n’étaient, en réalité, que le miroir des transformations de l’ordre familial aux- quelles il était lui-même confronté. Et c’est pourquoi il fut si sensible à l’idée que le père était en train de perdre sa toute-puissance origi- nelle et qu’il devait désormais partager son pouvoir avec la mère. L’ordre familial dans lequel Freud avait baigné dans son enfance et durant son adolescence reposait sur trois fondements : l’autorité du mari, la subordination des femmes, la dépendance des enfants. En octroyant à la mère une place centrale, au prix d’entamer l’autorité paternelle, cet ordre nouveau cherchait aussi les moyens de placer sous contrôle ce qui, dans l’imaginaire de la société de la seconde moitié du xixe siècle, menaçait de donner libre cours à une dange- reuse irruption du féminin, c’est-à-dire à cette sexualité dite « hys- térique » ou « nerveuse », qui était jugée d’autant plus dévastatrice qu’elle ne serait plus soumise à la fonction maternelle. Pour éviter ce « désastre anthropologique » tant redouté, et qui d’ailleurs avait pour toile de fond une baisse réelle de la natalité et de la fertilité en Occident 1, les médecins et les démographes affirmaient que la femme devait être avant tout une mère afin que le corps social fût en mesure de résister à la prétendue tyrannie d’une jouissance féminine libérée de ses entraves et susceptible, disaient-ils, d’anéan- tir la société. Si le jeune Freud, saisi par un désir charnel, préférait voir en chaque fille l’ombre portée de sa mère au point d’en tomber amoureux, c’est bien parce qu’il était fasciné par l’irruption du désir féminin. Loin de le repousser ou de le juger menaçant pour la société, il voulut en saisir la signification, l’explorer, le verbaliser. Et du même coup, il adopta deux attitudes en apparence contradictoires : l’une visait à érotiser toutes les relations intrafamiliales, voire à imaginer des transgressions et des turpitudes qui n’existaient que dans ses fantasmes, l’autre, au contraire, tendait à rationaliser la dangerosité présumée de la pulsion sexuelle et à la réprimer, condition d’une réelle émancipation de la 1. Cette baisse constatée par tous les démographes ne peut pas être attribuée simplement à la contraception qui commençait à se propager dans les classes aisées, avec l’utilisation du condom ou la pratique du coït interrompu. J’ai abordé ce problème dans La Famille en désordre, Paris, Fayard, 2002. 35 MEP_Freud.indd 35 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E sexualité humaine. Cette dialectique toujours récurrente entre une affirmation de la valeur créatrice de l’érotisation et la nécessité de la placer sous contrôle sera une constante dans sa vie et dans son œuvre. Très tôt, il éprouva une attirance pour les mythes de l’ancienne Grèce, ce qui lui permettra plus tard de transposer dans la clinique des névroses et des neurasthénies de la fin du xixe siècle un grand récit des origines fondé sur diverses formes de dualités : dualité entre les Titans, divinités primordiales, et les dieux de l’Olympe, vain- queurs des anciennes forces telluriques ; dualité entre un principe de plaisir et un principe de réalité, entre l’irrationnel et le rationnel, ou encore entre une pulsion de destruction (Thanatos) et une pulsion de vie (Éros), etc. L’adhésion à une telle dialectique témoignait déjà de cette politique de l’amitié propre à l’univers psychique freudien : l’ami indispensable est voué à être l’indispensable ennemi. Toujours enclin aux formula- tions tranchées et exclusives, Freud se définira sans cesse, face à son entourage, comme un contradicteur hardi, disposé en permanence à défendre une position extrême et à en payer le prix. Et il attribuait cette ardeur, non pas seulement à une construction issue de ses relations infantiles avec son neveu John, mais aussi à un héritage ancestral : il se sentait capable, disait-il, de sacrifier sa vie avec la même allégresse dont les Hébreux avaient fait preuve en défendant leur Temple. Durant les années passées au lycée, Freud eut de bons professeurs et fut un excellent élève : le premier de sa classe. Toutefois, il n’hési- tait pas à se faire le porte-parole de ses camarades pour protester contre un enseignant impopulaire ou jugé ignorant. En juin 1869, plusieurs élèves furent sanctionnés pour s’être rendus dans des lieux malfamés. Freud ne figurait pas parmi eux puisqu’il ne semblait s’intéresser qu’au savoir et à la culture. On ne lui connaît aucune liaison significative avant le mariage, et quand Marie Bonaparte, tou- jours curieuse des choses de la sexualité, lui demanda s’il avait eu des relations charnelles dans sa jeunesse et s’il avait, comme les jeunes gens de sa génération, fréquenté les maisons closes de Vienne, il lui répondit par une fin de non-recevoir 1. Freud ne parla jamais de ce qu’avait été sa vie sexuelle avant le mariage, ce qui donna lieu à une multitude de rumeurs et de jugements à l’emporte-pièce. 1. Marie Bonaparte, Journal inédit. 36 MEP_Freud.indd 36 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS Au moment où il s’apprêtait à entrer à l’Université, le libéralisme semblait en pleine expansion dans l’Empire austro-hongrois. Et pour- tant, depuis quelques mois, s’annonçait une crise financière d’une extrême gravité. Elle éclata en mai 1873, en même temps qu’une épi- démie de choléra, provoquant une série de banqueroutes et de faillites qui s’étendirent à toute l’Europe. Ruinés par un système économique auxquels ils avaient adhéré avec enthousiasme, les libéraux perdirent progressivement leurs illusions, tandis que les minorités nationales mettaient en cause, par leurs revendications, la relative stabilité de la monarchie bicéphale. Les Juifs viennois urbanisés furent alors accusés d’être les responsables de la déstabilisation des marchés. Les journalistes stigmatisèrent leurs prétendus « agissements » et les caricaturistes s’en donnèrent à cœur joie en répandant leur venin dans la presse. Ici et là fleurissaient des dessins représentant des agents de change au nez crochu et aux cheveux crépus. Une fois de plus, dans ce contexte, les Juifs furent tenus pour responsables de la mise en branle d’un processus de transformation sociale qui allait aboutir à une évolution des mœurs fondée sur une nouvelle organisation de la famille. Le peuple juif, disait-on, n’est- il pas depuis toujours un peuple errant sans patrie ni frontière, un peuple maudit, mû par l’appât du gain et toujours disposé à favoriser des commerces sexuels pervers ? N’est-il pas incestueux et sodomite par nature ? Le Juif n’est-il pas aussi dangereux que l’homosexuel, le travesti ou la femme hystérique ? N’est-il pas coupable, par sa « fémi- nité » supposée, de la destruction de la famille patriarcale ? À cette époque, Vienne était devenue le refuge de tous les Juifs d’Europe orientale, originaires de Galicie, de Hongrie, de Russie, de Moldavie. Contrairement à Jacob Freud, ils étaient parvenus, pour la plupart, à s’intégrer à la nouvelle société libérale, d’abord comme négociants ou banquiers – pour une première génération –, et ensuite comme éditeurs, journalistes, mécènes, avocats, écrivains, poètes, savants, philosophes, historiens. Mais, à mesure que la crise s’amplifiait, cette intégration réussie, de type communautaire, devint suspecte aux yeux de l’opinion publique et suscita la haine et la dis- crimination 1. 1. Jacques Le Rider, Modernité viennoise et crise de l’identité, Paris, PUF, 1994. Et Peter Gay, Freud, op. cit., p. 22-27. Dans un brûlot, Jacques Bénesteau 37 MEP_Freud.indd 37 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E L’adjectif « antisémite » avait été utilisé pour la première fois en Allemagne en 1860 par un éminent Juif orientaliste de Bohême qui avait qualifié par ce terme l’expression d’un préjugé hostile à ceux que l’on appelait alors, d’un mot savant, non plus les Juifs, mais les Sémites 1. Face à cette nouvelle forme de haine, le grand mouvement d’émancipation de la Haskala, né des Lumières, risquait d’apparaître désormais comme une sorte d’interlude. Jusqu’alors dénoncés pour leur appartenance à une religion, les Juifs étaient stigmatisés comme issus d’une « mauvaise race » : celle des Sémites. En 1879, le mot quitta la sphère des débats savants entre philologues pour constituer, sous la plume du médiocre publiciste Wilhelm Marr, le noyau d’une nouvelle vision du monde : l’antisémitisme. Revendiqué par des ligues de formation récente, il finit par donner corps à un mouvement visant à expulser les Juifs d’Allemagne vers la Palestine et à les stigmatiser comme une « classe dangereuse » pour la pureté de la race germanique, dite « aryenne ». En quelques années, et jusqu’à la Première Guerre mondiale, l’antisémitisme se diffusa dans toute l’Europe sous de nombreuses variantes : biolo- gique, hygiéniste, racialiste, nationaliste. Confronté durant ses années d’Université à cette mutation de l’anti- judaïsme en antisémitisme, Freud s’identifia de plus en plus au héros de sa jeunesse : Hannibal, général sémite. Tout au long de ses études, il méprisa ceux qui le traitaient de « sale Juif » ou qui attendaient de lui qu’il reconnût son « infériorité raciale ». En plusieurs occasions, il n’hésita pas à mettre en déroute, la canne haute, plusieurs canailles qui l’avaient abreuvé d’injures. En contrepoint, il cultiva l’idée qu’en étant exclu, en tant que Juif, de la « majorité compacte », il saurait conserver une indépendance de jugement qui lui permettrait ensuite de mieux se défendre contre les préjugés. Freud n’aimait guère les a affirmé qu’il n’existait aucun antisémitisme à Vienne du fait de la présence massive des Juifs dans les professions libérales et intellectuelles, et que Freud avait inventé les persécutions antisémites à son encontre : Mensonges freudiens, Hayen, Mardaga, 2002, p. 190-191. C’est au contraire cette présence qui contribua à une forte augmentation de l’antisémitisme à Vienne. 1. Sur la naissance du couple infernal du Sémite et de l’Aryen, cf. Maurice Olender, Les Langues du paradis. Aryens et Sémites : un couple providentiel, Paris, Gallimard / Seuil, coll. « Hautes Études », 1989. 38 MEP_Freud.indd 38 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS « liturgies du corps social, les chorales protestataires, les slogans anonymes clamés à l’aveuglette 1 ». Assoiffé de savoir, rêvant de gloire et de conquête, il songea d’abord à entreprendre une carrière politique, avant de décider qu’il serait philosophe, puis juriste, et enfin naturaliste… Il pensa maintes fois à s’embarquer sur un vaisseau pour parcourir les océans, à la façon d’un Charles Darwin, le héros de la science moderne qu’il admirait le plus parce que « sa doctrine, disait-il, promettait une extraordinaire avancée dans la compréhension du monde 2 ». Mais il se comparait aussi à Christophe Colomb, l’aventurier des mers, le découvreur du Nouveau Monde. Rêvant à une autre identité et toujours soucieux de surpasser son père en accédant, par la grâce de maîtres exceptionnels, à une culture savante, il s’initia alors aux débats philosophiques de son temps au contact de Franz Brentano, dont il suivait l’enseignement. Neveu de Clemens Brentano et marqué par l’école romantique allemande, ce philosophe, qui sera ultérieurement le maître de Hus- serl, exposait, dans son enseignement à Vienne, entre 1874 et 1894, les principes d’une psychologie empirique axée sur une analyse des modalités de la conscience dont serait exclue toute forme de subjec- tivité. Et en cela, Franz Brentano se présentait comme le rénovateur des thèses du philosophe allemand Johann Friedrich Herbart qui, dans la lignée de Kant et de Fichte, avait été l’un des fondateurs de la science psychologique moderne. Aussi bien avait-il eu de nombreux disciples dans le monde académique germanophone, et notamment en Autriche, où médecins et pédagogues laïcs se réclamaient de son enseignement. Ancrant son approche dans une conception du moi qui supposait une relation à une altérité – le « non-moi » –, Herbart avait contribué à faire éclater la notion classique d’identité subjective. Il professait l’idée que le sujet humain est divisé en une série d’atomes refoulés au seuil de la conscience et luttant les uns contre les autres pour envahir celle-ci. En d’autres termes, il avait posé, durant la première moitié du xixe siècle, les principes d’une théorie dite « dynamique » 1. André Bolzinger, Portrait de Sigmund Freud. Trésors d’une correspondance, Paris, Campagne Première, 2012, p. 132. 2. Sigmund Freud, Sigmund Freud présenté par lui-même (1925), Paris, Galli- mard, 1984, p. 16. 39 MEP_Freud.indd 39 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E de l’inconscient, où entraient en jeu trois pôles : la représentation, la pulsion, le refoulement 1. Partisan de l’ordre et du conservatisme politique, Herbart avait été en Allemagne l’initiateur d’une pédagogie qui valorisait le savoir des « experts » au détriment de l’esprit inventif. Très appréciée par le milieu académique viennois, son œuvre avait fait des adeptes parmi tous ceux qui tentèrent ensuite de réformer l’enseignement des sciences naturelles et de la médecine. Tout en demeurant théiste, et tout en prônant les valeurs d’un catholicisme réformé, Brentano se réclamait de la doctrine herbartienne et il recourait à la notion d’intentionnalité qu’il joignait à celle de représentation pour désigner l’acte par lequel la conscience s’oriente vers un objet. Il distinguait aussi deux catégories d’actes mentaux : les jugements d’affirmation et de négation et les attitudes conjuguées de haine et d’amour. Freud se souviendra de cet enseignement au moment d’élaborer sa doctrine. Mais, à cette époque, il songeait encore à s’orienter vers un doctorat de philosophie. Aidé de son ami et condisciple Josef Paneth 2, il entreprit donc de contester le théisme de Brentano en se réclamant du matérialisme de Ludwig Feuerbach, un philosophe allemand qui venait de mourir et dont l’enseignement était très pré- sent dans la culture viennoise des années 1870. Critique de la pensée hégélienne, celui-ci avait soutenu que l’affirmation d’une transcen- dance menait à une aliénation et que, pour en sortir, il fallait effectuer un retour à l’homme concret. Sensualisme et critique de la religion : telles étaient les thèses qui inspirèrent précocement Freud et qui, de fait, contribuèrent à cette époque à le détacher de la spéculation phi- losophique jugée trop abstraite, et surtout trop théologique. À travers 1. À la suite de Luise von Karpinska, psychologue polonaise, c’est à Maria Dorer que l’on doit, en 1932, la première étude savante sur la place des thèses de Herbart dans la genèse de la théorie freudienne de l’inconscient : Les Bases histo- riques de la psychanalyse, Paris, L’Harmattan, 2012. L’historien et psychanalyste suédois Ola Andersson reprendra cette question en 1962 : Freud avant Freud. La préhistoire de la psychanalyse, Paris, Synthélabo, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 1997, préface de Per Magnus Johansson et Élisabeth Roudinesco. Avec, en annexe, un échange épistolaire entre Andersson et Ellenberger. 2. Josef Paneth apportera, lui aussi, un soutien financier à Freud. Cf. le témoi- gnage de Marie Paneth (belle-fille de Josef Paneth), 7 mars 1950, recueilli par Kurt Eissler. 40 MEP_Freud.indd 40 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS le sensualisme de Feuerbach, il parvint à prendre en compte la diffé- rence des sexes et la reconnaissance d’une altérité – un je et un tu –, et par la critique de l’aliénation il faisait sienne l’idée que la religion était toujours un obstacle au progrès de la connaissance humaine. C’est ainsi que le jeune Freud voua une admiration sans bornes à ce philosophe matérialiste dont il avait découvert la vie et la pensée en lisant la biographie que Karl Grün lui avait consacrée. Après avoir livré bataille contre Brentano – son professeur res- pecté, qui accepta pourtant de diriger sa thèse –, Freud renonça à entreprendre une carrière de philosophe sans trahir pour autant son adhésion au matérialisme de Feuerbach. En 1873, à l’âge de dix-sept ans, il entra à l’université de Vienne pour entreprendre des études scientifiques : anatomie, biologie, zoologie, physiologie, médecine. Mais comme il aimait s’interdire des plaisirs afin de mieux accéder à ce qu’il jugeait essentiel pour lui-même, il continua à se laisser séduire par la pensée spéculative. Celle-ci ne sera d’ailleurs jamais absente de sa démarche et elle finira, après 1923, par imprégner l’ensemble de son œuvre : « Je fus dans ma jeunesse, dira-t-il à Jones, fortement attiré par la spéculation [philosophique] mais je m’en suis courageusement écarté 1. » Dotée d’une organisation exceptionnelle, cette université géante était alors en pleine expansion malgré de graves difficultés finan- cières. Dans le domaine des sciences naturelles, elle apparaissait comme l’une des meilleures d’Europe pour sa capacité à réunir de brillants savants du monde germanophone, souvent libéraux en poli- tique, et en tout cas rompus aux joutes oratoires et aux controverses les plus fameuses. Parmi eux, Carl Claus, professeur d’anatomie comparée et de zoologie, introducteur de la pensée darwinienne en Autriche, et Ernst Wilhelm von Brücke, médecin et physiologiste d’origine berlinoise, issu du grand courant positiviste et antivitaliste représenté par Hermann von Helmholtz et Emil Du Bois-Reymond. Pour comprendre le rôle joué par cet enseignement dans l’itiné- raire de Freud, notamment dans son élaboration d’une nouvelle dynamique matérialiste de la psyché, il faut rappeler qu’à la fin du 1. Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, t. I, op. cit., p. 32. Freud ne se sera donc pas écarté autant qu’il le croyait de la spéculation philosophique, comme on le verra plus loin. 41 MEP_Freud.indd 41 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E xixe siècle la physiologie dominait les études médicales. Partant de la méthode anatomo-clinique, selon laquelle la maladie est l’expression d’une lésion organique, l’approche physiologique concevait celle-ci comme consécutive à une modification fonctionnelle d’un organe 1. Mais elle s’appuyait aussi sur la doctrine darwinienne, dans laquelle elle puisait les moyens de s’interroger sur l’origine et l’évolution des organismes vivants ainsi que sur les forces instinctives qui sous- tendent l’activité humaine. Aussi bien ses représentants étaient-ils animés d’un véritable esprit de croisade, dont l’objectif visait à faire valoir, contre la vieille médecine romantique, l’idée que l’orga- nisme humain se composait exclusivement de forces physiques et chimiques. En trente ans, et sans faire école, les physiologistes finirent par s’imposer comme les représentants d’une sorte d’avant-garde de la médecine de langue allemande. Ils appliquèrent leur modèle à la neurologie et à la psychologie afin de les unir et de les détacher de la philosophie spéculative. Du même coup, ils renoncèrent à toute prise en compte de la subjectivité – au sens de la philosophie – en centrant leurs travaux sur le primat de l’observation. Dans cette perspective, les problèmes de l’âme et de la psyché ne pouvaient être résolus que par une approche moniste susceptible de faire entrer le phénomène de la conscience dans le champ de la physiologie et donc de la science expérimentale. Pour le jeune Freud, cet engagement dans la physio- logie et l’évolutionnisme perpétuait une adhésion déjà ancienne à la philosophie matérialiste. À l’été 1875, il réalisa enfin son rêve de se rendre à Manchester pour séjourner auprès de son demi-frère. Il prépara son voyage avec minutie, récita des vers, rédigea des lettres, se plongea dans l’histoire anglaise et s’affirma fanatiquement « anglomane ». Il rêvait déjà de devenir citoyen anglais : « to become an Englishman ». En dépit du « brouillard, de la pluie, du conservatisme et de l’ivrognerie », il se sentait profondément attiré par l’Angleterre, par son système écono- mique et politique, par sa littérature et par son culte d’une science 1. Pour l’étude de la méthode anatomo-clinique (Xavier Bichat), cf. Michel Foucault, Naissance de la clinique, Paris, PUF, 1963. Sur la physiologie et la méthode expérimentale, cf. Georges Canguilhem, « Claude Bernard », in Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1968. 42 MEP_Freud.indd 42 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS expérimentale qui lui semblait très éloignée de la tradition métaphy- sique allemande : « Si je voulais agir sur une grande masse d’indivi- dus, écrivait-il à Eduard Silberstein, au lieu d’une petite cohorte de lecteurs ou de pairs, l’Angleterre serait le pays indiqué pour une telle ambition. Un homme considéré, soutenu par la presse et les riches, pourrait faire des miracles pour atténuer les souffrances physiques s’il était suffisamment chercheur pour s’engager dans de nouvelles voies thérapeutiques 1. » En attendant, c’est à Trieste, où Carl Claus avait fondé un Institut de recherches sur les animaux marins, qu’il effectua ses premiers travaux de zoologie tout en découvrant le monde méditerranéen. Passionné par l’hermaphrodisme, Claus l’avait chargé de mettre à l’épreuve la récente assertion du chercheur polonais Szymon Syrski qui prétendait avoir découvert des testicules chez les anguilles. Après deux séjours et l’examen de quatre cents spécimens, Freud tenta bel et bien de confirmer l’hypothèse de « l’organe de Syrski », mais il apprit surtout, à son corps défendant, à se plier aux exigences de la science expérimentale. Il profita de son séjour pour s’intéresser à la sensualité des femmes italiennes, qu’il comparait à des divinités. Grand maître de l’école autrichienne de physiologie, Brücke avait réussi à unir en un même enseignement la tradition allemande de la médecine de laboratoire et le regard clinique issu de la pratique hospitalière viennoise. Personnage haut en couleur, doté d’une cri- nière rousse et d’un sourire diabolique, ce spécialiste berlinois de la physiologie de l’œil, de la digestion et de la voix était également un amoureux de la poésie et de la peinture, qui n’hésita pas à inventer une « écriture universelle » – la pasigraphie – dont il pensait qu’elle permettrait un jour de transcrire toutes les langues de la planète. Il exerçait sur ses élèves un véritable pouvoir de séduction, autant par ses capacités à transmettre les principes de la science des organismes que par sa conception élitiste, voire tyrannique, de la hiérarchie uni- versitaire. Il appréciait le talent et favorisait chez ses disciples l’éclo- sion de l’intelligence, tout en les aidant à progresser et à se libérer de tout esprit d’arrivisme. Aucun d’eux ne lui sera infidèle. Aussitôt conquis, Freud le regarda comme un maître, admirant son regard 1. Sigmund Freud, Lettres de jeunesse, op. cit., p. 171. 43 MEP_Freud.indd 43 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E bleu et pénétrant, et surtout cette autorité patriarcale qui lui semblait à l’abri de la défaillance : tout le contraire de Jacob Freud. C’est dans le laboratoire de Brücke qu’il fit la connaissance de trois brillants physiologistes : Sigmund Exner, Ernst von Fleischl-Marxow et Josef Breuer. Ce dernier s’intéressait déjà aux médecines de l’âme, et donc aux maladies mentales, d’un côté, traitées par la psychiatrie, et aux maladies nerveuses, de l’autre, qui relevaient de la neurologie. Tous trois faisaient partie d’une communauté savante aux allures nobiliaires, où se mêlaient relations intrafamiliales, échanges cli- niques, amitiés, inclinations amoureuses, ambitions sociales, goûts esthétiques et désir de changer la vie, en prenant appui sur la science anatomo-clinique la plus sophistiquée du monde européen. La plupart des membres de ce cénacle, qu’ils fussent riches ou pauvres, étaient issus de la bourgeoisie libérale progressiste. Habitués des salons lit- téraires et des cafés, ils entretenaient des liens avec des artistes, des écrivains, des philologues, des universitaires, des journalistes. Les uns étaient juifs, les autres pas, certains libres penseurs ou encore protestants ou catholiques, mais tous s’étaient détachés de l’emprise d’un idéal religieux jugé antiscientifique et obscurantiste 1. Après avoir étudié la sexualité des anguilles, Freud projeta de se rendre à Berlin, ville admirée, afin de suivre les cours de Helmholtz et de Du Bois-Reymond. Il y renonça finalement et poursuivit ses travaux de zoologie. Sous la houlette de Brücke et pénétré d’évolu- tionnisme, il se consacra, par la magie du microscope, à l’étude des neurones des écrevisses puis à la moelle épinière d’un des poissons les plus primitifs (Ammocoetes Petromyzon), ce qui lui permit de se hisser jusqu’au système nerveux central de l’homme. Il travailla ensuite à l’élaboration d’une théorie du fonctionnement des cellules et des fibrilles nerveuses tout en suivant un cursus médical classique qu’il compléta par une formation de deux semestres dans le labora- toire de chimie du Pr Carl Ludwig. Bref, Freud était, à cette époque, en passe de devenir l’un des meilleurs chercheurs de sa génération en anatomie, biologie et physiologie 2. 1. On trouve une belle description de la vie de ce milieu dans l’ouvrage d’Albrecht Hirschmüller, Josef Breuer (1978), Paris, PUF, 1991, p. 52-72. 2. On trouvera une bonne analyse de cette période de la vie de Freud dans Frank J. Sulloway, Freud, biologiste de l’esprit (1979), préface de Michel Plon, Paris, 44 MEP_Freud.indd 44 06/08/14 09:25 C O M M E NC EM ENTS En mars 1881, il acheva ses études, soutint sa thèse de doctorat et fut nommé à un poste de préparateur (assistant) à l’Institut de physio- logie de son maître vénéré. Entre-temps, il avait accompli son année de service militaire obligatoire et, pour échapper à l’ennui, il avait traduit le douzième volume des œuvres complètes de John Stuart Mill consacré à l’émancipation des femmes, à Platon, à la question ouvrière et au socialisme. L’invitation à ce travail émanait de Theo- dor Gomperz, qui s’était adressé à Brentano, lequel lui avait fait part des qualités exceptionnelles de son ancien élève. Issu d’une famille de banquiers et d’industriels juifs venus de Moravie, Gomperz, poly- glotte et helléniste distingué, souffrait de crises de mélancolie et d’exaltation. Il ne concevait la culture (Bildung) et le progrès que sous la forme d’un raffinement croissant dans l’usage des langues 1. Par la suite, Freud conservera d’excellentes relations avec cet intel- lectuel viennois qui lui avait fait découvrir la méthode philologique, et il sera même le médecin de son épouse 2. Malgré ses qualités de chercheur, Freud, sur le conseil de Brücke, décida à l’été 1882 de s’orienter vers une carrière de médecin et donc de poursuivre sa formation à l’Hôpital général de Vienne. Étant donné son jeune âge, il n’avait aucune chance de succéder à son maître à la tête de l’Institut, dans la mesure où deux assistants de celui-ci – Exner et Fleischl – passaient avant lui 3. En outre, ne dispo- sant d’aucune fortune personnelle, il ne pouvait envisager de devenir titulaire d’un poste fort mal rémunéré. À cette date, d’ailleurs, il son- geait déjà à un tout autre avenir. Fayard, 1998. Dans ce livre, Sulloway avance l’hypothèse (discutable) que Freud serait resté toute sa vie un biologiste masqué (un cryptobiologiste) malgré son orientation vers la psychologie. Cf. également Filip Geerardyn et Gertrudis Van De Vijver (dir.), Aux sources de la psychanalyse, Paris, L’Harmattan, 2006. 1. Jacques Le Rider, Les Juifs viennois à la Belle Époque, Paris, Albin Michel, 2012, p. 142. 2. Elise Gomperz (1848-1929), la femme de Theodor Gomperz, souffrait de troubles nerveux. Elle consulta Charcot, qui la renvoya vers Freud en 1892 afin qu’elle suive un traitement cathartique. Freud utilisa l’électrothérapie et l’hypnose. Rien ne permet de dire que ce traitement fut un échec, comme le suggère Mikkel Borch-Jacobsen, in Les Patients de Freud. Destins, Auxerre, Éditions Sciences humaines, 2011. Elise resta toute sa vie ce qu’elle était, une femme « nerveuse » et mélancolique, mais ses relations avec Freud demeurèrent excellentes jusqu’au bout. 3. Fleischl mourut prématurément en 1891 et c’est Exner qui succéda à Brücke. 45 MEP_Freud.indd 45 06/08/14 09:25 S I G M U N D F R E U D E N S O N TEM PS ET DANS LE NÔTR E C’est ainsi qu’après avoir été d’une curiosité insatiable envers les sciences naturelles les plus élaborées de son temps, il apprit à reconnaître la vérité de l’admonestation de Méphisto dans le Faust de Goethe : « C’est en vain que vous baguenaudez à l’entour dans les sciences. Chacun n’apprend que ce qu’il peut apprendre 1. » 1. Sigmund Freud, Sigmund Freud présenté par lui-même, op. cit., p. 17. MEP_Freud.indd 46 06/08/14 09:25