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Sommaire 1. Carla Bley… en toute simplicité Interview de Carla Bley par Alex Dutilh .................................................10 2. Carla Bley, histoire d’une chef de bande Par Jean-François Mondot et Ludovic Florin ........................................28 3. Le making-of de Escalator Over the Hill Par Carla Bley, traduction de Jean-François Mondot .........................82 4.1 Regards L’humour dans la musique de Carla Bley Par Jean-Michel Court ............................................................................. 104 4.2 Regards Les erreurs fécondes de Carla Bley Par Ludovic Florin ....................................................................................... 122 5.1 Annexes Discographie ........................................................................................... 134 5.2 Annexes Bibliographie indicative ................................................................. 151 1. Carla Bley… en toute simplicité ! Interview réalisée par Alex Dutilh Woodstock, 6 octobre 2011 Alex Dutilh : Vous vivez depuis trente ans avec Steve Swallow. Une telle longévité n’est pas fréquente chez les couples de musiciens… Carla Bley : La plupart du temps, les musiciens vivent ou se marient avec une personne qui n’est pas musicienne. Parce que les artistes ne gagnent pas nécessairement beaucoup d’argent, c’est souvent une sécurité. J’ai une amie qui a ainsi épousé un médecin : excellent choix ! Par ailleurs, les musiciens ne connaissent souvent rien aux affaires. Parmi ceux que je connais, il y en a un grand nombre tout simplement démunis face aux contraintes de la vie réelle, quasi immatures pour se débrouiller tout seuls dans la vie. Dans ce cas, avoir un conjoint qui gère leur carrière, paye les traites, est on ne peut plus précieux… En dépit des apparences, je ne corresponds absolument pas au profil de la femme gestionnaire ! Je m’en sens parfaitement incapable. Je ne suis pas manager, je ne sais pas calculer les impôts et toutes ces sortes de choses. En définitive, les couples de musiciens sont assez rares. Et dans la plupart des cas, ils ne durent pas très longtemps. C’est une des raisons qui explique que j’aie vécu plusieurs ruptures avec des musiciens dont je partageais la vie. Mais depuis trente ans que je vis avec Steve, nous n’avons jamais eu envie de nous séparer. Comme Ashford & Simpson, de la Motown, qui sont Page de gauche Carla Bley regardant vers le xxie siècle. 11 2. Carla Bley, histoire d’une chef de bande Par Jean-François Mondot et Ludovic Florin La plupart du temps, être un musicien autodidacte ne relève que du hasard et des circonstances. Mais quand on a un père professeur de piano, cela devient un choix qui se double d’un défi. Il faut du caractère, de la volonté, et même un entêtement farouche à ne pas vouloir apprendre. Ce choix fut celui de Carla Bley dans les premières années de son enfance. Sans doute fut-il dicté par un esprit spontanément rebelle, et non par l’intuition que la musique la plus bouleversante est celle qui sort des cadres préexistants. Quoi qu’il en soit, la jeune Lovella May Borg – les véritables noms et prénoms de Carla Bley –, née le 11 mai 1938 à Oakland (baie de San Francisco), dans une famille suédoise immigrée aux États-Unis, se révèle une élève impossible. Son père, Emil Borg (1899-1990), commence à lui apprendre à grand-peine les bases du piano quand elle a quatre ans. Excédé par le manque de discipline de sa fille, il demande à son épouse, Arline Geneveve Anderson (19071944), de prendre le relais de son enseignement. Les choses ne se passent guère mieux : au cours d’une dispute, Lovella May en vient à mordre sa mère, ce qui sonne le glas de trois années d’efforts. Désormais, ses parents la laissent libre de s’initier à la musique comme elle l’entend. Son instruction musicale se fera en dehors des conservatoires et de tout contexte académique. Page de gauche Carla Bley dans les années 1970. Ci-dessous Lovella May Borg à 6 ans au piano familial. 29 Carla Bley Ci-dessous Lovella May Borg et son père (à gauche) au début des années 1940. En bas Lovella May Borg dans la cuisine familiale au début des années 1940. Cela ne signifie pas, bien sûr, que la future Carla Bley rejette les musiques qui résonnent dans son environnement familial. Mais elle préfère s’en imprégner à sa manière, et à son rythme plutôt que de les recevoir dans un strict cadre pédagogique. À l’apprentissage, elle préfère le butinage. Au bout du compte, les genres musicaux entendus dans son enfance influenceront durablement et profondément sa musique. Plus tard, Carla Bley reconnaîtra sans difficulté l’importance de cet héritage familial. Qu’écoute-t-on chez les Borg ? Inévitablement des gammes et des arpèges, accomplis par les élèves du père. Mais aussi des disques noirs des principaux compositeurs classiques, Beethoven, Chopin, Rachmaninov, Satie, Grieg, Bruckner… On entend des hymnes protestants, puisque Emil Borg est organiste et maître de chœur à l’Église. Cette exposition précoce à la musique religieuse se manifestera à de nombreuses reprises dans son œuvre, et pas seulement dans le disque Carla Bley Big Band Goes to Church (1995). Elle est aussi marquée par une spécialité de son père : l’art des variations, qu’il enseigne à ses élèves dans différents styles. Mais surtout, c’est à ses années d’enfance que remontent l’amour et le goût de la musique écrite : « Quand j’avais quatre ans j’ai arrêté de jouer pour commencer à écrire. Je vous jure que c’est vrai. Mon père m’avait donné un morceau de papier à musique vierge et j’ai écrit un million de petits points dessus. C’était presque entièrement couvert de points. Mon père m’ayant signalé qu’il y avait trop de notes, j’en ai donc retiré la moitié avant qu’il ne l’approuve. Je crois que j’ai encore ce morceau de papier. Et puis j’ai écrit un opéra quand j’avais cinq ans. Je ne plaisante pas… » (Entretien avec Ben Sidran, Talking Jazz, février 1985). Jazz, skate et angoisses Sa mère disparaît en 1944, et Lovella May Borg pousse comme une plante sauvage. Elle décide de changer de prénom dès qu’elle sait lire, et adopte celui de Carla, l’un des prénoms de l’état civil de son père. La musique reste toujours présente dans sa vie. Outre « Over the Hill », cet opéra au titre prémonitoire écrit par une enfant de cinq ans, elle compose des chansons de cow-boys. Elle tient aussi un peu l’orgue à l’église et tente sans succès quelques concours musicaux. Alors, elle se fait accompagnatrice pour des cours de danse. À quatorze ans, Carla quitte l’école, où elle ne s’est guère montrée plus assidue qu’aux leçons de piano de son père. L’adolescence venue, elle se prend de passion 32 3. Le making-of de Escalator Over the Hill * Par Carla Bley, traduction de Jean-François Mondot L’histoire commence en 1967. Mon ami Paul Haines, qui avait écrit le texte des pochettes de nombreux albums auxquels j’avais participé, m’envoya un poème. Il correspondait mystérieusement à la composition sur laquelle j’étais en train de travailler, « Detective Writer Daughter ». Quand je lui ai fait part de cette surprenante coïncidence, nous avons décidé d’écrire un opéra ensemble, ou plutôt chacun de notre côté puisqu’il vivait au Nouveau-Mexique et s’apprêtait à partir pour l’Inde. Ce terme d’opéra avait été utilisé de manière décontractée au début : comme une exagération sans conséquence entre deux personnes se connaissant assez pour se parler sans surveiller leur langage. Finalement nous avons décidé de baptiser notre projet « chronotransduction ». Le terme avait été forgé par Sherry Speeth, une scientifique, amie de Paul. Mais pour aller vite, nous continuions à parler entre nous de notre « opéra ». Tout au long des trois années qui suivirent, nous avons travaillé sur ce projet. Paul envoyait une flopée de paroles depuis l’Inde, et je me mettais au piano. Je les lisais et relisais pendant des heures. Tôt ou tard, une mélodie semblait se dégager de certaines phrases. À partir de cette base, il fallait ensuite travailler. La forme et le rythme des mots guidaient le processus de * Ce texte écrit par Carla Bley a été initialement publié dans Impetus en juin / juillet 1976 sous le titre « Accomplishing Escalator Over the Hill ». Page de gauche Carla Bley au moment de l’enregistrement d’Escalator Over the Hill (fin des années 1960 - début des années 1970). 83 L’humour dans la musique de Carla Bley assez facile de trouver dans les titres souvent pince-sans-rire des œuvres du compositeur français l’origine de cet attrait pour un humour souvent décalé. L’exemple le plus probant est peut-être Fictitious Sports (Sports imaginaires 2) qui fait écho aux Sports et divertissements de Satie. Ainsi en est-il également de Social Studies 3, un album dont le contenu n’a bien entendu rien à voir avec les Sciences sociales, ou Looking for America dont la pochette représente la musicienne, pourtant true american native, puisqu’elle est née en Californie, un œil collé à l’embout d’un télescope, à la recherche – affectée – d’un pays où pourtant elle réside, l’image évoquant bien sûr la posture d’un Christophe Colomb au féminin, scrutant l’horizon à la recherche des côtes d’un pays inconnu (voir p. 113). À elle seule donc, la pochette de cet album raconte une histoire qu’on sait déjà originale et qui conduira l’auditeur à une (re)découverte de l’Amérique ! On trouvera un autre exemple de ce jeu sur les mots avec son opéra Escalator Over the Hill, un escalier mécanique sûrement pas situé sur quelque colline que ce soit, mais plutôt un assemblage de termes à la mode surréaliste. Les titres des pièces jouent également sur les mêmes ressorts, par association d’idées, par non-sens, comme « Floater » (Le baigneur) ou sur une forme d’opposition, comme dans la « Valse Sinistre », qui fait peut-être référence, sans pour autant la citer, à la Valse triste de Sibelius en renvoyant dos à dos, un peu à la manière de Schönberg dans la « Valse de Chopin » du Pierrot Lunaire, le monde de superficialité des danseurs viennois à une souffrance intérieure qui en est le miroir, même si, bien entendu, cette valse n’a rien de particulièrement sinistre ! D’autres associations, parfois avec double sens, renvoient à des images déplaisantes comme « Awful Coffee » (Un café dégueulasse) ou « Greasy Gravy » (Une sauce grasse), titres bien éloignés des stéréotypes véhiculés par les titres des standards, et appréciés, tel « Paws Without Claws » (Pattes sans griffes) pour leur seule sonorité phonétique. Même un titre que l’on pourrait considérer avec sérieux, comme « Ida Lupino », réapparaît dans une autre version sous une forme palindromique « Oni Puladi », ce qui montre la dimension ludique de la référence. Plusieurs parties de Looking for America portent des titres a priori bien éloignés du titre de l’album, comme « Tijuana Traffic », « Los Cocineros » ou les pièces comportant le mot mother (« Mother », « Grand Mother », « God Mother », « Step-Mother »), des mères qui ne se présentent nullement comme une forme d’illustration musicale familiale. Y manque d’ailleurs Mother Country – la mère patrie –, qui apparaît ici sous d’autres formes comme dans « National Anthem ». 2. Le premier morceau s’intitule : « Can’t Get my Motor to Start » (Peux pas démarrer mon moteur), un genre de sport très particulier, en effet… 3. À l’image de ce que pratiquait Frank Zappa, grand amateur de titres étranges ou absurdes, comme ceux des albums Hot Rats (Rats chauds), Cheap Thrills (Frissons bon marché), We Are Here Only for the Money (On n’est là que pour l’argent) ou One Size Fits All (Taille unique). 107 4.2 Regards Les erreurs fécondes de Carla Bley Par Ludovic Florin « All of old. Nothing else ever. Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better. » Worstward Ho, Samuel Beckett En 1978, Carla Bley déclarait dans une interview accordée au magazine Down Beat : « J’aime faire des erreurs, cela me force à trouver des solutions pour les corriger. » Cette affirmation, Carla Bley la confessa de nouveau à Amy C. Beal, sa première biographe qui, au début du chapitre initial de la monographie qu’elle a consacrée à la compositrice, écrit : « Comme de nombreux brillants autodidactes, Carla Bley parle fréquemment des vertus de l’ignorance, des instincts créatifs qui se développent en trouvant des choses par eux-mêmes, autant par nécessité que par accident. » L’erreur se révèle ainsi une notion-clé dans l’œuvre élaborée par Carla Bley. Résultat d’une profonde réflexion, cette attitude créatrice adoptée vis-à-vis de l’erreur et des notions qui lui sont connexes n’a cependant rien de monolithique. Fruit d’une pensée en perpétuelle évolution, ses diverses manifestations musicales ont ainsi pris des visages forts différents au fil de sa longue carrière. L’étymologie du mot nous rappelle que commettre une erreur, c’est d’abord errer, marcher à l’aventure. Par extension, l’erreur équivaut à faire Page de gauche Carla Bley au début des années 1970, méditant sur ses erreurs… 123 Carla Bley Christmas » [trad.]*, « Coventry Carol » [trad.]*, « Silent Night » [F. Gruber]*, « O Christmas Tree » [trad.]*. 1965 § The Jazz Composer’s Orchestra The Jazz Composer’s Orchestra – Communication 29 décembre 1964, Judson Hall, New York ; 10 avril 1965, Contemporary Center, New York. Michael Mantler (tp), Roswell Rudd (tb), Willie Ruff (fh), Steve Lacy (ss), John Tchicai, Jimmy Lyons (as), Archie Shepp (ts), Fred Pirtle (bs), Paul Bley (p), Eddie Gomez (b), Milford Graves (dm), Carla Bley (dir). « Roast ». 1966 Carla Bley, Michael Mantler Jazz Realities 11 janvier 1966, Baarn (Hollande). Michael Mantler (tp), Steve Lacy (ss), Carla Bley (p), Kent Carter (b), Aldo Romano (dm). « Doctor », « Oni Puladi », « J.S. » [M. Mantler & C. Bley], « Walking Batterie Woman », « Closer », « Communications No. 7 » [M. Mantler]. 1968 [Anonyme] Six Songs From A Wreath Of Carols « We Wish You a Merry Christmas » [trad.]*, « A Christmas Carol » [C. Ives]*, « The Twelve Days of 136 § The Jazz Composer’s Orchestra The Jazz Composer’s Orchestra 24 janvier et 8 mai et juin 1968, RCA Victor’s Studio B, New York. Randy Brecker, Stephen Furtado, Lloyd Michaels (flh) Don Cherry (cnt), Jimmy Knepper (tb), Jack Jeffers (btb), Bob Northern, Julius Watkins (fh), Howard Johnson (tu), Steve Lacy, Al Gibbons, Steve Marcus (ss), Bob Donovan, Frank Wess (as), George Barrow, Gato Barbieri, Pharoah Sanders, Lew Tabackin (ts), Charles Davis (bs), Carla Bley (p), Larry Coryell (g), Ron Carter, Eddie Gomez, Charlie Haden, Steve Swallow (b), Andrew Cyrille, Beaver Harris (dm, perc), Michael Mantler (dir). « Communications No. 8 » [M. Mantler], « Preview » [M. Mantler]. Gary Burton A Genuine Tong Funeral Juillet 1967, New York. Michael Mantler (tp), Jimmy Knepper (tb, btb), Howard Johnson (tu, bs), Steve Lacy (ss), Gato Barbieri (ts), Gary Burton (vib), Carla Bley (p, org, dir), Larry Coryell (g), Steve Swallow (b), Bob Moses (dm). « The Opening / Interlude: Shovels / The Survivors / Grave Train », « Death Rolls », « Morning (Part 1) », « Interlude: Lament / Intermission Music », « Silent Spring », « Fanfare / Mother of the Dead Man », « Some Dirge », « Morning (Part 2) », « The New Funeral March », « The New National Anthem / The Survivors ». 1971 Charlie Haden Liberation Music Orchestra 27-29 avril 1969, Judson Hall, New York. Don Cherry (cnt, fl indienne, fl de bambou), Michael Mantler (tp), Roswell Rudd (tb), Bob Northern (fh, perc), Howard Johnson (tu), Perry Robinson (cl), Gato Barbieri (ts, cl), Dewey Redman (ts, as), Carla