LE
CAPITALOCÈNE
AUX RACINES
HISTORIQUES DU
DÉRÈGLEMENT CLIMATIQUE
L’ère du Capitalocène n’est pas que celle du dérèglement climatique, mais aussi celle d’une ex-
tinction en masse des espèces animales comme jamais depuis celle des dinosaures, d‘une érosion
historiquement inédite des sols et d’une déforestation sans précédent. La pandémie actuelle de
coronavirus est du même ordre, c’est-à-dire un produit spécifique du capitalisme, par sa vitesse
de diffusion globale sans comparaison avec celle des épidémies du passé (comme l’a justement
remarqué Jérôme Baschet) et par ses conditions de possibilité liées aux ravages de l’agro-business
(comme l’a montré Robert Wallace). Sans même parler du dégel prochain du permafrost et son
lot de virus du fait du dérèglement climatique, les différents aspects du désastre actuel sont tous
liés entre eux, comme va certainement s’attacher à le montrer Malm dans son prochain livre
Corona, Climate, Chronic Emergency aux éditions Verso. En attendant celui-ci et la publica-
tion aux éditions L’Asymétrie du livre de Jason Moore Le capitalisme dans la toile de la vie :
écologie et accumulation du capital avec une mise au point de celui-ci au sujet de l’actuelle
pandémie (qui illustre particulièrement bien son point au sujet des contradictions écologiques
– et pandémiques – internes au capitalisme, d’où son imminente crise), il est déjà possible de dé-
couvrir leur œuvre au travers de ce livre, qui constitue un bon point de départ pour comprendre
l’origine des catastrophes actuelles.
Armel Campagne, avril 2020
ARMEL
CAMPAGNE
Publié aux éditions divergences
en octobre 2017
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier, tout d’abord, deux personnes. Mon éditeur, Johan Badour, d’une part,
sans lequel cet ouvrage, qui n’a certes pas été de tout repos, ne serait pas advenu. Je le re-
mercie de sa patience et de son soutien constant. Christophe Bonneuil, d’autre part, qui, il y
a deux ans, m’a proposé d’effectuer des recherches sur ce passionnant sujet, m’a orienté vers
des travaux enrichissants comme ceux d’Andreas Malm, m’a laissé une grande autonomie
dans l’écriture de mon mémoire de Master 1 d’où est lointainement issu cet ouvrage, et enfin
a accepté de rédiger une préface au présent livre.
Je remercie en outre Jean-Baptiste Fressoz pour ses conseils d’orientation, ses cours et ses
travaux éclairants, Andreas Malm pour ses solides travaux d’historien et son aide amicale,
Jason Moore pour son enthousiasme et son assistance, Daniel Cunha pour ses articles sti-
mulants non-publiés qu’il a bien voulu m’envoyer, Pierre Brocheux et Daniel Hémery pour
leurs travaux au sujet du capitalisme colonial en Indochine et leur générosité intellectuelle,
et l’ensemble des chercheur·e·s et des étudiant·e·s du Centre Koyré et de l’Institut Européen
Universitaire pour leur émulation intellectuelle.
Je remercie très vivement Laura Rodriguez, doctorante de l’Université de Montpellier,
pour ses relectures d’une grande qualité et son aide inestimable des dernières années. Je
remercie tout autant Sophia Ayada, doctorante à l’Institut Européen Universitaire de Flo-
rence, pour ses relectures consciencieuses et son aide décisive au cours de l’écriture finale.
Je remercie enfin Pablo pour ses conseils avisés, Benjamin, relecteur érudit, soutien des
moments difficiles, comme William, Timo ou encore Timothée ; mes ami·e·s de tous horizons
m’ayant encouragé par leur intérêt pour mes recherches à un moment ou à un autre ; et ma
famille pour son soutien.
PRÉFACE
Parler de Capitalocène plutôt que d’Anthropocène pour désigner notre époque, c’est prendre
acte, sans exempter pour autant l’industrialisme soviétique, que le capitalisme est devenu
coextensif à la Terre. Les trois derniers siècles se caractérisent par une accumulation extraordi-
naire de capital : en dépit de guerres destructrices, ce dernier s’est accru d’un facteur 134 entre
1700 et 20081. Dans le même temps, la démographie humaine, pointée du doigt par une pensée
dépolitisante comme facteur principal de la crise éco/géologique, ne s’est accrue « que » d’un
facteur 10. Cette formidable dynamique d’accumulation du capital a sécrété une « seconde na-
ture » faite de routes et de plantations rectilignes, de chemins de fer et de pesticides, de mines et
de pipelines, de forages et de barrages, de centrales électriques et de déchets plastiques, d’avions
et de gaz à effet de serre, de marchés à terme et de porte-conteneurs, de places financières et
de banques structurant les flux de matière, d’énergie, de marchandises et de capitaux à l’échelle
du globe. C’est cette technostructure orientée vers le profit qui a fait dérailler la Terre hors
de l’Holocène, époque pendant laquelle le niveau des océans et des températures était resté
stable pendant 12000 ans. Plus profond qu’une simple « crise écologique », ce basculement géo-
logique qui altère gravement les conditions d’habitabilité de notre planète est le fait de « l’âge
du capital » (Hobsbawm) bien plus que le fait de « l’âge de l’homme » dont nous rebattent les
récits dominants. Bien que minoritaire parmi les scientifiques et dans l’Anthropocene Working
Group de l’Union Internationale des Sciences Géologiques, l’idée de considérer que le point de
basculement de l’Holocène vers l’Anthropocène serait la conquête européenne de l’Amérique
(qui coïncide largement avec l’avènement du capitalisme) est loin d’être infondée, même si c’est
seulement au début du XIXème siècle que la concentration en gaz à effet de serre sortira de la
fourchette des valeurs entre lesquelles elle était restée cantonnée pendant les 12000 ans de l’Ho-
locène, par suite de l’entrée dans un « capitalisme fossile » bouleversant le cycle biogéochimique
terrestre du carbone.
Comment rendre compte de cette histoire conjointe du capitalisme et du système Terre ?
Quel récit faire de ce coup d’État géologique du capitalisme sur la trajectoire historique de
notre planète ? C’est la question essentielle à laquelle s’attelle cet essai historiographique engagé
d’Armel Campagne. Son point d’étape est bienvenu, car il donne à voir les apports théoriques
et les résultats empiriques considérables amassés en deux décennies de travaux d’histoire envi-
ronnementale, d’économie écologique quantifiant les flux de matière et d’énergie dans l’écono-
mie mondiale, de political ecology, de sociologie historique et de renouvellements théoriques
d’un marxisme intégrant la question écologique. Parmi les auteurs désormais majeurs, on peut
citer Georgescu-Roegen, Gunder Frank, Wallerstein, Cronon, O’Connor, Bellamy Foster, Al-
tvater, Harvey, Bunker, Chase-Dunn, Hornborg, Pomeranz, Fischer-Kowalski, Krausmann,
Martinez-Alier, Moore, Malm, etc. Parmi les concepts clé, le capitalocène (Malm, Moore),
l’écologie-monde (Moore), l’appropriation par dépossession (Harvey), les “hectares fantômes”
(Borgström, Pomeranz) et l’échange écologiquement inégal (Bunker, Odum, Hornborg) ou en-
core le capitalisme fossile (Altvater, Malm).
Le concept d’écologie-monde traduit cette volonté d’articuler l’histoire de l’économie-monde
chère à Fernand Braudel et celle des transformations du système terre (récentes de quelques
siècles seulement et pourtant d’ampleur et de brutalité inégalées depuis des millions d’années).
Plus qu’un appel convenu à plus d’interdisciplinarité entre sciences de la nature et sciences
humaines et sociales, il s’agit pour les sciences humaines et sociales de réintégrer les puissances
d’agir autre qu’humaines et les flux de matière et d’énergie dans notre grille analytique d’explica-
tion des stabilisations et des transformations des arrangements socio-politiques et économiques
au cours de l’histoire. L’histoire conjointe de la Terre et des sociétés apparaît alors comme la
co-évolution et l’intrication d’ordres trop souvent analysés comme « sociaux », d’une part, et
1 Calcul effectué en dollars 1990 constants à partir des données de Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2013, p. 739,
de http://piketty.pse.ens.fr/files/capital21c/pdf/supp/TS12.4.pdf et de communication personnelle. D’un point de vue marxiste strict, c’est la
richesse – dont le capital proprement dit n’est qu’une fraction – qui est ici comptabilisée.
« naturels » d’autre part. Depuis au moins 1492, à chaque période de l’économie-monde (selon
Braudel) ou du système-monde (selon Wallerstein), un ensemble de visions du monde et de
rapports sociaux soutient en effet des dispositifs socio-techniques qui infléchissent le devenir
des êtres autres qu’humains et des écosystèmes et qui organisent des « métabolismes » (Marx)
donnés modifiant les flux de matière et d’énergie à l’échelle planétaire. À chaque moment du
capitalisme historique, à chaque phase du système-monde, correspond une certaine « écolo-
gie-monde ». Et, réciproquement, ces métabolismes ainsi agencés sont aussi des instruments
politiques : ils rendent possible, dur et « naturel » un certain ordre social, un certain type de
domination entre races, genres et classes, un certain type de styles de vie et de visions du monde,
et une certaine hiérarchie entre territoires dans le système-monde.
L’échange inégal entre territoires centraux, hégémoniques, et territoires périphériques du
capitalisme, avait été théorisé par le marxisme des années 1960-1970 à partir de la grandeur
« temps de travail ». Avec les travaux de quantification des flux de matière, d’énergie, de déchets
qui accompagnent les échanges économiques, est né le concept d’échange écologiquement iné-
gal. Peut-on déceler dans l’histoire de l’économie-monde un caractère asymétrique des échanges
économiques en termes de valeur d’usage écologique ? L’Angleterre aurait-elle pu entrer dans
un modèle de développement intensif en capital et en charbon au tournant du XVIIIème et du
XIXème siècle – modèle de capitalisme fossile qui s’est imposé ensuite au monde, par imitation
(puissances rivales) ou par domination impérialiste (territoires vassalisés) – sans enclencher
un nouveau cycle géochimique du carbone à l’origine du changement climatique et sans un
gigantesque flux entrant de biomasse du reste du monde lui apportant sa nourriture et ses fibres
textiles (venant notamment de la fertilité des terres « neuves » américaines et du travail es-
clave) ? L’affirmation sous hégémonie États-unienne du capitalisme fordiste de l’après deuxième
guerre mondiale, et du consumérisme de masse aujourd’hui devenu modèle global, aurait-il été
possible sans l’afflux de pétrole et autres matières premières à bas coût du tiers-monde et sans
saturer l’atmosphère de gaz à effet de serre au détriment des victimes les plus pauvres et fragiles
des violences du dérèglement climatique ?
Un nouveau marxisme, écologisé, est donc né, qui étudie non seulement les rapports d’exploi-
tation dans la création du profit capitaliste, mais aussi le rôle de l’appropriation par déposses-
sion et de l’échange écologiquement inégal dans la consolidation de cette exploitation, et dans la
stabilisation des régimes de régulation successifs du capitalisme historique. Qui pense ensemble
la trajectoire historique de l’accumulation du capital et celle du dérèglement de la planète à
travers le concept de métabolisme. Qui aiguise notre regard sur les inégalités structurelles qui
existent aujourd’hui entre groupes humains dans leur accès aux richesses et bienfaits terrestres
et dans leur exposition aux dégâts et catastrophes. Qui outille notre détermination à juguler
ou dépasser le capitalisme, à repenser la valeur et la richesse, et à inventer des formes justes,
fraternelles, sobres et émerveillées d’habiter ensemble notre Terre commune.
Avec ce premier livre, Armel Campagne s’annonce comme un penseur éco-marxien impor-
tant et comme une voix majeure de l’écologie sociale.
Christophe Bonneuil2
2 Christophe Bonneuil est historien des sciences, directeur de recherche CNRS au Centre Koyré (EHESS), directeur de collection au Seuil
(collection « L’Anthropocène ») et auteur notamment de L’événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous (Seuil, 2013) et Une autre histoire
des ‘Trente glorieuses’. Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre (La Découverte, 2013). Il a plus récemment codirigé
Histoire des sciences et des savoirs. Le siècle des technosciences (Seuil, 2015).
INTRODUCTION
Être radical, c’est prendre les choses par la racine.
Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel.
Le contemporain qui découvre à quel point la misère qui s’abat sur lui a dû être
préparée de longue main – et l’historien doit avoir à cœur de lui montrer – acquiert
une haute idée de ses propres forces. Une histoire qui l’instruit de cette façon ne
l’attriste pas et lui donne plutôt des armes.
Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXème siècle.
Le dérèglement climatique s’annonce comme une gigantesque accumulation d’ouragans et de
sécheresses, de fonte des glaces et de montée des eaux, d’inondations et de tempêtes, d’extinction
d’espèces et de canicules, de mort·e·s et de réfugié·e·s, c’est-à-dire comme une suite d’explosions
de dynamites climatiques. L’émission massive de gaz à effet de serre d’origine anthropique, et
ce depuis l’industrialisation du XIXème siècle, entraîne l’allumage de mèches climatiques, provo-
quant des explosions à retardement et de plus en plus fortes, et ce même s’il n’y a pas de causalité
directe entre une émission particulière et une explosion particulière. Il s’agit non seulement d’un
changement climatique et d’un réchauffement climatique, mais également d’un « dérèglement
climatique », qu’on qualifie comme tel puisqu’il s’agit d’une disruption d’origine anthropique
des paramètres biogéochimiques (favorables aux êtres humains et aux formes de vie actuelles)
de l’Holocène, ère géologique interglaciaire tempérée depuis 14 000 ans. Les conséquences de
ce dérèglement climatique ne se font pas attendre, avec notamment une multiplication des sé-
cheresses destructrices de récoltes, une montée des eaux et une augmentation du nombre et de
l’intensité des événements météorologiques extrêmes, ouragans, typhons, cyclones, inondations,
tempêtes, etc., avec pour conséquence une explosion du nombre de victimes et de réfugié·e·s
climatiques1. Le réchauffement climatique est désormais clairement visible : depuis 2014, chaque
nouvelle année écoulée a été la plus chaude de l’histoire moderne. Le dérèglement climatique
n’est pas l’unique problème d’origine anthropique, il y a également l’érosion massive des sols
et de la biodiversité, l’extinction massive des espèces animales à un rythme entre 100 et 1 000
fois supérieur au rythme naturel, etc., et il serait d’ailleurs douteux de penser qu’il suffirait de
limiter celui-ci pour résoudre l’intégralité des problèmes écologiques. Cependant, il s’agit d’un
phénomène en complète rupture avec l’impact écologique des sociétés humaines passées, aux
conséquences potentiellement incommensurables.
Le dérèglement climatique global étant un phénomène d’origine anthropique, il existe par
définition une possibilité d’action des êtres humains, et donc une possibilité de limiter l’ampleur
de ce dérèglement climatique. Mais cette possibilité d’action, pour être efficace, suppose d’aller
aux racines du dérèglement climatique, de connaître des causes sur lesquelles agir prioritai-
rement, pour éviter de se perdre dans une multitude de micro-changements quotidiens dont
l’impact s’avère, au final, anecdotique. Si cette cause se trouve bien dans l’espèce humaine, il ne
peut s’agir de l’espèce humaine comme primate maître-du-feu, sans quoi toute action effective
de limitation de l’ampleur du dérèglement climatique passerait nécessairement par un abandon
du feu, voire de notre condition d’homo sapiens. Certes, à la racine du dérèglement climatique,
il y a bien l’espèce humaine, mais nous proposons de prendre cette espèce humaine au sens du
jeune Marx, comme une espèce historiquement changeante. Les historien·ne·s ont une respon-
sabilité, et un récit faisant de l’espèce humaine maîtresse-du-feu la responsable du dérèglement
climatique ne peut que conduire à une forme d’impuissance, et donc de passivité. « Les hommes
attendent que ce monde sans issue soit mis à feu par une totalité qu’ils constituent eux-mêmes
1 NDE – L’ouvrage a été rédigé en écriture inclusive. Cette écriture vise à une désinvisibilisation des femmes, même si pour éviter un
alourdissement du texte, une partie des mots n’a pas été « démasculinisée ».
et sur laquelle ils ne peuvent rien »2 : c’est précisément cette totalité responsable du dérègle-
ment climatique qu’il s’agit de mettre au jour, et de démanteler celle-ci en tant que production
des êtres humains, puisque « ce n’est certes pas l’« Histoire » qui se sert de l’homme comme
moyen pour œuvrer et parvenir […] à ses propres fins ; au contraire, elle n’est rien d’autre que
l’activité de l’humain »3. Mais cette totalité est-elle celle de l’espèce humaine ou d’une forme
socio-historiquement spécifique des sociétés humaines, le capitalisme ? « Anthropocène », ou
« Capitalocène » ?
Le grand récit de l’Anthropocène
Le concept d’« Anthropocène » a été d’abord proposé en 2002 par un prix Nobel de chimie,
Paul Crutzen4, pour désigner l’actuelle perturbation des cycles biogéochimiques (dérèglement
climatique, perturbation du cycle de l’azote, etc.) comme étant l’œuvre de l’espèce humaine
(anthropos, en grec ancien). Il a ensuite été repris de manière progressive au sein des sciences
sociales, et plus particulièrement de l’histoire, malgré une réticence en partie persistante. Sa
reprise historienne a été parfois critique, comme dans L’événement Anthropocène. La Ter-
re, l’histoire et nous de Christophe Bonneuil et de Jean-Baptiste Fressoz (Seuil, 2016), histo-
riens des sciences, des techniques et de l’environnement, parfois littérale, comme pour Dipesh
Chakrabarty, historien majeur des postcolonial studies. Mais avant de nous intéresser aux
critiques du grand récit de l’Anthropocène, il nous faut présenter en quoi consiste une lecture
historienne en termes d’Anthropocène, et quelles objections peuvent lui être immédiatement
formulées, avec comme exemple « Le climat de l’histoire : quatre thèses »5, important texte de
défense au sein des sciences sociales du grand récit de l’Anthropocène, et rédigé par un éminent
historien, Dipesh Chakrabarty. Nous examinerons ses arguments, caractéristiques de ceux des
défenseurs de l’Anthropocène, avant de tenter d’y répondre de manière critique.
« Le climat de l’histoire » s’ouvre par un éloge des scientifiques spécialistes du changement
climatique, lesquels inciteraient à un renouvellement historiographique par une rupture avec
l’anthropocentrisme des sciences sociales. La première thèse de Dipesh Chakrabarty est qu’en
dépit du fait qu’une écrasante majorité des historien·ne·s pense qu’il y a un temps de l’histoire
humaine (courte, linéaire) différent de celui de l’histoire naturelle (très longue, cyclique), et qu’il
faudrait s’intéresser essentiellement au premier, il s’agit désormais de dépasser cette arbitraire
séparation entre « histoire humaine » et « histoire naturelle » (le dérèglement climatique et sa
vitesse entraînant un réajustement de ces deux temporalités). Fernand Braudel aurait ouvert
une première brèche dans cette histoire dualiste, l’histoire environnementale une deuxième. Le
dérèglement climatique incite à aller encore plus loin, puisque l’espèce humaine est devenue une
force géologique (et donc climatique) majeure. Il ne suffit donc plus, à l’instar de l’histoire en-
vironnementale, d’étudier des êtres humains au sein de leurs environnements et en interaction
avec ceux-ci, puisque ceux-ci seraient passés d’agents biologiques à agents géologiques, d’où une
obsolescence complète, selon Chakrabarty, du dualisme de l’histoire naturelle et de l’histoire
humaine. Sans doute, avec cette réserve toutefois que ce dualisme a permis d’affranchir l’his-
toire comme discipline des « idéologies scientifiques6 » (médecine climatique et son sexisme7,
anthropologie physique et son racisme, géographie humaine et son déterminisme ethniciste),
qu’il a permis de sortir du paradigme « naturaliste » (explication de faits sociaux par des causes
soi-disant « naturelles ») notamment en histoire du genre, et qu’il demeure légitime - sous une
forme assouplie - dans certains champs historiographiques. Une tentative de dépassement du
dualisme en termes de Capitalocène a d’ailleurs été effectuée dans l’œuvre de Jason Moore, que
nous aborderons ultérieurement.
La deuxième thèse de Dipesh Chakrabarty est une critique de l’histoire de la modernité
2 Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la Raison. Fragments philosophiques, Paris, Gallimard, 1974, p. 45.
3 Karl Marx, Philosophie, Paris, Gallimard, 1982, p. 526.
4 Paul J. Crutzen, « Geology of mankind », Nature, vol. 415, n° 6867, 2002, p. 22.
5 Dipesh Chakrabarty, « Le climat de l’histoire : quatre thèses », La Revue Internationale des Livres et des Idées, n° 15, janvier-février 2010
[2009].
6 Cf. George Canguilhem, Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, Paris, Vrin, 2009.
7 Cf. Elsa Dorlin, La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française, Paris, La Découverte, 2009.
comme histoire de la « liberté ». L’Anthropocène ne serait-il pas précisément un résultat de cette
« liberté » humaine, et ne faut-il pas être sceptique vis-à-vis de celles et ceux qui croient qu’il
faut plus de « Raison » pour résoudre cette crise climatique ? Le problème est que sous couvert
d’une légitime (auto) critique des Lumières et de son grand récit, Dipesh Chakrabarty fait de
l’Anthropocène un « choix humain », ce qui est précisément une reprise acritique d’un élément
central de la mythologie des Lumières, celui de l’humain comme acteur rationnel, conscient,
non-fétichiste (Malm 2017)8. Il reprend également une vision naturaliste de l’Anthropocène et de
son acteur l’Anthropos indifférencié, qui n’est pas un sujet des sciences sociales et de l’histoire,
mais des sciences naturelles. Chakrabarty explique ensuite qu’une diminution souhaitable des
inégalités comme « progrès » social, accompagnée d’une explosion démographique, s’oppose à
une résolution du dérèglement climatique. L’Inde fournit pourtant un bon indicateur de l’impact
climatique extrêmement faible de l’amélioration des conditions de vie des « pauvres » (Malm
2017). Pour ce qui est de « l’explosion démographique », entre 1980 et 2005, comme l’a montré
David Satterthwaite, là où il y a la plus forte augmentation démographique est tendanciellement
là où il y a la plus faible augmentation des émissions, et vice versa (Malm 2016). Enfin, explique
Chakrabarty, certain·e·s pensent qu’il faudra et qu’il y aura une « dictature du carbone », « la
démocratie » (non-spécificiée comme représentative, participative ou directe) étant vue comme
incapable de résoudre un tel problème. Et pourtant, on ne voit pas ce qu’un changement de
modèle de gestion politique d’une économie fossile intrinsèquement polluante apporterait –
l’actuelle « dictature du carbone » de Pékin illustrant bien qu’il ne s’agit pas d’un remède viable,
au contraire.
La troisième thèse de Dipesh Chakrabarty affirme que, s’il faut continuer de faire de l’histoire
critique du c apitalisme mondialisé, cette histoire n’est plus suffisante en raison de l’Anthropo-
cène et sa « longue durée », celle de l’évolution humaine. Ce faisant, pourtant, C hakrabarty
crée un nouveau dualisme entre « histoire du capitalisme » et « histoire de l’Anthropocène ».
Chakrabarty explique que l’Anthropocène appellerait un nouveau sujet de l’histoire, l’espèce
humaine, l’Anthropos, et affirme qu’il y aurait une tension entre deux histoires, celle du capital
et celle de l’espèce humaine. Pourtant, même dans l’article fondateur de Crutzen, l’Anthro-
pocène comme période de dérèglement climatique d’origine anthropique commence en 1784 en
Angleterre, soit de manière évidente au sein de l’histoire du capitalisme. Chakrabarty va encore
plus loin lorsqu’il affirme qu’il y aurait également une tension entre « l’humanité » comme sujet
d’une histoire globale relativement récente, et « l’espèce humaine » comme sujet biologique pré-
existant à l’Anthropocène et donc condition sine qua non de celui-ci. Ici, on retombe dans une
forme de dualisme société-nature par une re-naturalisation des êtres humains, mais surtout on
sort des sciences sociales et de l’histoire lorsqu’un acteur social est non seulement indifférencié
(« l’espèce humaine ») mais en plus n on-historicisé : un acteur social précédant historiquement
un phénomène social constituant lui-même ce premier comme acteur social, c’est même une
contradiction logique. Chakrabarty se défend pourtant de tout essentialisme et de tout parallèle
avec des précédents historiques très controversés en arguant qu’aucun risque n’est à craindre
dès lors que « l’espèce humaine » est conçue de manière évolutive. Toutefois, un sujet transhis-
torique, même évolutif, reste un sujet essentialisé, lequel doit demeurer étranger aux sciences
sociales, surtout lorsqu’il est invoqué pour expliquer un phénomène socio-historiquement spé-
cifique, localisable dans un espace-temps précis. Chakrabarty achève son propos en disant que
quoi qu’il en soit, l’histoire serait aussi réductionniste que les sciences naturelles, et que « l’être
humain » ne serait pas plus une abstraction qu’un squelette dans un cours d’anatomie (mais
encore une fois, il prend un exemple au sein des sciences naturelles, et non des sciences so-
ciales). Pourtant, en termes de compréhension du dérèglement climatique, une histoire avec
des acteurs aussi spécifiques que des industriels anglais est clairement moins réductionniste
qu’une histoire avec « l’Anthropos » maître-du-feu comme sujet. Dipesh Chakrabarty invoque
ensuite l’espoir d’une « conscience d’espèce » dans l’optique d’une résolution du dérèglement
climatique. Mais n’est-ce pas ainsi croire au mythe d’une responsabilité collective également
partagée ? Chakrabarty cède ainsi aux catégories de pensée des sciences naturelles, lesquelles
8 NDE – Le système de référencement adopté ici est celui des sciences sociales anglo-saxonnes, avec un format réduit indiquant, dans
l’ordre, l’auteur, l’année de parution du texte, et éventuellement le(s) numéro(s) de page(s).
n’ont pourtant de validité que dans leur champ. En histoire, il n’y a que des acteurs socio-his-
toriquement spécifiques (des seigneurs, des indigènes, des bourgeois, etc.) ayant, il est vrai, une
condition biologique commune, mais c’est bien tout.
Certes, Chakrabarty admet dans un premier temps l’objection qu’en termes de responsabilité,
il faut avant tout parler des classes et des nations dominantes, avant de dire qu’il n’y a pas de
téléologie – c’est-à-dire une histoire ayant un horizon programmé – de l’espèce humaine vers
l’utilisation massive d’énergies fossiles. Chakrabarty admet également de manière provisoire
que l’actuelle crise climatique globale est une conséquence des modes de vie consuméristes,
donc énergivores, découlant du capitalisme industriel. Cependant, dans un deuxième temps, il
refuse de se cantonner à une explication historienne des causes du dérèglement climatique en
disant que celui-ci avait d’autres causes que celle du capitalisme. Le dérèglement climatique,
ainsi, serait lié à « l’histoire de la vie sur cette planète, avec la façon dont différentes formes de
vie se lient les unes aux autres » : ici, on est en présence d’un récit anhistorique du dérèglement
climatique, conçu comme un problème de relations inter-espèces.
Chakrabarty essaye ainsi de renverser l’idée d ’une causalité sociale aux événements naturels.
Il prend l’exemple de l’essor de l’agriculture du début de l’Holocène comme ayant pour condition
de possibilité un changement climatique (passage aux paramètres favorables de l’Holocène) pour
démontrer que quoi qu’il en soit des choix socio-historiques des sociétés humaines, celles-ci ne
maîtrisent pas leurs paramètres d’existence, lesquels seraient indépendants du capitalisme. Et ce
même s’il affirme que désormais « nous » sommes devenus une force géologique perturbant ces
paramètres. Chakrabarty reste malgré tout prisonnier du dualisme nature-société qu’il dénonce,
puisqu’il défend l’idée d’un cadrage naturel des développements socio-historiques des sociétés
humaines.
Chakrabarty, certes, ne nie pas l’existence d’une « responsabilité commune mais différen-
ciée » des anciens centres du système-monde capitaliste vis-à-vis du dérèglement climatique,
mais un basculement de perspective s’opérerait en raison de l’essor des sciences climatiques. Il
cite alors Crutzen et Stoermer et leur description de l’Anthropocène comme une catastrophe
procédant notamment de l’expansion démographique des populations humaines et du bétail. Il
s’agit pourtant d’un passage clairement néo-malthusien. Pour Chakrabarty, cela prouverait plu-
tôt l’importance de l’interdisciplinarité, comme alliance de l’histoire et des sciences naturelles,
qui aurait été utile pour comprendre l’essor de l’agriculture il y a 10 000 ans. L’interdisciplinarité
ne devrait pourtant pas être une reddition des sciences sociales aux catégories analytiques des
sciences naturelles.
Au final, pour Chakrabarty, il faudrait réconcilier l’histoire de Crutzen, « politiquement
naïve » mais porteuse d’un savoir « universel » visant à une « résolution » du dérèglement cli-
matique, et une histoire « non-universaliste » du capital (puisque « l’Anthropocène n’aurait pas
été possible, même en tant que théorie, sans l’histoire de l’industrialisation »). La crise clima-
tique nécessiterait ainsi de faire tenir ensemble ces deux histoires incommensurables, et cette
combinaison transformerait notre conception de l’histoire. C’est méconnaître l’existence d’une
réelle incompatibilité entre une histoire du capitalisme fossile et un récit pseudo-historique
venu des sciences naturelles.
La quatrième thèse de Chakrabarty est peut-être moins problématique, mais elle comporte de
nombreuses limites. L’expérience humaine, rappelle Chakrabarty, est avant tout une expérience
historiquement située (au sein du capitalisme industriel, depuis au moins deux siècles). Il pour-
suit en disant qu’il n’y a pas d’expérience humaine en tant qu’espèce humaine, puisque nous
n’expérimentons pas individuellement l’intégralité du dérèglement climatique, mais seulement
certains aspects. Pour autant, s’il reconnaît très brièvement qu’il y a effectivement une réparti-
tion inégale des conséquences du dérèglement climatique, il n’y aurait pas de bateau de secours
à disposition des classes dominantes, d’où l’existence effective d’une situation commune à toute
l’espèce humaine. Malm s’inscrit en faux contre cette affirmation, prenant l’exemple de l’impact
différencié des ouragans dans des pays riches et des pays pauvres (Malm 2017). Néanmoins,
pour Chakrabarty, l’espèce humaine pourrait être l’agent de cette situation, mais sans être pour
autant un sujet hégélien surgissant positivement du mouvement de l’histoire : un sujet naissant
négativement d’un commun sentiment de catastrophe. Une belle hypothèse théorique qui fait
complètement abstraction des divisions sociales (classe, genre, « race », nation, etc.) intra-es-
pèce, et surtout de son inscription dans une société particulière, celle du capitalisme.
Une objection que lui font précisément Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz dans
L’événement anthropocène (Bonneuil et Fressoz 2016). Si ceux-ci reprennent à leur compte
ce concept d’Anthropocène, comme Chakrabarty, ils n’en font pas moins une critique de son
récit dominant, de son « grand récit », celui qui est diffusé au sein des médias (articles du New
York Times, de The Economist, Le Monde, etc.), et qui provient originellement des scientifiques.
Ils considèrent ce récit comme une explication pseudo-historienne du d érèglement climatique,
dont « l’acteur » est indifférencié, et ce en dépit de l’origine principalement anglaise du décol-
lage des émissions de CO2 au XIXème siècle (Bonneuil et Fressoz 2016) et d’une contribution
extrêmement inégale en termes de pays – domination anglo-étasunienne en termes d’émissions
de CO2 jusqu’aux années 1980 – et de classes sociales. Nous renvoyons largement à leur ou-
vrage commun pour une synthèse de leurs critiques. Mais d’autres critiques du grand récit de
l’Anthropocène ont été développées par des défenseurs anglophones du concept de « Capita-
locène » (Andreas Malm, Jason Moore, Daniel Cunha) comme concept alternatif à celui-ci. Et
c’est précisément à partir d’une critique rigoureuse du grand récit de l’Anthropocène, à partir de
trois angles d’attaques différents mais relativement convergents, qu’une histoire du dérèglement
climatique en termes de Capitalocène s’est développée.
Critiques historiennes du grand récit de l’Anthropocène
L’Anthropos indifférencié et sa nature pyrophile
Les critiques d’Andreas Malm du grand récit de l’Anthropocène se trouvent dans un article
coécrit avec Alf Hornborg9 (son directeur de thèse) intitulé « La géologie de l’humanité ? Une
critique du grand récit de l’Anthropocène »10, dans L’anthropocène contre l’histoire11 et dans
son ouvrage maître Fossil Capital12. Au sein de ces textes, Andreas Malm s’attaque, d’une part,
à l’idée anti-historique d’un Anthropocène découlant d’une « nature humaine » pyrophile,
d’une maîtrise du feu ayant abouti « naturellement » avec l’invention de 1784 de James Watt
au dérèglement climatique, idée condensée dans cette phrase : « La maîtrise du feu par nos
ancêtres a fourni au genre humain un outil […] qui nous place de manière décisive sur le long
chemin menant à l’Anthropocène » (Will Steffen, Paul Crutzen et John McNeill, cité dans
Malm 2017). Malm explique qu’il s’agit là d’une condition triviale du dérèglement climatique,
nécessaire mais complètement insuffisante, et ne devant même pas être mentionnée comme
cause en vertu du principe de « diminishing relevance » qui veut que plus une « cause » est
éloignée temporellement d’un « effet », moins l’on devrait lui accorder de poids (Malm 2016).
Ce genre de récit devrait d’ailleurs être disqualifié définitivement comme un mythe des origines,
comme une piteuse robinsonnade et comme une téléologie absurde, mais surtout il empêche
toute possibilité d’action : « Si le réchauffement mondial est le résultat de la maîtrise du feu, ou
de toute autre propriété de l’espèce humaine [...], comment même imaginer un démantèlement
de l’économie fossile ? » (Malm 2017, 16). Il témoigne bien cependant de l’idée capitaliste selon
laquelle l’expansion des forces productives est « enclose dans des lois naturelles éternelles,
indépendantes de l’histoire, [ce qui permet] de glisser en sous-main cette idée que les rapports
bourgeois sont des lois naturelles immuables de la société conçue in abstracto »13. Ainsi, des
historiens comme Alfred Crosby font de l’évolution de l’utilisation du feu à celle des machines-
vapeur un simple produit de l’appétit énergétique toujours croissant de l’espèce humaine. Pourtant,
rappelle Malm, seule une infime minorité des homo pyrophilis ont effectivement développé une
9 Notamment auteur de Alf Hornborg, Global ecology and unequal exchange: fetishism in a zero-sum world, Londres, Routledge, 2012.
10 Andreas Malm et Alf Hornborg, « The geology of mankind? A critique of the Anthropocene narrative », The Antropocene Review, 2014.
11 Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital, Paris, La Fabrique, 2017, pp. 7-17 et 19-63.
12 Andreas Malm, Fossil Capital: The Rise of Steam-Power and the Roots of Global Warming, Verso, London, 2015 (version abrégée d’Andreas
Malm, Fossil Capital: The Rise of Steam-Power in the British Cotton Industry, c. 1825-1848, and the Roots of Global Warming, PhD Dissertation, Lünd
University, 2014, et résumée dans Andreas Malm, « Les origines du capital fossile » dans L’anthropocène contre l’histoire, op. cit.).
13 Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), tome 1, Paris, Editions sociales, p. 21.
économie fossile, contrairement à de nombreux groupes, et ce « même s’ils avaient un accès direct
au charbon et s’ils connaissaient son usage comme combustible. L’économie fossile a dû leur
être imposée » (Malm 2017, 43). Ainsi, c’est une minorité de capitalistes britanniques du début
du XIXème siècle qui a massivement adopté des machines-vapeur, et non l’espèce humaine tout
entière comme Anthropos indifférencié. Cette minorité était clairement moins représentative
de l’espèce humaine que des milliers de Luddites et de saboteurs de machines-vapeur de 1842
ou des populations colonisées rétives au travail d’extraction du charbon. Enfin, cette adoption
ne résulte même pas d’une supériorité intrinsèque des machines-vapeur, Malm récusant donc
toute explication en termes de « déterminisme technologique », et en cela il tranche avec une
bonne partie des promoteurs de l’Anthropocène faisant de 1784, date du brevet d’invention
de la machine-vapeur de James Watt, la date d’entrée dans l’Anthropocène. Rappelons qu’à
cette époque et au cours des décennies suivantes, l’augmentation des concentrations de CO2
dans l’atmosphère reste dans l’ordre de grandeur des concentrations de l’Holocène, que cette
augmentation résulte majoritairement des déforestations massives (Bonneuil et Fressoz 2016),
et surtout qu’il n’y a pas d’utilisation massive des machines-vapeur dans l’industrie anglaise
avant 1825-1830. Le « choix » des machines-vapeurs, loin d’être effectué au profit de l’ensemble
de l’espèce humaine par ses « représentants naturels » en raison de leur supériorité intrinsèque,
l’a été largement au profit des capitalistes britanniques et de leur Empire colonial, contre une
bonne partie de l’humanité, des ouvriers anglais aux colonisés de l’Empire britannique, comme
nous verrons plus précisément ensuite. Les « choix » énergétiques ultérieurs furent également
du fait d’entreprises capitalistes (ou d’États capitalistes, pourra-t-on ajouter) pour leurs propres
intérêts : il s’agit donc bien d’une sociogenèse historique du dérèglement climatique, et non d’une
téléologie de l’humanité maîtresse du feu. Au nom de quoi une minorité de l’espèce humaine
aurait le droit d’incarner toute « l’entreprise humaine » ?
Le dérèglement climatique n’est d’ailleurs pas un produit égal de l’espèce humaine tout
entière : la croissance des émissions de CO2 a été cent fois plus rapide que celle de l’espèce
humaine depuis 1820 tandis qu’au début du XXIème siècle 7 % des plus riches produisaient 50 %
des émissions de CO2 (contre 7 % d’émissions pour ce qui est des 45 % de plus pauvres) et
que quelques pays capitalistes avancés étaient responsables de 72,7 % des émissions de CO2
depuis 1850 – sans parler des 2,6 milliards d’humains (plus d’un tiers de l’espèce humaine, de
l’Anthropos) n’utilisant presque pas d’énergies fossiles (Malm 2016). Le dérèglement climatique
ne procède donc pas de la démographie de l’homo pyrophilis, mais d’un basculement historique
vers de nouveaux rapports de production, ceux de l’économie fossile et ses inégalités intra-
espèce : « Les combustibles fossiles sont par définition un condensé de rapports sociaux
inégalitaires, puisqu’aucun humain ne s’est jamais lancé dans leur extraction systématique
pour satisfaire ses besoins vitaux » (Malm 2017, 45). Cette entreprise d’extraction systématique
a ainsi dû être imposée aux moyens du travail forcé ou salarié (qui « n’a pas toujours existé
partout et de tout temps », rappelle Malm), ce qui démontre une fois de plus l’inanité de l’homo
pyrophilis comme acteur du dérèglement climatique. Ce n’est donc pas une espèce entière et
en tant qu’espèce qui est responsable du dérèglement climatique, et d’ailleurs ses conséquences
ne seront pas également réparties : « Voyez Katrina dans les quartiers noirs et blancs de La
Nouvelle-Orléans, ou la montée du niveau du niveau de la mer au Bengladesh et aux Pays-
Bas […]. Si le changement climatique représente une forme d’apocalypse, celle-ci n’est pas
universelle mais inégale et combinée » (Malm 2017, 15). Malm, au final, critique l’Anthropocène
comme une entreprise de renaturalisation du dérèglement climatique, déplaçant simplement
son origine d’une « nature » à une autre, et donc comme une idéologie occultant, même
involontairement, l’origine socio-historique du dérèglement climatique : « On ne peut invoquer
des forces transhistoriques […] pour expliquer l’apparition d’un ordre nouveau dans l’histoire »
(Malm 2017, 11). Le grand récit de l’Anthropocène est, ainsi, perçu comme une intrusion des
scientifiques au sein des sciences sociales, ceux-ci projetant leurs catégories comme « l’espèce
humaine » dans un champ scientifique où une telle catégorie s’avère complètement inappropriée.
Le grand récit de l’Anthropocène, en naturalisant un processus de production « fossile » propre
au seul capitalisme, légitime a posteriori (même involontairement) l’essor de l’économie fossile
et ses conséquences climatiques, et de même bloque toute perspective de changement profond,
puisqu’il paraît quasi-impossible de lutter contre notre « nature humaine » pyrophile, même si
ce n’est pas dans l’intention d’une majorité des scientifiques du climat que de faire obstacle à
une révolution énergétique. Une critique que développe également Jason Moore, en y rajoutant
des critiques originales au sujet du caractère dualiste, eurocentrique et techno-déterministe du
grand récit de l’Anthropocène.
Un grand récit dualiste, eurocentrique et techno-déterministe
Même s’il admet avec Bonneuil et Fressoz (2016) que ce concept a permis l’émergence d’un
débat intéressant, Jason Moore effectue une critique générale du grand récit de l’Anthropocène
dans de nombreux articles, dans Capitalism in the web of life : Ecology and the Accumulation
of Capital (Verso, 2015) et dans son long article « The Rise of Cheap Nature » dans Anthro-
pocene or Capitalocene ? Nature, History, and the Crisis of Capitalism (PM Press, 2016).
Significativement, il commence ce dernier article par un rappel du fait qu’une partie majoritaire
de l’espèce humaine était considérée dans l’idéologie capitaliste jusqu’au XIXème siècle comme
partie de « la Nature », et traitée en conséquence : femmes, esclaves, colonisé·e·s, et même des
blancs (Slaves, Juifs, Irlandais). Moore s’attaque donc au grand récit de l’Anthropocène par une
critique de son sujet même : l’espèce humaine comme abstraction homogène et séparée de « la
Nature », alors qu’elle est socialement hétérogène de par le rejet même d’une partie de cette
première dans « la Nature », et qu’il n’y a pas de nature séparée de l’espèce humaine puisque
celle-ci façonne ses milieux écologiques tout comme ceux-ci façonnent cette première (Moore
2016). Moore s’attaque également au caractère eurocentrique du grand récit de l’Anthropocène,
coupable à ses yeux de ne pas voir que l’Angleterre du XIXe siècle était inscrite dans un sys-
tème-monde nécessaire à son industrialisation fossile et qu’elle n’est donc pas partie de rien. De
ce fait, Moore critique un récit de l’industrialisation fossile comme un « big bang » technolo-
gique, et non comme une dynamique de longue durée inscrite dans un système-monde capitaliste
préexistant (Moore 2016). Il critique enfin son caractère néo-malthusien, avec une insistance
exagérée accordée à la croissance démographique, elle-même considérée comme « naturelle » et
non comme historiquement changeante (Moore 2016). Pour Moore, au final, l’Anthropocène a
été un concept utile pour provoquer un débat autour des rapports historiques humains-nature,
mais il a été incapable de sortir de son dualisme abstrait de l’espèce humaine et de « la Nature »,
et est donc défaillant d’un point de vue analytique. Au contraire, pour Moore, une conception
post-dualiste et en termes de système-monde du Capitalocène permettrait de sortir du grand
récit de l’Anthropocène d’une industrialisation fossile comme « big bang » technologique opéré
par un Anthropos indifférencié. Une conception post-dualiste et globale du Capitalocène que
reprend à son compte Daniel Cunha, à partir d’une perspective toutefois très différente.
L’Anthropocène comme fétichisme
Dans « The Anthropocene as Fetichism »14, Daniel Cunha, doctorant en sociologie histo-
rique, présente une critique originale du grand récit de l’Anthropocène. Il explique tout d’abord
que ce n’est pas l’Anthropos comme espèce naturelle qui a entraîné consciemment des boulever-
sements de l’ordre du dérèglement climatique, mais que c’est au contraire une dynamique so-
cio-historiquement spécifique, celle du capitalisme comme « sujet automate »15, qui a entraîné
ces bouleversements biogéochimiques : « Un système qui devient quasi-automatique [...] a néces-
sairement comme conséquence une perturbation des cycles bio-géophysiques de la Terre. Ce-
pendant, appeler cela « Anthropocène » est de toute évidence inexact, d’une part parce qu’il est
le résultat d’une forme historiquement spécifique du métabolisme avec la nature, et non d’un
être ontologique transhistorique (l’Anthropos), et, d’autre part parce que le capitalisme consti-
tue une « domination sans sujet », c’est-à-dire que le sujet n’en est pas l’Homme (pas même une
classe dirigeante), mais le Capital ». Il poursuit en expliquant qu’ainsi, l’Anthropocène est « la
forme fétichisée des échanges entre l’homme et la nature historiquement spécifiques au capita-
lisme » (Cunha 2015a). Le caractère fétiche de l’Anthropocène doit être compris au sens de
Marx : « Le rapport social [capitaliste fossile] déterminé des hommes eux-mêmes [...] prend ici
pour eux la forme fantasmagorique d’un rapport entre choses [entre des énergies fossiles et des
14 Daniel Cunha, « The Anthropocene as Fetichism », Mediations, vol. 28, n° 2, Printemps 2015, [Cunha 2015a].
15 Karl Marx, Le Capital, Livre 1. Le procès de production du capital, Paris, PUF, 1993, p. 173.
machines-vapeur]. [...] J’appelle cela le fétichisme » (Marx 1993, 83). Mais ce fétichisme n’est pas
qu’une idée, une naturalisation de rapports sociaux « artificiels » (feitiçao signifie « artifice »
en portugais), mais aussi une réalité socio-historique : « Les relations sociales [capitalistes] […]
apparaissent aux producteurs pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire, non pas comme des rapports
immédiatement sociaux entre les personnes […], mais au contraire comme rapports imperson-
nels entre des personnes » (Marx 1993, 83-84, cité dans Cunha 2015a). Les rapports sociaux au
sein du capitalisme sont en effet réellement contraints par des structures impersonnelles, leurs
dynamiques auto-finalisées (c’est-à-dire ayant leur propre auto-accroissement comme objectif)
et leurs lois d’airain, celles de la valeur et sa valorisation, du capital et sa rentabilité et du Mar-
ché et sa concurrence. Aucune preuve scientifique du dérèglement climatique n’est donc capable
d’arrêter ce « sujet automate », les humains étant contraints à sa reproduction dynamique. Et ce,
désormais, en toute conscience de ses effets écologiques (« ils savent très bien ce qu’ils font,
mais ils le font », résume Cunha par une paraphrase de Marx). Il ne suffit donc pas, pour Cunha,
de passer du concept d’« Anthropocène » à celui de « Capitalocène » pour résoudre ce problème
du caractère fétiche du capitalisme, au sein duquel « le développement des forces productives
est aussi un développement des forces destructrices » (Robert Kurz, cité dans Cunha 2015a).
L’auto-expansion contrainte de chaque entreprise si elle veut rester en course (appelée « moulin
de discipline » chez Postone16) crée un « système boule de neige industriel » relativement incon-
trôlé, où chaque investissement industriel résulte d’une contrainte générale de valorisation (aus-
si longtemps qu’une entreprise reste une entreprise, c’est-à-dire vise à faire des profits), l’en-
semble constituant une « force géologique aveugle » à ses conséquences écologiques. La forme
des techniques de production ne découle pas des désirs et des besoins des producteurs ou de
considérations écologiques au sein du capitalisme, mais des contraintes réelles de valorisation,
d’où un caractère destructeur des technologies au sein du capitalisme et une accélération du
dérèglement climatique malgré une possibilité de transition complète aux énergies renouvelables
(hors-nucléaires) d’ici 20 ou 30 ans. De même, en dépit des contraintes de productivité condui-
sant à une recherche d’efficacité énergétique croissante, l’augmentation contrainte du volume de
production au sein des secteurs non-monopolistiques pour produire des marchandises à un
moindre coût (sous peine d’être sous-compétitif et donc non-profitable) entraîne un effet rebond
du type du « paradoxe de Jevons », l’augmentation de l’efficacité énergétique des machines-va-
peur au XIXèmesiècle ayant entraîné une augmentation globale de consommation de charbon, et
ce en raison du moindre coût de l’utilisation des machines-vapeur17. L’économie d’énergie d’un
moyen de production capitaliste entraînant une baisse des coûts et donc son utilisation crois-
sante, Cunha critique « l’efficacité énergétique » comme solution écologique, puisqu’au sein du
capitalisme l’accroissement d’efficacité se transforme en accroissement de combustion et de des-
truction. Le capitalisme traitant ses problèmes de pollution de manière également fétichiste,
poursuit Cunha, il opère au travers du Protocole de Kyoto une marchandisation du cycle du
carbone, réduisant tout à de simples quantités de carbone (faisant abstraction des qualités sen-
sibles) pour mettre en place une équivalence généralisée (comme celle des marchandises au
travers de l’argent) des émissions de carbone, des compensations et des « puits de carbone »,
avec comme conséquence une définition abstraite des milieux forestiers sans prise en compte du
niveau de biodiversité aux conséquences désastreuses. Cunha rappelle ensuite qu’en raison de
l’importance supérieure de la « valeur d’échange » (valeur économique de marchandises parti-
culières) vis-à-vis de la « valeur d’usage » (utilité de marchandises particulières) au sein du ca-
pitalisme, l’objectif effectif de l’ensemble du marché carbone est nécessairement de faire des
profits et non de réduire les émissions, ce marché permettant aux entreprises de compenser fi-
nancièrement leurs impacts au lieu de réduire leurs émissions. Le marché carbone entraîne
ainsi un retard dans l’effective réduction des émissions aujourd’hui, avec des conséquences à
long terme. Le marché carbone devient ainsi un marché comme un autre, très profitable (avec
une valeur de 176 milliards de dollars en 2012) mais inefficace puisqu’on assiste à une augmen-
tation poursuivie des émissions mondiales de carbone depuis sa mise en place. Cunha rappelle
16 Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, Paris, Mille et une nuits, 2009.
17 Cf. John Bellamy Foster, Brett Clark et Richard York, The Ecological Rift. Capitalism’s War on the Earth, New York, Monthly Review Press,
2010.
donc l’impossibilité de mesures effectives de réduction des pollutions au sein du capitalisme
étant donné que celles-ci ne doivent pas nuire à une production maximale de survaleur, signe
du caractère contraignant du fétichisme. La géo-ingénierie, technologie de manipulation du
climat aux origines très militaires, semble alors aux yeux de Cunha « adéquate » au capitalisme
de crise climatique, puisqu’elle permet une atténuation technologique des effets planétaires des
émissions de gaz à effet de serre et une manipulation directe du climat lui-même à un coût rela-
tivement faible, malgré des conséquences potentiellement désastreuses – réaction brutale du
climat – et une nécessité de maintenir ce dispositif technologique en place pour des siècles sous
peine de changement climatique extrêmement brusque. La géo-ingénierie pourrait de plus géné-
rer des crédits carbones sur un marché concurrentiel. Le dérèglement climatique est de toute
façon considéré comme supportable jusqu’à un certain taux d’intérêt du point de vue du capita-
lisme, selon des économistes comme William Nordhaus ou encore Nicholas Stern, preuve selon
Cunha du caractère fétichiste du récit dominant de l’Anthropocène, subordonnant aux taux
d’intérêt (évoluant en fonction des dynamiques du « sujet automate ») l’avenir du climat. Le type
d’analyse coûts-bénéfices de Nordhaus et de Stern implique l’interchangeabilité absolue des
phénomènes biogéochimiques, leur équivalence, alors même que l’on sait qu’il n’y a pas de subs-
titution technologique possible à la photosynthèse et à d’autres phénomènes essentiels à la vie
sur Terre, d’où l’inanité d’une évaluation monétaire de ces phénomènes. La pensée fétichiste
capitaliste, en faisant abstraction des qualités particulières et en réduisant celles-ci à des valeurs
d’échange interchangeables, se révèle nécessairement destructive : « Le rêve impliqué par la
forme-capital est l’illimitation absolue, un fantasme de la liberté comme libération totale de la
matérialité de la nature. Ce « rêve du capital » devient le cauchemar de ce dont il cherche à se
libérer – la planète et ses habitants » (Postone 2009, cité dans Cunha 2015a). La sortie du dérè-
glement climatique est toujours mise au défi d’être « économiquement faisable » : pour Cunha,
il faut renverser l’ordre des priorités, et puisque cette première n’est pas compatible avec l’éco-
nomie capitaliste, il faut sortir du capitalisme. Et cela commence par une redéfinition du dérè-
glement climatique comme un produit du capitalisme, et non de l’espèce humaine.
Le Capitalocène, un contre-récit alternatif
Le Capitalocène, alternative incontournable au grand récit de l’Anthropocène
En réponse aux problèmes méthodologiques, historiographiques et en même temps politiques
du grand récit de l’Anthropocène, des contre-récits historiques marxiens du Capitalocène,
tentant de rompre définitivement avec toute explication naturaliste, ont émergé au cours des
dernières années. Le concept lui-même émerge en 2009, lors d’un séminaire de Jason Moore à
l’Université de Lünd (Suède), sur proposition d’Andreas Malm, alors doctorant, et commence
à être utilisé dans des articles scientifiques à partir de 2012-2013 (Moore 2016), et ce de ma-
nière croissante18. L’idée générale est qu’à la racine du dérèglement climatique, il y a le capital,
même si chacun des auteurs définit différemment cette catégorie analytique (une classe et des
rapports de production, une « écologie-monde » historique, ou encore un « sujet automate »).
Ils définissent toutefois communément le capitalisme comme un système de production de mar-
chandises, d’argent, de valeur, de capital au travers de l’exploitation du travail-marchandise
(l’activité humaine louée ou achetée au travers d’un contrat). Cette société aurait comme pré-
condition historique une dépossession massive des producteurs de leurs moyens de production,
donnant naissance à des classes sociales, l’une propriétaire des moyens de production, l’autre
contrainte de vendre sa force de travail. L’objectif du capital est une production de survaleur et
donc une valorisation du capital au travers d’une production de marchandises sous contrainte
de rentabilité et de concurrence, et il a comme moteur une compulsion contrainte de croissance
sans autre limite que celle de ses propres contradictions (crises). Les principaux défenseurs du
Capitalocène en histoire sont respectivement Andreas Malm, enseignant-chercheur en Human
Ecology de l’Université de Lünd, Jason Moore, assistant professor of sociology de l’Univer-
sité de Binghamton (États-Unis), et enfin Daniel Cunha, doctorant en sociologie historique à
18 7 articles y font référence en 2013, 46 en 2014, 114 en 2015, 324 en 2016, 321 jusqu’en septembre en 2017.
l’Université de Binghamton, qui ont tous des écrits historiens. L’intérêt d’une étude comparée
de ces trois auteurs est qu’ils viennent d’horizons théoriques, politiques et même académiques
très différents : Andreas Malm, historien de formation, vient du « marxisme politique » et du
trotskisme19 ; Jason Moore, géographe de formation, développe un marxisme braudélien du « sy-
stème-monde » et au-delà du dualisme nature-société ; et enfin Daniel Cunha, scientifique de
formation, s’inspire du courant marxien de la critique de la valeur.
D’autres concepts ont été également proposés en remplacement d’« Anthropocène ». « Eco-
nocène » (Norgaard, 2013) pourrait être proche de Capitalocène dans une certaine acception,
celle d’une critique du capitalisme comme critique de l’économie au sens moderne, mais il est
développé avec un concept transhistorique d’« économie » (or il s’agit là d’une « économie » so-
cio-historiquement spécifique, avec un fonctionnement particulier), et occulte l’importance des
structures extra-économiques, notamment celle de l’État et du colonialisme. « Growthocene »
(Chertkovskaya et Paulsson, 2016) est analogue au Capitalocène si l’on considère qu’il existe une
« compulsion de croissance »20 au sein du capitalisme, mais peut faire croire que c’est l’idéologie
de la croissance matérielle qui est en cause, alors qu’il s’agit d’une contrainte impersonnelle
historiquement spécifique au capitalisme. « Technocène » (Hornborg, 2015) pourrait être pro-
che de Capitalocène si l’on considère l’infrastructure technologique et son déploiement comme
« matérialisation adéquate » du capitalisme (Postone 2009), mais non si l’on considère qu’il y
a une dynamique indépendante du système technologique vis-à-vis du capitalisme, alors même
que ce système technologique doit être financé capitalistiquement pour advenir. « Manthropo-
cène » (Raworth21) vise juste en ce qu’il décrit adéquatement le caractère patriarcal, sexiste,
inégalitaire du capitalisme, mais demeure moins précis que celui de Capitalocène puisque c’est
une société patriarcale particulière qui est responsable de l’essor des émissions de CO2, et non
le patriarcat en tant que tel. « Thermocène » (Bonneuil et Fressoz 2016) est un concept utile
uniquement s’il est relié à celui de « capitalisme fossile22 », puisqu’il s’agit bien de combustion
thermique par des acteurs capitalistes. « Thanatocène » (Bonneuil et Fressoz 2016) rappelle
justement l’importance des armées et des guerres modernes dans l’essor des émissions de CO2,
mais ces armées et ces guerres ne peuvent être détachées du capitalisme puisqu’elles doivent
être financées. « Phagocène » (Bonneuil et Fressoz 2016) rappelle justement l’importance de
la société de consommation dans l’accélération des émissions de CO2 à partir des années 1920,
mais celle-ci découle principalement des nécessités du capital d’écouler une surproduction ten-
dancielle et du compromis fordiste capital-travail. « Anglocène » (Bonneuil et Fressoz 2016)
permet certes de pointer l’origine géographique d’une majeure partie des émissions de CO2 au
cours du premier demi-siècle du Capitalocène, l’Angleterre (responsable de plus de 60 % des
émissions globales de CO2 provenant de la combustion d’énergies fossiles en 1850), mais il peut
également induire une critique du seul capitalisme anglo-étasunien alors qu’il n’est désormais
plus responsable « que » d’un tiers des émissions de CO2 depuis 1750 (Bonneuil et Fressoz 2016)
et que de nombreuses autres puissances capitalistes sont désormais tout aussi représentatives
du capitalisme fossile. De même, « Occidentalocène » (Bonneuil, 2015) indique bien une res-
ponsabilité historique de l’Occident dans l’essor à une échelle mondiale de l’économie fossile,
mais peut faire croire à un « Occident » éternel responsable du dérèglement climatique, alors
qu’il s’agit bien du capitalisme occidental, désormais également extra-occidental (Chine, Japon,
etc.). On pourrait envisager encore d’autres concepts, comme celui de Colonialocène ou encore
d’Imperialismocène, qui permettraient de montrer l’importance des Empires coloniaux dans
l’expansion du capitalisme fossile23, induisant donc une responsabilité historique du colonia-
lisme et de l’impérialisme dans l’essor des émissions de CO2 (Malm 2017). Toutefois, le concept
de Capitalocène nous paraît plus adéquat, puisqu’il est davantage spécifique que celui d’Econo-
cène, de Technocène, de Manthrocène, de Thermocène et de Thanatocène, mais plus englobant
19 Il est également co-auteur, en anglais, de Iran on the Brink: Rising Workers and Threats of War, Chicago, University of Chicago Press,
2007, et auteur de nombreux ouvrages et articles militants en anglais et en suédois.
20 Ortlieb, « A contradiction between matter and form », Mediations, vol. 28, n° 2, Printemps 2015.
21 Kate Raworth, « Must the Anthropocene be a Manthropocene? », The Guardian, 20 Octobre 2014.
22 Elmar Altvater, « The Social and Natural Environment of Fossil Capitalism », Socialist Register, vol. 43, 2009.
23 NDE – Armel Campagne fait ici référence à son mémoire de Master 2 d’ « Histoire des productions industrielles de charbon en Indochine
(1873-1955) » (EHESS, 2017).
que celui de Phagocène, d’Anglocène, de Colonialocène ou encore d’Imperialismocène. Nous
nous intéresserons ici uniquement donc aux propositions historiennes des principaux défen-
seurs du Capitalocène, Malm, Moore et Cunha, et aux écrits de Bonneuil et de Fressoz à ce
sujet. Nous écartons donc de notre champ d’investigation les défenseurs des autres concepts,
mais également des défenseurs du Capitalocène (du concept, sinon de l’idée) n’y donnant pas ou
peu24 une dimension historique, comme John Bellamy Foster (ancien professeur de Moore) et ses
collègues Brett Clark et Richard York (Foster, Clark et York 2010), Donna Haraway25 ou encore
Justin McBrien26 (et son idée intéressante que nous serions un « Ange de l’histoire » renversé,
ignorant tout du passé, marchant droit devant lui en regardant la catastrophe qui se prépare).
D’une critique du grand récit de l’Anthropocène à une histoire de l’essor du capitalisme
fossile
Les critiques que les défenseurs du concept de Capitalocène adressent au grand récit de l’An-
thropocène nous paraissant pertinentes, tant d’un point de vue épistémologique (du grec ancien
« epístamai », signifiant « savoir »), en l’occurrence celui de l’historien, que dans l’optique d’une
limitation du dérèglement climatique. Il nous faut aller au-delà de ces critiques et s’intéresser aux
propositions historiennes de ces défenseurs. S’il s’agit de faire découvrir avec des récits historiens
ce qu’il y a aux racines historiques du dérèglement climatique, le Capitalocène semble être une
perspective historiographique susceptible de remplacer efficacement « l’Anthropocène ». Mais
l’histoire du Capitalocène, comme celle du capitalisme, a été écrite de multiples manières, par
des auteurs venant de différentes cultures épistémiques27, avec une certaine incommensurabilité
des récits. Pourquoi, dans quelle mesure et comment est-ce que l’histoire d’une seule société,
le capitalisme, donne lieu à une multiplicité d’histoires du Capitalocène ? Il nous faudra tout
d’abord définir clairement ce qu’est le Capitalocène du point de vue de chacun de ses défenseurs,
et donc présenter ce qu’ils entendent respectivement par capitalisme. Quel degré de pertinence
peut-on attribuer à chaque approche du Capitalocène et du capitalisme, avec quelles forces
épistémologiques et quelles limites ? Ces différentes conceptions du capitalisme ne se trouvent
pas uniquement dans différentes conceptions du Capitalocène, mais également dans différentes
conceptions de l’émergence historique de celui-ci : il nous faudra donc, successivement, analyser
les différentes conceptions de l’émergence historique du capitalisme et celles de l’émergence
historique du Capitalocène. Quel degré de pertinence, dans l’optique d’une histoire des racines
du dérèglement climatique, peut-on attribuer à chaque récit historien, avec quelles forces et
quelles limites historiographiques ? À partir de ces résultats, faisant de manière commune mais
différenciée de la période du XVIème au XIXème siècle celle de l’émergence historique du Capi-
talocène, nous pourrons alors esquisser une histoire de l’essor du capitalisme fossile, principa-
lement à partir de Fossil Capital, non-traduit en français, seul à s’être explicitement attaché à
une telle histoire, et ce à partir d’un considérable travail de recherche. En quoi est-ce qu’un récit
du basculement de l’Angleterre vers une économie fossile des années 1780 aux années 1840 en
termes de Capitalocène s’avère davantage pertinent historiquement que des récits proches du
« paradigme Anthropocène » ? Il s’agira, au final, de montrer en quoi une approche historienne
du basculement du XVIème au XIXème siècle vers une économie fossile en termes de Capitalocène
s’avère davantage opérante au niveau historiographique, mieux fondée et « instruisant mieux »
qu’une approche en termes d’Anthropocène. Nous conclurons au sujet des perspectives de récits
historiens du Capitalocène, et donc du capitalisme fossile, du milieu du XIXème siècle au XXIème
siècle.
24 A l’exception notamment de « Imperialism and Ecological Metabolism » dans Foster, Clark et York 2010.
25 Donna Haraway, « Anthropocene, Capitalocene, Plantationocene, Chtulucene », Environmental Humanities, vol. 6, n° 1, pp. 159-165,
2015.
26 Justin McBrien, « Accumulating Extinction. Planetary Catastrophism in the Necrocene » dans Moore (dir.), Anthropocene or Capitalocene ?,
op. cit.
27 Cf. Christophe Bonneuil, « Cultures épistémiques et engagement public des chercheurs dans la controverse OGM », Natures Sciences
Sociétés, vol. 14, n° 3, 2006, pp. 257-268.
DU CAPITAL AU
CAPITALOCÈNE
A un certain stade du développement historique du capital, les combustibles
fossiles deviennent un substrat matériel nécessaire à la production de survaleur.
[…] Le capital fossile, autrement dit, est de la valeur se valorisant elle-même par la
métamorphose de combustibles fossiles en CO2.
Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire.
Le résultat des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît
comme une gigantesque collection d’émissions de gaz à effet de serre, aurait pu écrire Marx,
référence centrale des défenseurs du Capitalocène, s’il avait publié Le Capital aujourd’hui. La
théorisation du capitalisme chez Marx laisse en effet une place faible à ses conséquences éco-
logiques, même si celle-ci n’est pas inexistante comme on l’a longtemps pensé. En effet, John
Bellamy Foster dans Marx’s Ecology. Materialism and Nature (2000), dont on peut avoir un
aperçu dans un recueil d’articles traduit en langue française sous un titre provocateur (Marx
écologiste, 2011), explique que si Marx ne pouvait évidemment pas faire une théorie du capi-
talisme fossile et de ses effets climatiques, il avait néanmoins réfléchi aux effets écologiques du
capitalisme, et avait développé des éléments d’une perspective post-dualiste avec son idée d’une
coévolution des êtres humains et de leurs milieux, dans ses écrits de jeunesse, même s’il gardait
une conception techno-prophétique de l’histoire, conçue comme émancipation progressive de
l’humanité vis-à-vis des contraintes naturelles grâce au progrès des forces productives. Ainsi, il
écrit en 1844 : « L’homme vit de la nature : cela signifie que la nature est son propre corps avec
lequel il doit rester constamment en contact pour ne pas mourir. Dire que la vie [...] de l’homme
est liée à la nature, c’est dire tout simplement que la nature est liée à elle-même, car l’homme est
une partie de la nature »28. Pour autant, Marx s’est bien gardé de naturaliser le capitalisme, et
a au contraire démontré son caractère « artificiel » (fetiçao). Marx préfigure ainsi cette auda-
cieuse tentative de Jason Moore de penser le capitalisme comme faisant « partie de la nature »,
comme ne pouvant se développer en-dehors d’elle mais uniquement à travers elle, tout en se
gardant bien de tomber dans une naturalisation du capitalisme par une analyse spécifique de
ses rapports sociaux. D’un autre côté, Marx s’était intéressé à un certain nombre de problèmes
écologiques de son temps, notamment l’érosion des sols du fait de la « rupture métabolique »
des liens ville-campagne, et à leurs conséquences impérialistes (Foster, Clark et York 2010) :
« Tout progrès de l’agriculture capitaliste est non seulement un progrès dans l’art de piller le
travailleur, mais aussi dans l’art de piller le sol ; tout progrès dans l’accroissement de sa fertilité
pour un laps de temps donné est en même temps un progrès de la ruine des sources durables de
cette fertilité. » (Marx 1993, 566). L’érosion massive des sols29 est d’ailleurs l’un des faits majeurs
du Capitalocène. Enfin, Marx s’est également intéressé de manière non-déterministe au bascu-
lement de l’énergie hydraulique vers ce que nous appelons désormais « l’économie fossile », et
s’est parfois éloigné de l’idée des techniques comme intrinsèquement « neutres » (Malm 2016).
Néanmoins, Marx était assez loin d’une théorie du Capitalocène, et d’autant plus dans une
perspective historique. Son histoire de l’émergence du capitalisme dans Le Capital s’intéresse
peu aux conditions écologiques de son développement et aux conséquences environnementales
de celui-ci. Pour autant, c’est bien de sa théorie du capitalisme, et d’une lecture particulière de
celle-ci, que sont partis Andreas Malm, Jason Moore et Daniel Cunha. Les différentes théorisa-
tions du Capitalocène procèdent ainsi communément à partir de Marx et au-delà de lui.
Pour une approche post-dualiste du capitalisme
28 Karl Marx, Critique de l’économie politique, Paris, Allia, 2007.
29 Cf. notamment David Pimentel et Michael Burgess, « Soil erosion threatens food production », Agriculture, vol. 3, n° 3, 2013, pp. 443-
463.
Jason Moore propose une approche marxienne du capitalisme tout en essayant d’aller au-delà
du dualisme rigide capitalisme/nature dont même l’éco-socialisme (dont il est politiquement
proche) est incapable de se défaire. Le capitalisme est, pour Moore, une relation dialectique
(c’est-à-dire avec une rétroaction mutuelle, sans qu’il soit possible d’isoler réellement un des
termes de cette relation) entre deux sphères, celle du travail capitaliste et d’une « nature capita-
lisée ». La première sphère est celle du travail exploité, producteur de marchandises et de profit,
et donc également de la valeur économique, de l’argent et du capital, catégories fondamentales
du capitalisme dans Le Capital. La deuxième sphère est celle des natures (champs, forêts, mi-
nerais, etc.) appropriées capitalistiquement. La sphère des rapports capitalistes n’est ainsi pas
extérieure à une nature qu’elle ne ferait qu’exploiter et détruire. D’une part, cette sphère trans-
forme radicalement cette nature en une nature capitalisée (« nature-in-capitalism »), à l’instar
de l’île forestière de Madère transformée au XVème siècle en une exploitation de monoculture
de canne puis en une zone déforestée complètement érodée (Moore 2007). D’autre part, cette
sphère fait inextricablement partie de cette nature capitalisée (« capitalism-in-nature »), et est
même prisonnière du climat qu’elle a elle-même déréglé (« capitalism-in-climate »). La seule
séparation réelle, pour Moore, n’est pas celle du capitalisme et de « la Nature », mais celle des
prolétaires et des moyens de production (terres, outils, etc.). Moore évite l’écueil d’un dépasse-
ment du dualisme susceptible de faire du capitalisme un ordre naturel grâce à une dialectique
du travail et de la « nature capitalisée ».
Moore tente également un dépassement (partiel) du dualisme marxiste infrastructure-su-
perstructure, qui fait des « superstructures idéologiques » de simples reflets de l’économie comme
infrastructure, considérée comme seule force historique. Et ce, en expliquant qu’en faisant de
l’Amérique du Nord une « terra nullius », une wilderness non-travaillée, attendant d’être valo-
risée capitalistiquement, avec l’occultation des groupes Amérindiens et de leur nature anthro-
pisée, l’idéologie dualiste30 opposant de manière binaire « nature sauvage » et « nature valori-
sée » avait été une force matérielle de la conquête européenne de l’Amérique du Nord (Moore
2015). L’appropriation réelle des natures capitalisables passe par une appropriation idéelle de
celles-ci, par des recherches botaniques, des analyses de sols ou encore des études géologiques :
le déploiement matériel du capitalisme peut donc avoir comme préalable une capitalisation
idéelle. Par exemple, les théories développées en physique ont permis de faire advenir de nou-
veaux processus de production capitalistes. Mais cette capitalisation idéelle ne s’arrête pas aux
non-humains, puisqu’elle va jusqu’aux humains « naturalisés ». Ainsi, en faisant de certains
humains, colonisé·e·s, femmes, esclaves, des « naturales », du nom des indigènes asservis de
l’Empire espagnol, l’idéologie dualiste permet au capitalisme de faire baisser considérablement
ses coûts au nom de « la Nature » (Moore 2015), en utilisant des « esclaves naturels » et/ou des
femmes aux « qualités naturelles » (négation de leurs qualifications professionnelles, transfor-
mées en des « dons innés », permettant de leur attribuer un salaire inférieur aux hommes31).
Jason Moore explique qu’il y a donc un capitalisme comme « projet » et un capitalisme
comme « processus historique ». Le premier est une idéologie considérant « la Nature » comme
externe, quantifiable, rationalisable. Le second est un processus matériel, dépendant des mi-
lieux particuliers autant qu’il coproduit ceux-ci. Les deux formes ne s’opposent pas, toutefois,
puisque du projet abstrait d’une nature capitalisée de manière intégrale découle une nature
réellement capitalisée, mais modelée par une matérialité biologico-géologique irréductible.
Le capitalisme forestier dans l’Allemagne du XIXème siècle s’est ainsi heurté aux conséquences
biologiques négatives d’une forêt ultra-rationalisée scientifiquement32. Il n’y a donc pas, pour
Moore, de « rupture métabolique » (« metabolic rift ») du capitalisme avec « la Nature », sauf au
niveau de l’idéologie capitaliste, mais plutôt des « transformations métaboliques » (« metabolic
shifts ») successives du système-monde capitaliste, même si ces transformations sont informées,
dépendantes, contrariées par des processus biogéochimiques irréductibles (Moore 2015). Il n’y
30 Cf. Carolyn Merchant, The Death of Nature. Women, Ecology, and the Scientific Revolution, San Francisco, HarperOne, 1980.
31 Cf. Roland Pfefferkorn, Genre et rapports sociaux de sexe, Lausanne/Paris, Page 2/Syllepse, 2016.
32 Cf. Richard Hölzl, “Historicizing Sustainability: German Scientific Forestry in the Eighteenth and Nineteenth Centuries”, Science as
Culture, vol. 19, n° 4, 2010, pp. 431-460 et James C. Scott, Seing Like a State: How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, Yale,
Yale University Press, 1999.
a donc pas une Nature, mais une succession de natures historiques (« historical natures ») et
une pluralité de natures particulières localisées, qui sont en même temps des conditions et des
produits du développement capitaliste (Moore 2015).
Moore ne fait ainsi pas du capitalisme un ordre naturel ou un produit des idées. On peut
donc lire sa théorie comme une application originale de la dialectique d’Adorno33, avec une
non-identité du capitalisme et de la nature, d’une part, et des structures sociales et des idées,
d’autre part. Autrement dit, s’il y a une intrication du capitalisme et de la nature, et que des
idéologies peuvent être des « forces matérielles », il n’y a pas pour autant une indistinction du
capitalisme et de la nature (il s’agit de deux sphères analytiquement distinctes, quoiqu’interpé-
nétrées réellement), ni une confusion des structures sociales et des idéologies (il y a une autono-
mie des structures sociales vis-à-vis des idéologies, et vice versa). La dialectique non-identique
de Jason Moore s’étend même au-delà du capitalisme, avec ses concepts d’une humanité naturée
(« humanity-in-nature »), également déterminée par des facteurs non-humains, et d’une nature
anthropisée (« nature-in-humanity »), coproduction de l’espèce humaine (Moore 2015), sans
tomber pour autant dans un déterminisme écologique des sociétés humaines ou dans un fan-
tasme techno-prophétique d’une nature pilotable.
L’approche post-dualiste de Jason Moore présente également un autre intérêt, celui de produire
des récits historiens permettant de saisir qu’il y a des crises environnementales du capitalisme
et non simplement des crises environnementales résultant du capitalisme (Moore 2007). Le
dérèglement climatique, dans cette optique, n’est pas qu’une crise environnementale résultant
du capitalisme, mais également l’annonce d’une crise environnementale du capitalisme, plombé
par des phénomènes météorologiques extrêmes et une hausse des températures, même s’il faut se
garder de croire qu’il ne parviendra pas à en faire tant bien que mal une occasion de profit, sans
parler de l’idée très discutable d’une sortie du capitalisme fossile déterminée climatiquement.
Pour autant, Jason Moore tombe dans un post-dualisme incapable de distinctions lorsqu’il dit
qu’il y a une seule crise du capitalisme, et non une crise économique du capitalisme, d’une part,
et une crise environnementale du capitalisme, d’autre part. C’est là où il se distingue radicale-
ment de son doctorant, Daniel Cunha.
Le capitalisme comme domination impersonnelle
Vers une critique de la valeur au-delà du dualisme nature-société
Comme nous l’avons déjà esquissé dans notre Introduction, au sujet de « The Anthropocene
as Fetichism », Daniel Cunha défend une conception particulière du capitalisme s’inspirant de
la critique de la valeur34 et de sa relecture de certains développements de Marx.
La critique de la valeur développe une conception du capitalisme en termes de domination
impersonnelle des structures spécifiques au capitalisme (travail, marchandise, valeur, argent,
capital) et de compulsion de croissance du fétiche-capital comme « sujet automate », en déca-
lage avec une conception du capitalisme en termes de domination et de stratégies de classes. À
partir de cette conception du capitalisme et d’une relecture de Jason Moore, Cunha développe
dans « Crisis in Nature, Nature in Crisis. On the Organic Composition of Capital and Historical
Natures » (non-publié) une conceptualisation originale du Capitalocène, comme dynamique
impersonnelle des structures capitalistes opérant au travers de natures particulières et comme
compulsion de croissance liée à la « composition organique du capital ». La composition « or-
ganique » du capital désigne la proportion du capital investi sous forme de capital variable
(salaires) et celle sous forme de capital fixe (machines)35. Il y aurait une augmentation tendan-
33 Theodor W. Adorno, Dialectique négative, Paris, Payot-Rivages, 2003.
34 Cf. notamment Postone 2009, Anselm Jappe, Les aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Paris, La Découverte,
2017, Robert Kurz, Lire Marx au 21ème siècle, Paris, La Balustrade, 2013 ou encore Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, La Grande Dévalorisation, Paris,
Post-éditions, 2014.
35 « La composition du capital […] se détermine par la proportion selon laquelle il se divise en capital [fixe], ou valeur des moyens de
production, et capital variable, ou valeur de la force de travail, somme globale des salaires. […] Je donne à la composition-valeur du capital, dans
la mesure où elle est déterminée par sa composition technique et reflète les modifications de cette dernière, le nom de : composition organique du
capital » (Marx 1993, p. 686).
cielle, au cours de l’histoire du capitalisme, de la part de capital fixe dans cette composition
organique du capital, du fait de l’amélioration des forces technologiques de production et donc
d’une possibilité de diminution des coûts du capital variable, notamment par une substitution
de travail par du capital fixe. Cela entraînerait un passage prévisible du stade de subsomption
formelle au stade de subsomption réelle, et donc au capitalisme fossile (Malm 2016). Un moindre
coût des machines fossiles et de leur combustible par rapport au travail équivalent aurait ainsi
favorisé l’adoption massive des machines-vapeur dans l’Angleterre du XIXème siècle36. Cette aug-
mentation tendancielle de la part de capital fixe permet également au capital de faire face à une
saturation tendancielle des Marchés du fait de la contrainte concurrentielle de croissance des
entreprises. Elle permet ainsi d’opérer un rétablissement du taux de profit, et ce par une baisse
des coûts du capital variable et une augmentation de la productivité et du volume de produc-
tion (économies d’échelle, donc baisse du coût unitaire de production de chaque marchandise)
aux moyens de l’investissement dans du capital fixe. Et cette transformation tendancielle de la
composition organique du capitalisme a un impact écologique : une augmentation de la part du
capital fixe signifie une augmentation de l’énergie et des matières premières consommées. Les
« frontières de ressources » (ressource frontiers) doivent être dès lors constamment repoussées,
de nouvelles natures doivent être valorisées et celles déjà exploitées doivent l’être davantage
intensivement. Mais cette contre-tendance n’est qu’un expédient provisoire, puisque l’augmen-
tation consécutive du volume de production aboutit à une échéance plus ou moins brève à une
nouvelle crise de saturation des Marchés37, d’autant plus qu’elle repose sur une compression
(nécessaire) des salaires et donc de la demande globale. Et cette nouvelle crise de valorisation
entraîne une nouvelle augmentation de la part du capital fixe au sein de la composition orga-
nique du capital, et donc une nouvelle croissance de la consommation de matières premières. Il
s’agit là selon Daniel Cunha d’une dynamique nécessaire du capitalisme, de sa « contradiction
interne » (Lohoff et Trenkle 2014), et il n’y a pas de solution, même keynésienne (augmentation
des salaires dans l’optique d’une relance de la demande globale), à ce problème insoluble. Cette
théorie d’une « contradiction interne » provient d’un passage des Grundrisse : « Le capital est
lui-même la contradiction en procès, en ce qu’il s’efforce de réduire le temps de travail à un
minimum, tandis que d’un autre côté il pose le temps de travail comme seule mesure et source
de la richesse »38. Ses effets écologiques ont été également théorisés dans un article de Claus
Peter Ortlieb (2015), mathématicien de l’Université de Hambourg. Selon lui, en raison des effets
concrets de cette contradiction interne, pour générer une même survaleur au sein d’un même
secteur de production, il faut produire toujours davantage de marchandises unitaires, et donc
consommer toujours davantage d’énergie et de matières premières.
Cunha opère ainsi une critique dialectique du dualisme nature-société, critiquant Kurz, théo-
ricien majeur de la critique de la valeur, pour son approche dualiste du capitalisme et de sa
crise, tout en se gardant d’une indistinction dangereuse en arguant qu’il y a une non-identité,
une irréductibilité des milieux et des êtres vivants au capital. Cunha propose ainsi une relecture
originale de la théorie de la crise de la critique de la valeur : puisqu’il y a une augmentation
tendancielle de la part du capital fixe dans la composition organique du capital, entraînant une
baisse tendancielle de la part du capital variable, donc du travail producteur de valeur (Lohoff
et Trenkle 2014), alors il y a une augmentation tendancielle de la consommation de natures
particulières, et donc la contradiction « interne » (économique) du capitalisme est inextrica-
blement liée à sa contradiction « externe » (écologique). C unha montre néanmoins qu’il existe
des contre-tendances à l’augmentation tendancielle de la part de capital fixe dans la composi-
tion organique du capital, le capitalisme pouvant choisir d’augmenter sa part de capital variable
en raison de son faible coût, et ce principalement au travers de l’emploi d’une main-d’œuvre
sous-payée aux frontières du système-monde capitaliste. Le capitalisme aurait ainsi deux tem-
poralités dialectiquement liées sans toutefois être identiques, celle des cycles de valorisation,
caractérisés par des appropriations de natures particulières et des contre-tendances à l’augmen-
tation tendancielle de la part du capital fixe dans la composition organique du capital, et celle
36 Cf. Robert C. Allen, The British Industrial Revolution in global perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 2009.
37 Cf. Henryk Grossman, The Law of Accumulation and Breakdown of the Capitalist System, London, Pluto Press, 1992.
38 Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits Grundrisse, Paris, Editions sociales, 2011, p. 662.
des transformations de la composition organique du capital, caractérisées par une augmentation
tendancielle de l’ampleur de l’appropriation de natures particulières, et débouchant in fine sur
une crise structurelle à partir des années 1970 (Lohoff et Trenkle 2014). Cunha a donc au moins
implicitement conscience que sa théorie de l’augmentation tendancielle de la part du capital fixe
dans la composition organique du capital n’est qu’une tendance logique, non-identique au réel,
et non un processus téléologique réellement existant. Il nous permet donc, malgré lui, de passer
d’une histoire téléologique d’un « sujet-automate » abstrait au constat d’une tendance logique à
une augmentation de la part du capital fixe dans la composition organique du capital, cette aug-
mentation étant donc non-linéaire, non-constante et contrecarrée par des tendances contraires,
même si elle a bien un caractère cumulatif. Au final, si Cunha a raison de dire qu’il y a bien une
tendance structurelle à l’augmentation de la part du capital fixe dans la composition organique
du capitalisme, il faudrait néanmoins se garder d’une histoire téléologique du « développement
des forces productives », c’est-à-dire d’une conception de l’histoire comme révélation des Lois
du développement historique du capitalisme.
Le sujet du Capitalocène en débat
Dans « The geology of the ruling class ? » (Cunha 2015b), il s’inscrit en faux contre l’article
de Malm et de Hornborg, paru également dans The Anthropocene Review. Cet article montre
l’existence de fortes divergences au sujet du capitalisme et du Capitalocène, et va bien au-delà
d’une critique du grand récit de l’Anthropocène.
Si Cunha reconnaît qu’Andreas Malm et Alf Hornborg ont justement rappelé l’inégale exploi-
tation et consommation des ressources terrestres, que cette inégalité fait partie de l’actuelle crise
écologique et qu’elle est une condition de l’existence de l’économie fossile, ils font selon lui de
l’émergence du capitalisme fossile une décision subjective de la classe capitaliste, restant ainsi
dans l’idée de Paul Crutzen d’un « contrôle conscient » (noosphère). Cunha critique cette vision
en renvoyant aux propres travaux de Malm (Malm 2016), dans lequel il montrait justement qu’il
n’y a pas eu de choix subjectif des capitalistes industriels mais tout simplement une adoption
« automatique » d’une technologie davantage profitable et davantage adaptée à un nouveau
stade du capitalisme. Cependant, on peut également retirer de Fossil Capital l’idée qu’il y a
eu une adoption des m achines-vapeurs parce qu’elles étaient à l’avantage des capitalistes dans
leur affrontement de classe, et cela Cunha n’en dit mot. Pour Cunha, ce n’est pas l’inégalité de
classe qui devrait être au centre du Capitalocène, mais le fétichisme, défini comme système
de domination impersonnelle des structures capitalistes et de leurs lois d’airain sur leurs diffé-
rent·e·s agent·e·s (capitalistes, cadres, prolétaires), structures dont ces agent·e·s ne seraient que
des exécutant·e·s – même si certain·e·s en profiteraient davantage que d’autres, mais auxquel·le·s
tou·te·s seraient néanmoins soumis·es. Cunha argue qu’il s’agit là d’un point crucial puisque
cela expliquerait l’absence d’une véritable rupture au cours des dernières années. La commu-
nauté scientifique aurait un sentiment diffus de ce fétichisme en critiquant l’attitude irration-
nelle des gouvernements et des sociétés en général, appelant à une libération de la science des
irrationalités de l’économie. Le concept de fétichisme permettrait une explication structurelle
de cette irrationalité que Marx avait placée au cœur de sa définition du capitalisme. Si Andreas
Malm et Alf H ornborg parlent bien d’une certaine manière de fétichisme, c’est selon Cunha
pour dénoncer celui-ci comme une supercherie idéologique ou une illusion collective, celle de
« l’Anthropocène », supercherie derrière laquelle se cacherait un rapport d’exploitation, donc
inégalitaire, alors même que Marx en faisait surtout, selon Cunha, une catégorie désignant un
système de domination impersonnelle auto-finalisé. Pour Cunha, ils restent imprécis en parlant
du « business-as-usual » comme explication du dérèglement climatique. La crise écologique
ne serait donc ni une « géologie de l’humanité » ni une « géologie des capitalistes », mais une
« géologie du Capital » comme domination impersonnelle d’un « sujet automate » indifférent
au dérèglement climatique, impliquant qu’il ne s’agit pas simplement d’en finir avec une classe
dominante mais avec un système social. Ceci dit, Cunha admet en fin d’article que cela impli-
querait de s’opposer aux classes capitalistes, puisqu’elles possèdent les moyens de production
qui, une fois socialisés, transformés et différemment utilisés, pourraient permettre de sortir de
l’actuelle crise du climat.
Toutefois, la conception du capitalisme et du Capitalocène de Daniel Cunha, si elle met juste-
ment l’accent sur une dimension impersonnelle (au-delà même des rapports de classe) du capi-
talisme fossile et sur sa compulsion de croissance (au-delà de l’exploitation capitaliste), appelle
néanmoins des objections et des nuances.
Avec Moore, tout d’abord, il faut rappeler que s’il y a bien une indifférence réelle du capitalisme
à ses conséquences écologiques traitées comme des « externalités négatives », le capitalisme n’en
reste pas moins un capitalism-in-nature et en l’occurrence un capitalism-in-climate, comme
l’explique très bien Cunha dans ses derniers textes d’ailleurs. L’indifférence du capitalisme au
dérèglement climatique s’arrête donc aux effets négatifs de celui-ci, non certes pas en général,
mais du moins au niveau des activités économiques. Le capitalisme ne va donc pas se désinté-
resser complètement du dérèglement climatique, mais lutter contre celui-ci uniquement là où il
perturbera ses activités économiques, et ce par des mécanismes générateurs de profits (marché
du carbone) ou peu coûteux (géo-ingénierie).
Plus généralement, Andreas Malm a répondu aux critiques de Daniel Cunha dans un article
avec Alf Hornborg dans The Anthropocene Review39, réaffirmant qu’il s’agit bien de fétichisme
et non d’une simple domination de classe. Ils se défendent d’une lecture du dérèglement clima-
tique comme produit conscient de la classe capitaliste, et pointent une mauvaise lecture de Cun-
ha de leurs articles. Le fétichisme selon Malm et son coauteur n’est pas qu’une illusion, et il y a
bien une logique aveugle du capital conduisant au dérèglement climatique, et certainement pas
une intention consciente de la classe capitaliste de produire une disruption du cycle du carbone.
Pour autant, il existe bien certaines différences d’approches. La logique du capitalisme est
certes indifférente à ses conséquences chez Hornborg et chez Malm, mais c’est avant tout une
logique du profit, donc une logique du capital et des entreprises particulières, alors qu’il s’agit
davantage d’une logique du capitalisme comme totalité sociale chez Cunha. Cela implique donc
une responsabilisation renforcée des capitalistes dans l’approche de Hornborg et de Malm, sans
pour autant être une accusation personnelle. De même, leur conception du fétichisme est dif-
férente, puisqu’il s’agit de « l’attribution [fallacieuse] d’une dynamique autonome à des objets
inanimés ou abiotiques » chez Hornborg et chez Malm, alors qu’il s’agit d’une dynamique réel-
lement autonome du fétiche-capital chez Cunha. La théorie du fétichisme reste insuffisamment
structurelle chez Hornborg et chez Malm, puisqu’ils manquent de pointer l’existence de logiques
impersonnelles autres que celle du profit, ce qui est effectivement préjudiciable analytiquement.
Cela empêche de penser des logiques impersonnelles (au-delà des logiques individuelles ou de
groupes sociaux) comme celle du Marché, de l’État, etc., ce qui amène à une conception du
Capitalocène comme un « Libéralismocène », mais ils vont tout de même plus loin qu’une vision
du fétichisme comme simple illusion. Pour Malm et pour Hornborg, le capitalisme s’incarne
avant tout dans un rapport de classe où c’est une classe qui décide de « persévérer dans son
être » (continuer de faire des profits) et donc de passer progressivement aux machines-vapeurs
comme moteurs de leurs industries, ce qui est bien une lecture structurelle du capitalisme,
même si elle reste limitée à une dimension de classe. Au contraire, Cunha met l’accent sur une
dynamique impersonnelle, au-delà des intérêts des capitalistes et leur quête du profit, aboutis-
sant nécessairement au dérèglement climatique. Leur erreur commune serait peut-être de consi-
dérer le capitalisme uniquement comme un Marché auto-régulé, sans prendre en considération
l’existence de capitalismes mixtes – avec un secteur privé fortement régulé et un secteur étatique
relativement important, comme en France au cours des années 1960 – et de capitalismes d’État
(comme l’URSS) et leurs impacts climatiques non-négligeables.
Même s’il faut se garder d’une conception du capitalisme et d’une histoire du Capitalocène
réduites aux décisions arbitraires des capitalistes et aux rapports de classes, et s’il faut assuré-
ment prendre acte de la compulsion de croissance du capitalisme sous l’effet des contraintes
impersonnelles du Marché, une histoire du Capitalocène avec comme seul sujet « le Capital »
39 Andreas Malm et Alf Hornborg, « Yes, it is all about fetishism: A response to Daniel Cunha », The Anthropocene Review, vol. 3, n° 3, 2016,
pp. 205-207.
comme sujet-automate, nous paraît comme telle inconcevable. Le risque est grand de tomber,
avec ce genre de récit poussé jusqu’au bout de sa logique, dans une philosophie (hégélienne) de
l’histoire, dans une histoire téléologique (les humains ne font plus leur histoire), unitaire (il n’y
a qu’un Sujet, et non de multiples groupes) et abstraite (il n’y a plus d’acteurs spécifiques, de
configurations historiquement spécifiques du capitalisme, etc.), c’est-à-dire dans une histoire
philosophique contre laquelle l’histoire rigoureuse s’est précisément construite. Marx avait une
conception davantage équilibrée de l’histoire, ni un produit des décisions arbitraires des do-
minants, ni une logique impersonnelle où il n’y a aucune marge de manœuvre humaine : « Les
hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions
choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé »40.
Pour une épistémologie dialectique du capitalisme
Cette objection appelle une réflexion méthodologique au sujet du rapport des concepts (de
« l’idéel ») et des réalités socio-historiques (du « social ») qu’ils analysent, du caractère unitaire,
totalitaire, déterministe du capitalisme, et enfin de l’existence ou non au sein du réel des duos
de concepts abstrait-concret, sujet-objet, essence-phénomène, etc. En effet, Cunha défend une
identité des concepts et des réalités socio-historiques, une conception unitaire-totalitaire du ca-
pitalisme et une réalité « double » – avec une réalité « abstraite » et une réalité « concrète », une
réalité « objective » et une réalité « subjective », etc. Nous proposons une critique de l’ontologie
(ontos, « être », en grec ancien) métaphysique, unitaire et dualiste, pour défendre une ontologie
sociale non-identique, non-unitaire et post-dualiste. Et, en cela, de refuser toute métaphysique
platonicienne-hégélienne41, avec leurs idées « réelles », avec leur conception totalitaire du réel
et leur dualisme abstrait, dans l’histoire du Capitalocène. Il ne s’agit pas d’une critique des
développements récents de Daniel Cunha, plus nuancés et davantage historicisés, mais d’une
indication des dérives possibles d’une histoire fondée sur une telle ontologie.
Tout d’abord, contre une tendance hégélienne qu’on qualifiera d’idéaliste, postulant une
identité des idées et des réalités socio-historiques, nous défendons avec Adorno une non-iden-
tité des concepts et des réalités socio-historiques. Le « sujet-automate » n’existe pas réelle-
ment, il n’est qu’une métaphore saisissante de l’effet dynamique des contraintes impersonnelles
du Marché : il n’y a pas de téléologie historique du capitalisme, mais des trajectoires (certes
contraintes) résultant des relatives marges de manœuvre des multiples acteurs du capitalisme
(États, classes, entreprises) et des trajectoires passées de ces acteurs. Il n’y a pas non plus de
« domination-sans-sujet » (le Marché comme l’État n’étant jamais réductibles à leurs incarna-
tions individuelles, mais ayant leurs lois impersonnelles qui contraignent ces derniers), même
s’il y a bien une domination impersonnelle des structures capitalistes sur leurs agents humains :
ces derniers peuvent en effet suspendre l’économie et ses lois d’airain par un arrêt généralisé du
travail et des rapports de Marché. Certes, il y a bien une dimension structurelle du fétichisme,
loin d’être uniquement une naturalisation fallacieuse des rapports sociaux « artificiels » (fei-
tiçao). Il existe, en effet, des « rapports impersonnels entre des personnes » (Marx 1993, cité
dans Cunha 2015a), des rapports entre des personnes contraints par des intermédiaires imper-
sonnels (Marché), et non seulement des rapports personnels entre des personnes (comme dans
l’idéologie libérale) ou des groupes sociaux (comme dans l’analyse marxiste). Le capitalisme
comme fétiche, pour autant n’est jamais totalement indépendant des êtres humains, et croire à
cette indépendance totale serait précisément succomber au fétichisme. Autrement dit, il existe
bien des contraintes impersonnelles, des effets d’automatisation du système, une (rétro)action
supérieure du système sur ses agent·e·s que ces dernier·e·s n’ont pas (isolément ou en groupe)
sur celui-ci. Il n’y a pas que des rapports sociaux personnels de classe et de concurrence entre
des individus et des groupes d’individus, mais il est évidemment possible de lever à une échelle
globale cette domination impersonnelle. On peut donc relire Marx et sa théorie du fétichisme en
évitant un double écueil, celui d’un hégélianisme croyant au Capital comme Sujet de l’Histoire
et celui d’un marxisme classiste considérant celui-ci uniquement comme une mystification des
40 Karl Marx, Le dix-huit brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, Paris, Flammarion, 2007.
41 Pour une critique de l’hégélianisme et sa téléologie, cf. Maurice Godelier, « Système, structure et contradiction dans Le Capital », Les
Temps Modernes, n° 246, Novembre 1966. Je remercie Vincent R. pour cette référence.
rapports subjectifs de classes.
Ensuite, contre une tendance à faire du capitalisme réel un système absolument totalitaire,
comme au niveau de l’analyse conceptuelle, nous proposons de concevoir celui-ci plutôt comme
une globalité totalisante, avec de multiples acteurs, donc complexe. Il est ainsi certes global et
avec une dynamique tendant au totalitarisme, mais il ne pourra jamais être totalitaire, notam-
ment en raison de l’existence de multiples acteurs (États, classes, entreprises). Il y a une multipli-
cité également des rapports capitalistes, lesquels peuvent être simultanément ou de manière ex-
clusive des rapports de travail (impliquant l’achat d’une force de travail contre une rétribution),
de marché (impliquant l’échange de marchandises et/ou d’argent), de classe, de concurrence
entre entreprises et entre États ou même entre différents services de ces structures, sans parler
des rapports interindividuels… Et ces rapports capitalistes peuvent être en conflit. D’autre part,
cette globalité capitaliste évolue au cours de l’histoire selon des logiques ne se rapportant pas
uniquement à une réalisation progressive dans l’histoire de sa supposée « essence », puisque
chaque acteur de l’histoire du capitalisme prend des trajectoires particulières, consciemment
ou inconsciemment, à l’intérieur des possibles des contraintes impersonnelles du capitalisme
certes, mais avec un impact certain. Cunha en donne lui-même une illustration en indiquant des
contre-tendances à l’augmentation tendancielle de la part du capital fixe dans la composition
organique du capital, et ce même s’il y a indéniablement une tendance structurelle à une telle
augmentation dans l’histoire du capitalisme, qui au moins donne des éléments concrets en faveur
d’une analyse du Capitalocène comme produit d’une dynamique impersonnelle (relativement)
contrainte. Il n’y a donc pas de déterminisme absolu du capitalisme, mais une multitude – certes
restreinte – de possibles à l’intérieur de contraintes impersonnelles, et même parfois des trajec-
toires tentant de lever ces contraintes. Et ceci, tout simplement par ce qu’il s’agit de rapports
impersonnels entre des personnes : les structures du capitalisme ne tiennent qu’en raison d’une
reproduction des rapports capitalistes entre des personnes, et à l’instar du Maître chez Hegel,
elles sont totalement dépendantes de leurs « esclaves ». Les structures capitalistes sont ainsi
des structurations, des cristallisations, des agglomérations de rapports impersonnels entre des
personnes, et si ces personnes cessent globalement de reproduire ces rapports impersonnels, les
structures du capitalisme s’effondrent, d’où l’emploi d’une terrible répression à chaque moment
historique esquissant une telle interruption.
Enfin, s’il ne s’agit surtout pas de récuser ce qu’a permis analytiquement de distinguer « tra-
vail concret » (travail producteur de marchandises particulières) et « travail abstrait » (travail
producteur de survaleur, d’argent, de capital), distinction dont Marx considérait qu’il s’agissait
de sa plus grande découverte théorique dans Le Capital, il convient de prendre ces concepts
comme des catégories permettant de distinguer au niveau de l’analyse un côté « concret » et
un côté « abstrait » aux différents rapports capitalistes, et non comme des réalités. Il y a une
unité réelle de ces deux concepts, il n’y a qu’un travail, qui est en même temps inextricablement
une production de marchandises particulières et une production de survaleur. De même, il n’y
a jamais d’« objectivité » intégrale des rapports capitalistes, comme l’affirme Daniel Cunha,
puisqu’il n’existe des contraintes impersonnelles « objectives » qu’en raison de l’existence de
rapports impersonnels entre des personnes ; et réciproquement, il n’y a pas de « subjectivité »
intégralement dégagée des rapports impersonnels du capitalisme. Enfin, il n’y a pas d’un côté
une « essence » du capitalisme et de l’autre des manifestations « phénoménales » de cette es-
sence : il n’y a que des phénomènes plus ou moins fondamentaux ou plus ou moins secondaires.
Nous proposons donc d’aller au-delà des « antinomies de la pensée bourgeoise »42, des impasses
de l’opposition philosophique de l’abstrait et du concret, du sujet et de l’objet, de l’essence et
du p hénomène, pour faire une histoire non-dualiste, et cela sans abandonner toute distinction
analytique. Cunha en est d’ailleurs parfaitement capable, puisqu’il a lui-même dépassé un dua-
lisme qu’on retrouve dans l’écrasante majorité des écrits des théoriciens marxiens, celui entre
« Nature » et « Société », et ce de manière dialectique, c’est-à-dire sans pour autant tomber dans
une néfaste indistinction analytique.
42 Georg Lukacs, Histoire et conscience de classe, Paris, Éditions de Minuit, 1960.
Une théorie du capitalisme comme libéralisme fossile
Le capitalisme comme rapport de classe, de propriété et de marché
La conception du capitalisme d’Andreas Malm est analogue à celle du « marxisme politique »43,
qui définit celui-ci comme une société d’exploitation de classe médiée par des rapports de
propriété privée, de marché et de concurrence. La force d’une telle définition est qu’elle convient
bien à une analyse historienne des rapports sociaux en Angleterre du XVIème au XIXème siècle.
Toutefois, la faiblesse d’une telle définition réside en ce qu’elle reste prisonnière d’une conception
du capitalisme comme une société libérale-bourgeoise (même si elle donne effectivement une
place importante aux aristocrates capitalistes anglais), tout en accordant une place centrale aux
institutions extra-économiques bourgeoises (État, Empires coloniaux, droit, propriété, culture44,
etc.) dans l’analyse du capitalisme et de son émergence historique. Le marxisme politique
envisage ainsi l’URSS et ses « pays frères » non comme des capitalismes d’État, mais comme des
« modes de production bureaucratiques »45 se fondant sur une exploitation du prolétariat par une
classe bureaucratique. Cette définition fait abstraction de l’existence de l’ensemble des rapports
capitalistes (travail-marchandise, Marché, valeur, argent, capital) au sein de l’URSS. Muni d’une
définition du capitalisme comme étant essentiellement libéral-bourgeois, Malm sous-estime
l’importance des capitalismes bureaucratiques (URSS, Chine maoïste, Corée du Nord, etc.) dans
l’histoire du Capitalocène, et ne fait donc qu’une histoire du « Libéralismocène » à partir du
XIXème siècle. Il n’en demeure pas moins qu’Andreas Malm développe une remarquable théorie
du capitalisme fossile, même si elle pourra être complétée par une théorie des capitalismes
mixtes et des capitalismes d’État.
Une théorie du capitalisme fossile
Le capitalisme n’est pas une économie fossile par un hasard de l’histoire, d’après Malm dans
Fossil Capital, mais il l’est structurellement à partir, d’une part, du passage au stade de « sub-
somption réelle » (Marx 1993) du travail au capital, phase de subordination systématique des
travailleurs au capital de par leur soumission au capital fixe (machines) ; et, d’autre part, du
passage au stade de « survaleur relative », phase de maintien ou de croissance du taux de pro-
fit par une augmentation de la productivité du travail. À partir de ce passage à un nouveau
stade du capitalisme, aux alentours du milieu du XIXème siècle en Angleterre, l’économie devient
structurellement fossile puisqu’elle doit alimenter un nombre croissant de machines-vapeur (et
leurs nouvelles versions) qui, seules, peuvent faire se mouvoir des machines assurant une subor-
dination systématique des travailleurs au capital et en même temps accélérer ces machines de
manière à assurer une augmentation de la productivité du travail. Comme l’explique Marx, le
capitalisme à ce stade repose sur un « système articulé de machines de travail qui ne reçoivent
leur mouvement que d’un automate central [machine-vapeur] par l’entremise de la machinerie
de transmission » (Marx 1993, 428). Si nous verrons plus loin comment s’est assurée cette transi-
tion capitaliste (et non techno-déterminée) d’un capitalisme pré-fossile à un capitalisme fossile,
on peut retenir de la théorie du capitalisme fossile d’Andreas Malm qu’il existe une intrication
structurelle du capitalisme et de l’économie fossile depuis ce passage à un nouveau stade du ca-
pitalisme, au point qu’on pourrait dire avec Malm qu’il ne peut y avoir de croissance capitaliste
sans énergies fossiles et donc sans émissions de CO2. La compulsion de croissance du capita-
lisme doit en effet être alimentée énergétiquement par des énergies fossiles à partir de ce nou-
veau stade du capitalisme, sous peine d’une diminution de la productivité du travail (comme en
Corée du Nord et à Cuba au cours des années 1990 du fait de l’effondrement de l’URSS) et d’une
subordination bien moins efficace du travail au capital. Empiriquement, une grande partie des
secteurs de production capitalistes dépend d’une reproduction dynamique du caractère fossile
du capitalisme (industrie pétrolière, gazière, pétrochimique, phytosanitaire, militaire, agricole,
etc.). Si l’on peut envisager à terme une légère réorientation du capitalisme vers des énergies
« renouvelables » si elles s’avéraient moins chères et surtout plus profitables (ce qui est loin
43 Cf. Jonathan Martineau Montréal (dir.), Marxisme anglo-saxon : figures contemporaines. De Perry Anderson à David McNally, Montréal,
Lux, 2013.
44 Ellen Meiksins Wood, The Pristine Culture of Capitalism, London, Verso, 2015.
45 Robert Brenner, « Stalinisme et capital : économie politique d’un effondrement », Période, 25 avril 2016.
d’être certain), il reste difficilement concevable qu’on assiste à une fin du capitalisme fossile et
sa poursuite sous une forme « renouvelable », du moins avant que ses conséquences climatiques
soient devenues destructrices, irréversibles et complètement incontrôlables. Et ce, en raison
des dizaines d’années de réserves de charbon (150 ans), de gaz (60 ans) et même de pétrole (40
ans) au niveau actuel de production, de leur rentabilité (encore solide malgré une augmentation
croissante des coûts), de leur poids dans l’actuelle technostructure énergétique du capitalisme
mondial (80 % de l’énergie consommée, et pour un prix abordable), sans parler de l’importance
de leurs industries productrices au sein du capital mondial (6 des 10 plus grosses entreprises
mondiales et une vingtaine des 100 plus grosses en 2015) et de l’inertie énorme résultant des in-
vestissements d’infrastructures. Au-delà même de l’intrication structurelle du capitalisme et de
l’économie fossile, il existe un tel lock-in technologique (surdéveloppement des infrastructures
et des technologies fossiles) et une dépendance de trajectoire (path dependency) du capita-
lisme aux infrastructures et aux technologies fossiles(Bonneuil et Fressoz 2016) qu’il n’y aura
vraisemblablement d’expansion des énergies renouvelables au cours du XXIème siècle que sous
forme d’une addition énergétique, bénéficiant de coûts de production éventuellement moindres
mais étant moins profitable et demandant de nouveaux investissements, avec éventuellement
une diminution relative de l’énergie fossile, mais certainement pas une transition énergétique,
inconnue de toute façon du capitalisme (Bonneuil et Fressoz 2016).
La structuration fossile du capitalisme résulte également de sa logique spatiale. Le capital
nécessite d’abord une séparation des producteurs de leurs moyens de production et une concen-
tration de ceux-ci, devenus prolétaires, dans des zones de production intensive. La logique du
capitalisme est donc celle d’une concentration spatiale des moyens de production et des travail-
leurs, et donc des marchés de consommateurs, des banques, de l’innovation, des forces de po-
lice, etc. Le capital reconfigure l’espace à sa propre image, en fonction de ses impératifs propres
(logique centripète), et il rêve d’un espace « abstrait », libéré de toute contrainte spatiale, sans
difficultés de transports, sans temps de latence, sans une infrastructure lourde, avec des pos-
sibilités de relocalisation, etc. Les énergies fossiles, justement, permettent une matérialisation
concrète de cette logique spatiale du capitalisme, en raison de leur transportabilité (surtout pour
ce qui est du pétrole) et donc de leur utilisation dans n’importe quel contexte, permettant au
capital de déployer ses infrastructures de transport de manière moins contrainte. Les machines
fonctionnant avec de l’énergie fossile, d’un autre côté, permettent une concentration des moyens
de production dans un espace abstrait des contraintes naturelles, contrairement aux machines
fonctionnant avec de l’énergie hydraulique.
Les machines fonctionnant avec de l’énergie fossile permettent également une indépen-
dance vis-à-vis du « temps concret »46 des cycles naturels (cycle de l’eau, cycle solaire, etc.) :
elles dépendent d’un temps abstrait (Postone 2009) des cycles naturels, d’un temps malléable
aux impératifs du capital. Elles permettent donc une densification du temps de travail, et donc
une augmentation de la productivité. Les machines fonctionnant avec de l’énergie fossile fonc-
tionnent donc à l’instar du temps mathématique de Newton, « sans aucun rapport avec quoi que
ce soit d’extérieur à lui » (cité dans Postone 2009, 300), et font perdre au temps « son caractère
qualitatif, changeant, fluide : il se fige en un continuum exactement délimité, quantitativement
mesurable, rempli de « choses » quantitativement mesurable […] : en un espace » (Lukacs 1960).
Malm ne se contente donc pas d’une histoire de l’essor du capitalisme fossile en Angleterre
au XIXème siècle et de ses analyses au sujet du capitalisme fossile en Chine au XXIème siècle : il
propose une véritable théorie du capitalisme fossile et de sa logique spatio-temporelle, même
s’il faudrait compléter cette théorie par une analyse historique du capitalisme fossile au sein des
capitalismes d’État.
En conclusion
46 Edward Palmer Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, Paris, La Fabrique, 2004.
Les approches de Moore, de Cunha et de Malm du capitalisme et du Capitalocène présentent
des différences relativement importantes, malgré un noyau commun, la théorie du capitalisme
de Marx. Ils appartiennent à des sous-cultures épistémiques différentes au sein du paradigme
marxien, offrant des éclairages différents sur une même société et ses impacts climatiques. Moore,
venant d’un marxisme post-dualiste, permet d’aller au-delà du dualisme nature-capitalisme avec
une méthode dialectique, sans être pour autant dans une naturalisation du capitalisme, préser-
vant l’essentiel de l’analyse marxienne du capitalisme. Cependant, il existe des tensions entre
ces deux exigences, notamment lorsqu’il dit qu’il n’y a qu’une crise du capitalisme (et non une
crise économique et une crise environnementale), alors qu’il faudrait se garder de confondre
post-dualisme avec indistinction des milieux et du capital. De manière générale, Moore a une
tendance à accorder une importance exagérée aux conditions écologiques de développement du
capitalisme, d’autant plus qu’il y a précisément une tentative du capitalisme de s’abstraire des
contraintes naturelles aux moyens des énergies fossiles. Cette approche est particulièrement
pertinente pour une histoire des « impacts » localisés du capitalisme, mais s’avère moins per-
tinente pour une histoire du capitalisme fossile et du dérèglement climatique. De même, revers
d’une histoire des natures capitalisées particulières, il y a une sous-estimation des contraintes
impersonnelles globales du capitalisme et de sa compulsion de croissance. C’est précisément
l’avantage central de l’approche « critique de la valeur » (wertkritik) du capitalisme et de ses
impacts climatiques de Daniel Cunha. Celui-ci nous permet de penser qu’il n’y a pas que des ac-
teurs précis (classes, entreprises, empires, etc.) poursuivant des objectifs de profit et de pouvoir
au sein de natures capitalisées, mais également une logique impersonnelle très contraignante
pour ces acteurs qui, dès lors, agissent en fonction non seulement de leurs intérêts situés et des
potentialités écologiques de développement, mais également de la compulsion de croissance du
capitalisme. La compulsion de croissance du capitalisme et sa conséquence – l’augmentation
tendancielle de la part du capital fixe dans la composition organique du capital – sont ainsi
aux racines du dérèglement climatique, celui-ci ne résulte pas que d’opportunités de profit et
de rapports de classe. Cependant, cette conception du capitalisme pose des problèmes si elle
s’inscrit dans une ontologie idéaliste, totalitaire, dualiste, et non sur une ontologie non-iden-
tique, non-unitaire et post-dualiste. Une telle ontologie n’a aucun intérêt historique puisqu’elle
débouche sur une philosophie hégélienne de l’histoire, c’est-à-dire sur une téléologie du dérègle-
ment climatique, où celui-ci n’est pas expliqué historiquement par des dynamiques particulières
mais postulé comme un aboutissement logique du Capital, nouveau Sujet de l’Histoire. Malm
propose justement une théorie historiquement spécifique du capitalisme fossile, basée sur des
logiques spécifiques du capitalisme à un stade particulier du rapport travail-capital, et semble
donc être davantage pertinent d’un point de vue épistémologique. Cependant, Malm manque de
théoriser des formes non-libérales du capitalisme fossile, de par une conception du capitalisme
limitée aux sociétés bourgeoises-libérales, d’où un traitement incohérent d’une partie des socié-
tés capitalistes (et donc du Capitalocène), l’URSS et ses « pays frères ».
Au final, il ne s’agit pas de choisir entre ces différentes conceptions du capitalisme et du
Capitalocène, ni au contraire de tenter une synthèse unitaire trop éclectique, mais d’essayer de
croiser et de combiner celles-ci, en ayant conscience de leurs forces et de leurs limites épisté-
mologiques respectives. Une approche du capitalisme post-dualiste, mais « relatif », wertkritik,
mais n on-hégélienne, et fossile, mais étendu aux capitalismes d’État, nous semble être une ma-
nière optimale de tirer parti au maximum des avantages épistémologiques de chaque approche
tout en évitant leurs principaux inconvénients. Une telle approche ne peut en rester cependant
à une pétition méthodologique de principe : elle doit s’incarner dans une histoire du capitalisme
fossile, ce qui sera l’objet de notre 3ème partie et notre conclusion.
Il faudrait néanmoins bien se garder de postuler une causalité entre un certain degré de
pertinence épistémologique et un certain degré de pertinence historiographique. En effet, l’ana-
lyse théorique d’un auteur n’est pas nécessairement identique à ses analyses historiennes, et
ses forces et ses faiblesses épistémologiques n’ont pas forcément de correspondance exacte à
un niveau historien. On ne peut en rester à une analyse des forces et des faiblesses épistémo-
logiques de différentes conceptions du Capitalocène : il nous faut désormais examiner chaque
récit historien du Capitalocène, et ainsi déterminer quel degré de pertinence il a du point de vue
de l’histoire du dérèglement climatique.
L’ÉMERGENCE HISTORIQUE DU CAPITALISME ET DU CAPITALOCÈNE
Le mouvement historique qui transforme les producteurs en ouvriers salariés
apparaît ainsi, d’un côté, comme leur affranchissement de la servitude et de la
loi des corporations […]. Mais, de l’autre côté, ces affranchis de fraîche date ne
deviennent vendeurs d’eux-mêmes qu’après avoir été dépouillés de tous leurs
moyens de production […]. Et l’histoire de cette expropriation est inscrite dans les
annales de l’humanité en caractères de sang et de feu.
Karl Marx, Le Capital, Livre 1.
La question de l’essor historique du capitalisme n’a pas été tranchée dans Le Capital. Marx
a suivi, de 1845 jusqu’au Capital, différentes pistes historiques pour essayer de comprendre
l’émergence du capitalisme. La première piste qu’il explore dès L’idéologie allemande est celle
d’une émergence progressive du « capital marchand » au sein des interstices du féodalisme à
partir des XIIème-XIIIème siècle, c’est-à-dire des villes, leurs bourgeois, leurs marchands et leurs
« travailleurs libres », avant qu’une série de « révolutions bourgeoises » dissolve ce qu’il restait
des entraves féodales au développement marchand. C’est cette piste qui sera principalement
explorée par toute une série de protagonistes marxistes du débat autour de « la transition du
féodalisme au capitalisme »47. La deuxième piste qu’il explore est celle de l’essor du « capital
marchand » et du « capital financier » dans un contexte colonial, impérialiste et mercantiliste,
au cours du « long XVIème siècle » (1450-1640), qui prend en considération l’importance des
pillages coloniaux et du commerce international. La troisième piste qu’il explore, surtout dans
Le Capital, est celle d’une émergence du capitalisme en Angleterre par un processus d’expro-
priation des paysan·ne·s, dès lors contraint·e·s de vendre leur force de travail et de devenir des
travailleur·se·s salarié·e·s dans l’industrie naissante.
Ces différentes pistes se mélangent dans l’œuvre de Marx, si bien que l’on peut constater
qu’il n’avait pas de théorie arrêtée de l’essor historique du capitalisme. Une grande partie du
marxisme traditionnel n’a pas non plus tranché entre ces différentes pistes, se contentant d’une
juxtaposition de ces propositions respectives, avec une suite d’événements : naissance du « ca-
pital marchand » et de la bourgeoisie au sein des villes (XII-XIIIème siècle), crise du féodalisme
(XIVème-XVème siècle), expansion coloniale du « capital marchand » et du « capital financier »
(XVIème siècle), expropriation des paysans donnant naissance au « capital agricole » puis au
« capital industriel » (XVIIème-XVIIIème siècle). Au contraire, d’autres marxistes ont critiqué un
tel manque de rigueur analytique, et ont nettement privilégié une piste – celle de l’émergence du
capitalisme en Angleterre – aux deux autres, argumentant même contre ces dernières48. Enfin,
certain·e·s ont également privilégié l’hypothèse d’une émergence globale du capitalisme, comme
Wallerstein49.
Le débat autour de l’essor historique du capitalisme est intimement lié à celui du Capita-
locène. En effet, Andreas Malm se positionne en faveur du marxisme politique et de sa thèse
d’une émergence du capitalisme en Angleterre et non dans toute l’Europe occidentale50, et base
en conséquence son histoire de l’essor du capitalisme fossile en Angleterre sur cette thèse. Au
contraire, Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz et Jason Moore s’inscrivent en continuité
de l’histoire du système-monde du long XVIème siècle (1450-1640) d’Immanuel Wallerstein, d’où
une histoire globale et de longue durée de l’essor du Capitalocène. En lien avec leurs conceptua-
47 Maurice Dobb et Paul M. Sweezy, Du féodalisme au capitalisme : problèmes de la transition, 2 tomes, Paris, Maspero, 1977.
48 Cf. notamment, pour une synthèse, Ellen Meiksins Wood, L’origine du capitalisme, Québec, Lux, 2009.
49 Immanuel Wallerstein, Le capitalisme historique, La Découverte, 1985.
50 Robert Brenner, « The Origins of Capitalist Development: A Critique of Neo-Smithian Marxism », New Left Review, vol. 104, pp. 25-
92 ; Robert Brenner, « Agrarian Class Structure and Economic Development in Pre-Industrial Europe » et « The Agrarian Roots of European
Capitalism » dans T. H. Aston et C. H. E. Philpin (dir.), The Brenner Debate: Agrarian Class Structure and Economic Development in Pre-Industrial
Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1985 ; Andrew Žmolek, Rethinking the Industrial Revolution. Five Centuries of Transition from
Agrarian to Industrial Capitalism in England, Brill, 2013 ; Spencer Dimmock, The Origin of Capitalism in England, 1400–1600, Brill, 2014.
lisations respectives du capitalisme et du Capitalocène, il nous faut désormais examiner chacun
de leurs récits historiques de l’essor du capitalisme et du Capitalocène, afin de déterminer les
forces et les limites de chaque piste du point de vue de l’histoire des causes sociales du dérègle-
ment climatique.
Pour une histoire de l’écologie-monde capitaliste
Dans leur chapitre « Capitalocène », Bonneuil et Fressoz (2016) indiquent ne pas vouloir
se contenter de l’idée d’une « rupture métabolique » (Foster, Clark et York 2010) des êtres
humains vis-à-vis de leurs milieux écologiques découlant de la logique du capitalisme, mais
s’intéressent également aux formes diversifiées que cette logique prend historiquement en termes
de métabolismes historiques des systèmes-monde capitalistes et de leurs écologies-monde, une
idée proche de celle de Moore même si elle entend être moins théorique et plus matérielle. Nous
nous concentrerons ici sur leur histoire du système-monde et de l’écologie-monde capitaliste du
XVIème au XIXème siècle.
L’approche de Bonneuil et de Fressoz est celle d’un capitalisme historique comme succession
de systèmes-monde hégémoniques, inégalitaires, de domination (y compris militaire) organisant
de manière spécifique des flux de matière, d’énergie, de marchandises et de capitaux à l’échelle
globale. Les périphéries y sont subordonnées militairement et économiquement, dans l’optique
d’exploiter une main-d’œuvre peu coûteuse, pour y écouler des marchandises généralement
obsolètes, et polluer leurs environnements. La théorisation du capitalisme historique de Bon-
neuil et de Fressoz est donc relativement éloignée d’une théorie marxienne du capitalisme, et
davantage proche de celle de Wallerstein et son « système-monde » capitaliste de subordination
des périphéries aux centres. La théorisation de l’histoire du capitalisme et du Capitalocène de
Bonneuil et de Fressoz appartient donc davantage au paradigme braudélien qu’au paradigme
marxien, contrairement à celle de Moore qui parvient davantage à une synthèse des deux para-
digmes.
Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz s’intéressent à une analyse des flux d’énergie et
de matière, avec l’idée du système-monde capitaliste comme structure dissipative, entropique,
énergétiquement négative, développée par des auteurs comme Wallerstein suite aux analyses de
Georgescu-Roegen51. Il y aurait donc une externalisation géographique des dégâts environne-
mentaux et des déchets au détriment des périphéries. Toute cette approche offrirait ainsi une
« compréhension neuve, rematérialisée de l’histoire des sociétés en éclairant leur métabolisme »,
un métabolisme fortement émetteur de gaz à effet de serre.
Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz critiquent une vision européocentrique du Ca-
pitalocène, et affirment à l’instar de Moore qu’une datation du Capitalocène autour de 1800
occulte le fait que l’industrialisation capitaliste prend place dans un monde capitalisé, appro-
prié et exploité à partir du long XVIème siècle (1450-1640), s’inscrivant ainsi pleinement dans
une théorie wallersteinienne de l’émergence historique du capitalisme, au contraire de celle de
Malm. Il est clair que l’« accumulation primitive » du système-monde capitaliste britannique a
été désastreuse écologiquement. La transformation des Caraïbes en des champs gigantesque de
monoculture sucrière entraîna une déforestation et une érosion massives, à l’instar de ce qui
s’était passé dans l’Empire espagnol.
Le système-monde capitaliste britannique au XVIIIème siècle est, selon Jean-Baptiste Fressoz
et Christophe Bonneuil, celui des « gentlemen capitalists52 », classe d’aristocrates, de banquiers
et de commerçants accumulant du capital grâce au commerce transatlantique53. Les profits du
trafic d’esclaves auraient, en effet, représenté 40 % de l’investissement commercial et industriel
britannique des années 1750-182054, « étincelle » aux origines de l’industrialisation britannique
51 Nicholas Georgescu-Roegen, The Entropy Law and the Economic Process, Cambridge, Harvard University Press, 1971.
52 P. J. Cain et A.G. Hopkins, « Gentlemanly Capitalism and British Expansion Overseas I. The Old Colonial System, 1688-1850 », The
Economic History Review, vol. 39, n° 4, 1986, pp. 501-525.
53 Kenneth Morgan, Atlantic Trade and the British Economy, 1660-1800, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, pp. 36-60.
54 Eric Williams, Capitalism and Slavery, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1944, p. 52.
selon Hobsbawm55. Si le commerce transatlantique ne nous semble pas être l’élément moteur de
l’industrialisation britannique, il n’en reste pas moins que celle-ci n’a pu se faire qu’en raison
de l’existence d’un système-monde capitaliste fonctionnant au profit de l’économie britannique.
Ainsi, l’ancienne Amérique du Nord britannique est au cœur de l’industrialisation anglaise,
puisqu’elle produit l’aliment principal de son industrie textile (du coton du sud esclavagiste des
États-Unis56) et, réciproquement, absorbe une grande partie de ses productions.
L’échange inégal est également au cœur de ce système-monde, comme l’a montré Alf Horn-
borg : en échangeant 1000 livres de textile manufacturé à Manchester contre 1000 livres de
coton brut américain, l’Angleterre était gagnante à 46 % en termes de travail incorporé et à
6 000 % en termes d’hectares incorporés (Hornborg 2012). De nombreuses techniques indus-
trielles anglaises dépendaient d’ailleurs de produits provenant des périphéries. Les auteurs
concluent que sans ce système-monde capitaliste britannique, l’industrialisation anglaise aurait
été « physiquement impossible », celle-ci étant une grande importatrice de minerais et de bio-
masse (importation de 60 % de son alimentation en 1900, contre 15 % en 1850).
L’impact environnemental du système-monde capitaliste britannique ne s’arrête pas là,
puisqu’en investissant massivement à l’étranger, il exporte une « seconde nature » très émettrice
de gaz à effet de serre, et notamment ses chemins de fer (40 % des investissements internatio-
naux britanniques, aboutissant à une multiplication par 10 du réseau mondial entre 1860 et
1920). Les auteurs ajoutent également que ces périphéries offrirent non seulement des matières
premières mais aussi des travailleur·se·s « bon marché » (coolies chinois·es), et que des épisodes
climatiques El Niño conjugué aux effets de l’impérialisme britannique et de son libéralisme éco-
nomique causèrent plusieurs dizaines de millions de morts entre 1876 et 189857. Au final, parler
de Capitalocène plutôt que d’Anthropocène possède pour eux de multiples effets heuristiques et
explicatifs, notamment celui d’offrir une histoire rematérialisée et « écologisée » du capitalisme.
En cela, ils sont relativement proches de Jason Moore. Une des forces historiographiques d’une
telle approche de l’essor historique du capitalisme et du Capitalocène est qu’elle montre bien
l’inscription de l’Angleterre dans un système-monde capitaliste émergeant progressivement à
partir du XVIème siècle, et surtout que son industrialisation fossile n’a pu avoir lieu qu’en raison
(condition nécessaire, quoiqu’insuffisante) des profits issus du système-monde commercial, co-
lonialiste et esclavagiste. Il n’est donc pas question de tomber dans une approche exclusivement
européocentrique (ou anglocentrique) de l’émergence du capitalisme fossile.
Une histoire post-dualiste, globale et de longue durée de l’essor du capitalisme
Jason Moore propose dans de nombreux articles issus de sa thèse (Moore 2007) une his-
toire post-dualiste, globale et de longue durée de l’essor historique du c apitalisme, à partir de
l’effritement du féodalisme au XIVème siècle. Il explique cette crise du féodalisme (peste, chute
des revenus seigneuriaux, révoltes paysannes58) en termes de contradictions inextricablement
socio-écologique, comme crise socio-agricole résultant d’une surexploitation et d’une non-ferti-
lisation des terres du fait de la stratégie seigneuriale d’avoir un maximum de dépendants – d’où
un délaissement du pâturage et de l’élevage, plus extensifs. Cette érosion des sols aurait été à
l’origine de carences alimentaires, entraînant une vulnérabilité supérieure à la peste. En consé-
quence, la diminution du nombre de dépendants aurait entraîné à son tour une baisse des re-
venus seigneuriaux et une multiplication des révoltes paysannes. L’affirmation des monarchies
aurait été une première réponse à cette crise du féodalisme, l’expansion coloniale des Empires
ibériques une deuxième, l’ensemble donnant naissance à une économie-monde avec des flux
commerciaux toujours croissants. Certes, de notre point de vue, ces dynamiques ne sont pas
capitalistes, et ne débouchent pas forcément sur une société capitaliste, mais tout simplement
55 Eric Hobsbawm, Industry and Empire. An Economic History of Britain Since 1750, Londres, Weidenfeld&Nicolson, 1968, p. 48.
56 Cf. Sven Beckert, Empire of Cotton. A New History of Global Capitalism, New York, Penguin Books, 2014.
57 Mike Davis, Génocides tropicaux. Catastrophes naturelles et famines coloniales. Aux origines du sous-développement, Paris, La Découverte,
2003.
58 Jérôme Baschet, La civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique, Paris, Flammarion, 2009.
sur une économie d’Ancien Régime59. Toutefois, l’explosion des dépenses militaro-politiques des
monarchies du XVème au XVIIIème siècle, et donc l’essor des impôts et des taxes, a imposé aux pay-
san·ne·s une hausse du niveau de commercialisation de leurs productions60, préparant ceux-ci
à une intégration à un éventuel Marché capitaliste. Cette centralisation du pouvoir a également
permis une unification plus (en Angleterre) ou moins (en France) forte d’un territoire qui allait
dès lors pouvoir devenir un Marché national. De plus, l’expansion coloniale des Empires ibé-
riques, si elle n’a rien de capitaliste puisqu’il s’agit d’une logique mercantiliste pré-capitaliste61,
débouchera néanmoins sur une expansion coloniale anglaise en Amérique du Nord, une forte
captation anglaise des revenus de l’Empire espagnol par des prêts à des taux importants, un es-
sor du commerce international et une traite négrière, lesquels constituent rétrospectivement des
conditions nécessaires à l’industrialisation fossile de l’Angleterre. La dynamique d’expansion
géographique de l’agriculture sucrière coloniale-commerciale du XVème au XVIIIème siècle, avec
une appropriation, exploitation et enfin destruction de plusieurs natures particulières succes-
sives (Madère, Nordeste brésilien, îles Caraïbes), accompagnée d’autres dynamiques commer-
ciales écologiquement destructives (monoculture déforestatrice de blé en Pologne, exploitation
déforestatrice des mines en Europe et en Amérique du Sud, etc.), aboutissant ensemble à un ni-
veau de déforestation historiquement inédit, n’a certes qu’un rapport faible avec une histoire du
dérèglement climatique (même si une part du dérèglement climatique résulte des déforestations
massives), mais elle fait néanmoins partie de l’histoire d’un système-monde qui va fonctionner à
partir du XVIIIème siècle au service de l’Angleterre.
Pour autant, cette dynamique ne conduit pas au capitalisme, mais à un Ancien Régime aux
rapports marchands-monétaires certes très développés, mais où ceux-ci restent subordonnés à
des rapports de domination aristocratico-monarchiques héritiers du féodalisme62. Surtout, ils
restent encastrés dans une société faite de corporations (sans marché du travail), de droits de
douane intérieurs (sans Marché national unifié), ou encore de logiques de non-accumulation
productive (sans production de marchandises dans une optique d’accumulation débouchant
sur des investissements et un nouveau cycle de production), c’est-à-dire de structures sociales
non-capitalistes (Grenier 1996). De même, si cette dynamique entraîne déjà des bouleverse-
ments écologiques très importants (au moins 500 000 hectares déforestés au profit d’une agricul-
ture d’exportation de blé en deux siècles en Pologne, 950 000 hectares déforestés au Nordeste
brésilien de 1550 au milieu du XVIIIème siècle, etc.), ces bouleversements restent de l’ordre de
grandeur de certaines phases de l’Antiquité et du Moyen Âge, même si l’on admettra aisément
qu’elles en constituaient une forme limite avec une déforestation successive de plusieurs espaces
et de manière massive. De ce fait, on ne peut parler de Capitalocène, d’une part parce qu’il n’y
a pas stricto sensu de capitalisme, Moore décrivant plutôt des dynamiques coloniales-com-
merciales mercantilistes (Wood 2009), d’autre part parce qu’il n’y a pas de b ouleversements
biosphériques historiquement inédits : pas de dérèglement climatique, ni même de déforesta-
tion à des rythmes hors de proportion avec ceux des époques passées – 15 millions d’hectares
annuellement aujourd’hui, dont 460 000 au Brésil en 2012, soit autant que des années 1560 aux
années 167063. L’histoire post-dualiste, globale et de « longue durée » de Jason Moore a beau
être extrêmement pertinente, elle n’offre qu’une pré-histoire partielle de l’essor historique du
capitalisme fossile, et est donc insuffisante pour une histoire du dérèglement climatique. Son
doctorant, en s’intéressant au système-monde capitaliste de l’Angleterre du XIXème siècle et son
système d’approvisionnement en ressources nécessaires à son industrialisation, est sans doute
davantage proche d’une telle histoire.
Vers une histoire de l’appropriation des ressources nécessaires à l’industrialisation fossile
59 Jean-Yves Grenier, L’économie d’Ancien Régime, Albin Michel, Paris, 1996.
60 Geoffrey Parker, La révolution militaire. La guerre et l’essor de l’Occident, 1300-1800, Paris, Gallimard, 1993.
61 Jérôme Baschet, « Un Moyen Age mondialisé ? Remarques sur les ressorts précoces de la dynamique occidentale », dans Olivier Remaud,
Jean-Frédéric Schaub et Isabelle Thireau (dir.), Faire des sciences sociales, 2 : Comparer, Paris, EHESS, 2012, pp. 23-59.
62 Cf. Alain Guerreau, Le féodalisme, un horizon théorique, Paris, Sycomore, 1980.
63 Pour une histoire du capitalisme déforestateur, cf. Richard P. Tucker et J. F. Richards, Global Deforestation and the Nineteenth-Century
World Economy, Durham, Duke University Press, 1983 ; Richard P. Tucker et J. F. Richards, World Deforestation in the Twentieth Century, Durham,
Duke University Press, 1987.
Dans un article récent64, Daniel Cunha part d’une relecture de l’histoire de l’industrialisation
du XIXème siècle à l’aune du dérèglement climatique. L’industrialisation capitaliste est définie
comme un basculement historique vers un système de subordination des travailleurs au capital
au travers de machines « automatiques », système d’« automates énergivores » nécessitant un
apport croissant de ressources venant des frontières du système-monde capitaliste du fait de
leur moindre coût. Cet apport doit être d’autant plus croissant et ces coûts d’autant plus faibles
qu’ils doivent contrecarrer les tendances du capitalisme à la baisse du taux de profit du fait de
la concurrence (moindres prix) et de la surproduction (saturation de la demande). Le capita-
lisme cherche donc des matières premières toujours plus nombreuses pour pouvoir produire un
maximum de marchandises et toujours moins chères, et ce y compris au moyen de l’impéria-
lisme. L’industrialisation britannique n’a pu se faire qu’aux moyens de ressources venant de son
système-monde. Cunha tente alors de relier son projet de thèse sur l’histoire de l’appropriation
de ces ressources à son approche de l’histoire du capitalisme comme « sujet automate », en
précisant qu’il faut différencier celle-ci d’une « téléologie métaphysique de l’histoire » en raison
des possibilités de sortir du capitalisme. Toutefois, se faisant, il refuse toute marge de manœuvre
(certes limitée) au sein du capitalisme, et en revient de nouveau à une téléologie de l’histoire du
capitalisme. Cependant, cela n’empêche pas Cunha de nous livrer une histoire pertinente des in-
novations chimiques ayant permis une accélération de certaines phases du procès de production
textile (fer de lance de l’industrialisation britannique), innovations nécessitant de l’acide sulfu-
rique et de la soude synthétique, et donc du soufre, d’où une demande industrielle croissante de
soufre sicilien au XIXème siècle. La révolution industrielle chimique a entraîné non seulement de
nombreuses pollutions en Angleterre, mais a également nécessité une intervention militaire de
la Royal Navy en Sicile, l’exploitation de milliers d’enfants au sein des mines de soufre dans des
conditions mortelles du fait de l’inhalation de ce minerai toxique. Et ce même si elle n’a pas été
sans contestation, Daniel Cunha allant jusqu’à théoriser une irréductible « non-identité » des
êtres humains et de leurs rôles capitalistes65.
Cependant, cette histoire, si elle éclaire un aspect important – et méconnu – de l’industriali-
sation britannique, n’est pas une histoire des causes sociales du dérèglement climatique, c’est-
à-dire de l’essor du capitalisme fossile. C’est donc vers Malm qu’il nous faut désormais nous
tourner pour une telle histoire.
L’émergence historique du capitalisme, en Angleterre
Andreas Malm, suite aux travaux de Robert Brenner et de ses héritier·e·s, défend l’hypothèse
d’une émergence anglaise du capitalisme du XVème au XVIIème siècle, du fait d’un contexte et de
dynamiques spécifiques. Pour comprendre cette hypothèse, il nous faut d’abord en réfuter une
autre, celle de l’essor historique du capitalisme partout dans l’Europe occidentale du XVème au
XVIIIème siècle. Cela nous permettra d’expliquer pourquoi l’essor du capitalisme fossile n’a lieu
d’abord qu’en Angleterre, responsable de plus de 60 % des émissions globales de CO2 provenant
de la combustion d’énergies fossiles en 1850, et non de manière simultanée dans toute l’Europe
de l’Ouest, et notamment dans l’Ancien Régime français tardif.
L’absence d’un essor du capitalisme en dehors de l’Angleterre jusqu’au XVIIIème siècle
Il existe un certain nombre d’éléments décisifs allant contre l’idée, dominante de l’historio-
graphie libérale comme marxiste, d’une émergence historique du capitalisme dans l’Europe de
l’Ouest du XVème au XVIIIème siècle. L’historiographie dominante fonde en effet son argumenta-
tion sur un certain nombre de confusions, et même dans une certaine mesure de rétro-projec-
tions anachroniques des catégories capitalistes sur des sociétés pré-capitalistes. Elle se fonde de
manière générale sur une vision téléologique de l’histoire héritée de Hegel et de Smith (Wood
2015), qu’il s’agisse de l’historiographie marxiste ou libérale, cette dernière insistant simplement
encore davantage sur l’idée d’une bourgeoisie progressiste. Le capitalisme est dès lors conçu
64 Daniel Cunha, « The sulphur frontier of the Industrial Revolution. Child labor, imperialism and the primitive accumulation of the
chemical industry » (Journal of Peasant Studies, 2018).
65 Cf. John Holloway, Crack Capitalism. 33 thèses contre le capital, Paris, Libertalia, 2016.
comme l’accomplissement nécessaire d’une histoire du progrès humain, et ce depuis une Anti-
quité considérée comme quasi-capitaliste suivie d’un féodalisme barbare (du Vème au XIème siècle)
assimilé à une absence de rapports monétarisés. L’historiographie de cette prétendue « transi-
tion du féodalisme au capitalisme » se contente généralement d’isoler des éléments soi-disant
« capitalistes » (bourgeoisie, ville, commerce, etc.), de constituer ceux-ci en « niches » ou en
« embryons » du capitalisme, lesquels croîtraient très naturellement au sein des « interstices »
du féodalisme jusqu’à subvertir celui-ci au travers des dites « révolutions bourgeoises ». Cette vi-
sion finaliste de l’histoire fait du capitalisme un simple « résultat de pratiques commerciales an-
cestrales (et d’avancées techniques), parvenues à leur degré de maturité normal, affranchies des
contraintes politiques et culturelles qui freinaient leur évolution » (Wood 2009, 18). L’histoire
du capitalisme est alors celle d’une glorieuse levée des obstacles extra-économiques (invasions
étrangères, piraterie, féodalisme, prohibition de l’usure, démographie défavorable, etc.) par une
bourgeoisie libérant une « économie » ne demandant tout naturellement qu’à croître de manière
capitaliste. Le premier qui, selon Ellen Meiksins Wood, rompt avec cette conception, est Marx,
non celui du Manifeste du parti communiste ou de L’idéologie allemande, mais celui du Ca-
pital. Marx alors « abandonne franchement l’ancien paradigme » de l’émergence historique du
capitalisme, et soutient que « dans l’histoire de l’accumulation initiale, les moments qui font
époque sont […] les moments où de grandes masses d’hommes ont brusquement et violemment
été arrachées à leurs moyens de subsistance et jetés, prolétaires hors-la-loi, sur le marché du tra-
vail. La base de tout ce processus, c’est l’expropriation hors de sa terre du producteur rural, du
paysan. Son histoire prend des colorations différentes selon les pays et parcourt les différentes
phases dans un ordre de succession différent et à des époques historiques différentes. Elle n’a
de forme classique qu’en Angleterre » (Marx 1993, 806). Marx, en consacrant l’essentiel de son
chapitre XXIV (« La prétendue « accumulation initiale » ») du Capital au cas anglais, fournit
un précédent de choix aux défenseurs d’une émergence historique du capitalisme en Angleterre.
À partir de Marx et au-delà de ses propres thèses, Robert Brenner et ses héritier·e·s ont criti-
qué l’idée d’une transition générale en l’Europe de l’Ouest du féodalisme au capitalisme. Il n’y
a pas, en effet, un féodalisme, mais une multiplicité de féodalismes et de dynamiques féodales :
« Il ne s’agit pas seulement de phases transitoires différentes, ni d’un même phénomène qui
aurait suivi un « développement inégal et mal combiné ». […] Les villes-Etats italiennes […] de
même que l’État absolutiste en France […] étaient des régimes politiques et sociaux particuliers,
ayant leur propre logique interne, laquelle ne devait pas forcément […] conduire au capitalisme.
Ils y adhèrent [au XIXème siècle] en entrant dans l’orbite d’un système capitaliste déjà structuré »
(Wood 2009, 115).
Le capitalisme a été fréquemment confondu avec une intensification du commerce. Pourtant,
comme l’a brillamment montré Wood, le commerce du système-monde du XVème au XVIIème
siècle, sans parler du commerce de l’Antiquité et du Moyen Âge, était largement étranger aux
rapports et aux logiques capitalistes. Il s’agissait de transferts de qualités spécifiques d’un espace
hétérogène à un autre, sans qu’il existe de Marché unifié (national, continental et/ou mondial)
encadré juridiquement, avec comme unique type de garantie contractuelle des accords politi-
co-diplomatiques66. Auquel cas, le profit de l’opération commerciale est un produit déterminé
par des accords politiques, au contraire du profit commercial capitaliste qui est déterminé prin-
cipalement par des variables économiques (prix de production, coût du transport, prix de vente
du Marché mondial). En cas d’absence de tels accords, le commerce est une activité risquée du
fait de l’incertitude complète de toute opération, avec des coûts imprévisibles et un produit des
ventes aléatoire, d’où un profit incertain, faisant de ce type de marchands des aventuriers plutôt
que des capitalistes, dont l’activité nécessite un taux de profit prévisible a minima. Quoi qu’il
en soit, les marchands tirent profit de l’absence d’un Marché unifié, lequel créerait une concur-
rence susceptible de faire baisser leurs profits. « Le commerce médiéval était pour l’essentiel
fondé sur les différentiels » (Guerreau 2001) de marchés et de biens, et non sur une compétiti-
vité supérieure sur un Marché de marchandises homogènes. Les historien·ne·s échouent ainsi à
66 Karl Polanyi, Conrad Maynadier Arensberg et Harry W. Pearson (dir.), Trade and Market in the Early Empires: Economies in History and
Theory, New York, Free Press, 1965.
« proposer une conception du marché capitaliste qui reconnaîtrait sans détour ses impératifs et
ses contraintes, tout en admettant que ces impératifs sont inscrits, non pas dans une quelconque
loi naturelle présente tout au long de l’histoire, mais bien dans des rapports sociaux particuliers
[…] sujets à changement » (Wood 2009, 79).
Le capitalisme, de même, a été fréquemment assimilé à un stade d’intensification des relations
monétaires. L’intensification des relations monétaires est pourtant parfaitement compatible avec
une logique pré-capitaliste, comme l’illustre l’Empire espagnol. L’Empire espagnol a été l’occa-
sion d’un fort développement des relations monétaires, mais dans un cadre monarchico-féodal
où une grande partie du produit de ces relations monétaires était engloutie dans l’achat de sei-
gneuries, dans des dépenses ostentatoires de cour, d’Église ou de promotion sociale, ou dans des
dépenses improductives de type militaro-diplomatiques, si bien qu’il n’y a pas eu d’émergence du
capitalisme dans l’Empire espagnol (Baschet 2009).
Le capitalisme a été également confondu avec un essor des villes et des bourgeoisies citadines
à partir du XIIème siècle. Les villes d’Europe continentale jusqu’au XIXème siècle étaient pourtant
des espaces protégés de toute concurrence extérieure par un système basé sur des corporations
monopolistiques et des droits de douane, loin d’être des espaces de libéralisation économique
(Baschet 2009). La bourgeoisie des villes du Moyen Âge, de même, n’a que peu de choses à
voir avec celle du capitalisme, puisqu’elle n’est pas une classe de propriétaires des moyens de
production capitalistes réinvestissant une partie de leurs profits comme capital productif, mais
un statut juridique. La « bourgeoisie d’Ancien Régime »67, faite d’avocats, de médecins et de
professeurs d’Université, n’a également de capitaliste. Les riches roturiers du Moyen Âge et de
l’Ancien Régime, de même, ont une attitude non-capitaliste en ce qu’ils dépensent leurs profits
de manière improductive en achetant des terres dans l’optique de devenir nobles et de bénéficier
d’une rente seigneuriale ou en achetant des charges publiques dans l’optique de devenir des
nobles « de robe » et de bénéficier d’une rente monarchique (Guerreau 2001).
Plus précisément, l’Ancien Régime français tardif, généralement pensé comme une société
capitaliste relativement développée n’attendant qu’une libération complète du féodalisme par
une révolution bourgeoise68, nous permettra de montrer l’inexistence d’un essor historique du
capitalisme en-dehors de l’Angleterre, et de comprendre ainsi l’essor tardif du capitalisme fossile
en France.
L’inexistence du capitalisme dans l’Ancien Régime français tardif (XVIIIème siècle)
L’intensification des échanges de l’Ancien Régime français obéit à une logique non-capitaliste.
L’Ancien Régime français est un espace hétérogène, fait de centaines de zones commerciales,
jalonné de péages et de droits de douane intérieurs, de monopoles liés aux corporations, de
code de lois différents, d’où un commerce analogue à celui du commerce international. Mais
y compris au sein d’une même zone d’échanges, il n’y a pas de « Marché », mais un espace
d’achat et de vente de biens soumis à des réglementations administratives, et où « l’échange
est par nature asymétrique » (Grenier 1996, 141), reflet quasi-exclusif des rapports de pouvoir
et non des logiques du Marché. Le profit commercial, de ce fait, est un produit de conventions
socio-politiques – donc liés aux rapports de pouvoir – et de négociations aléatoires, et non des
rapports capitalistes et des prix du Marché. Le profit de manière générale dépend fortement de
subventions et de privilèges, c’est-à-dire des facteurs extra-économiques (Guerreau 2001). La
rente d’Ancien Régime, forme centrale du profit de l’époque, a ainsi un taux fixe, fonction de
rapports de force locaux, et non un taux variable résultant de l’état du Marché comme au sein
du capitalisme. Au final, « partout interviennent, comme facteurs puissants, les réseaux, les
privilèges, les monopoles ; les marchés, non auto-régulés, ont des effets de détermination des
plus limités ».
L’Ancien Régime français a également connu un fort développement des relations monétaires,
en continuité avec « le système féodal [qui], d’un bout à l’autre de son existence, du Vème au
67 Régine Robin, La société française en 1789 : Semur-en-Auxois, Paris, Plon, 1970.
68 Cf. notamment Henry Heller, The Bourgeois Revolution in France, New York, Berghahn Books, 2006.
XVIIème siècle, a toujours comporté des marchés et des monnaies, à titre d’éléments structurels ».
Mais ces relations monétaires sont, en majorité, une des manifestations possibles de rapports
de pouvoir d’Ancien Régime, puisqu’une forte partie des relations monétaires sont des rela-
tions d’extorsion féodales et/ou monarchiques (impôts, taxes, prélèvements seigneuriaux) ou
des relations visant à une répartition a posteriori du produit de ces extorsions (système des
offices, intérêts de la dette royale, etc.). Et même lorsqu’il ne s’agit pas d’extorsion explicite, la
relation monétaire est une reproduction de l’asymétrie originelle, elle confirme la hiérarchie des
personnes et des biens (Grenier 1996). Ainsi, « le capital » sous l’Ancien Régime est essentiel-
lement une avance monétaire susceptible de créer dans l’échange un rapport de force entre un
débiteur et un bailleur de fonds, conférant au bailleur de fonds un contrôle du produit réalisé ou
de l’opération commerciale. Cette avance n’est donc pas tellement un investissement productif,
comme au sein du capitalisme (sous forme d’actions notamment), mais plutôt un crédit appelant
une rémunération proportionnelle au crédit personnel du bailleur de fonds.
L’augmentation du volume de biens échangés, de même, ne signifie aucunement l’essor du
capitalisme. Les biens échangés ne sont en effet, dans l’Ancien Régime français, pas des « mar-
chandises universelles et substituables », mais ils prennent place dans un ordre hiérarchisé, où
il y a des biens « nobles » et des biens « vils », et donc des prix de référence et des acheteurs
conformes à cette hiérarchie extra-économique, d’ailleurs certifiée par des authentifications
monarchiques et/ou corporatives. La valeur des marchandises elle-même n’est pas fonction du
temps de travail socialement nécessaire (Marx 1993), mais elle est se détermine quasi-exclu-
sivement dans l’échange, « ce qui implique que prix et valeur sont une seule et même chose »
(Grenier 1996, 141).
La production de biens en vue d’une vente n’est pas une production capitaliste dans l’Ancien
Régime français (comme ailleurs). De manière générale, « le défaut de concurrence est constitu-
tif de l’économie [d’Ancien Régime] » (Grenier 1996, 43), d’où l’existence d’une multitude de mo-
nopoles partiels, loin de la concurrence caractéristique de l’émergence du capitalisme anglais.
La production de biens artisanaux est, en grande partie, enserrée dans un régime corporatif,
assurant à ses participants un monopole de production de tel bien dans tel espace délimité,
moyennant une conformation à des normes précises de production. Auquel cas, il ne s’agit pas
principalement d’avoir des coûts minimaux de production et un profit maximal, comme dans
une production capitaliste, mais « l’obtention d’une certaine qualité d’usage » (Grenier 1996, 65)
avec un profit minimal, d’où l’absence d’une dynamique de développement contraint des forces
technologiques de production et un « caractère quasi insignifiant du capital fixe » (Guerreau
2001), c’est-à-dire des machines. Et cela n’est nullement irrationnel, puisqu’un bien « noble », au
coût de production élevé, aura un prix de référence supérieur à celui d’un bien « vil » (Grenier
1996, 72-73). La production des autres biens artisanaux, comme des biens agricoles d’ailleurs,
est en dehors des manufactures principalement effectuée par des familles paysannes, en guise
de complément de leur autosubsistance, loin d’être une activité de production spécialisée et
auto-entrepreneuriale69. En outre, une partie importante des travaux de finition des biens ar-
tisanaux produits par des paysan·ne·s est effectuée par des corporations, et l’ensemble de ces
biens s’intègrent in fine au système de hiérarchisation des biens. Et même lorsqu’ils y échappent,
ces biens se retrouvent sur des marchés locaux avec une demande limitée, d’où une absence de
dynamique proto-industrielle, contrairement au cas anglais (Zmolek 2013).
En dehors des corporations et des productions paysannes, une partie des productions com-
merciales à une échelle supérieure a néanmoins été considérée comme capitaliste, qu’il s’agisse
des grandes exploitations agricoles du Bassin parisien70, des manufactures de textiles ou des
mines de charbon d’Anzin.
Pour ce qui est de l’agriculture du Bassin parisien, il s’agit d’une production commerciale
69 George Comninel, Rethinking the French Revolution: Marxism and the Revisionist Challenge, Londres, Verso, 1987 et Stephen Miller, «
French Absolutism and Agricultural Capitalism: A Comment on Henry Heller’s Essays », Historical Materialism, vol. 20, n° 4, 2012, pp. 141–161.
70 Gilles Postel-Vinay, La rente foncière dans le capitalisme agricole, Maspero, Paris, 1974 ; Jean-Marc Moriceau et Gilles Postel-Vinay,
Ferme, entreprise, famille. Grande exploitation et changements agricoles, XVIème- XIXème siècles, EHESS, Paris, 1992.
de grains enserrée dans de multiples réglementations71 (interdiction d’exporter, par exemple),
vendue au « juste prix » (fixé par des autorités de police ou par des foules mécontentes) en cas
de crise de subsistances, peu concurrentielle du fait de l’impérieuse nécessité du ravitaillement
de Paris d’un point de vue politique, et enfin soumise à des importants droits de douane inté-
rieurs, et non une production vendue sur un Marché national régulé de manière minimale. Cette
production pseudo-capitaliste restait encastrée dans une société paysanne : « Les journaliers
eux-mêmes restaient paysans, produisant leur propre subsistance sur des terres pour lesquelles
ils devaient aussi payer aux propriétaires des rentes usurières […]. L’erreur [est] d’identifier un
simple rapport de production, même aussi spécifique que l’emploi salarié, avec […] le capita-
lisme. L’emploi salarié dans l’agriculture a été commun dans l’histoire de l’Occident. Générale-
ment c’était un appoint aux productions paysannes […]. En elle-même, l’augmentation du degré
de dépendance envers l’emploi salarié, ou même du nombre de ceux en dépendant, n’est pas
suffisante pour […] introduire la dynamique d’accumulation du capital […]. Le capitalisme ne
requiert pas simplement l’emploi salarié, mais un système entièrement structuré autour d’une
production marchande et de l’auto-expansion du capital » (Comninel 1987, 190-193, traduc-
tion personnelle). En effet, la dynamique de l’agriculture française au XVIIIème siècle, même
francilienne, n’est pas celle d’une concentration capitaliste des terres et d’une expropriation
des paysans, mais une offensive foncière d’une paysannerie en quête de terres, avec une décon-
centration foncière au XVIIIème siècle (Miller 2012). Les propriétaires de terres préfèrent en effet
fréquemment vendre leurs terres à des prix usuriers ou les louer à des taux tout aussi usuriers
plutôt que de se lancer dans une coûteuse dynamique de modernisation permanente, qui n’a
comme effet qu’une baisse des prix et une hausse des coûts. On est ici, avec cette multitude de
micro-exploitations selon des méthodes paysannes, à l’opposé de l’agriculture anglaise et de sa
logique d’une macro-exploitation avec des méthodes productivistes (Wood 2009). L’agriculture
parisienne préfère ainsi, très logiquement, diminuer ses coûts et donc augmenter ses profits
grâce à des prix favorables (quitte à attendre une remontée tendancielle des prix lorsque ceux-ci
ne sont pas momentanément satisfaisants), plutôt que d’investir dans l’optique d’une meilleure
productivité du travail, alors qu’en Angleterre un tel sous-investissement est proprement im-
possible du fait d’une dynamique contraignante de concurrence, obligeant à une amélioration
productive même en cas de baisse des prix. On peut d’ailleurs repérer l’émergence du capita-
lisme agricole à une tendance baissière des prix et une amélioration simultanée de la producti-
vité agricole, qu’on retrouve en Angleterre de 1640 au milieu du XVIIIème siècle et en France à
partir des années 1870. Il y a au contraire une forte augmentation des prix agricoles en France
au cours du « court XVIIIème siècle » (1715-1789), sans qu’il y ait d’augmentation en termes de
productivité du travail (Miller 2012). L’augmentation des rendements agricoles au sein du Bassin
parisien au XVIIIème siècle résulte ainsi des nécessités pécuniaires des paysan·ne·s, contraints
de payer leurs baux et/ou leurs dettes, d’où une intensification quantitative du travail paysan et
non une amélioration qualitative des forces productives. Ce n’est pas d’exploitation capitaliste
des ouvriers agricoles qu’il s’agit, mais d’une appropriation non-capitaliste du (sur)labeur pay-
san (Miller 2012). Pour ce qui est du fermier pseudo-capitaliste, il n’accumule guère, il achète
des terres comme moyen d’assurer une respectabilité sociale pour ses fils, il prête à ses paysans
de manière usurière, et enfin il bénéficie des redevances féodales, des privilèges seigneuriaux
et d’une tendance haussière des prix. Les dominants de l’Ancien Régime recherchent ainsi, y
compris au travers de l’accumulation monétaire et des investissements, du pouvoir politique et/
ou social dans le cadre d’une société d’ordres, et non une abolition de l’Ancien Régime : « Toute
stratégie d’utilisation de l’argent vise d’abord l’affirmation ou l’amélioration d’un classement
dans la hiérarchie sociale. Les offices et les terres occupent l’essentiel du terrain » (Guerreau
2001). Une majorité de l’argent gagné est d’ailleurs thésaurisée en vue de tels avancements,
d’où une faible vitesse de circulation des capitaux. L’absence d’une contrainte impersonnelle
du Marché à une modernisation permanente du procès de travail et des forces technologiques
de production démontre l’inexistence du capitalisme au sein du Bassin parisien : « L’agricultu-
re commerciale française était [certes] hautement développée, mais rien dans sa structure ne
71 Steven L. Kaplan, Provisioning Paris: Merchants and Millers in the Grain and Flour Trade During the Eighteenth Century, Cornell, Cornell
University Press, 1984.
montre de dynamique intrinsèque ou de dissolution des relations de production traditionnelles,
lesquelles sont consubstantielles au capitalisme. L’Ancien Régime, dès lors, ne montre aucun
signe du développement du capitalisme ou de son émergence » (Comninel 1987, 192). L’absence
d’une dynamique d’émergence d’un tel capitalisme dans l’Ancien Régime français explique que
ce n’est pas, comme dans l’Angleterre des XVII-XVIIIème siècles, à partir d’un capitalisme agraire
préexistant qu’un capitalisme industriel (bientôt fossile) va se développer, mais d’une moderni-
sation des structures sociales impulsée politiquement.
Pour ce qui est du capitalisme industriel stricto sensu, il n’existe guère dans l’Ancien Régime
français, et il n’émerge clairement qu’à partir des années 1850-186072, sous une forme partiel-
lement fossile. Il n’y a pas de modernisation permanente des structures productives, caracté-
ristique de l’industrie capitaliste (Zmolek 2013), dans l’optique d’une compétitivité supérieure,
d’une diminution des coûts salariaux et d’une augmentation du volume produit. Les manufac-
tures de textile, considérées comme capitalistes par des auteur·e·s comme Heller, sont en réalité
des productions réglementées de marchandises « nobles » à destination d’un marché protégé
géographiquement de toute concurrence extérieure, bénéficiant parfois de privilèges royaux,
et visant avant tout, à l’instar des corporations, à l’obtention d’une certaine qualité d’usage.
Les manufactures d’Ancien Régime sont protégées de multiples manières de toute concurrence
susceptible de les contraindre à une modernisation permanente de leurs structures productives :
protégées des autres manufactures d’Ancien Régime en raison des douanes intérieures et des
coûts de transport élevés73, protégées des productions artisanales en raison des privilèges et de
la qualité généralement « noble » de leurs productions (Grenier 1996), et enfin protégées des
manufactures anglaises en raison d’un protectionnisme forcené74. Les marchés de biens sont de
manière générale fragmentés, hiérarchisés, orientés vers une production de biens de luxe, avec
une faible demande hors des classes dominantes, d’où une absence de dynamique capitaliste. De
ce fait, l’artisanat parisien survit tout au long du XIXème siècle, contrairement à celui de Londres
(Thompson 2012). Les manufacturiers eux-mêmes ne se comportent guère comme des capita-
listes, puisqu’au lieu de réinvestir une partie de leurs profits au sein de l’appareil productif, ils
acquièrent des titres de noblesse et des terres.
Il n’y a pas non plus de capitalisme houiller dans l’Ancien Régime français. La compagnie
des mines de charbon d’Anzin, société d’aristocrates locaux fondée en 1757, considérée comme
l’archétype de l’entreprise capitaliste dans l’Ancien Régime français (Heller 2006), était une
compagnie privilégiée, monopolistique75. C’était une compagnie familiale de notables, réali-
sant de forts bénéfices aux moyens d’une politique de hauts prix et de non-investissement dans
l’appareil de production, d’où une faible productivité comparée aux mines anglaises ou même
wallonnes. Il n’y a donc pas de capitalisme producteur de charbon, structure centrale du capita-
lisme fossile, sous l’Ancien Régime. La finance d’Ancien Régime, enfin, est loin d’être capitaliste,
ayant comme principale activité de prêter au roi ou aux aristocrates de manière improductive
(Price 1983).
Plus largement, il n’y a pas d’émergence du travail au sens capitaliste au cours de l’Ancien Ré-
gime : « Les conditions historiques nécessaires à l’émergence du travail [capitaliste] ne sont pas
celles de l’Ancien Régime. Elles exigent en effet que le travailleur soit dessaisi de ses moyens de
production ou, plus exactement, qu’il dépende totalement de la vente de sa force de travail pour
sa reproduction » (Grenier 1996, 21). De plus, « il n’existe pas de marché du travail à propre-
ment parler » (Guerreau 2001), mais une « segmentation des marchés de l’emploi […] résultant
de la survivance de traditions corporatives médiévales » (Grenier 1996, 249) et de la fragmenta-
tion géographique des marchés de l’emploi. En outre, « les comptabilités […] mentionnent bien
entendu des journées de faucheur ou de manœuvre du bâtiment ; mais, précisément, là où nous
attendons spontanément un déterminant : journée de travail, celui-ci ne se présente jamais »
72 Xavier LaFrance, Citizens and Wage-Labourers: Capitalism and the Formation of a Working Class in France, Thèse, Département de
sciences politiques, York, York University, 2014.
73 Roger Price, An Economic History of Modern France, 1730-1914, Londres, Macmillan, 1981.
74 Jean-Pierre Hirsch et Philippe Minard, « « Laissez-nous faire et protégez-nous beaucoup ». Pour une histoire des pratiques
institutionnelles dans l’industrie française (XVIIIème-XIXème siècle) », La France n’est-elle pas douée pour l’industrie, Paris, Belin, 1998, pp. 135-158.
75 Reed G. Geiger, Anzin Coal Company, 1800-1833, Newark, University of Delaware Press, 1974.
(Guerreau 2001). Enfin, « le salaire monétaire n’est pas encore un revenu chargé d’assumer l’in-
tégralité de l’entretien du travailleur car il s’inscrit dans une relation plus large » (Grenier 1996,
255), une relation donc faite également de rétributions non-monétaires. Et ce, parce que « le
rapport salarial concret est d’abord une relation de dépendance personnelle » (Guerreau 2001),
au contenu déterminé par des coutumes, des réglementations d’Ancien Régime et des liens de
patronage. Le « travail », au sens d’une location contrainte de l’intégralité de son temps d’ac-
tivité productrice, sur un Marché du travail unifié, où il est possible formellement de travailler
dans n’importe quel secteur et largement anonymisé, en échange d’un salaire et dans l’optique
avant tout d’une production profitable de marchandises, n’existe donc pas sous l’Ancien Régime
français, et on préférera donc parler de « labeur » à son endroit. Cette affirmation a quelque
chose de surprenant. Et pourtant, « si « le travail » est un concept d’anthropologie générale,
utilisable également en tout temps et en tous lieux, alors il n’a pas d’histoire, et l’on peut même
se demander si l’histoire a encore un sens » (Guerreau 2001).
De même, il n’y a pas d’émergence d’un Etat capitaliste, moderne, bureaucratique, durant
l’Ancien Régime. L’Ancien Régime est une simple reconfiguration davantage centralisée du féo-
dalisme, avec ses 360 codes de lois différents (Wood 2015), des systèmes juridiques multiples,
des instances judiciaires enchevêtrées, différents types de provinces, des milliers de cités et de
seigneuries privilégiées de manière variable. La monarchie d’Ancien Régime n’est, en réalité,
qu’une forme centralisée, quoique supérieure, du pouvoir féodal, « l’absolutisme » étant une
prétention et non une réalité (Wood 2015). L’émergence de l’État capitaliste en Angleterre est
bien plus ancienne, favorisée par une centralisation monarchique extrêmement précoce et par
une disparition progressive des souverainetés féodales (Wood 2009). Les rébellions des souve-
rainetés féodales contre le pouvoir central restent importantes jusqu’en 1789 en France, alors
qu’en Angleterre il n’y a pas de contestation de l’existence d’un pouvoir central mais uniquement
des modalités d’exercice de ce pouvoir, y compris en temps de guerre civile.
C’est précisément cette dynamique très particulière du féodalisme anglais qui explique, en
partie, l’émergence historique du capitalisme en Angleterre, et au contraire l’absence d’un essor
historique du capitalisme en France sous l’Ancien Régime. C’est à partir d’une telle histoire de
l’émergence historique du capitalisme anglais qu’Andreas Malm se base pour son histoire de
l’essor du capitalisme fossile, en Angleterre.
L’Angleterre, du féodalisme au capitalisme
La dynamique du féodalisme anglais est très différente de celle du féodalisme français et de
l’Ancien Régime (Wood 2009). L’invasion normande de l’Angleterre en 1066 a en effet donné
naissance à un système féodal relativement unique, avec une centralisation précoce du pouvoir
au profit du roi, une aristocratie « unie », ainsi qu’un système de propriété faisant des aristocrates
des landlords, des seigneurs-propriétaires tenant leurs propriétés du roi, et non des souverains
féodaux. Cette configuration spécifique fait qu’en réponse à la crise des revenus seigneuriaux
à partir du milieu du XIVème siècle, l’aristocratie anglaise, plutôt que de chercher à renforcer
son niveau d’extorsion féodale, renforce son droit de propriété féodal par une première série
d’enclosures – c’est-à-dire par la privatisation des terrains communaux – dans l’optique d’une
production commerciale de laine ensuite exportée dans les Flandres. La fin de la guerre des
deux-Roses (1455-1485) met fin aux restes de souveraineté féodale, et débouche sur une démi-
litarisation de l’aristocratie, compensée par un renforcement de leur droit de propriété féodal.
La fin des revenus exceptionnels liés aux guerres franco-anglaises, en parallèle, pousse à une
seconde vague d’enclosures au XVIème siècle, davantage centrée cette fois-ci sur des productions
agricoles à destination du Marché de Londres, qui connaît une forte croissance démographique
en raison de l’afflux de victimes des enclosures et de l’augmentation des rentes seigneuriales, et
qui acquiert une centralité économique historiquement inédite. Les enclosures permettent de
mettre fin aux décisions collectives et aux coutumes entravant l’essor du capitalisme agricole.
L’aristocratie tire, ainsi, une partie toujours plus forte de ses revenus des productions commer-
ciales de leurs propriétés, puisque même lorsqu’elles sont louées leurs rentes dépendent non plus
exclusivement de coutumes mais toujours plus du marché des baux locatifs (Wood 2009). Une
nouvelle aristocratie émerge, la gentry, gentilshommes anoblis grâce à leur fortune monétaire,
et s’opposant à l’ancienne noblesse militaire des barons et des Pairs, en déclin au XVIème siècle.
Au XVIIème siècle, au cours du règne de Charles Ier, les tensions s’exacerbèrent entre d’une
part une monarchie aux prétentions absolutistes, protectrice de l’économie pré-capitaliste des
corporations, des privilèges, des monopoles, des lois de limitation des enclosures et de l’aristo-
cratie vivant encore essentiellement des rentes féodales et des largesses du roi76, et d’autre part,
une gentry de propriétaires tirant leurs revenus d’une production commerciale à destination du
Marché londonien, ayant intérêt à une plus forte libéralisation (fin des corporations, des mo-
nopoles et des privilèges) et à une nouvelle vague d’enclosures, et alliée aux marchands anglais
exclus des monopoles royaux. Ces conflits dégénérèrent finalement en une guerre civile à partir
de 1640 (Zmolek 2013). Loin d’être une révolution bourgeoise anti-aristocratique, il s’agit plutôt
d’un affrontement des bénéficiaires de l’économie d’Ancien Régime – le roi, sa cour, l’aristocratie
féodale, l’oligarchie marchande et corporative attachée à ses privilèges et ses monopoles, etc.
– et des bénéficiaires du capitalisme agricole en voie d’émergence – l’aristocratie capitaliste, les
fermiers capitalistes (yeomanry), les marchands libres-échangistes de Londres, etc. La victoire
du dernier camp débouche sur un début de révolution sociale, réprimée par une République
autoritaire (1649-1660) mais trop radicale politiquement du point de vue de l’aristocratie ca-
pitaliste. Cette dernière se débarrassa de cette République autocratique de Cromwell par un
compromis avec Charles II, fils de Charles Ier, débouchant ainsi sur une restauration politique
sous condition d’une confirmation du nouvel ordre capitaliste agraire. Le risque d’un retour
de l’absolutisme pré-capitaliste au pouvoir précipite cependant en 1688-1689 une révolution
politique favorable aux bénéficiaires du capitalisme émergeant, mettant définitivement fin à un
tel danger. Cette période de guerres civiles aboutit ainsi à un compromis politique, avec une
monarchie loin d’être dominée mais avec une aristocratie capitaliste satisfaite d’un point de vue
économique et au pouvoir politique clairement assuré. Si cette victoire des classes capitalistes
n’était en rien inéluctable, puisqu’un triomphe de l’absolutisme pré-capitaliste restait encore
possible, elle a fait table rase des obstacles au capitalisme agraire, avec une abolition des mo-
nopoles intérieurs en 164177, une sévère attaque des privilèges, des corporations et du système
d’apprentissage (Hill 2001), une abolition des douanes intérieures et une dérégulation des mar-
chés traditionnels (Wood 2009), permettant l’émergence d’un véritable Marché national unifié
(Postan et Hill 1977) notamment au niveau agricole78. Surtout, l’aristocratie capitaliste parvint
à une transformation de terres féodales – formellement dépendantes du roi – en des propriétés
privées garanties par un système de codification impersonnel : cette transformation fut d’ailleurs
une des conditions centrales de la Restauration en 1660 (Hill 2001).
À partir de 1688, l’essor du capitalisme anglais, favorisé par une révolution financière, l’élar-
gissement du Marché national suite à l’annexion de l’Écosse en 1707, des exportations crois-
santes, une expansion coloniale, une nouvelle vague d’enclosures et donc de nouveaux prolé-
taires-consommateurs, une amélioration des techniques agricoles, une féroce répression des
atteintes à la propriété privée et une extorsion fiscale croissante des classes populaires (Zmolek
2013), permit une affirmation militaro-commerciale de l’Angleterre, laquelle allait déboucher à
partir de 1789 sur des modernisations de rattrapage, en France et en Allemagne notamment, en
réaction à cette suprématie anglaise (Wood 2009). Le capitalisme britannique allait également
être capable, sur cette même base, de se relever de l’indépendance des États-Unis en inondant
ceux-ci de marchandises industrielles anglaises (Zmolek 2013), et surtout de sortir victorieux
des guerres napoléoniennes.
Ainsi, du XVIème au XVIIIème siècle – avec une phase d’accélération à partir de 1640 –, s’opère
un basculement des rapports sociaux, donnant naissance au capitalisme. Les rapports féodaux,
avec un landlord et des paysans de statuts divers (freeholder, copyholder, etc.), se reconfigurent
76 Christopher Hill, The Century of Revolution, Routledge, London, 2001.
77 Michael Postan et Christopher Hill, Histoire économique et sociale de la Grande-Bretagne, Tome 1. Des origines au XVIIIème siècle,
Seuil, Paris, 1977.
78 Mark Overton, Agricultural Revolution in England: The Transformation of the Agrarian Economy 1500-1850, Cambridge, Cambridge
University Press, 2010.
en des rapports capitalistes, avec un propriétaire capitaliste louant à un fermier capitaliste pour
une rente déterminée en fonction du Marché des baux, lequel fermier emploie des ouvriers agri-
coles pour un salaire déterminé en fonction du Marché du travail. Ce triptyque, qu’a longuement
étudié Marx, est formalisé juridiquement avec l’établissement en 1640 du droit de propriété
moderne, absolu et post-féodal (Postan et Hill 1977), permettant aux landlords capitalistes
d’expulser leurs paysans de leurs terres en cas de manquement à leurs exigences en termes de
rentes, et ce du fait de l’extinction des rapports féodaux. La seule logique sociale est désormais
celle d’une production compétitive et profitable de marchandises agricoles destinées au Marché
de Londres, avec une compulsion de croissance et de productivité du fait d’une forte concur-
rence, d’où une rationalisation technique, l’amélioration des techniques agricoles, de nouvelles
vagues d’enclosures, etc., mais surtout une élimination impitoyable des fermier·e·s et des pay-
san·ne·s incapables d’être suffisamment rentables pour payer leurs rentes. Et cette compulsion
de croissance et de productivité est d’autant plus forte qu’elle s’opère à partir de 1640 dans un
contexte toujours plus libéralisé. Cette compulsion débouche sur une augmentation croissante
du nombre d’expulsé·e·s des campagnes, lesquel·le·s deviennent des ouvrier·e·s agricoles au ser-
vice du capitalisme agraire, des vagabond·e·s contraint·e·s au travail forcé ou des artisan·ne·s au
service du capitalisme marchand du putting-out system, et bientôt des prolétaires de l’industrie
naissante. La dynamique du capitalisme agraire a ainsi permis l’industrialisation de l’Angleterre
(Zmolek 2013), d’abord hydraulique, puis fossile, même si cette industrialisation a également été
permise par un système-monde impérialiste, et ce d’abord en créant un prolétariat forcé de se
salarier sous peine de mort.
C’est dans cette approche de l’émergence du capitalisme non du fait d’une dynamique géné-
rale de l’Occident du « long XVIème siècle », mais d’une spécificité du féodalisme anglais et de
sa trajectoire unique dans l’histoire, que s’inscrit Andreas Malm. Loin d’être un défenseur de
l’industrialisation comme « big bang » (Moore 2016), Malm pense a contrario qu’elle procède
d’une longue trajectoire historique des rapports sociaux en Angleterre. De même, l’industria-
lisation fossile, si elle ne procède pas d’un big bang technologique, n’est pas non plus née ex
nihilo d’un basculement de la subsomption formelle à la subsomption réelle : elle a été préparée
par une dynamique, inédite historiquement, de croissance des productions commerciales de
charbon à partir du milieu du XVIème siècle, mettant l’Angleterre sur une trajectoire propice à un
essor du capitalisme fossile.
En conclusion
Les récits de Bonneuil et de Fressoz, de Moore et de Cunha présentent l’intérêt de replacer
l’émergence du capitalisme dans une histoire globale, post-dualiste et de longue durée du sys-
tème-monde pré-capitaliste du long XVIème siècle et du système-monde capitaliste britannique
des XVIIIème-XIXème siècles. Ils permettent également de se défier d’une approche anglo-cen-
trée de l’industrialisation capitaliste, en réalité permise par un système-monde inégalitaire et
par une appropriation de nombreuses natures. Néanmoins, de tels récits omettent d’expliquer
l’émergence du capitalisme à partir de dynamiques spécifiques, au-delà de l’idée d’une commer-
cialisation et d’une monétarisation croissantes des sociétés européennes à partir du long XVIème
siècle. Le paradigme dans lequel s’inscrit Malm offre, au contraire, une analyse historique fine
des dynamiques spécifiques ayant conduit à une émergence du capitalisme en Angleterre. S’il
faut articuler une telle histoire à celle des systèmes-monde du long XVIème siècle et du XVIIIème
siècle, sans quoi elle devient anglo-centrique et donc lacunaire, force est de constater qu’elle
permet d’expliquer l’émergence précoce du capitalisme fossile en Angleterre, responsable d’une
majorité des émissions globales de CO2 liées à la consommation énergétique au milieu du XIXème
siècle. C’est donc à une telle histoire de l’émergence du capitalisme fossile en Angleterre qu’il
faut désormais s’atteler, et ce d’autant plus qu’elle constitue le point de départ obligé pour une
histoire de l’émergence du capitalisme fossile dans l’Empire britannique – et ailleurs.
UNE HISTOIRE DE L’ESSOR DU CAPITALISME FOSSILE
( XVIème- XIXème SIÈCLE)
Le berceau incontestable de l’économie fossile est la Grande-Bretagne […]. Pendant
un bon bout de temps, la Grande-Bretagne est restée la seule économie de ce type,
le lieu de naissance du business-as-usual, d’où il a fini par s’étendre aux autres
pays capitalistes avancés.
Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire.
Une critique des récits malthusiens et ricardiens de l’essor du capitalisme fossile
Andreas Malm effectue dans Fossil Capital une critique des lectures naturalistes de l’essor
du capitalisme fossile, et plus précisément des récits inspirés de Malthus et de Ricardo d’E.
A. Wrigley79, de Richard G. Wilkinson80 et de Kenneth Pomeranz81. Selon eux, « l’économie
organique », qui est un étrange qualificatif puisqu’il désigne une économie de facto basée par-
tiellement sur une énergie non-organique – l’énergie hydraulique –, serait arrivée à un goulot
d’étranglement au XVIIIème siècle. En effet, des ressources limitées en terres arables et en forêts
(« l’économie organique ») du fait de la pression démographique ont entraîné l’augmentation
des coûts de production et donc une stagnation économique, entraînant une pauvreté massive,
à laquelle l’Anthropos répondit avec succès aux moyens de l’économie fossile. Il s’agit là d’une
robinsonnade, avec l’homo britannicus comme acteur indifférencié et lesdites contraintes na-
turelles ayant « limité l’horizon de toute société » (Pomeranz 2010) comme unique (pseudo)ex-
plication historienne. Et ce, sans parler de l’idée de sociétés anhistoriques ayant toujours voulu
être Icare (Wrigley 2010) ou s’améliorer technologiquement dans l’optique d’un accroissement
quasi-biblique (Wilkinson 1973). L’apport historiographique de Malm est ici de rappeler, avec
Moore, qu’il n’existe pas de contraintes « naturelles » à toute société donnée, mais simplement
des natures insuffisantes du point de vue des exigences de sociétés historiquement spécifiques.
Ladite « pénurie énergétique » de terres arables et de bois n’a d’ailleurs joué aucun rôle direct au
sein du processus d’essor de l’économie fossile dans l’industrie britannique (notamment textile)
au tournant des XVIII-XIXème siècle, précisément parce que l’énergie hydraulique, étrangère
à toute prétendue limitation de l’énergie « organique » – l’énergie fossile étant d’ailleurs une
énergie d’origine organique –, était prédominante dans l’alimentation énergétique de ces indus-
tries au cours du premier demi-siècle de l’industrialisation britannique. La loi des rendements
décroissants de Ricardo apparaît d’ailleurs comme inopérante : de manière générale, plus des
flux hydrauliques sont situés loin des villes, plus ils sont puissants. Le paradigme malthusien est
également invalidé du fait du décrochage net au XIXème siècle de la croissance démographique
et de celle du volume de charbon consommé. Entre 1800 et 1870, on note une augmentation
de près de 150 % des populations britanniques, contre 720 % d’augmentation de production
de charbon (dont seule une faible part fut exportée). La croissance démographique n’est pas
une cause de l’adoption massive des machines-vapeur, mais un débouché de leur production.
Andreas Malm montre que de tels récits constituent une naturalisation de l’essor de l’écono-
mie fossile. Une naturalisation qui, d’une part, est irrecevable d’un point de vue historique,
l’histoire n’ayant guère comme sujet l’Anthropos et sa démographie « galopante », ni comme
moteur des « contraintes naturelles » transhistoriques. Cette naturalisation opère, d’autre part,
une justification a posteriori du dérèglement climatique, puisqu’elle présente celui-ci comme
une nécessité liée à une pression démographique et des « contraintes naturelles ». Les énergies
fossiles apparaissent même comme une formidable libération des contraintes malthusiennes
ayant « limité l’horizon de toute société ». L’essor de l’économie fossile serait donc l’improbable
produit d’une pulsion de croissance inhérente au genre humain. Il s’agit clairement d’un récit
79 E. A. Wrigley, Energy and the English Industrial Revolution, Cambridge, Cambridge University Press, 2010.
80 Richard G. Wilkinson, Poverty and Progress: An Ecological Model of Economic Development, London, 1973.
81 Kenneth Pomeranz, Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Paris, Albin Michel, 2010.
téléologique, transhistorique, donc anti-historique.
Andreas Malm critique de même Pomeranz, qui, sous prétexte de sortir d’une histoire occi-
dentalo-centrique, retombe dans celle-ci puisqu’il naturalise l’émergence du capitalisme fossile
en Angleterre en l’expliquant par des facteurs naturels – charbon accessible, même s’il y avait en
réalité des mines de charbon près du delta du Yangzi – et non par des différences importantes
de dynamiques sociales entre une société capitaliste (l’Angleterre) et une société non-capitaliste
(le delta du Yangzi)82. Malm disqualifie également l’explication de Wrigley selon laquelle il aurait
fallu l’équivalent de 150 % des terres britanniques en 1850 pour alimenter l’économie britan-
nique en énergie, puisque cela n’explique guère pourquoi est-ce que l’économie britannique avait
des besoins en énergie fossile, ni pourquoi elle s’est tournée vers cette source plutôt qu’une
autre – hydraulique, en l’occurrence. Malm ironise sur cette argumentation en imaginant une
explication historique de l’expansion des sacs plastiques par une pénurie de terres s’ils étaient
remplacés par des sacs en coton. Le modèle de Wilkinson est encore moins pertinent puisqu’il
explique l’expansion des énergies fossiles à partir de 1830-1840 par une permanence d’un grand
nombre de pauvres, alors même précisément que leur expansion ultérieure n’a eu ni pour ob-
jet ni pour conséquence immédiate de faire baisser numériquement cette masse de pauvres.
L’explication malthusienne-ricardienne élude toute causalité socio-historiquement spécifique,
laquelle devrait être pourtant au cœur du travail d’historien. Wrigley balaye ainsi toute expli-
cation en termes de capitalisme, et préfère parler d’une « rationalisation ». Pomeranz, lui, parle
d’un « projet développementiste » inhérent à toute société, mais simplement d’abord réalisé en
Occident. Pour Malm, l’échec du paradigme malthusien-ricardien au sujet de l’essor historique
de l’économie fossile est très clair : il attribue à des causes transhistoriques, naturelles et/ou
technologiques ce qui découle de dynamiques historiquement spécifiques.
Une critique des récits techno-déterministes de l’industrialisation fossile
Andreas Malm s’attaque également à un certain marxiste techno-déterministe, faisant de
l’industrialisation un simple produit du développement transhistorique des forces productives,
et non un processus de basculement de la subsomption formelle à la subsomption réelle, c’est-à-
dire un changement des rapports capitalistes de production (Zmolek 2013). Andreas Malm s’at-
taque au récit de Gerald Cohen83, défenseur du techno-déterminisme du Marx dans Misère de
la philosophie et sa célèbre phrase : « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ;
le moulin à vapeur, la société avec le c apitalisme industriel » (Marx 2002). En réalité, l’adop-
tion des machines-vapeur, loin d’être le résultat d’une « supériorité technologique » intrinsèque
vis-à-vis des machines hydrauliques, n’a guère été immédiate et s’est faite à partir de rapports
(capitalistes) de production préexistants. Les évolutions technologiques devraient plutôt être
expliquées par des transformations des rapports sociaux de production, et non l’inverse, comme
l’ont brillamment montré Zmolek et Postone. Mais surtout, l’énergie hydraulique est un flux
infini et sans coût d’extraction, contrairement au charbon, qui était relativement cher au début
de l’industrialisation. Cela explique l’absence d’engouement des industriels pour l’invention de
Watt, commercialisée à seulement 12 exemplaires en 1790 et 289 en 1800, alors qu’au même
moment environ 1000 fabriques du secteur textile fonctionnaient grâce aux machines hydrau-
liques. L’industrie textile, généralement qualifiée de fer de lance de l’industrialisation du fait de
l’accroissement supérieur de son volume de production par rapport aux autres secteurs après
1780, s’est basée d’abord sur cette énergie non-fossile, avec succès : des taux de profit de 50 %
pour Arkwright, fondateur de l’industrie moderne du textile ; au point que même Watt et son as-
socié y avaient recours au début du XIXème siècle. S’il y a une dynamique structurelle conduisant
à un essor du capitalisme fossile à partir de l’industrialisation, elle ne vient pas d’une supériorité
technologique des machines-vapeur, mais de leur caractère « matériellement adéquat » (Pos-
tone 2009) au stade de subsomption réelle du travail au capital et de production de survaleur
relative. Malm fait donc preuve d’une prudence exemplaire envers toute forme de déterminisme
82 Cf. Robert Brenner et Christopher Isett, « England’s Divergence from China’s Yangzi Delta: Property Relations, Microeconomics, and
Patterns of Development », The Journal of Asian Studies, vol. 6, n° 2, 2002, pp. 609–662.
83 Gerald A. Cohen, Karl Marx’s Theory of History: a Defense, Princeton, Princeton University Press, 1978.
technologique, et se refuse à toute forme de téléologie, contrairement à de nombreux marxistes.
Et ce, même s’il a bien conscience qu’il existe une tendance logique du capitalisme à aller du
stade de subsomption formelle au stade de subsomption réelle et de la production de survaleur
absolue à celle de survaleur relative.
Les rapports capitalistes industriels s’étant d’abord développés dans des fabriques propul-
sées par de l’énergie hydraulique, on ne peut faire découler l’industrialisation de l’adoption des
machines-vapeur. Ce n’est qu’une fois que ces rapports capitalistes ont trouvé une énergie plus
adéquate matériellement, près d’un demi-siècle après l’invention de Watt, que l’industrialisa-
tion est devenue une industrialisation fossile. Et cette adoption massive des machines-vapeur
n’est pas un produit d’une dynamique technologique extra-sociale, mais d’un « choix » social
découlant de rapports socio-historiquement spécifiques. Cette adoption procède des rapports
capitalistes et découle de ses avantages capitalistiques. « L’économie fossile » est dès l’origine
encastrée84 dans des rapports capitalistes, elle n’est en rien indépendante de ces rapports, et sa
dynamique historique procède de celle du capitalisme. Cette critique du déterminisme technolo-
gique était déjà, selon Malm, celle de Lukacs lorsqu’il expliquait que toute tentative « de trouver
les déterminations sous-jacentes de la société et son développement dans un principe autre que
celui des relations sociales […] conduit au fétichisme85 », ce qui renvoie également à l’adage de
Durkheim selon lequel il faut expliquer un fait social par un fait social – même s’il faut se défaire
du dualisme nature-société de ce dernier.
Le Marx de Misère de la philosophie n’échappe pas à cette critique, mais celui-ci évoluera
considérablement jusqu’au Capital. Marx se rendra progressivement compte, et cela est visible
dans Le Capital, que l’industrialisation capitaliste s’est d’abord faite aux moyens de l’énergie
hydraulique, et donc que l’adoption des m achines-vapeur s’est faite au sein d’une société déjà
capitaliste et industrielle. Plus précisément, il prend conscience que cette adoption découle
d’avantages capitalistiques, comme leur mobilité spatiale, leur caractère de courroie de trans-
mission du pouvoir du capital, leur possible localisation urbaine et donc l’accès à une main-
d’œuvre abondante, et qu’au contraire l’énergie hydraulique était irrégulière, liée à certains
lieux, et n’était guère une courroie de transmission du pouvoir du capital. Ainsi, le système des
machines-vapeur est conçu comme « à la fois mobile et moyen de locomotion, citadin et non
assigné à la campagne comme la roue hydraulique, il permet la concentration de la production
dans les villes au lieu de la disséminer dans les campagnes comme le fait la roue hydraulique. Il
est universel dans son application technologique, et son lieu d’implantation dépend relativement
peu des circonstances locales […]. Comme la machine à vapeur a permis aux fabriques de quitter
les chutes d’eau des campagnes pour se transplanter au cœur des villes, les [capitalistes] [...]
avaient maintenant sous la main la matière enfantine, sans qu’il fût besoin de s’approvisionner
en esclaves par la force dans les workhouses » (Marx 1993, 424 et 851-852). Le système des ma-
chines-vapeur permet ainsi d’avoir accès au réservoir de main-d’œuvre formellement libre des
villes, plutôt que de dépendre d’une main-d’œuvre forcée potentiellement moins conciliante. La
force du système des machines-vapeur est, pour Marx, non pas « une invention destinée à des
fins particulières mais […] le principe général de la grande industrie », laquelle est une « forme
spécifiquement capitaliste du procès social de production » (Marx 1993, 410), un « mode de
production spécifiquement capitaliste [...] y compris du point de vue technique »86. L’industrie
n’est donc pas, pour Marx, un simple développement des forces productives de l’humanité, mais
un processus capitaliste (Postone 2009). Marx s’est, enfin, rendu compte que c’est l’utilisation
massive des machines-outils qui avait rendu nécessaire l’adoption des machines-vapeur, et non
l’inverse. Marx a donc développé certaines intuitions « techno-constructivistes », même s’il reste
globalement techno-déterministe. Ce n’est qu’après un siècle de marxisme techno-déterministe
qu’on retrouvera un marxisme techno-constructiviste, celui d’Edward Palmer Thompson ou du
« marxisme politique ».
Par ailleurs, dans « Qui a allumé ce feu ? Pour une histoire de l’économie fossile », Andreas
84 Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1993.
85 Georg Lukacs, « Technology and Social Relations », New Left Review, vol. 39, 1966, traduction personnelle.
86 Karl Marx, Un chapitre inédit du Capital, Paris, UGE-10/18, 1971, p. 199.
Malm appelle à un dépassement de l’histoire des effets sociaux des perturbations climatiques
non-anthropogènes, toujours suspecte de déterminisme climatique, au profit d’une histoire des
causes sociales du dérèglement climatique (Malm 2017). C’est précisément à une telle histoire
qu’il s’attelle dans Fossil Capital.
L’« accumulation primitive » du capitalisme fossile en Angleterre (XVIème-XVIIIème siècle)
L’essor du capitalisme houiller (XVIème-XVIIème siècle)
Le décollage du capitalisme fossile des années 1825-1850 a été préparé par un essor du capi-
talisme houiller à partir du milieu du XVIème siècle, l’« Elisabethan Leap » – puisque ce « bond »
commence sous Elisabeth Ière (1558-1603) –, phase centrale de l’ « accumulation primitive » des
conditions nécessaires à un essor du capitalisme fossile (Malm 2016). L’essor du capitalisme
anglais aux XVIème-XVIIème siècles n’a ainsi pas qu’une dimension agraire, mais également une
dimension minière (Zmolek 2013). En se basant sur The Rise of the British Coal Industry de
John Nef (1966), Andreas Malm rappelle qu’il y eut à partir de 1566 et en un siècle et demi une
multiplication par dix du volume de charbon produit en Angleterre. Cela s’explique tout d’abord
par une transformation des rapports de propriété et de production. En 1566, un édit royal faisait
du charbon une ressource appropriable, tandis que de nombreuses propriétés comportant des
gisements houillers, confisquées aux monastères lors de la Réforme protestante, furent mises en
vente. Cela permit un développement important de l’extraction minière, très lucrative, débou-
chant sur une concurrence féroce des producteurs de charbon et une compulsion de croissance
du capitalisme houiller, avec 35 000 tonnes produites en 1560 et 200 000 en 1600 (Zmolek 2013,
76) et une crise de surproduction au cours des dernières décennies du XVIIème siècle (Malm
2016). Dès 1640, l’Angleterre produit trois fois plus de charbon que le reste de l’Europe (Hill
2001).
La production de charbon à partir de 1566 change donc drastiquement, passant d’une logique
féodale, où un seigneur utilise ses dépendants pour une production limitée, à une logique capi-
taliste, où un propriétaire reçoit une rente compétitive d’un exploitant qui lui-même emploie des
salariés pour une production massive (Zmolek 2013). La logique féodale impliquait un respect
des coutumes et une maîtrise paysanne des conditions de travail, avec un monopole légal em-
pêchant une compulsion de croissance. L’essor du capitalisme houiller mit fin à cette configu-
ration, débouchant également sur des enclosures massives de terrains miniers. Il en résulta de
fortes oppositions des paysan·ne·s et une peur constante qu’on trouvât du charbon sous leurs
terres, un sabotage des recherches et de l’exploitation, etc. (Malm 2016). Cette opposition fut
écrasée par un durcissement législatif du droit de propriété minier, avec une perte quasi totale
des droits de tenanciers et des communiers – avec de maigres compensations – et des demandes
quasi systématiquement rejetées lors des procès intentés. L’essor du capitalisme houiller alla
donc de pair avec une dépossession massive des paysan·ne·s et un exode de celles et de ceux-ci
vers des villes chauffées… au charbon (Zmolek 2013).
Cette production de charbon permit, d’une part, de chauffer des centres urbains en pleine ex-
plosion démographique (la population s’étant multipliée par dix entre 1520 et 1700), et donc de
repousser leurs capacités d’absorption de cette explosion démographique. Zmolek note comme
Malm que cette concentration urbaine de population a été une condition de l’industrialisation
fossile. D’autre part, elle servit de substitut au charbon de bois – en voie de raréfaction – dans
de nombreux secteurs de productions où une source de chaleur était nécessaire au processus
productif (Malm 2016), permettant même des améliorations techniques (Zmolek 2013) et ini-
tiant une dynamique de consommation non-domestique d’énergie fossile. L’essor du capitalisme
houiller a donc eu des effets importants dans l’essor du capitalisme anglais de manière générale.
Néanmoins, pour Zmolek, c’est en raison de l’essor du capitalisme agraire qu’un tel essor du
capitalisme houiller a pu avoir lieu. En effet, l’essor du capitalisme agraire a créé, en entraînant
un exode massif des campagnes, un gigantesque marché du charbon domestique. Mais sur-
tout, la compulsion de croissance du capitalisme agraire entraîna une baisse des prix agricoles,
permettant une augmentation de la part du pouvoir d’achat des classes populaires dévolues à
l’achat de charbon. Enfin, l’essor des manufactures consécutif à ce développement du capita-
lisme houiller restait limité, malgré un contrôle davantage avancé du procès de production et
des innovations techniques. Malgré tout, Zmolek affirme qu’il faut reconnaître au développe-
ment du capitalisme houiller un rôle significatif dans l’essor du capitalisme en Angleterre, même
si celui-ci a comme moteur principal l’agriculture jusqu’aux débuts de l’industrialisation. L’essor
du capitalisme houiller allait ainsi favoriser l’essor du capitalisme fossile, si bien qu’Andreas
Malm parle d’un capitalisme « proto-fossile », même s’il admet la dimension téléologique au
préfixe « proto ». En effet, on ne peut considérer l’essor du capitalisme houiller comme une
première étape vers une émergence du capitalisme fossile que de manière rétrospective. Une
victoire du camp absolutiste non-capitaliste au cours des guerres civiles aurait pu mettre fin
au développement du capitalisme houiller, de même qu’une invasion française lors des guerres
napoléoniennes, tout comme une victoire des Armadas espagnoles au XVIème siècle aurait mis
fin au développement du capitalisme agraire (Zmolek 2013). De plus, le capitalisme agraire du
XVIIIème siècle demeurait conservateur, avec une domination de l’aristocratie capitaliste et une
faiblesse des industriels, et s’il n’y avait eu une sérieuse concurrence militaire française et une
volonté de l’écraser commercialement, l’industrialisation aurait pu être amplement retardée. On
parlera plutôt de dynamique de fossilisation du capitalisme. Il faut également souligner qu’une
production massive de charbon n’est pas forcément capitaliste. La Chine des Song du Nord des
XIème-XIIème siècles consommait des quantités gigantesques de charbon, avec une capitale d’un
million d’habitants chauffés au charbon et deux ferronneries consommant l’équivalent de 70 %
du charbon utilisé dans toute l’industrie métallurgique anglaise au début du XVIIIème siècle
(Malm 2016). Mais cette configuration fut sans lendemain puisqu’elle s’effondra au XIIème siècle.
D’autre part, le concept de capitalisme proto-fossile n’est applicable qu’au cas anglais, l’ensemble
des autres futurs centres du capitalisme fossile (France, États-Unis, Allemagne) passant direc-
tement du charbon de bois aux machines-vapeur, sans période de consommation domestique et
manufacturière massive de charbon.
Du capitalisme houiller au capitalisme industriel (XVIIIème siècle)
Malm nuance l’importance du développement du capitalisme houiller dans l’essor du capi-
talisme fossile. Le charbon reste en majorité consommé dans un cadre domestique. Même au
sein des manufactures, il n’est pas encore une énergie motrice universelle, mais demeure un
combustible parmi d’autres, destiné à des usages particuliers. C’est uniquement lorsqu’advient,
en 1784 avec James Watt, une machine capable de transformer de l’énergie thermique en de
l’énergie mécanique, motrice, capable d’impulser une fabrique tout entière, que cette énergie fos-
sile change de nature. Sans l’invention de Watt, l’industrialisation textile aurait été condamnée
à une dépendance vis-à-vis de l’énergie hydraulique (Zmolek 2013), empêchant – ou du moins
retardant – son passage au stade de subsomption réelle et de production de survaleur relative. Et
il convient de se garder d’une histoire téléologique faisant de l’invention de Watt une nécessité
de l’Histoire (Zmolek 2013).
L’invention de James Watt, néanmoins, intervient précisément dans un contexte d’expansion
du capitalisme houiller, l’Angleterre produisant plusieurs fois l’équivalent du reste des produc-
tions mondiales de charbon au début du XVIIIème siècle (Malm 2016). En raison d’une compul-
sion de croissance des entreprises productrices de charbon, et dans un contexte favorable aux
innovations du fait d’un système de brevets extrêmement profitable, on assiste à partir de la
fin du XVIIème siècle à une succession d’inventions de machines-vapeur d’exhaure, c’est-à-dire
visant à un pompage de l’eau des mines de charbon. D’abord expérimentales, elles deviennent
massivement utilisées dans l’extraction minière : au XVIIIème siècle, des centaines de machines de
Newcomen sont vendues. La machine de Newcomen restait néanmoins extrêmement consomma-
trice de charbon, et capable uniquement du pompage des eaux des mines inondées. James Watt,
chargé en 1763 de réparer une machine de Newcomen alors qu’il était fabricant d’instruments de
l’Université de Glasgow, se familiarise avec celle-ci et réfléchi à des améliorations, débouchant
sur l’invention d’une chambre de condensation séparée en 1765 (Zmolek 2013). Mais surtout, il
rencontre un capitaliste houiller qui lui propose de l’aider financièrement au développement de
sa machine de Newcomen améliorée en échange d’une résolution de ses problèmes d’extraction
de charbon. Watt accepte, et suite à cette commande industrielle déterminante, il fait breveter
son invention en 1769, puis crée son entreprise en 1774. Cette entreprise est destinée à une pro-
duction capitaliste de machines de Newcomen améliorées, dont 66 % des parts sont détenues
par son associé, Matthew Boulton, un capitaliste industriel anglais. En parallèle de l’essor du
capitalisme industriel, Watt n’en reste pas là, et invente une machine-vapeur capable d’impulser
une fabrique entière, condition sine qua non de l’essor du capitalisme fossile.
L’invention de Watt de 1784 doit donc être replacée dans un contexte spécifique, celui de
l’essor du capitalisme houiller de l’Angleterre du XVIIIème siècle, avec des capitalistes désireux
de trouver des solutions techniques aux problèmes d’exploitation des mines de charbon, et des
entrepreneurs disposés à résoudre de tels problèmes sous forme d’inventions brevetées. Elle doit
également être replacée dans l’histoire de « la science »87 comme produisant une connaissance
générale mobilisable capitalistiquement, comme « potentialité productive autonome » (Marx
1993, 401) rendant possible des productions et des transformations des rapports de production.
La machine-vapeur est ainsi issue de « l’incorporation des forces immenses de la nature et des
sciences de la nature dans le procès de production, [permettant d’] augmenter extraordinai-
rement la productivité du travail » (Marx 1993, 434). La machine-vapeur n’est pas une simple
invention technique, c’est une réponse technoscientifique aux problèmes du capitalisme houiller
et du capitalisme industriel. L’invention de Watt n’est donc pas un produit de « l’entreprise
humaine » caractéristique de l’Anthropocène. Au contraire, elle s’inscrit dans un contexte ca-
pitaliste, répond à des problèmes capitalistes et est du fait d’un inventeur capitaliste : elle est
donc une étape centrale de l’histoire du Capitalocène. Mais si la machine-vapeur constitue une
condition sine qua non de l’essor du capitalisme fossile, l’industrialisation capitaliste pré-fossile
en constitue une autre, et de taille, puisqu’elle initie une transition de la subsomption formelle
à la subsomption réelle des travailleur·se·s au capital. Le basculement d’une énergie thermique,
capable d’alimenter un nombre limité de processus productifs, à une énergie motrice, capable
d’alimenter un nombre indéfini de processus productifs, va ainsi de pair avec un basculement
d’une production monopolistique dans un cadre corporatif visant à une certaine qualité d’usage,
à une production industrielle et concurrentielle de marchandises indifférenciées.
La « révolution industrielle » (1770-1824)
La « révolution industrielle », condition sine qua non de l’essor du capitalisme fossile, n’est
aucunement réductible à une grappe d’inventions formant un système technique : elle est un pro-
duit de la compulsion concurrentielle de croissance des manufactures du XVIIIème siècle (Zmo-
lek 2013). La dérégulation du marché du travail, avec un affaiblissement des corporations et des
coutumes, l’afflux continu de populations des campagnes forcées de se salarier, les capacités de
l’agriculture anglaise de nourrir une population urbaine croissante à un faible prix, etc., tout ceci
permit un essor des manufactures libéralisées au XVIIIème siècle, lequel repose fondamentale-
ment sur un prolétariat croissant et un contrôle capitaliste grandissant du procès de production.
S’il y a des rythmes différents de transition des manufactures monopolistiques régulées par des
coutumes aux fabriques au stade de subsomption réelle en fonction des secteurs de production,
il y a bien une dynamique générale de transition à partir des années 1770. L’industrialisation est
avant tout une restructuration du procès de travail au sein des m anufactures, une destruction
du contrôle des travailleur·se·s sur leur procès de travail et des coutumes afférentes, et ce en
raison des contraintes croissantes d’un Marché toujours plus dérégulé et donc concurrentiel.
Elle fut d’ailleurs encouragée par un Etat y voyant une solution aux problèmes générés par une
population croissante de victimes du capitalisme agraire. La machinerie n’est donc pas en tant
que telle responsable de l’industrialisation, ni même une nécessité absolue de ce processus de
restructuration du procès de travail manufacturier, puisque des secteurs s’industrialisent sans
que, au moins dans un premier temps, de nouvelles machines soient introduites. L’introduction
de nouvelles machines n’est pas une cause de l’industrialisation, mais une conséquence et un
87 Cf. Guillaume Carnino, L’invention de la science. La religion de l’âge industriel, Paris, Seuil, 2015.
approfondissement de celle-ci, permettant une accentuation du contrôle capitaliste du procès de
travail. Les machines permettaient ainsi une subordination « mécanique » des travailleur·se·s
au capital et un remplacement de leur savoir-faire, qui allait de pair avec une maîtrise du procès
de travail, par un savoir-faire industriel étranger aux travailleur·se·s. La libéralisation du sec-
teur manufacturier au cours du XVIIIème siècle aboutit donc à une compulsion concurrentielle
de croissance contraignant à un contrôle capitaliste croissant du procès de travail, d’abord au
travers du système des fabriques et sa discipline implacable (Thompson 2012), ensuite au travers
du système de la machine-vapeur et des machines « automatiques » associées. Le système des
fabriques était un équivalent au sein du secteur manufacturier des enclosures agricoles : une
élimination des coutumes et du contrôle des travailleur·se·s sur leur procès de travail pour per-
mettre aux capitalistes de mieux répondre aux contraintes croissantes d’un Marché national en
pleine expansion. Cette analogie n’a rien d’étonnant, puisque l’agriculture capitaliste a servi de
modèle à la rationalisation capitaliste des manufactures existantes. Adam Smith, économiste,
capitaliste agraire et ami de James Watt, proposait ainsi une rationalisation des manufactures
avec une division du travail et une dérégulation inspirées de l’agriculture capitaliste (McNally
1990). Smith s’attaque aux corporations, aux coutumes et aux manufactures traditionnelles, qui
conservent une certaine vigueur au cours des deux premiers tiers du XVIIIème siècle, et affirme
qu’une libéralisation du secteur manufacturier permettrait une nette supériorité de l’Angleterre
dans ce secteur de production. L’industrialisation capitaliste allait ainsi entraîner l’élimination
progressive des corporations, des coutumes, des manufactures traditionnelles et de l’artisanat
(Thompson 2012), opérant du même coup une concentration du procès de production dans un
même lieu fermé, disciplinaire, sous contrôle du capital88.
Il y a donc, au final, une dynamique impersonnelle du capitalisme poussant à un passage gra-
duel de la subsomption formelle à la subsomption réelle : l’industrialisation n’est pas un progrès
mais un produit de la compulsion de croissance des manufactures au XVIIIème siècle, un pro-
cessus conflictuel de subordination croissante des travailleur·se·s au capital (Zmolek 2013). Et
cette dynamique de l’industrialisation capitaliste va déboucher sur un décollage du capitalisme
fossile, quoiqu’Andreas Malm sous-estime l’importance de l’industrialisation comme moteur de
l’essor du capitalisme fossile.
Le décollage du capitalisme fossile au sein de l’industrie textile (1825-1850)
Le décollage du capitalisme fossile au sein de l’industrie textile au cours des années 1825-1850
a des causes immédiates relativement spécifiques, même si ce décollage s’inscrit dans un conti-
nuum de l’histoire de l’industrialisation anglaise, celui du passage progressif de la subsomption
formelle à la subsomption réelle. L’industrialisation capitaliste du secteur textile, pour rappel,
s’est d’abord faite avec l’énergie hydraulique comme source d’approvisionnement majoritaire, et
ce jusqu’aux années 1830, soit un demi-siècle après l’invention de Watt. L’industrialisation capi-
taliste n’étant pas nécessairement une industrialisation fossile, au moins au début du processus
de transition de la subsomption formelle à la subsomption réelle, le décollage du capitalisme
fossile ne peut être identifié à un passage du capitalisme proto-industriel au capitalisme indus-
triel. De même, Malm (2016), contre une histoire techno-déterministe du passage de l’énergie
hydraulique au charbon et aux machines-vapeur dans l’industrie textile, rappelle que la cause de
cette transition énergétique n’est pas une pénurie énergétique, argument principal des historiens
malthusiens-ricardiens. Ainsi, une enquête statistique de Robert B. Gordon89 a démontré qu’il
n’y avait absolument pas de pénurie énergétique, mais au contraire un potentiel gigantesque en-
core inexploité. Malm réfute également l’argument de l’adoption massive des machines-vapeur
en raison d’un coût supérieur de l’énergie hydraulique vis-à-vis de l’énergie fossile, cette première
étant relativement gratuite et cette dernière ayant un coût largement supérieur en termes de che-
vaux-vapeur, même encore en 1870. Malm, enfin, infirme l’idée d’une supériorité technologique
des machines-vapeur vis-à-vis de leurs équivalents hydrauliques en rappelant que ces dernières
88 Cf. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.
89 Robert B. Gordon, « Cost and Use of Water Power during Industrialization in New England and Great Britain: A Geological Interpretation »,
The Economic History Review, vol. 36, 1993, pp. 240-259.
avaient une meilleure efficacité énergétique et une puissance développée (en chevaux-vapeur) au
moins égale et souvent supérieure jusqu’au milieu du XIXème siècle. Le décollage du capitalisme
fossile ne s’explique donc pas par une pénurie énergétique, un avantage économique « naturel »
ou un déterminisme technologique. Il faut donc s’intéresser aux causes sociales, c’est-à-dire
capitalistes, de cette transition énergétique, donc à son contexte.
Le contexte du basculement
Le décollage du capitalisme fossile au sein de l’industrie textile a lieu dans un contexte de
crise de surproduction capitaliste. Cette crise était due à une demande insuffisante et à des sur-
capacités industrielles, lesquelles résultaient d’une accumulation rapide et d’un crédit accessible
à partir de l’achèvement des guerres napoléoniennes. Cette crise, qui dura jusqu’en 1841-1842, a
entraîné une baisse durable des taux de profit. Dans un tel contexte, les capitalistes cherchaient
des moyens de restaurer rapidement leurs taux de profit, notamment au travers d’une augmenta-
tion de la part du capital fixe dans la composition organique du capital et donc d’une baisse des
coûts salariaux. D’autre part, une déferlante de grèves et de luttes salariales eut lieu à partir de
1824, date d’abrogation des Combination Laws de 1799, lesquelles interdisaient toute grève et
toute forme d’association des travailleur·se·s. Le décollage du capitalisme fossile en Angleterre
dans l’industrie textile au cours des années 1825-1850 a donc lieu dans un contexte très spéci-
fique, celui d’une crise générale de surproduction capitaliste et de lutte sociale.
La première réponse à cette double crise fut l’adoption de machines « automatiques »
(« self-acting mule ») dans l’industrie du filage et du tissage au tournant des années 1820-1830.
Elle permit, tout d’abord, aux capitalistes de l’industrie textile de défaire l’agitation des fileurs
au travail qualifié difficilement remplaçable jusqu’alors, et donc de revenir sur leurs augmenta-
tions de salaires obtenues de haute lutte à partir de 1825, leur permettant dès lors de restaurer
leurs profits par une baisse des coûts salariaux. Comme l’affirme Andrew Ure, « philosophe des
manufactures », à propos d’une situation analogue : « La horde de mécontents qui se croyaient
invinciblement retranchés derrière les vieilles lignes de la division du travail, s’est vue attaquée
par les flancs et a vu ses défenses anéanties par la tactique mécanique moderne. Ils ont dû se
rendre sans condition » (cité dans Marx 1993). Ure affirme d’ailleurs explicitement au sujet du
métier automatique : « Elle était destinée à rétablir l’ordre parmi les classes industrielles [...]
En enrôlant la science à son service, le capital force toujours la main rebelle du travail à être
docile » (cité dans Marx 1993). L’adoption de machines automatiques permit du même coup aux
capitalistes de l’industrie textile de se débarrasser d’une partie de leur main-d’œuvre qualifiée,
et de recruter une part supérieure de main-d’œuvre déqualifiée – surtout des femmes et des
enfants – donc moins bien payée. Marx cite également Nasmyth, inventeur du marteau à vapeur
et fondateur d’une entreprise capitaliste de fabrication de machines-outils : « Le trait le plus
caractéristique de nos améliorations mécaniques modernes est l’introduction de machines-ou-
tils automatiques. […] Toute la classe d’ouvriers qui dépendent exclusivement de leur habileté
est désormais mise à l’écart […]. Grâce à ces nouvelles combinaisons mécaniques, j’ai réduit le
nombre des hommes adultes de 1 500 à 750. Il en a résulté une augmentation importante de mon
profit » (cité dans Marx 1993). Plus généralement, l’adoption de ces machines « automatiques »
entraîna une baisse de contrôle des travailleur·se·s sur leur procès de travail, et donc une perte
de puissance revendicative, et une hausse du rythme de travail, donc de la productivité, du
surtravail et de la survaleur relative : elle fut un élément central au basculement de l’émergence
de la « grande industrie » en transformant des travailleur·se·s qualifiés en « appendices » (Marx
1993) du capital. Avec l’introduction des machines-vapeur au sein des fabriques, « la machine
isolée y a fait place à un monstre mécanique […] [et au] mouvement précis et presque solennel de
ses gigantesques membres » (Marx 1993, 428), « monstre » alimenté par une machine-vapeur et
avec des machines automatiques en guise de « membres ». Mais elles auraient pu théoriquement
être alimentées par des machines hydrauliques : de ce fait même, il faut chercher également
ailleurs l’origine du décollage du capitalisme fossile au sein de l’industrie textile.
L’inadéquation croissante de l’énergie hydraulique aux mutations du capitalisme industriel
Si ce n’est pas pour des raisons énergétiques, technologiques ou de coûts moindres qu’a lieu
une transition progressive de l’énergie hydraulique au charbon et aux machines-vapeur au sein
du secteur textile à partir de 1825, il y a bien une inadéquation croissante de l’énergie hydrau-
lique aux mutations du capitalisme industriel à partir de 1825.
Certes, comme l’explique Andreas Malm, un système d’approvisionnement hydraulique au-
rait également pu permettre un passage de l’industrie textile au stade de subsomption réelle
et à la production de survaleur relative. Le système de l’inventeur Robert Thom, concrétisé
une première fois en 1824, permettait d’une part une captation et une concentration optimales
des flux hydrauliques – d’où une puissance en chevaux-vapeur particulièrement développée –
au moyen d’un système de canaux, d’aqueducs et de digues, permettant même d’alimenter en
énergie mécanique d’origine hydraulique des fabriques relativement éloignées des cours d’eau.
D’autre part, les flux hydrauliques pouvaient être contrôlés au moyen d’un système d’écluses
s’auto-ajustant au niveau de l’eau et de réservoirs de captation du trop-plein – utilisable en temps
de flux insuffisant –, permettant non seulement un contrôle du rythme du flux hydraulique – et
donc du procès de travail –, mais également d’éviter toute pénurie énergétique. En dépit de coûts
initiaux assez importants, ce système était ensuite extrêmement rentable, permettait une (rela-
tive) dissociation spatiale de la source énergétique et de son utilisation industrielle, et offrait une
puissance, une régularité et un contrôle du flux comparable au système des machines-vapeur.
Pourtant, en dépit d’un engouement initial, ce système fut complètement marginalisé au profit
des machines-vapeur, en raison des nécessités de recourir à un acte législatif pour obtenir une
autorisation de construire un tel système, entraînant donc une procédure longue, complexe et
où des oppositions étaient à prévoir. Mais surtout, ce système devait être géré collectivement, de
manière minutieuse et selon des règles juridiques extrêmement strictes. En temps de crise du ca-
pitalisme, où chaque capitaliste veut réagir rapidement à un changement de conjoncture, et peut
se sentir lésé d’une manière ou d’une autre – s’il est en aval, par exemple – et ne souhaite évidem-
ment pas qu’un autre capitaliste en retire un profit, ce système était particulièrement inadapté.
Surtout, le caractère collectif du système hydraulique de Robert Thom entrait en contradiction
avec une structuration concurrentielle du capitalisme : « la concurrence n’est rien d’autre que
la nature interne du capital », disait Marx (1980, 253). Et cette contradiction était dépassable
uniquement aux moyens du capitalisme d’État, ce qui était inenvisageable dans l’Angleterre du
XIXème siècle. Le potentiel énergétique et même économique de l’énergie hydraulique, loin d’être
épuisé, fut en réalité bloqué du fait du caractère concurrentiel du capitalisme anglais : difficile
pour un capitaliste de s’engager avec des concurrents dans une même infrastructure. L’éner-
gie fossile était matériellement adéquate au capitalisme puisqu’elle était utilisable de manière
privative, contrairement aux systèmes collectifs d’utilisation de l’eau (« flowing commons »)
demandant des décisions collectives. L’émergence du capitalisme s’opérant au travers d’une ex-
propriation des communaux, y compris des communaux hydrauliques, il n’y a rien d’étonnant à
ce que de tels communaux soient largement incompatibles avec une concurrence caractéristique
du capitalisme. L’eau étant une res communes (« chose commune ») difficilement appropriable,
c’est d’une « tragédie des communs » inversée qu’il s’agit : le caractère commun de l’énergie hy-
draulique entraîna une sous-utilisation de celle-ci et donc, en conséquence, une augmentation
des émissions de gaz à effet de serre.
En l’absence d’un tel système, la machine-vapeur avait un avantage capitaliste, sa possible lo-
calisation urbaine, près des marchés de travailleur·se·s, de consommateurs et de capitaux. Mais
un tel avantage n’en est devenu significatif qu’en raison des évolutions à partir de 1825 du capita-
lisme industriel. La localisation des industries textiles fonctionnant aux machines hydrauliques
au sein de campagnes dépeuplées et plus ou moins excentrées posait systématiquement des
problèmes de recrutement, d’autant plus qu’il s’agissait d’un travail extrêmement disciplinaire,
donc fui – surtout des populations rurales, peu habituées au travail industriel –, avec un turn-
over important. Le problème avait été résolu au moyen du travail forcé des orphelin·e·s, mais
cette solution n’était pas sans problème, en raison des fuites régulières des orphelin·e·s, lesquels
étaient de surcroît réfractaires au travail industriel, faute notamment d’incitations « positives »
sous forme de primes et « négatives » sous forme d’amendes, de menace de licenciement et de
pression sur leurs parents. Il était également possible de faire fonctionner ces industries rurales
aux moyens du travail salarié (formellement libre), mais cela nécessitait d’offrir des conditions
avantageuses aux salarié·e·s : des cottages familiaux loués gratuitement ou à une somme mo-
dique, des primes, etc. Mais tout cela représentait des coûts importants, auxquels s’ajoutaient
d’importants investissements en capital fixe improductif puisqu’il fallait souvent construire un
village avec une chapelle, des rues, etc., et entretenir de telles infrastructures. Autant de coûts
improductifs devenus intolérables en temps de crise. Or, l’industriel bénéficiait gratuitement de
tels équipements en ville.
Les industries rurales offraient pourtant une sécurité apparente contre l’essor du mouvement
ouvrier. Les travailleur·se·s étaient relativement peu enclin·e·s s à risquer de perdre de tels avan-
tages, étant isolé·e·s des centres urbains politiquement actifs et de surcroît entretenant avec leur
patron des relations de type paternalistes, avec des restes de déférence. Mais cela n’empêcha
pas une intense lutte de se développer au sein des industries rurales, provoquant une augmen-
tation de leurs coûts jusqu’à entraîner une chute du taux de profit. Les capitalistes, en réponse,
ne pouvaient simplement licencier l’ensemble des travailleur·se·s en lutte et en rembaucher de
nouveaux, comme au sein des centres urbains où cette tactique de lutte anti-ouvrière était d’une
efficacité redoutable, puisque précisément ils n’avaient pas d’armée de réserve de travailleur·se·s
disponible localement. Les villes, au contraire, étaient une « cristallisation spatiale du travail
salarié » (Malm 2016, 144), avec leurs vastes armées de réserve industrielle, et elles avaient
connu une croissance démographique sans précédent au cours des années 1810-1820. De plus,
cette main-d’œuvre urbaine n’ayant tendanciellement jamais rien connu d’autre qu’un travail
salarié dans l’industrie, elle offrait moins de résistances à un tel travail, d’où leur adaptation
possible aux machines « automatiques » à filer et à tisser. Enfin, cette main-d’œuvre comprenait
de nombreux·ses exilé·e·s sans ressources des campagnes, et donc désespérément en demande
d’un travail.
Les machines-vapeur, localisables dans de tels espaces contrairement aux machines hydrau-
liques, offraient donc un avantage non pas tellement technologique, mais socio-spatial, c’est-à-
dire capitaliste. À partir de 1825, un tel avantage était devenu décisif, puisqu’il permettait d’avoir
accès à des travailleur·se·s discipliné·e·s, aisément réprimables et sans coûts supplémentaires liés
à des infrastructures improductives. Le nombre de ces travailleur·se·s, de plus, était grandissant,
du fait de la crise de surproduction capitaliste et de la mécanisation du procès productif, d’où
une baisse tendancielle du prix de la force de travail. Il était, au final, plus facile au capital de
se débarrasser en ville d’une main-d’œuvre réfractaire sans tenir compte de ses revendications,
et d’embaucher des travailleur·se·s non-qualifié·e·s. En outre, la production urbaine permettait
une diminution des coûts d’écoulement des marchandises produites, avec de moindres coûts de
transport et un minimum d’intermédiaires. Enfin, la concentration en ville des banques, donc
du crédit ; des bourses, donc des investisseurs ; de l’innovation, donc des nouvelles machines ;
tout cela favorisait l’industrie textile urbaine. Tout cela conduisit à une rentabilité relativement
supérieure des industries urbaines vis-à-vis des industries rurales au cours des années 1830. La
logique centripète du capitalisme, sa concentration dans des nœuds d’infrastructures, de main-
d’œuvre, etc., favorisait tendanciellement l’essor historique du capitalisme fossile. Les avantages
relatifs des machines-vapeur, liés à leur caractère « spatialement adéquat » à la logique capita-
liste, devinrent décisifs à partir de 1825, favorisant alors un décollage du capitalisme fossile.
La dissociation spatiale du lieu d’extraction du charbon et de son lieu d’utilisation avait néan-
moins comme limite des coûts de transport potentiellement très importants. L’« Elisabethan
Leap » constitue ainsi une des conditions majeures du décollage du capitalisme fossile à partir
de 1825, en favorisant la concentration des populations dans des centres urbains qu’il était
facile d’approvisionner en charbon destiné au chauffage domestique, les villes d’Écosse et du
nord-est de l’Angleterre, proches des gisements houillers, et Londres, au ravitaillement maritime
aisé. Ces villes allaient être au cœur de l’industrialisation fossile, du fait notamment de leurs
réserves de main-d’œuvre et de consommateurs. La proximité relative des centres industriels et
des gisements houillers n’était donc pas une coïncidence écologique particulièrement heureuse,
comme l’affirme Pomeranz (2010) : il est un produit de l’histoire du capitalisme anglais.
Les industriels textiles étaient donc contraints de s’équiper de machines-vapeur, sous peine de
s’éloigner des centres urbains, ces cristallisations spatiales du capitalisme. Cependant, l’énergie
hydraulique était également devenue inadaptée de manière croissante aux mutations du capita-
lisme à partir de 1825 pour une autre raison. L’énergie hydraulique est une énergie irrégulière,
dépendante des saisons et des conditions météorologiques. Cette caractéristique n’est nullement
problématique de manière absolue, mais elle le devient avec l’industrialisation capitaliste, où
une interruption du procès de production de plusieurs heures, voire de plusieurs jours, est un
problème sérieux. Le flux hydraulique devait en effet être suffisant pour des semaines de tra-
vail d’au moins soixante-neuf heures, conséquence d’une augmentation progressive du temps
de travail annuel du XIIIème (1620 heures) au XIXème siècle (3105 heures). Cette augmentation
résultait du fait que c’était grâce au surtravail des travailleur·se·s, temps de travail supérieur à
celui nécessaire à la production de leur salaire, qu’était réalisée une survaleur, production d’une
valeur supérieure à leur salaire : « La deuxième moitié de la journée de travail est du travail
forcé, du surtravail. Ce qui apparaît du côté du capital comme survaleur apparaît en exacte
correspondance du côté du travailleur comme surtravail » (Marx 1980, 263). Il s’agissait donc
d’une survaleur absolue, liée à une augmentation du temps de travail, et non à son accélération
et à sa densification, auquel cas Marx parle de survaleur relative. Cette augmentation était
également liée aux nécessités de rentabilisation des investissements en capital fixe, notamment
au sein des industries textiles rurales.
Les industries textiles fonctionnant à l’aide de l’énergie hydraulique n’en étaient pas moins
relativement prémunies contre des flux insuffisants, grâce à un réservoir privé et/ou au recours
ponctuel à une machine-vapeur de secours, mais surtout en raison des possibilités de faire
travailler leurs salariés à discrétion lorsqu’il y avait un flux suffisant, sous forme de très longues
journées de travail ou du travail nocturne. Comme disait Marx dans son chapitre « La produc-
tion de la survaleur absolue » : « C’est dans […] ces premières créations du mode de production
moderne que sont les filatures […] que s’est d’abord satisfaite la pulsion du capital à prolonger
sans mesure ni scrupule la journée de travail » (Marx 1993, 333-334). Mais l’affirmation du
mouvement ouvrier à partir de 1824 eut comme aboutissement en 1833 un Factory Act qui, s’il
était loin des revendications initiales d’une journée de dix heures, interdisait néanmoins de ma-
nière stricte tout travail entre neuf heures du soir et cinq heures du matin, et mettait une limite
aux heures supplémentaires des adultes et au travail journalier des 14-18 ans (douze heures) et
des 9-13 ans (huit heures). Pour éviter toute agitation supplémentaire, le corps des inspecteurs
du travail veilla au respect de cette loi, au grand dam de ses principaux opposants, les indus-
triels utilisant de l’énergie hydraulique, qui furent même parfois condamnés à des amendes. Les
industries textiles utilisant des machines-vapeur, elles, ne furent guère pénalisées, et comme il
était probable qu’il y ait de nouvelles limitations du temps de travail, l’essentiel des nouveaux
investissements en moteurs d’entraînement (« prime movers ») s’orienta vers des machines-va-
peur au détriment de leurs équivalentes hydrauliques. La grève générale de 1842, enfin, débou-
cha sur une Ten Hours Bill en 1847 – complétée en 1850 –, laquelle interdisait tout travail entre
six heures du soir et six heures du matin, et limitant celui-ci à dix heures et demie par jour.
L’énergie hydraulique avait reçu son coup de grâce. Le seul moyen de compenser une telle perte
du temps de travail était, en effet, l’accélération du rythme de production, mais celle-ci néces-
sitait un moteur d’entraînement qu’il était possible de maîtriser. Le flux hydraulique ayant une
temporalité propre, incontrôlable, non-accélérable, il devint définitivement obsolète d’un point
de vue capitaliste. Les machines-vapeur, au contraire, furent promptement accélérées, d’un fac-
teur 1,24 dans l’industrie textile entre 1845-1849, soit une accélération inédite dans l’histoire
de l’industrie, permettant une intensification du procès de travail. Les machines-vapeur étaient
également devenues davantage efficaces d’un point de vue énergétique (donc relativement moins
coûteuse), bien qu’il y eût une augmentation continue du volume total de charbon consommé.
Les lois de 1833 et de 1847-1850 contribuèrent fortement au décollage du capitalisme fossile, si
bien qu’un basculement total avait eu lieu au milieu du siècle. Les machines-vapeur permirent,
dans un contexte de baisse de la production de survaleur absolue, une production compensatoire
de survaleur relative, avec une diminution du nombre d’heures de travail nécessaires au rem-
boursement du salaire et une augmentation de la survaleur produite en une heure de surtravail :
« Dès que la révolte grandissante de la classe ouvrière a forcé l’État à raccourcir autoritairement
la durée du temps de travail, […] ; à partir du moment donc où il fallut définitivement renoncer
à accroître la production de survaleur par la prolongation de la journée de travail, le capital
s’est jeté délibérément et de toutes ses forces sur la production de la survaleur relative, par le
moyen d’un développement accéléré du système des machines » (Marx 1993, 459-460). Elles
permirent également de faire abstraction des contraintes inhérentes aux flux hydrauliques – ré-
vélées notamment avec la sécheresse historique de 1826 –, puisqu’il était possible au capitaliste
possédant une machine-vapeur de décider du moment du début du travail et du moment de sa
fin, au contraire du capitaliste recourant au flux hydraulique.
L’énergie hydraulique, au final, était donc inadéquate au stade de subsomption réelle du ca-
pitalisme industriel, et n’était guère adaptée à une production de survaleur relative. L’énergie
hydraulique n’était nullement dépassée énergétiquement, puisqu’il n’y avait que des pénuries
localisées d’énergie hydraulique (sur des dizaines de sites seulement), et résultant d’une forte
compulsion de croissance du capitalisme industriel. Mais elle était dépassée du point de vue du
capitalisme industriel de subsomption réelle et de survaleur relative.
Le fétichisme de la machine-vapeur
Le décollage du capitalisme fossile à partir de 1825 n’a pas été qu’une mutation fondamentale
dans l’industrialisation du capitalisme textile, mais a également entraîné, du côté des capita-
listes, l’émergence d’un fétichisme de la machine-vapeur, qui allait de pair avec un fétichisme du
charbon. La machine-vapeur fut célébrée dès 1824, avec l’apologie de son créateur, James Watt,
avec une telle unanimité qu’Andreas Malm parle d’une matérialisation d’un « projet de classe »,
mais considérée dans l’idéologie capitaliste de l’époque comme un miracle au service de l’huma-
nité. La machine-vapeur devint ainsi idéologiquement une cristallisation des idéaux capitalistes
de propriété privée, de science, d’industrie, de progrès des forces productives, d’accumulation
capitaliste et de liberté du capital. La machine-vapeur, associée aux machines automatiques,
devint l’emblème de la subordination réelle des travailleurs au capital et de la fin du pouvoir
de négociation des artisan·ne·s qualifié·e·s réunis dans des fabriques et maîtrisant encore leurs
métiers à filer et à tisser. Les machines hydrauliques, au contraire, rappelaient aux capitalistes
leur dépendance aux cycles naturels. La machine-vapeur, avec son augmentation du niveau de
productivité et du volume de production, était justement considérée comme sauveuse du capital
anglais. De simple matérialisation des rapports capitalistes, elle devint au prisme du fétichisme
machinique des capitalistes une puissance autonome, indépendante des sociétés humaines, à
l’instar du feu dans le grand récit de l’Anthropocène. Elle était en outre conçue comme un au-
tomate, un travailleur-esclave docile, une matérialisation du pouvoir des capitalistes : autant de
signes du fantasme suprême des capitalistes, celui d’un procès productif sans travailleur·se·s. La
puissance des machines-vapeur, équivalente à celle de 400 millions de travailleur·se·s selon un
calcul approximatif de 1859, représentait dans l’idéologie capitaliste autant de travailleur·se·s
fantômes, dociles, efficaces, conformes aux fantasmes des capitalistes et à l’inverse des qualités
attribuées aux travailleur·se·s réel·le·s. Le fétichisme de la machine-vapeur traduisait ainsi une
conscience réificatrice des capitalistes, réduisant l’ensemble de l’univers social à un monde de
choses (« rei », en latin) productrices de marchandises et de survaleur, traduction d’une réalité
capitaliste faisant effectivement des humains des « machines à produire de la survaleur » (Marx
1993).
La machine-vapeur, également associée aux vertus de l’automation, à une toute-puissance
énergétique, à une maîtrise individuelle de l’énergie et à une mobilité spatiale, était ainsi idéo-
logiquement adéquate au capitalisme. De facto, loin d’être une machine neutre, il s’agissait
d’une matérialisation adéquate du pouvoir capitaliste, présupposant mais surtout reconduisant
de manière optimale des rapports d’exploitation et de domination de classe. Le pouvoir attribué
à la machine-vapeur n’était pas qu’une chimère idéologique, mais également une réalité puisque
cette machine exerçait effectivement une forme de domination matérielle au sein du processus
productif. Mais il serait être justement fétichiste de croire que cette forme de domination, la
machine l’exerçait de manière autonome, alors même qu’elle ne l’exerce qu’en vertu des rapports
capitalistes, d’où son impuissance face aux révoltes ouvrières. Les rapports de domination ma-
tériels de la machine-vapeur sont des rapports de domination capitalistes (impersonnels et de
classe) intermédiés par des machines. On pourrait ajouter avec Marx qu’au sein du capitalisme,
« tout système de machinerie […] constitue en soi un grand automate dès qu’il est mis en mou-
vement par un premier moteur qui se meut de lui-même […] la machine-vapeur » (Marx 1993,
427). La domination impersonnelle de la machine-vapeur est ainsi une matérialisation adéquate
de la domination impersonnelle du capitalisme.
Le fétichisme de la machine-vapeur, au final, joua sans doute un rôle secondaire dans l’essor
du capitalisme fossile, mais il n’en joua pas moins un rôle, montrant ainsi que des idées peuvent
être des forces matérielles. Cela montre l’inanité du dualisme rigide infrastructure-superstruc-
ture du marxisme traditionnel. Malm dresse enfin un certain nombre de parallèles entre ce fé-
tichisme et celui de l’Anthropocène, avec une naturalisation de rapports sociaux de domination
impersonnels et de classe, une naturalisation de l’essor du capitalisme fossile, et une attribution
à une machine de pouvoirs autonomes, dans un cas omnipotente et dans l’autre responsable
du dérèglement climatique. Cela montre bien un continuum historique du fétichisme de la ma-
chine-vapeur et du charbon.
Machine-vapeur, machine du capital
Les machines-vapeur n’étaient pas forcément conçues comme des machines neutres, huma-
nistes, progressistes de l’Anthropos, puisqu’en 1791, des machines-vapeur furent brisées90 car
tenues pour responsables de nombreux licenciements et d’une violente discipline du travail. En
1826, plus d’un millier de métiers à tisser automatiques furent détruits parce qu’ils représentaient
aux yeux des tisserands une menace de déqualification, de chômage et de baisse des salaires. En
1827, une loi punissant de mort tout acte de sabotage des machines-vapeur et des mines de char-
bon fut promulguée par un Parlement composé de nombreux industriels, montrant bien qu’il
s’agissait d’une machine de classe. Pour une partie significative des travailleur·se·s, les machines
étaient en effet considérées de manière démonologique, dans une forme inversée du fétichisme
de la machine-vapeur. Elles étaient conçues comme despotiques, dégradantes, infernales même
du fait de la chaleur qu’elles produisaient.
Les machines-vapeur allaient ainsi être au cœur d’importants épisodes de luttes de classes
en Angleterre. La grève générale de 1842, première grève générale de l’histoire du capitalisme,
fut surnommée par des idéologues capitalistes « Plug Plot Riots », puisqu’elle consistait no-
tamment en des actes de sabotage des rondelles fusibles (« plugs ») et/ou des machines-vapeur
elles-mêmes. Des milliers de machines-vapeur furent ainsi sabotées au cri de « Go and stop
the smoke », avec même des destructions de machines, sans compter une interruption partielle
des approvisionnements en charbon. De nombreux meetings dénoncèrent ces machines comme
cause du chômage et d’une intensification insupportable du travail. Cette entreprise de sabotage
des machines-vapeur n’était donc pas accidentelle ou secondaire, mais constitutive du mouve-
ment de grève générale. La grève générale réussit partiellement dans son objectif de paralysie
du capitalisme anglais en coupant l’industrie de ses machines-vapeur et de son charbon, avant
qu’une démonstration de force militaire et une forte répression n’y mettent un terme Le plus
grand mouvement d’opposition aux machines-vapeur et au capitalisme fossile de l’histoire, selon
Malm, était brisé. Le crime de sabotage des machines-vapeur était particulièrement invoqué
au cours des procès. S’il ne faut surtout pas réduire cette grève générale de 1842 à un mouve-
ment d’opposition aux machines-vapeur, il ne faudrait pas faire l’impasse sur cette opposition
réelle des travailleurs anglais à ces dernières. Cette opposition, démenti historique du grand
récit de l’Anthropocène, se poursuivit d’ailleurs après l’échec de cette grève générale, au travers
d’articles anonymes, de dystopies et de poèmes dénonçant une « steamocracy », une « smoke-
90 Cf. François Jarrige, Au temps des « tueuses de bras » : Les bris de machines à l’aube de l’ère industrielle, Presses Universitaires de Rennes,
Rennes, 2009 ; Jeff Horn, « Machine-Breaking in England and France during the Age of Revolution », Labour / Le Travail, vol. 55, 2005, pp. 143-166.
ocracy » et un despotisme de la machine-vapeur décrite comme un Moloch, divinité antique
pour laquelle des enfants devaient être immolés en guise de sacrifice. La machine-vapeur était
régulièrement dénoncée comme responsable de salaires de famines, d’un travail d’esclave, d’un
chômage des travailleur·se·s qualifié·e·s, d’une exploitation infâme des enfants et des femmes,
du meurtre annuel de milliers d’enfants, d’une atmosphère et d’un environnement pollués, et ce
au profit d’une « steam aristocracy », d’une aristocratie de la machine-vapeur. La métaphore du
Moloch et de l’enfer découlait du fait qu’effectivement, cette machine produisait de la chaleur,
entraînant une augmentation insupportable des températures au sein des fabriques, laquelle à
son tour était cause de divers problèmes de santé. Cette température insupportable, associée à
une intense pollution, à des pluies acides et à des nuages toxiques, était considérée comme un
signe de prospérité aux yeux des capitalistes et comme un fléau aux yeux des travailleur·se·s.
L’accélération des machines-vapeur entraînant une multiplication des explosions de celles-ci,
avec des centaines de victimes annuellement, soit davantage que celles des accidents de train,
la critique des machines-vapeur se poursuivit au cours des décennies suivantes. Le capitalisme
fossile, au final, fut ainsi synonyme de chaleur infernale, d’inhalations toxiques de CO2, de
pollutions et de multiplication des accidents pour de nombreux·ses travailleur·se·s, loin d’être
un bienfait de l’Anthropos. Une partie conséquente des travailleur·se·s de cette époque auraient
plutôt vu dans cet essor du capitalisme fossile un « Capitalocène » davantage qu’un « Anthro-
pocène ». En effet, ils associèrent de manière dénonciatrice aux machines-vapeur et aux ravages
de l’inhalation de CO2 une classe et un système capitalistes, et, en tant que tels, s’y opposèrent.
Le grand récit de l’Anthropocène leur aurait paru mensonger, puisque l’un d’eux écrivait que
cette machine-vapeur n’était une bénédiction que pour une infime minorité mais une malédic-
tion pour une écrasante majorité.
Marx, malgré son techno-prophétisme, avait également conscience du caractère partial de la
machinerie au sein du capitalisme : « La machinerie n’agit pas seulement comme un concurrent
de force supérieure, toujours prêt à rendre « superflu » le travailleur salarié. Le capital la pro-
clame bien haut et la manipule tendanciellement comme une puissance ennemie du salarié. Elle
devient l’arme de guerre la plus puissante pour écraser les soulèvements ouvriers périodiques,
les grèves, etc. déclenchées contre l’autocratie du capital. […] On pourrait écrire toute une his-
toire des inventions, depuis 1830, qui n’ont vu le jour que comme armes de guerre du capital
contre des émeutes ouvrières » (Marx 1993, 488-489).
Le progrès des forces productives au sein du capitalisme, de même, n’était pas forcément conçu
chez Marx comme un progrès au service de l’humanité : « Au sein du système capitaliste, toutes
les méthodes d’accroissement de la force productive sociale du travail se mettent en œuvre aux
dépens du travailleur individuel ; tous les moyens qui visent à développer la production se ren-
versent en moyens de domination et d’exploitation du producteur, mutilent le travailleur jusqu’à
en faire un homme partiel, le dégradent au rang d’accessoire annexe de la machine, détruisent
par le tourment que lui crée son travail le contenu même de celui-ci, le privent en les transférant
à autrui des potentialités intellectuelles du procès de travail, dans la mesure même où la science
est incorporée à ce procès comme une potentialité autonome ; ils défigurent les conditions dans
lesquelles il travaille, le soumettent durant le procès de travail au despotisme le plus mesquin et
le plus haïssable, transforment tout son temps de vie en temps de travail et jettent sa femme et
ses enfants sous les roues du grand Vichnou-Djagannat Capital » (Marx 1993, 724). Marx était
donc lui aussi critique du fétichisme de la machine-vapeur, même s’il lui est arrivé d’y céder.
Machine-vapeur, machine du sujet automate
Dans « The Fossil, the Logic and History » (non publié), Daniel Cunha effectue une recen-
sion critique de Fossil Capital (Malm 2016). S’il considère qu’il s’agit d’une des plus importantes
contributions au sujet du Capitalocène, Cunha impute à Malm une approche de l’essor du capi-
talisme fossile comme étant une réaction d’une classe capitaliste aux aguets suite à une offensive
du prolétariat anglais, donc comme un projet d’une classe dirigée contre une autre classe. Certes,
il faut se garder de penser qu’il y a eu un projet conscient de passer de l’énergie hydraulique au
charbon et aux machines-vapeur. Effectivement, il n’était guère possible aux capitalistes utilisant
de l’énergie hydraulique de s’opposer aux nouvelles contraintes impersonnelles du capitalisme
au stade de subsomption réelle et de production de survaleur relative. Il faut, en outre, mieux
parler de fétichisme que de « business-as-usual » au sujet des dynamiques impersonnelles du
capitalisme. Enfin, il est vrai qu’Andreas Malm laisse trop de côté, dans son histoire de l’essor
du capitalisme fossile, l’importance du capital variable, c’est-à-dire des matières premières, par
rapport au capital fixe, et reste de ce fait dans une histoire trop anglo-centrée.
Pour autant, comme Cunha l’affirme explicitement à certaines reprises, l’analyse de l’essor
du capitalisme fossile de Malm est globalement une analyse structurelle, même s’il y a bien
des développements au sujet de l’idéologie de la machine-vapeur et une focalisation peut-être
excessive sur l’antagonisme de classes. Le dualisme rigide de Cunha (abstrait/concret, subjectif/
objectif, etc.) l’empêche de développer une analyse structurelle des rapports de classe, et pas
seulement des rapports impersonnels capitalistes opposés à des rapports de volonté et de pou-
voir. Il faut pourtant se garder d’une opposition stérile des capitalistes et du capitalisme, puisque
les capitalistes sont des « personnifications de catégories économiques », c’est-à-dire du capital
et de sa logique impersonnelle, et en même temps des « porteurs de rapports de classe et d’inté-
rêts déterminés » (Marx 1993, 6). Le capitaliste, en effet, est une « personnification du capital,
doué d’une conscience propre et de volonté »91 : il est d’une part un « rouage » du capitalisme
soumis à ses contraintes impersonnelles (Marx 1993), n’étant capitaliste que « dans la mesure
où l’argent de celui qui tient ce rôle ne cesse pas de fonctionner comme capital » (Marx 1993,
635) ; et d’autre part membre d’une classe aux intérêts opposés à ceux du prolétariat à l’intérieur
du capitalisme. Une analyse structurelle des classes reconnaît celles-ci comme des catégories
capitalistes et en même temps comme des groupes aux intérêts antagonistes. Le fait qu’il s’agit
d’un projet de classe ne signifie donc nullement qu’il s’agit d’un projet arbitraire : il s’agit d’un
projet contraint par un rapport structurel de classe, par une crise de surproduction capitaliste et
par une concurrence inter-capitaliste. Cunha essaye de faire de l’analyse de classe une analyse
forcément n on-structurelle, en affirmant de manière caricaturale que s’il y avait eu un projet de
classe, il aurait été de défendre l’énergie hydraulique avec un système comme celui de Robert
Thom. L’existence d’une classe ne signifie pourtant nullement une unité de cette classe en toutes
circonstances, au contraire. Il y a bien eu une lutte au sein même de la classe capitaliste. Enfin,
Cunha tombe également dans un mépris hégélien d’une analyse trop « concrète » à son goût, et
ce au profit d’une « métaphysique réelle » du capitalisme dont nous avons déjà entrevu certains
des problèmes épistémologiques.
Malgré tout, Cunha fait une remarque judicieuse lorsqu’il pointe une limite centrale de l’ana-
lyse du Capitalocène en termes d’impérialisme et de classes : le capitalisme fossile est d’abord un
métabolisme socio-écologique aboutissant au dérèglement climatique avant d’être une inégale
répartition des bénéfices et des conséquences de ce métabolisme socio-écologique historique-
ment spécifique.
L’expansion générale du capitalisme fossile en Angleterre au XIXème siècle
Malm esquisse enfin dans Fossil Capital une histoire de l’essor général du capitalisme fossile
en Angleterre au XIXème siècle, y compris en-dehors de l’industrie textile. En 1800 et encore en
1816, plus de 50 % du charbon britannique était consommé dans un cadre domestique, si bien
qu’on ne peut pas encore parler de capitalisme fossile stricto sensu selon Malm. Ce n’est qu’à
partir des années 1830 qu’on peut parler d’un essor du capitalisme fossile en Angleterre, avec une
part domestique de 45 % seulement (34 % en 1840, 23,5 % en 1855 et finalement 14 % en 1903),
signe d’un découplage clair de la consommation de charbon et de la croissance démographique,
mais surtout d’une prédominance de l’industrie et des transports dans cette consommation.
La plus importante augmentation de production – et donc de consommation – de charbon en
Angleterre de 1700 au début du XXème siècle eut lieu entre 1830 et 1854, avec un pic après 1847, et
après une hausse poussive entre 1815 et 1830. L’hypothèse d’Andreas Malm d’un essor général
du capitalisme fossile à partir des années 1830 est donc confirmée statistiquement. Surtout, en
91 Karl Marx, Le Capital, Livre III. Le procès d’ensemble de la production capitaliste, Paris, Editions sociales, 1976, p. 279.
1855, l’industrie, même à l’exclusion de l’industrie métallurgique, était devenue la principale
consommatrice de charbon en Angleterre. Plus précisément, dans l’industrie utilisant des ma-
chines-vapeur en 1870, 52 % de la puissance développée l’était dans l’industrie textile, après
une grande accélération au cours des années 1830-1840, d’où l’importance de l’objet d’étude
d’Andreas Malm. Les machines fonctionnant au charbon consommaient un tiers du charbon
britannique en 1870, contre un sixième en 1860. Ce n’est pas une quelconque révolution houillère
ou technologique qui explique ce basculement au cours des années 1830-1840, mais plutôt une
explosion de la demande industrielle. Cet essor du capitalisme fossile entraîna une croissance
rapide des émissions de CO2 britanniques au cours des années 1830-1840. La Grande-Bretagne
émet d’ailleurs à cette date près de 35 millions de tonnes de CO2 annuellement, contre 5 millions
aux États-Unis et en France.
La dynamique du capitalisme fossile dans l’Empire britannique et ses ex-colonies
Le décollage tardif du capitalisme fossile aux États-Unis
Malm revient également sur un autre essor du capitalisme fossile, celui des États-Unis, princi-
pal émetteur de CO2 de l’histoire. Le cas des États-Unis est particulièrement pertinent puisqu’il
s’agit d’une ex-colonie britannique, d’où un développement historique du capitalisme aux États-
Unis à partir de rapports coloniaux déjà capitalistes. Il s’agit d’un cas distinct des modernisa-
tions de rattrapage étatiques d’Allemagne ou de France, puisqu’il procède d’un développement
endogène. Ce cas est également différent de celui de l’Inde du XIXème siècle, puisqu’il s’agit d’un
capitalisme fossile développé dans un contexte post-colonial. Le capitalisme étasunien s’était
également développé à partir de l’énergie hydraulique, ressource abondante, peu chère et sûre.
De ce fait, cette énergie resta dominante jusqu’aux années 1860, avec seulement 11,5 % des
fabriques textiles équipées d’au moins une machine-vapeur en 1850. Des réservoirs collectifs
avaient même été construits au cours des années 1830. C’est une fois de plus un contexte de
concurrence croissante et de surproduction capitaliste, résultant de l’expansion industrielle
des États-Unis à partir de 186592 et de l’avènement d’un Marché national intégré, qui mit fin
aux réservoirs collectifs. Le capitalisme étasunien, jusqu’au dernier tiers du XIXème siècle, reste
caractérisé par une « frontier economy », avec une population très largement rurale (10,8 %
d’urbains en 1840 et en 1860), d’où une industrialisation rurale propulsée hydrauliquement et
un capitalisme industriel au stade de subsomption formelle. Ce n’est qu’après 1865, avec une
expansion inédite du capitalisme étasunien et son passage au stade de subsomption réelle au
Nord (Post 2011), qu’il y eut une urbanisation croissante (28,1 % d’urbains en 1880) et donc une
concentration urbaine de l’industrie, d’où un essor du capitalisme fossile au cours des années
1860-1870, alimenté par un boom pétrolier à partir de 1859. Il n’y a donc pas eu d’adoption mas-
sive de l’énergie fossile dès l’introduction des machines-vapeur aux États-Unis, ni même suite
au décollage du capitalisme fossile en Angleterre, infirmant une nouvelle fois l’hypothèse d’une
adoption des machines-vapeur en raison de leur supériorité technique. Ce n’est qu’en raison
d’une unification du capitalisme étasunien et de son passage au stade de subsomption réelle
qu’eut lieu l’essor historique du capitalisme fossile aux États-Unis.
L’impérialisme fossile de l’Angleterre
Andreas Malm dans « Qui a allumé ce feu ? Pour une histoire de l’économie fossile » s’inté-
resse à un autre vecteur de diffusion du capitalisme fossile, celui du colonialisme (Malm 2017).
La colonisation de l’Inde peut servir d’exemple paradigmatique de ce vecteur, puisqu’il s’agit
du pilier de l’Empire britannique. À partir de 1825, la Compagnie britannique des Indes orien-
tales va en effet assujettir l’Inde avec ses bateaux à vapeurs, permettant d’établir une présence
coloniale au bord des cours d’eau et même de dépêcher rapidement des troupes en cas d’insou-
mission. Les bateaux à vapeurs pouvaient également convoyer l’argent extorqué aux paysans
de manière rapide et relativement sûre, du fait de leur indépendance vis-à-vis des vents et des
92 Cf. Charles Post, The American Road to Capitalism. Studies in Class-Structure, Economic Development and Political Conflict, 1620–1877,
Boston, Brill, 2011.
courants. Enfin, ils ouvraient au commerce britannique une pléthore de marchés intérieurs, per-
mettant au capital anglais de vendre des produits manufacturiers à des millions d’Indien·ne·s, et
ce au détriment de l’artisanat local. Les bateaux à vapeur nécessitant du charbon, la Compagnie
britannique des Indes orientales initia une dynamique d’extraction de charbon à une échelle
industrielle, aboutissant à un quadruplement du volume de production de 1825 au milieu des
années 1840. La révolte des Cipayes de 1857 entraîna, en réponse, une expansion du réseau de
chemin de fer dans l’optique d’un renforcement de l’emprise territoriale du colonialisme britan-
nique, nécessitant une nouvelle augmentation de l’extraction houillère. L’extraction de charbon
en Inde, au final, avait été multipliée par 20 de 1825 à 1860.
Le capitalisme fossile, loin d’être un produit de l’Anthropos, fut celui du colonialisme bri-
tannique en Inde, et fut imposé aux populations locales, lesquelles utilisaient effectivement du
charbon dans des quantités infimes, mais ne voulaient pas être asservies à sa production à une
échelle industrielle. Le problème du recrutement de main-d’œuvre était très important, peu
d’habitant·e·s vivant aux alentours des mines étaient désireux·ses d’y travailler. Les capitalistes
s’arrangèrent en devenant seigneurs des alentours des mines, permettant ainsi de forcer leurs
dépendant·e·s à travailler dans leurs mines sous peine d’être expulsés de leurs habitations. Tou-
tefois, la chaleur infernale des mines, les conditions de travail exténuantes et les impératifs
agricoles entraînaient une fuite récurrente des travailleur·se·s, menaçant l’approvisionnement
houiller du colonialisme britannique en cas de guerre ou de révolte, d’où des lois obligeant à une
quasi-servilité durant au moins un an. Le CO2, sous forme d’acide carbonique, faisait déjà des
ravages, causant un empoisonnement virulent des mineur·e·s.
L’énergie fossile servant également aux bateaux à vapeur britanniques des guerres de l’Opium
(1839-1842, 1856-1860), des agents de l’Empire britannique prospectèrent des sources de char-
bon en-dehors de l’Inde. Ils exploitèrent notamment des gisements sur l’île de Labuan – tout près
de Bornéo –, annexée militairement en 1846 suite à une campagne de lobbying des chambres
de commerce de Manchester et de Glasgow. Malm cite un extrait d’un article de The Singapore
Free Press à cette occasion : « Une colonie à Labuan va parachever la chaîne de comptoirs qui
relie, au moyen de la navigation à vapeur, Southampton à Victoria, à Hong-Kong. Nous avons
déjà lié l’Amérique du Nord britannique, les Indes occidentales, Ceylan et l’Inde au pays domi-
nant par la navigation à vapeur […]. On peut donc s’attendre à voir dans quelques années à peine
le monde bien noué par la marine à vapeur à l’Angleterre ». Après avoir établi cette tête de pont
au nord de Bornéo, l’Empire britannique annexa progressivement – jusqu’en 1888, avec l’établis-
sement d’un protectorat – un quart de cette grande île houillère. Les habitants de Bornéo étant
réfractaires au travail houiller, une main-d’œuvre asservie – des coolies de Chine et de Bom-
bay – fut employée massivement. Les géologues de la Royal Geological Society prospectèrent
l’ensemble du globe pour du charbon, jusque dans l’Empire ottoman où un consul appela à une
exploitation du charbon par des capitalistes britanniques. Comme l’explique Roderick Murchin-
son, géologue en chef de l’Empire britannique : « Le charbon doit donc être désormais le moteur
et la mesure de toutes les nations commerciales. Sans lui, aucun peuple moderne ne peut être
grand, que ce soit par la production de produits manufacturés ou par l’art naval de la guerre »
(cité dans Malm 2017).
Le capitalisme fossile fut ainsi projeté d’Angleterre vers une grande partie du monde au tra-
vers du colonialisme, sans parler des colonisations de peuplement blanc et de l’implantation de
capitaux britanniques dans des espaces formellement non-colonisés (Catalogne, Amérique du
Sud, etc.). L’héritage climatique de l’impérialisme fossile de l’Empire britannique est donc parti-
culièrement lourd, notamment en Inde. La responsabilité du capitalisme anglais n’est donc pas
uniquement d’avoir émis de fortes quantités de CO2 en Angleterre elle-même, mais d’avoir fait
émerger de gré ou de force un capitalisme fossile dans des espaces jusqu’alors non-capitalistes
et donc non-fossiles.
En conclusion
L’histoire du décollage du capitalisme fossile en Angleterre dans Fossil Capital est davantage
opérante du point de vue d’une histoire des causes sociales du d érèglement climatique que ses
équivalents malthusiens-ricardiens et/ou techno-déterministes. Elle présente également l’avan-
tage d’être anti-téléologique, tout en tenant compte de la longue durée de l’essor du capitalisme
houiller en Angleterre et de ses dynamiques spécifiques. Pour autant, Andreas Malm sous-es-
time l’importance de l’industrialisation capitaliste, comprise comme processus de subordina-
tion croissante des travailleurs au capital et non comme progrès technologique (Zmolek 2013),
comme moteur de l’essor du capitalisme fossile.
Pour autant, l’existence indéniable d’une tendance structurelle du capitalisme à s’industrialiser
au sens de Zmolek et de l’industrie à se fossiliser au stade de subsomption réelle et de production
de survaleur relative au sens de Malm reste néanmoins à concilier avec une histoire non-téléolo-
gique de l’émergence du capitalisme fossile. Il s’agit d’une part de reconnaître l’existence de cette
tendance structurelle, mais en même temps de préciser que celle-ci ne se développe selon des
modalités spécifiques et peut être contrebalancée, retardée, voire annulée en cas d’abolition du
capitalisme. Il faut donc reconnaître l’existence d’une non-identité des tendances structurelles
et des dynamiques réelles du capitalisme. Cela dit, l’émergence du capitalisme avait de fortes
chances de déboucher sur une industrialisation capitaliste et sur un essor du capitalisme fossile.
OUVERTURES
VERS UNE HISTOIRE
GLOBALE DE L’EXPANSION DU
CAPITALISME FOSSILE
(XIXème-XXème SIÈCLE)
Une histoire critique […] consisterait à étudier comment la structure de l’économie
fossile s’est développée à partir de sa terre natale britannique jusqu’à englober la
plus grande partie du monde, s’enracinant dans les formations sociales les plus
variées.
Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire.
Le capitalisme fossile est d’abord né en Angleterre, du fait d’une trajectoire particulière du
féodalisme anglais, de l’émergence du capitalisme agraire aux XVIème-XVIIème siècles, de l’essor
du capitalisme houiller à partir du milieu du XVIème siècle, de l’industrialisation à partir du der-
nier tiers du XVIIIème siècle et enfin de l’adoption massive des machines-vapeur dans l’industrie
textile au cours des années 1825-1850. Et ce, même s’il ne faut pas oublier que du féodalisme
anglais à cette adoption massive, l’Angleterre s’inscrit dans une succession de systèmes-monde
qui constituent une condition sine qua non de ses dynamiques spécifiques, et notamment de
l’industrialisation. Mais on ne peut en rester à une histoire de l’essor du capitalisme fossile en
Angleterre, dans son Empire colonial et dans ses ex-colonies, puisque cela rendrait inintelligible
une partie de l’histoire du dérèglement climatique et du Capitalocène. Il nous faut désormais
nous atteler à une histoire globale de l’expansion du capitalisme fossile du XIXème au XXIème
siècle, et notamment comprendre à partir de quelles racines l’essor du capitalisme fossile a eu
lieu hors du système-monde britannique. Si un tel projet dépasse de loin cet ouvrage, il est
néanmoins possible d’esquisser des éléments d’une histoire globale de l’essor du capitalisme
fossile. Et en commençant par celle, à approfondir et à compléter, des autres voies d’émergence
du capitalisme fossile, en France, dans l’Empire colonial français et en URSS.
Les autres voies d’émergence du capitalisme fossile (XIXème-XXème siècle)
Pour une histoire de l’émergence du capitalisme fossile en France
Si l’on peut faire débuter l’histoire du capitalisme fossile à partir des années 1840-1860, il est
néanmoins impératif de se pencher au préalable sur celle du capitalisme français, qui débute
dès 1789. L’émergence du capitalisme français procède largement, dans notre hypothèse, d’une
réaction contrainte par l’essor du capitalisme anglais, et ce du milieu du XVIIIème siècle au mi-
lieu du XIXème siècle, du fait de la supériorité militaro-commerciale persistante de l’Angleterre
capitaliste et des menaces géopolitiques qu’elle entraîne (Wood 2015).
En effet, à la suite de la défaite de la France contre l’Angleterre lors la guerre de Sept ans
(1756-1763), entraînant la perte d’une grande partie de son empire colonial et de graves diffi-
cultés financières, la monarchie n’a plus d’autre choix que se réformer, et porte au pouvoir des
proches des physiocrates, un groupe d’administrateurs royaux favorables à une importation en
France des rapports de production agraires du capitalisme anglais : « L’objectif principal des
Physiocrates était l’affirmation de l’État français. Ils voulaient transformer celui-ci en une nation
moderne, rationalisée, économiquement autosuffisante et militairement puissante. Cet objectif
ne résultait pas d’une spéculation intellectuelle ; elle représentait une nécessité issue des dyna-
miques de compétition interétatique dans l’Europe moderne. […] Les Physiocrates établirent
[suite aux défaites françaises de 1756-1763] que l’avenir du Royaume dépendait de l’imitation
du modèle anglais. La puissance militaire anglaise, affirmait Quesnay, dérivait de sa richesse
économique. La productivité de l’agriculture anglaise […] rendait possible […] l’entretien [sol-
vable] de forces armées. Une restauration des forces militaires françaises nécessitait, dès lors,
une transformation des structures socio-économiques selon l’exemple anglais. » (McNally 1990,
146, traduction personnelle). L’objectif des physiocrates était ainsi d ’opérer une transformation
sociale répliquant l’accumulation primitive du capitalisme anglais : enclosures généralisées,
concentration foncière, abolition des communaux et des droits d’usage, etc. Cette implantation
dictatoriale des rapports de production agraires de l’Angleterre capitaliste devait être opérée au
moyen d’un « despotisme légal », en l’absence d’une classe d’aristocrates ou de bourgeois « pro-
to-capitalistes » et face à l’opposition prévisible des souverainetés parcellaires de l’aristocratie.
Les physiocrates, devant l’inertie des structures foncières de l’Ancien Régime, attendaient cette
transformation d’une libéralisation totale du commerce des grains, suivie d’une abolition des
corporations, des douanes intérieures et des monopoles. L’essor du capitalisme agraire, avec
ses enclosures, sa concentration des terres et sa prolétarisation des producteurs, était censé en
découler. Plusieurs tentatives de libéralisation du commerce des grains, avec une abolition des
douanes intérieures hors d’Île-de-France et une liberté d’exportation, furent donc implémentées
à partir de l’Édit de 176393. Celle de 1763-1770 entraîna des protestations populaires en raison
d’un doublement des prix et d’une sévère crise de subsistances, et fut in fine abandonnée. Tur-
got (1774-1776) rétablit l’Édit de 1763, et face à une augmentation conséquente des prix et une
véritable « guerre des farines », répondit d’une main de fer, et décida en 1776 d’une abolition des
corporations et des droits de douane intérieurs en Île-de-France, avant d’être renversé par une
cabale anti-réformiste (Kaplan 1986). Enfin, le ministère Calonne (1786-1787) conclut un traité
de commerce libéral avec l’Angleterre : après l’échec des libéralisations internes, c’était d’une
libéralisation externe que l’on attendait une pression concurrentielle susceptible de forcer une
modernisation des manufactures françaises. Ce traité entra toutefois en vigueur en pleine crise
des manufactures françaises, l’accentuant fortement malgré une déferlante somme toute mo-
dérée de marchandises anglaises, d’importants coûts de transport et une protection douanière
non-négligeable – preuve du caractère non-compétitif des manufactures françaises. Il entraîna,
au final, une hostilité durable des manufacturiers français vis-à-vis des traités de libre-échange,
et ce tout au long du XIXème siècle. Calonne fut finalement renvoyé en 1788 au profit de Necker, qui
abrogea une partie des mesures de libéralisation interne adoptées sous Calonne. L’obstruction
systématique des ordres privilégiés à ces réformes n’aura pas permis une refonte des structures
économiques, donc fiscales, de l’Ancien Régime français, débouchant sur une crise financière
de la monarchie absolutiste, en graves difficultés financières depuis l’affrontement avec l’Angle-
terre au cours de la guerre d’indépendance des États-Unis. Face à cette crise, et l’hostilité des
ordres privilégiés à toute réforme de l’impôt, Louis XVI fut contraint d’appeler à une réunion
des États généraux, précipitant l’affrontement entre des ordres attachés à leurs privilèges et des
« patriotes » (bourgeois d’Ancien Régime, nobles libéraux) souhaitant une réforme fiscale, sinon
économique, de l’Ancien Régime. La Révolution procède ainsi, à l’origine, d’une incapacité de
l’Ancien Régime français tardif à se réformer pour faire face au péril militaro-commercial de
l’Angleterre, et un r aidissement consécutif des ordres privilégiés – menacés dans leurs privilèges
– et des ordres non-privilégiés – écrasés d’impôts. S’il ne s’agit pas d’une révolution capitaliste,
elle va néanmoins déboucher sur une refonte fondamentale des structures sociales. L’émergence
du capitalisme français à partir de 1789 procède donc in fine de l’expansion du capitalisme
anglais et ses conséquences m ilitaro-commerciales.
Les trois premières années de la Révolution française constituent une rupture avec l’économie
d’Ancien Régime et un point de départ dans l’histoire du capitalisme français. Le réformisme
libéral est au pouvoir, et l’une de ses préoccupations majeures est d’en finir avec une grande
partie de l’économie d’Ancien Régime, dans l’optique d’une résolution de la crise financière de
ce qui va devenir l’État français. Les provinces d’Ancien Régime et leurs privilèges afférents
sont abolis au profit des départements au 15 février 1790. La loi d’Allarde du 2 mars 1791 met
fin aux corporations, aux manufactures privilégiées, aux compagnies marchandes privilégiées,
etc. La libéralisation du commerce des grains est ré-établie de manière totale au 29 août 1789,
conformément aux souhaits des cahiers de doléances des libéraux (Heller 2006), de pair avec
93 Steven Kaplan, Le pain, le peuple, le roi : la bataille du libéralisme sous Louis XV, Paris, Perrin, 1986.
un rétablissement de la loi martiale, comme en 1775. L’abolition des douanes intérieures s’opère
également en 1790-179194, donnant naissance à un embryon de Marché national, toutefois en-
core limité du fait des coûts de transport (Price 1983). Le capitalisme a donc formellement
émergé, mais il demeure une coquille relativement vide jusqu’aux années 1840-1860, puisqu’en
l’absence d’une concurrence généralisée à un niveau national, il n’y a pas de compulsion de
croissance du capitalisme agraire ni du capitalisme industriel. Dans l’agriculture, la paysannerie
parvient à mener une révolution anti-féodale à son propre profit, et conserve une majorité des
terres95. L’acquisition bourgeoise d’une majorité des biens nationaux, propriétés confisquées
aux ordres privilégiés, ne modifie pas fondamentalement cet état de fait, et surtout n’initie pas
d’essor du capitalisme agraire : il s’agit généralement d’achats spéculatifs dans l’optique d’une
revente bénéficiaire et/ou d’acquisitions de propriétés rentières non-capitalistes, signe d’une
permanence des structures d’Ancien Régime. Le réformisme libéral s’arrête donc aux intérêts
des groupes bénéficiant des bouleversements révolutionnaires : il ne s’agit aucunement de mettre
en branle une contraignante dynamique de compulsion de croissance généralisée, ni même
d’abolir les avantages financiers des obligations seigneuriales (Jones 1988). Les continuités
avec l’Ancien Régime sont indéniables, avec une « conservation, de part et d’autre de 1789, des
structures économiques, professionnelles, mentales »96. On assiste, d’un côté, à une consolida-
tion du règne des propriétaires-rentiers (les « notables ») grâce aux biens nationaux, aux profits
supplémentaires liés à des prix dérégulés sans l’inconvénient d’une concurrence sérieuse, et
d’une meilleure protection de l’ordre propriétaire. D’autre part, « les révolutionnaires rebâtirent
l’édifice de l’absolutisme dans une structure bureaucratique plus grande et plus solide que ja-
mais »97. L’essor de l’État moderne, ce « corps parasite, qui recouvre comme d’une membrane le
corps de la société française et en bouche tous les pores » (Marx 2007), à partir des structures
absolutistes allait ainsi de pair avec celui d’une bourgeoisie d’État profitant des revenus considé-
rables d’un État centralisé aux lourds impôts98 et celui d’une bourgeoisie de l’armement profitant
des guerres révolutionnaires et de l’argent public99. L’essor du capitalisme français ralenti aux
cours des guerres révolutionnaires, du fait d’une suspension plus ou moins forte du libéralisme
économique, d’une perturbation de l’ordre monétaire, d’une très forte spéculation, d’un manque
de capitaux productifs, de problèmes de main-d’œuvre et d’une priorité donnée aux industries
militaires : « Banquiers, […] négociants, […] manufacturiers n’ont été l’objet d’aucune sollicitude
particulière du fait que leurs intérêts étaient soumis à une politique extérieure d’ensemble obéis-
sant à sa logique propre » (Bergeron 1972, 30). Toutefois, l’impérialisme français va avoir une
incidence dans l’essor ultérieur du capitalisme dans de nombreux pays conquis, en exportant
son État centralisé, unitaire, bureaucratique, son droit abstrait, impersonnel, post-féodal et son
nationalisme unificateur. L’essor du capitalisme français au cours de l’Empire napoléonien se
limite, ainsi, à faire face aux nécessités militaires, à l’Angleterre et à son blocus maritime, avec
un développement limité de certaines industries (textile, armement, etc.) sans compulsion de
croissance et avec une persistance du « protectionnisme des coûts de transport » (Price 1983).
On assiste donc à un maintien d’une partie de « l’Ancien Régime économique et social » au
cours de l’Empire napoléonien.
La Restauration de 1815-1830 n’entraîne guère une relance de l’essor du capitalisme fran-
çais, avec ses droits de douane élevés, sa prohibition des textiles et des fers anglais, son retour
de l’aristocratie d’Ancien Régime, etc. Les groupes dominants – manufacturiers, industriels,
notables – s’opposent quasi-unanimement à une libéralisation extérieure susceptible de dimi-
nuer leurs bénéfices et de les contraindre à une modernisation coûteuse de leurs structures de
production. La compagnie des mines d’Anzin, entreprise familiale de notables à l’origine des
très protectionnistes « tarifs d’Anzin » (1816-1835) et de l’échec d’un projet d’union-douanière
94 Louis Fougère, L’Administration de la France sous la Révolution, Genève, Librairie Droz, 1992, pp. 205-208.
95 Peter M. Jones, The Peasantry in the French Revolution, Cambridge, Cambridge University Press, 1988.
96 Louis Bergeron, L’Épisode napoléonien : 1799-1815. 1, Aspects intérieurs, Paris, Seuil, 1972, pp. 147-148.
97 Howard G. Brown, War, Revolution, and the Bureaucratic State: Politics and Army Administration in France, 1791-1799, Oxford, Clarendon
Press, 1995, p. 9.
98 Cf. Colin Moers, The Making of Bourgeois Europe: Absolutism, Revolution, and the Rise of Capitalism in England, France, and Germany,
Londres, Verso, 1991.
99 Daniel Guérin, La lutte de classes sous la Première république. Bourgeois et « bras nus » (1793-1797), Paris, Gallimard, 1968.
franco-belge, reste ainsi globalement inchangée de 1789 jusqu’en 1833 en termes de productivité
industrielle, de baisse des coûts et de développement des forces technologiques de production,
pratiquant une profitable politique de hauts prix et de faibles investissements (Geiger 1974). La
monarchie de Juillet jusqu’aux années 1840 constitue de même une « France des notables100 »,
des financiers d’Ancien Régime (Marx 2007) et des manufacturiers protectionnistes : « [Les]
plaidoyers libre-échangistes trouvent un certain écho […] au sommet de l’État […]. Guizot va
jusqu’à élaborer un ambitieux projet d’union douanière franco-belge. […] Mais toutes ces vel-
léités échouent systématiquement […] [face] aux pressions corporatistes des métallurgistes et
de quelques grands magnats du textile »101. C’est d’une Angleterre en pleine industrialisation
fossile et au réseau de chemin de fer en expansion qu’une fois de plus provient l’idée d’une
nécessaire modernisation de rattrapage, cette fois-ci sous peine d’être définitivement distancés.
Les opposants aux chemins de fer sont nombreux, des « producteurs travaillant pour des mar-
chés locaux, limités et semi-protégés » aux manufacturiers des « cités secondaires » (Reims,
Strasbourg, Mulhouse, Lyon, etc.) et aux notables conservateurs craignant une déstabilisation
sociale, et plus généralement tous ceux qui craignent une concurrence généralisée consécutive
au développement d’un Marché national réellement contraignant102. Cependant, dès 1840, une
modernisation de rattrapage s’amorce en France, avec une extension du réseau de chemin de
fer décloisonnant progressivement l’espace économique et une industrialisation sidérurgique et
minière dynamique. Ainsi, « si quelqu’un voulait identifier une phase de décollage ou de révo-
lution industrielle dans l’histoire économique française elle devrait être localisée au cours de
cette période [1840-1860] »103. David Pinkney parle même de cette modernisation de rattrapage
française comme analogue à celle de l’Allemagne des années 1860-1890 et au décollage anglais
des années 1770-1798. L’essor du capitalisme français était durablement amorcé, tout comme
celui du capitalisme fossile en France, avec une extension progressive du réseau ferré et une
augmentation exponentielle du nombre de machines-vapeur104.
Le décollage du capitalisme français et du capitalisme fossile en France s’opère sous Napoléon
III, idéologue saint-simonien, c’est-à-dire industrialiste, en faveur du libre-échange, et « dicta-
teur modernisateur »105. « Dorénavant, l’État français n’était plus simplement dépositaire formel
d’une domination bourgeoise, mais également force réellement motrice du capitalisme français »
(Moers 1991). Le capitalisme français, sous l’impulsion de l’État comme « personnification du
capital national » (Engels cité dans Moers 1991), au-delà même des intérêts immédiats des ca-
pitalistes particuliers, passe à une vitesse supérieure en termes de modernisation de rattrapage,
avec une expansion rapide du réseau de chemin de fer et un développement rapide des indus-
tries fossiles (sidérurgie, textile, etc.). Mais surtout, Napoléon III a préparé un choc compétitif
destiné à initier une compulsion de croissance de l’industrie française : il signe en 1860, contre
l’avis d’une majorité d’industriels, un traité de libre-échange avec l’Angleterre, mettant ainsi
en concurrence une industrie française encore réticente à une compulsion de modernisation
permanente avec une industrie anglaise à son apogée. Marx avait donc en l’occurrence raison
lorsqu’il affirmait : « Les rapports de production français sont déterminés par son commerce
extérieur, sa position au sein du marché mondial […] [et c’est] l’Angleterre [qui] domine au sein
du marché mondial » (cité dans Moers 1991). Le capitalisme français entre enfin dans une phase
de compulsion de croissance sous l’effet d’une puissante concurrence, interne comme externe,
produisant des crises d’adaptation de nombreux secteurs (Price 1983), une crise de l’artisanat et
une destruction des « proto-industries » du Midi et du Languedoc (Magraw 1983), et enfin une
« Grande Dépression » (1873-1896) des prix agricoles du fait de la concurrence étrangère.
À partir de l’hypothèse double d’une émergence du capitalisme français sous contrainte de
l’Angleterre et d’un essor lent du capitalisme français de 1792 jusqu’aux années 1840 du fait de
100 André Jardin et André-Jean Tudesq, La France des notables, l’évolution générale, 1815-1848, Paris, Seuil, 1973.
101 Gabriel de Broglie, La Monarchie de Juillet, Paris, Fayard, 2011.
102 Yves Leclercq, Le réseau impossible. La résistance au système des grandes compagnies ferroviaires et la politique économique en France,
1820-1852, Genève, Droz, 1987.
103 François Crouzet, cité dans David Pinkney, Decisive Years in France, 1840-1847, Princeton, Princeton University Press, 2014, p. 24,
traduction personnelle.
104 Alain Gras, Le choix du feu, Paris, Fayard, 2007.
105 L’expression est de Roger Magraw, France, 1815-1914: The Bourgeois Century, Oxford, Oxford University Press, 1983, p. 159.
l’absence de compulsion concurrentielle de croissance, on pourrait tenter d’écrire une histoire
de l’essor du capitalisme fossile en France comme une modernisation de rattrapage tardive,
impulsée étatiquement, et ce du fait des réticences des industriels français à se lancer dans une
modernisation permanente, contraignante, coûteuse et surtout risquée de leurs structures pro-
ductives. Il s’agirait également d’effectuer une telle étude de l’essor plus ou moins contraint du
capitalisme et du capitalisme fossile au sujet de l’Allemagne et son industrialisation tardive mais
très rapide sous l’impulsion de l’État prussien (Moers 1991), du Japon et sa transition fulgurante
du féodalisme au capitalisme fossile de l’ère Meiji, ou encore de l’Italie et sa lente modernisation
fossile. Mais une telle histoire des modernisations de rattrapage ne peut se passer de celle de
leurs impérialismes fossiles, surtout pour ce qui est du cas français.
Pour une histoire de l’impérialisme fossile du capitalisme français : le cas de l’Indochine
L’histoire de l’impérialisme fossile du capitalisme français commence avec l’expansion colo-
niale du dernier tiers du XIXème siècle en Indochine106. Le charbon du Tonkin, au nord du Viet-
nam actuel, constituait une forte incitation à sa conquête militaire à partir des années 1770, date
à laquelle il est qualifié de véritable Eldorado dans des sources d’époque, dans lesquels des agents
du colonialisme français se plaignent de l’obstruction de l’Empire du Viet Nam à l’exploitation
du charbon tonkinois, suggérant en fin de compte une résolution manu militari du problème.
Daniel Hémery suggère de même que « l’acquisition des mines [de charbon] de Hon Gai […]
sera l’un des motifs de la conquête du Tonkin » (Brocheux et Hémery 2001, 30). L’impérialisme
fossile en Indochine est, en fait, d’abord un sous-produit de l’impérialisme naval : « L’entreprise
indochinoise a été […] l’un des éléments importants de la reconstruction d’une puissante flotte
de guerre à rayon d’action mondial […], en particulier avec les grands programmes navals de
1846-1851 et 1857 qui optent pour la vapeur […]. Pour ce renouveau de la puissance maritime
française, la création d’un réseau mondial de stations de charbon […] était impérative. Sans
cette infrastructure logistique, il n’était pas possible de s’affranchir des servitudes de l’omnipré-
sent réseau des bases britanniques. […]. Le Tonkin et l’Annam offr[ai]ent […] les points d’appui
logistiques et charbonniers nécessaires au déploiement d’une flotte à rayon d’action mondial »
(Brocheux et Hémery 2001, 30-41). Toutefois, le développement du capitalisme fossile au Tonkin
à partir de sa conquête (1883-1885) obéit principalement à une logique d’investissement de ca-
pitaux en vue d’un profit maximal, et ce dans un contexte de crise du capitalisme français : « Le
capitalisme français, comme l’ensemble des économies industrialisées, s’enlise dans une longue
dépression durant la période 1873-1897, dont le point le plus bas est atteint en 1884-1885. L’éco-
nomie métropolitaine affronte à la fois la stagnation industrielle […], la crise du profit et celle de
l’exportation des marchandises. […] L’exportation du capital devient plus nécessaire que jamais
pour relever et réguler le taux de profit. […] En période de dépression économique, les colonies,
qui vont compter parmi les principaux débouchés de ces flux de capitaux, sont perçues comme
autant d’issues à la mise en valeur du capital excédentaire » (Brocheux et H émery 2001). Le
capital métropolitain, aidé de capitaux britanniques, va ainsi s’implanter rapidement dans un
espace non-capitaliste et aux productions artisanales de charbon. Et ce, sous l’impulsion d’une
administration coloniale intéressée par une production industrielle de charbon pour alimenter
sa flotte de guerre et alimenter un budget déficitaire, et qui par conséquent choisit avec soin à
qui elle accorde des concessions minières, exige d’être prioritaire pour ses besoins en charbon
et bénéficie de prix minimaux. L’impérialisme naval étant satisfait au niveau de ses besoins
énergétiques, il cesse d’être moteur dans l’histoire du capitalisme houiller en Indochine, et ce au
profit des entreprises françaises et de leurs objectifs économiques.
Malgré des problèmes récurrents de main-d’œuvre, réticente au travail salarié comme nombre
de paysan·ne·s issus de sociétés non-capitalistes107, les dernières années du XIXème siècle sont
celles de l’essor du capitalisme houiller en Indochine, notamment suite à de forts investisse-
ments du capital bancaire de la métropole coloniale dans la Société française des charbonnages
du Tonkin (SFCT), principale productrice de charbon tonkinois jusqu’en 1955. La nature du
106 Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë (1858-1954), Paris, La Découverte, 2001.
107 Cf. notamment Christopher Hill, « Pottage for Freeborn Englishmen: Attitudes to Wage Labor » dans Hill, Change and Continuity in
Seventeenth-Century England, Londres, Yale University Press, 1974, pp. 219-238.
capitalisme houiller au Tonkin est identifiable dès cette époque : il s’agit d’une production tour-
née en priorité vers l’exportation, indifférente aux besoins des colonisé·e·s, obéissant avant tout
dans ses rythmes aux cycles du marché asiatique, et parvenant à un fort taux de profit à partir
du début du XIXème siècle du fait de coûts salariaux extrêmement faibles108.
Le capitalisme houiller en Indochine connaît au cours des années 1920 un véritable « boom »,
du fait de l’afflux massif de capitaux métropolitains. La production de charbon explose, jusqu’à
atteindre deux millions de tonnes à la fin de la décennie, dont une majorité est exportée en
Chine et au Japon. La SFCT est en pleine modernisation, mais sans qu’il y ait un basculement
de la subsomption formelle à la subsomption réelle. Son taux de profit atteint 62 % en 1929. La
crise des années 1930 va entraîner une baisse des productions de charbon, des salaires et des
profits, mais elle est de courte durée puisqu’une nouvelle expansion commence à partir de 1935.
Mais surtout, le capitalisme houiller commence à être contesté. La littérature anti-coloniale
s’en prend violemment aux compagnies109, parlant d’une « exploitation sans merci, aussi bien
économique que raciale »110 ou même d’« esclavage »111, et décrivant l’assassinat gratuit d’un
ouvrier vietnamien par un contremaître européen112. La principale opposition vient cependant
des travailleur·se·s eux-mêmes, avec une grève de plusieurs jours de vingt mille mineurs en
novembre 1936, obligeant à un relèvement de salaires jugés « excessivement faibles » même
par un inspecteur du travail colonial. Celui-ci révèle d’ailleurs une politique systématique des
compagnies de retard du paiement des salaires, une brutalité très marquée des surveillants,
un système d’amendes aboutissant à une véritable extorsion, des « taudis » anciens, sombres,
mal aérés, payants, chers et surtout minuscules (« il n’est pas rare de voir 10 coolies entassés
dans une pièce mesurant à peine 10 mètres carrés », écrit-il dans son rapport d’inspection). Les
conditions de travail à la Société française des charbonnages du Tonkin, encore au milieu des
années 1930, sont ainsi très dures, avec plusieurs dizaines de blessés au quotidien, c’est-à-dire
plusieurs milliers chaque année. La situation est encore pire au sein des autres compagnies. La
situation s’améliore légèrement en 1937-1938 sous l’effet des lois sociales du Front populaire,
mais elle se dégrade de nouveau à partir de 1939, avec un retour de la journée de 10 heures.
Dès 1937, le principal débouché des productions tonkinoises de charbon devient l’Empire
du Japon, en plein effort de guerre et en pleine invasion de la Chine. La collaboration écono-
mique du capitalisme houiller du Tonkin avec l’Empire du Japon à partir de 1940 n’a donc rien
d’étonnant, avec une majorité des productions de charbon indochinoises destinées à l’écono-
mie de guerre japonaise. Les bombardements des Alliés à partir de 1943 perturbent toutefois
grandement l’exploitation du charbon tonkinois. La situation change drastiquement en 1945,
avec l’attaque du Vietminh des centres houillers dès le mois d’Août 1945, suivie de l’occupa-
tion chinoise du nord du Vietnam et de ses mines de charbon. Ces mines sont, de même, des
enjeux importants dans la guerre d’Indochine (1946-1954), avec des attaques, des sabotages et
des destructions d’installations houillères de la part du Vietminh tout au long du conflit et une
protection militaire française du site minier de la SFCT. Et ce, même si le charbon du Tonkin
n’est susceptible ni d’alimenter énergétiquement la métropole, ni de générer de fortes devises
par son exportation massive, du fait des dégâts accumulés depuis 1943 et des problèmes de
main-d’œuvre – d’où un faible niveau de production, prioritairement dévolue à l’économie in-
dochinoise. Le charbon du Tonkin n’est donc pas un motif suffisant pour poursuivre l’effort de
guerre, contrairement à ce qui se passera en Algérie113. Malgré tout, la SFCT impulse avec l’aide
de l’État et de matériel étasunien issu du Plan Marshall une mécanisation de ses installations,
initiant une transition (jamais achevée) de la subsomption formelle à la subsomption réelle, tan-
dis que d’aucuns rêvent d’un « Hong Kong français », d’un maintien de la souveraineté française
autour du domaine houiller de la SFCT grâce à la protection d’un corps expéditionnaire en voie
108 Cf. notamment Martin J. Murray, The Development of Capitalism in Colonial Indochina (1870-1940), Berkeley, University of California
Press, 1980.
109 Roland Dorgelès, Sur la route mandarine, Paris, Albin Michel, 1925.
110 Daniel Guérin, Autobiographie de jeunesse. D’une dissidence sexuelle au socialisme, Paris, Belfond, 1972.
111 Andrée Viollis, Indochine S.O.S., Paris, Gallimard, 1935.
112 Louis Roubaud, Viêt Nam. La tragédie indochinoise, Paris, Valois, 1931, p. 164.
113 Hugues Tertrais, La piastre et le fusil. Le coût de la guerre d’Indochine (1945-1954), Paris, Comité pour l’Histoire économique et financière,
2002.
d’être défait à Dien Bien Phû. Jusqu’au bout, même après cette défaite, la SFCT tente d’enrayer
une inévitable décolonisation de ses installations houillères, avant de parvenir à obtenir, grâce à
un fort soutien de l’État français, une confortable indemnité d’un million de tonnes de charbon.
La fin du colonialisme houiller en Indochine s’achève sur une absence de toute autocritique des
compagnies françaises. La production de charbon en Indochine avait pourtant eu comme prin-
cipal objectif de générer de substantiels profits au capital métropolitain, et ce au détriment d’une
main-d’œuvre surexploitée : le salaire d’un travailleur indochinois par tonne produite – ce qui
permet de laisser de côté les différentiels de productivité – est en 1921 57,2 fois plus faible que
celui d’un travailleur français. Et une telle différence ne s’explique pas par une telle différence
du coût de la vie (Murray 1980).
Au final, le capitalisme houiller a été l’agent privilégié « de l’intrusion forcée d’un capitalisme
exogène dans un milieu historique hostile, celui de sociétés agraires encore faiblement intégrées
dans l’espace marchand asiatique et dont les logiques de développement ne conduisaient pas à
l’industrialisation, d’un développement capitaliste sur le mode colonial, dont le ressort princi-
pal ne pouvait qu’être la recherche de profits élevés par la croissance prioritaire des secteurs
tournés vers les marchés extérieurs » (Brocheux et Hémery 2001, 117-118). Et ce développement
exogène, contraint, colonial du capitalisme fossile en Indochine – et ses 50 millions de tonnes
de charbon produites de 1901 à 1954 – a entraîné une émission d’environ 125 millions de tonnes
de CO2, soit l’équivalent de 4 mois des émissions liés à la combustion énergétique de la France
entière (DOM-TOM inclus) en 2013, ce qui est loin d’être négligeable, et ce sans parler de la
contamination des eaux et autres problèmes environnementaux locaux.
Il faudrait également d’étudier le cas de l’essor fulgurant du capitalisme fossile en Algérie à
partir de 1956, en pleine guerre d’indépendance. Il s’agit là d’une configuration spécifique de
l’impérialisme fossile, puisqu’aux opportunités capitalistes114 s’ajoutent des questions géopoli-
tiques de sécurité énergétique de la métropole coloniale115, principale destinatrice des expor-
tations algériennes de pétrole et de gaz jusqu’en 1970 (Saul 2016). Surtout, l’État joue un rôle
central d’organisateur des recherches technoscientifiques, d’encadrement juridique de l’exploi-
tation, de financement des infrastructures et de défense militaire (puis diplomatique) de celles-
ci116. Il serait pertinent en outre d’effectuer une histoire de l’impérialisme fossile des Pays-Bas en
Indonésie et de poursuivre l’histoire de l’impérialisme fossile des Indes britanniques. Mais il faut
nous désormais nous intéresser à un impérialisme fossile d’une nature très particulière, l’URSS,
et ses colonies fossiles du Caucase.
Pour une analyse historique du « capitalisme d’État » fossile en URSS
Dans L’anthropocène contre l’histoire, Malm considère l’URSS comme un « stalinisme fos-
sile » non-capitaliste, après des débuts soi-disant « écologiques » durant l’ère de Lénine et de
Trotsky, alors même que l’on sait que ces derniers étaient des industrialistes forcenés117. La
théorie du Capitalocène et du capitalisme fossile a donc, chez Malm, son champ d’application
réduit aux seules sociétés disposant d’un Marché autorégulé, c’est-à-dire au capitalisme libéral
dont l’archétype est évidemment l’Angleterre du XIXème siècle. Une telle théorie, lourde d’enjeux
puisque l’URSS était la principale productrice de charbon au monde au cours des années 1970
et une des premières productrices mondiales de pétrole et de gaz, nous paraît hautement contes-
table. En effet, Andreas Malm fait abstraction de l’existence de structures capitalistes (travail
salarié, échange marchand, argent, capital) en URSS et d’une multitude d’analyses faisant de
celle-ci un « capitalisme d’État », même si une partie des arguments avancés par ses défen-
seurs ne sont guère satisfaisants118. Une conceptualisation de l’URSS en termes de « capitalisme
d’État » fossile permettrait d’intégrer l’ensemble des industrialisations fossiles marxistes-léni-
114 Samir Saul, Intérêts économiques français et décolonisation de l’Afrique du Nord (1945-1962), Genève, Droz, 2016.
115 André Nouschi, La France et le pétrole: de 1924 à nos jours, Paris, Picard, 2001.
116 Robert Cantoni, « The enemy underground: geostrategic intelligence and the war in Algeria », History and Technology, 2016 et surtout
Roberto Cantoni et Marta Musso, « « Our oil won’t feed our slavery ». Battles around oil and pipelines in wartime Algeria », 2016, communication
personnelle.
117 Paul Josephson, Would Trotsky Wear a Bluetooth? Technological Utopianism under Socialism, 1917–1989, Baltimore, Johns Hopkins
University Press, 2010.
118 Marcel Van der Linden, Western marxism and the Soviet Union. A Survey of Critical Theories and Debates Since 1917, Leiden, Brill, 2007.
nistes à une histoire globale de l’essor du capitalisme fossile et du Capitalocène au XXème siècle.
Une telle intuition du caractère capitaliste de l’URSS – et ensuite de ses imitatrices, à l’excep-
tion du Cambodge des Khmers rouges et son esclavage d’État – provient d’ailleurs paradoxale-
ment de Lénine lui-même, qui revendiquait ainsi fièrement l’œuvre d’étatisation de l’économie
des bolcheviks en Russie en 1918 : « Établir à présent le capitalisme d’État, c’est appliquer le
recensement et le contrôle qu’appliquaient les classes capitalistes […]. Le capitalisme d’État
serait pour nous le salut […]. Notre devoir est de nous mettre à l’école du capitalisme d’État des
Allemands, de nous appliquer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ménager les procédés
dictatoriaux pour l’implanter en Russie encore plus vite que ne l’a fait Pierre le Grand pour les
mœurs occidentales dans la vieille Russie barbare, sans reculer devant l’emploi de méthodes
barbares contre la barbarie »119.
Le capitalisme d’État, dans l’esprit même de Lénine, est une forme extrême du « capitalisme
mixte », avec une étatisation poussée au maximum120, c’est-à-dire une forme permanente du
capitalisme de guerre121, d’où un « capitalisme déformé » au fil des décennies122, au point de ne
plus être viable à partir des années 1960. Les caractéristiques fondamentales de l’économie de
l’URSS – planification centralisée, rationnement, prix fixes, objectifs bureaucratiques de pro-
duction, etc. – sont ainsi des techniques empruntées au capitalisme de guerre (Sapir 1997).
L’établissement du capitalisme d’État en URSS ne résulte ainsi pas que d’un projet politique
de modernisation « socialiste » de rattrapage, mais également d’une adaptation à un contexte
d’échec des révolutions européennes, d’étatisation générale du capitalisme, de guerre civile et de
rattachement au Marché mondial à partir des années 1920.
Le capitalisme d’État est caractérisable par une étatisation intégrale des entreprises, une
régulation étatique du Marché et des prix, une compulsion concurrentielle de croissance limitée
en raison du système de subventions d’État – compensé par des objectifs bureaucratiques de
production –, mais surtout par un maintien des entreprises, du travail salarié, de l’argent, de
l’échange marchand et du capital, c’est-à-dire des structures de base du capitalisme.
Une entreprise d’État reste capitaliste, car même si elle est une propriété d’État, elle n’en de-
meure pas moins une entreprise spécifique, avec des comptes spécifiques, des achats spécifiques
et des ventes spécifiques : comme toute entreprise capitaliste, elle calcule ses revenus et ses
dépenses dans l’optique d’une maximisation de ses profits. L’entreprise d’État doit donc vendre
ses marchandises de manière non-déficitaire – la régulation d’État, avec ses prix garantis, doit
aider à cette vente effective non-déficitaire. En cas de déficit, il faut que celui-ci soit compensé
par des subventions tirées des bénéfices d’autres entreprises – il faut donc que, globalement, les
entreprises d’État soient non-déficitaires, sous peine d’un effondrement du système. L’État ga-
rantissant un prix fixe aux marchandises, la dynamique des entreprises soviétiques les poussait
à une maximisation de leur volume de production et donc de leurs profits, comme au sein du
capitalisme, bien qu’au détriment des investissements en capital fixe, d’où une lente modernisa-
tion des moyens technologiques de production à partir des années 1960 (Sapir 1997). Il y avait
bien une concurrence capitaliste inter-entreprises, mais celle-ci se faisait uniquement au niveau
des coûts de production, à l’exclusion des prix de ventes (Sapir 1997). Le capitalisme libéral se
différencie du capitalisme d’État principalement en ce que chaque entreprise doit être non-déf-
icitaire (en théorie, puisqu’en pratique de nombreuses subventions sont accordées au sein des
capitalismes libéraux, qu’il s’agisse des aides de la PAC, des aides au secteur de l’armement, etc.),
alors que dans le premier cas il suffit simplement que l’ensemble des entreprises soit globale-
ment non-déficitaire. L’URSS avait des entreprises généralement bénéficiaires au cours des
années 1930-1950, ce qui donnait globalement une forte croissance économique ; en revanche, à
partir des années 1960, de plus en plus d’entreprises particulières cessent d’être non-déficitaires,
en raison de hauts salaires, d’une corruption très forte, d’une absence de modernisation, etc. S’il
119 Lénine, « Sur l’infantilisme de gauche et les idées petites-bourgeoises, mai 1918 », Œuvres, tome 27, Paris, Editions sociales, 1961.
120 Paul Mattick, Marx et Keynes, Paris, Gallimard, 2010.
121 Jacques Sapir, L’économie mobilisée, Paris, La Découverte, 1990.
122 Aufheben, « What Was the USSR? Towards a Theory of the Deformation of Value under State Capitalism (II): Russia as a Non-Mode of
Production », Aufheben, vol. 7, 1998, pp. 26-41.
s’agissait d’un système non-capitaliste, ces entreprises n’auraient pas dû entrer en crise, et c’est
pourtant ce qui s’est passé. Le nombre croissant d’entreprises déficitaires entraîna logiquement
un déficit global du système. L’URSS, incapable de résoudre ces problèmes structurels à coups
de subventions d’État, et forcée d’importer toujours plus de biens du capitalisme occidental et en
contrepartie de lui vendre toujours davantage de pétrole, s’effondra de ce fait à partir de 1986 en
raison du contre-choc pétrolier. L’effondrement du capitalisme d’État en URSS123 força l’État à
une désétatisation des entreprises et une libéralisation de l’économie, entraînant une faillite de
milliers d’entreprises. La régulation quasi absolue du Marché, l’absence de pression concurren-
tielle absolue, un système de subventions d’État, tout ça n’empêchait pas qu’il fallait bien une
solvabilité capitaliste globale de l’ensemble des entreprises particulières. Le système de sub-
ventions d’État ne faisait que transférer des bénéfices d’une entreprise particulière pour combler
des déficits d’une autre entreprise particulière, et dépendait de ce fait des bénéfices effectifs
d’un nombre suffisant d’entreprises particulières. Les objectifs bureaucratiques de production,
du même coup, ne sont pas uniquement des objectifs de production de valeurs d’usage : ils sont
également un moyen de forcer les entreprises à produire un nombre suffisant de marchandises
pour être non-déficitaires – et, si possible, bénéficiaires.
L’URSS, plus généralement, entraîna une généralisation du travail salarié, jusqu’aux activi-
tés agricoles, alors qu’il avait été marginal jusqu’en 1917. Les échanges marchands prirent une
ampleur inédite dans l’histoire russe, même s’ils étaient concurrencés par des rapports d’extor-
sion étatiques. L’argent se répandit massivement, y compris au sein des campagnes éloignées.
Enfin, l’investissement en capital fixe explosa à partir des années 1930. On peut donc suggérer
qu’il y a de nombreux éléments en faveur de l’hypothèse d’un « capitalisme d’État » fossile en
URSS et dans ses « pays frères », puisqu’il s’agit bien d’entreprises productrices ou consomma-
trices d’énergies fossiles devant être solvables en vendant des marchandises, en investissant
de l’argent sous forme de capital et en achetant du travail salarié. S’il faudrait étayer cette
hypothèse du capitalisme d’État, et l’appliquer à sa dimension fossile, il n’en reste pas moins
que cette conceptualisation paraît assez prometteuse en termes de recherche historique. Si cette
hypothèse s’avérait viser juste, il faudrait également étudier le cas de la Chine maoïste et de sa
chaotique modernisation de rattrapage fossile. L’enjeu est de taille, puisqu’une caractérisation
de l’URSS comme un capitalisme d’État démontrerait l’inanité d’un recours à une solution éta-
tiste au dérèglement climatique, eu égard aux dégâts environnementaux causés en URSS124.
Il s’agit donc désormais de s’atteler également à une histoire globale de l’essor du capitalisme
fossile, y compris dans ses variantes mixtes ou même étatistes. Une telle étude permettrait de se
débarrasser de l’idée erronée qu’une étatisation du capitalisme serait susceptible de nous faire
sortir du capitalisme fossile, et donc du dérèglement climatique. Le capitalisme libéral étant à
l’origine du dérèglement climatique et son principal moteur, il ne nous restera plus qu’à envi-
sager une sortie du capitalisme, au-delà des impasses du capitalisme vert et de la planification
écologique.
123 Cf. Robert Kurz, Der Kollaps der Modernisierung, Eichborn Verlag, Frankfurt am Main, 1991.
124 Cf. Marshall Goldman, The Spoils of Progress: Environmental Pollution in the Soviet Union, Cambridge, MIT Press, 1972 et Paul Josephson,
Nicolai Dronin, Ruben Mnatsakanian et al., An Environmental History of Russia, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.
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