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"Les graffiti démotiques du domaine d'Amon à Karnak : des chiffres et des lettres", BSFE 201, 2019, p. 104-120.

2019
Ghislaine Widmer
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Av r i l- Ju i n 2 019 | n o  2 01 no 201 Avril-Juin 2019 Le Bulletin de la Société française d’égyptologie, qui paraît depuis 1949, fait le compte rendu des réunions organisées régulièrement par cette association, et livre le texte complet des communications qui y sont faites par des chercheurs spécialisés dans les différentes facettes de la recherche en égyptologie. Il s’adresse aux personnes qui s’intéressent à l’étude de l’Égypte, de ses origines à la période copto-byzantine, et les informe sur les derniers développements des travaux en cours, notamment sur le terrain. Il permet de mettre en relation des professionnels avec un public féru d’égyptologie, tant en France qu’à l’étranger. b u l l e t i n d e l a s o c i é t é f r a n ç a i s e d ’é g y p t o l o g i e no 201 25,00 € ISSN : 0037-9379 0 0201 9 770 037 937907 COUV BSFE_201noire.indd 1 09/12/2019 13:48  Bulletin de la Société française d’égyptologie avril-juin 2019 no 201 Avant-propos 2 i – Compte rendu de l’assemblée générale du 25 juin 2019 2 ii – Communications 7 Séance thématique du 13 avril 2019 1 « Autour de la littérature » – Pascal Vernus – EPHE Qu’entend-on par « littéraire » et par « littérature » s’agissant de l’Égypte pharaonique ? 8 – Bernard M athieu – Université Paul-Valéry, Montpellier 3 L’écrivain à l’œuvre. De l’Ancien au Moyen Empire 29 – Chloé R agazzoli – Sorbonne université – UMR 8167 Orient et Méditerranée La littérature de scribe au Nouvel Empire, ou pourquoi les miscellanées ne sont pas des textes scolaires 44 Séance du 25 juin 2019 – Vincent Rondot – Giorgio Nogara Musée du Louvre – UMR 8064 HALMA-IPEL El-Hassa 2018 : en 100 apr. J.-C., un nouveau temple à Amon dans l’île de Méroé. Les acquis et les questions 79 – Ghislaine Widmer – Université de Lille 3 – UMR 8164 HALMA Les graffiti démotiques du domaine d’Amon à Karnak : des chiffres et des lettres 104 – Frédéric Colin – Université de Strasbourg Archéologie urbaine dans une nécropole monumentale : 121 Assassif 2017-2018 (Ifao/Université de Strasbourg) 1.  La communication de M. Michel Chauveau sera publiée ultérieurement. 104  | BSFE 201 Les graffiti démotiques du domaine d’Amon à Karnak : des chiffres et des lettres Ghislaine Widmer Université de Lille III, UMR 8164 HALMA Il m’est particulièrement agréable de pouvoir présenter, à la suite de Claude Traunecker dans cette même revue, quarante ans plus tard presque jour pour jour 1, les premiers résultats du travail que j’ai entrepris autour des graffiti démotiques du domaine d’Amon à Karnak. Ce projet a débuté en 2008, avec les « inscriptions secondaires » du temple de Ptah ; la recherche a ensuite été étendue à toute l’enceinte 2. En guise d’introduction, je rappellerai que le terme « graffito » appliqué à l’Égypte ancienne n’a pas la connotation négative qu’il peut avoir de nos jours ; même si, nous allons le voir, des cas limites existent, ces inscriptions ne relèvent généralement pas d’un acte transgressif, illicite ou profanateur 3. 1. Cl. Traunecker, « Manifestations de piété personnelle à Karnak », BSFE 85 (1979), p. 22-31 : cette conférence eut lieu le 13 juin 1979 ! 2.  Cette « quête » se fait en pointillé, sous la forme de courtes missions, en parallèle avec d’autres dossiers et les obligations universitaires. Je suis très reconnaissante à Chr. Thiers, alors directeur du CFEETK, de nous avoir confié, à D. Devauchelle et à moi-même, la publication des inscriptions démo- tiques du temple de Ptah dont il venait de lancer un vaste programme d’étude, avant de nous inciter à l’étendre à tout le site de Karnak. Je souhaite également remercier L. Gabolde, actuel directeur du CFEETK, d’avoir accepté que je poursuive seule ce travail. J’exprime également ma gratitude aux direc- teurs égyptiens du Centre qui se sont succédé depuis 2008, ainsi qu’aux différents membres permanents du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes qui nous ont toujours soutenus dans nos travaux. La publication des inscriptions secondaires du temple de Ptah se fera en association avec E. Frood, en charge des graffiti hiéroglyphiques et hiératiques de ce secteur, beaucoup plus nombreux que les démotiques. Enfin, je ne saurais ici faire la liste de tous les collègues et amis qui m’ont secondée dans cette quête, mais je souhaite tout de même en mentionner quelques-uns, en particulier J.-Fr. Carlotti, J. Hourdin et S. Biston-Moulin, qui ont toujours répondu avec beaucoup de patience à mes questions sans fin, ainsi que Cl. Traunecker, pour son travail de pionnier sur les graffiti de Karnak, mais aussi L. Coulon, G. Dembitz, E. Frood, L. Gallet, Fl. Pirou et Ch. Salvador. 3.  Pour la difficulté à trouver une définition unique qui convienne aux multiples formes de graffiti attes- tés en Égypte ancienne, voir la mise au point très circonspecte d’H. Navrátilová, «  Graffiti Spaces », dans L. Bareš – F. Coppens – K. Smoláriková (éd.), Egypt in Transition: Social and Religious Development of Egypt in the First Millennium BCE. Proceedings of an International Conference, Prague, September 1-4, 2009, 2010, 
p. 305-332 ; cf. aussi, plus généralement, les introductions dans Chl. Ragazzoli – E. Frood – Ö. Harmanşah – Ch. Salvador (éd.), Scribbling Through History. Graffiti, Places and People from Ancient Egypt to Modern Turkey, 2018, p. 1-15, et Chl. Ragazzoli, La grotte des scribes à Deir el-Bahari. La tombe MMA 504 et ses graffiti (MIFAO 135), 2017, p. 1-8. Les graffiti démotiques du domaine d’Amon à Karnak |  105 Fig. 1 Cette image de D. Devauchelle « à l’assaut » de graffiti démotiques situés en hauteur (mur est de la cour de la cachette, face est) me permet de rappeler les conditions exceptionnelles de travail dont nous bénéficions à Karnak, où nous pouvons compter non seulement sur le matériel mis à disposition par le CFEETK, mais aussi sur l’aide de tout le personnel français et égyptien (cliché Gh. Widmer) À Karnak, dans la mesure où aucun texte officiel sur les parois des temples n’a été rédigé en démotique, toute notation dans cette cursive portée sur un mur ou un élément architectural (comme une colonne) peut être considérée comme un graffito. Ces inscriptions postérieures, dites « secondaires » 4, ont donc un caractère moins officiel et plus personnel que la décoration pri- maire en écriture hiéroglyphique. De fait, étant moins soumis aux contraintes sociales, mais ayant néanmoins leurs propres règles et faisant preuve de for- malisme 5, les graffiti démotiques témoignent une certaine liberté d’expres- sion. Toutefois, dans la majorité des cas, l’intention première est votive : les graffiti démotiques de Karnak sont avant tout l’un des moyens à disposition, comme le dépôt de statues ou de stèles, pour perpétuer sa présence auprès du ou des dieux, en gravant son nom à l’intérieur de l’enceinte d’Amon. Bien entendu, cette pratique était réservée aux personnes qui savaient écrire (ou qui connaissaient quelqu’un qui pouvait le faire à leur place) et qui avaient accès au temple, donc essentiellement à des prêtres ou au personnel du domaine. 4.  Pour des raisons de commodité, j’emploierai l’expression « inscription secondaire » comme syno- nyme de « graffito », même si cette désignation présente l’inconvénient de ne pas toujours corres- pondre à la réalité. 5.  Les auteurs de ces textes recourent en effet volontiers à des tournures stéréotypées, voir infra. 106  | BSFE 201 Les graffiti démotiques se rencontrent un peu partout dans l’enceinte d’Amon, depuis la tribune du quai jusqu’au Xe pylône, en passant par les cryptes du temple d’Opet 6. Toutefois, leur nombre paraît étonnamment petit pour un temple aussi prestigieux que celui de Karnak : nous en avons repéré, à ce jour, une centaine, auxquels nous pouvons ajouter une vingtaine d’in- certains, pour lesquels il est parfois impossible de distinguer les marques délibérées des griffures accidentelles 7. Les textes, du moins ceux qui nous ont été conservés, sont particulière- ment laconiques ; le plus souvent, ils se réduisent à un anthroponyme, suivi ou non d’un patronyme. Comme ailleurs en Égypte, ces inscriptions, gravées à hauteur d’homme, mais aussi à plusieurs mètres du sol (fig. 1), sont volon- tiers incisées sur des espaces demeurés vierges de décoration, en particulier des murs d’enceinte, des portes, des colonnes ou des piliers, voire des tores d’angle (fig. 2 et 3). Fig. 2 Graffito de Chéchonq (Ssnq) sur une porte secondaire (C) du temple de Ptah élevée durant le règne de Ptolémée XII Néos Dionysos : elle nous fournit un très utile terminus post quem pour la gravure du texte 8 (cliché Gh. Widmer) 6.  Toutes ces inscriptions ont été gravées dans la pierre, à l’exception notable des graffiti des cryptes du temple d’Opet, qui semblent être les seuls dipinti démotiques conservés jusqu’ici à Karnak, cf., pour une présentation préliminaire, W. Spiegelberg, « Die demotischen Inschriften in der Krypta des Osiristempels in Karnak », ASAE 3 (1902), p. 89-91. 7.  En 1979, Claude Traunecker avait estimé ce nombre à une soixantaine de graffiti, cf. également Gh. Widmer – D. Devauchelle, « Une formule de malédiction et quelques autres graffiti démotiques de Karnak », CahKarn 16 (2017), p. 417. Ce nombre reste étonnamment bas, comparé, par exemple, à celui des inscriptions secondaires en hiéroglyphes ou en hiératique de ce même temple. Toutefois, les graf- fiti conservés (dont certains s’apparentent plus à des « gribouillages » qu’à de réelles inscriptions) ne sont, je pense, qu’une petite partie de ce qui a dû exister, surtout si l’on songe aux dipinti qui ont sans doute été copiés sur des enduits aujourd’hui disparus ; il est aussi probable que leur contenu ait été plus développé que celui des graffiti incisés. Il conviendra donc de rester prudent quant aux conclusions, puisque le corpus n’est pas exhaustif et peut-être même peu représentatif. 8.  Un fac-similé de cette inscription a été publié par D. Devauchelle – Gh. Widmer, dans M. Abdel Aziz – Chr. Thiers, French-Egyptian Centre for the Study of the Temples of Karnak. Activity Report 2015, 2016, p. 21. Les graffiti démotiques du domaine d’Amon à Karnak |  107 Fig. 3 Graffito de Pacherimen (Pȝ-šr-Ỉmn) très légèrement incisé sur le tore d’angle nord-est du mur d’enceinte de Thoutmosis III, décoré par Ramsès II (cliché Gh. Widmer) Dans quelques cas, ces inscrip- tions revêtent un aspect plus conven- tionnel, avec le recours à la formule traditionnelle démotique, en vogue à l’époque ptolémaïque, à savoir pȝ rn nfr… mn dy m-bȝḥ… (šʿ ḏt) : « Le beau nom de X demeure ici devant telle ou telle divinité (pour toujours) » (fig. 4). Cette séquence peut aussi être abrégée en «  Le beau nom de…  », sans autre adjonction 9. Fig. 4 « Le beau nom de Hor, fils de Pamontou, demeure ici devant Hathor », soigneusement gravé sur le montant sud du pseudo-pylône du temple de Ptah, tout près d’une chapelle dédiée à Hathor 10 (cliché Gh. Widmer) 9.  Sur cette formule et les autres tournures attestées dans les graffiti démotiques, voir Sv.P. Vleeming, « A White Wall is a Fool’s Paper », dans A.M. Dodson – J.J. Johnston – W. Monkhouse (éd.), Exceedingly Wise Man. Studies in Honour of W. J. Tait (GHP Egyptology 21), 2014, p. 323-330. 10.  Cf. D. Devauchelle – Gh. Widmer, dans M. Boraik – Chr. Thiers, Centre franco-égyptien d’étude des temples de Karnak. Rapport d’activité 2010, 2011, p. 24. Un fac-similé de ce graffito a été publié par Sv.P. Vleeming, Demotic Graffiti and Other Short Texts Gathered from Many Publications. Short Texts III – 1201-1350 (StudDem 12), 2015, p. 112 (no 1461). 108  | BSFE 201 L’absence de titres accompagnant les anthroponymes est surprenante, d’autant plus que les noms attestés sont, pour la plupart, fréquents dans la région thébaine ; nous ne pouvons donc qu’émettre des hypothèses sur le statut des auteurs de ces graffiti, tout comme sur les raisons qui ont motivé leur incision, dans la mesure où le contexte est rarement explicité 11. En outre, ces textes, à Karnak, sont souvent isolés, c’est-à-dire qu’ils appa- raissent rarement à côté d’autres graffiti démotiques, hiéroglyphiques ou hiératiques. Quatre ou cinq larges zones dites « de concentration » peuvent quand même être signalées, mais elles ne regroupent qu’une dizaine d’ins- criptions démotiques chacune : le temple de Ptah, la cour entre le Ier et le IIe pylône, avec la face nord du portique bubastite nord (voir infra), les VIIe et VIIIe pylônes, ainsi que leurs cours, de même qu’une poterne située dans le secteur sud-ouest de l’enceinte (voir infra). Si le corpus paraît au premier abord austère, certaines inscriptions se dis- tinguent par leur originalité et laissent entrevoir des relations personnelles, parfois conflictuelles, à l’intérieur même du domaine d’Amon. C’est sur ces productions que nous allons d’abord nous concentrer. Bien que la première ait déjà été publiée, je ne peux la passer sous silence tant son contenu est déconcertant et sans parallèle connu jusqu’ici 12. Le graffito a été gravé assez profondément avec une pointe fine sur l’une des colonnes du portique bubastite nord (fig. 5a-b) : la tournure traditionnelle pȝ rn nfr… mn dy (« Le beau nom de… demeure ici ») y a été transformée en pȝy=k ʿš-sḥn bỉn pȝy=k rn bỉn mn dy šʿ ḏt, à savoir « Ta mauvaise fortune et ton mauvais (re)nom demeurent ici pour toujours ». Le détournement ainsi effectué de la formule classique dénote une finesse d’esprit de la part de son auteur qui, de plus, n’est pas resté anonyme : il s’appelle Toutou, fils de Payka. On retiendra également que cette inscription n’a subi aucune tentative de martelage 13. 11.  Sur cette particularité de nombreux graffiti démotiques de Karnak et pour un possible recoupe- ment autour d’un Ankhhésat mentionné, sans aucun titre, dans une inscription secondaire du temple, voir la contribution de Gh. Widmer, à paraître dans les Actes du colloque Clamour from the Past. Graffiti, Rock Inscriptions and Secondary Epigraphy from Ancient Egypt qui s’est tenu à l’Ifao du 15 au 19 juin 2019. Pour la question des titres et qualifications (distinctives ou non) attestés dans les graffiti hiérogly- phiques et hiératiques, voir, par exemple, H. Navrátilová, dans Egypt in Transition, p. 315-316, ainsi que Chl. Ragazzoli – E. Frood, « Writing on the Wall: Two Graffiti Projects in Luxor », EgArch 42 (2013), p. 33. 12.  Cf. Gh. Widmer – D. Devauchelle, CahKarn 16 (2017), p. 418-419. 13.  Dans la même veine, nous pouvons mentionner un graffito malheureusement très lacunaire décrit comme un « véritable appel à la violence » : cf. Cl. Traunecker, « Le peuple de Karnak », dans Karnak, l’Égypte grandiose (Les Dossiers, Histoire et archéologie 61), 1982, p. 58. Les graffiti démotiques du domaine d’Amon à Karnak |  109 Fig. 5a La « malédiction » de Toutou, fils de Payka, gravée sur une colonne du portique bubastite ;  son emplacement un peu en retrait et la finesse de l’incision la dissimulent aux regards (cliché Gh. Widmer) Fig. 5b Détail de la malédiction proférée par Toutou contre Padihorour (cliché D. Devauchelle) Un ostracon démotique découvert dans les fouilles anciennes des maisons de prêtres à l’est du Lac Sacré est lui aussi le témoin de préoccupations plus triviales au sein de la communauté des prêtres : la « malédiction » (pȝ yṱ) de Râttaouy et de Montou y est promise à celui qui « prendrait » (c’est-à-dire volerait) les fruits du sycomore (lqȝ.t) (fig. 6) 14. Fig. 6 Ostracon démotique Lac Sacré no 7 : « La malédiction de Râttaouy et de Montou, seigneur de Thèbes, (sera contre) tout homme sur terre qui prendra les fruits du sycomore de/dans […] » (© CNRS-CFEETK no 14331/A. Bellod) 14.  Cf. D. Devauchelle, « Cinq ostraca démotiques de Karnak », CahKarn 8 (1987), p. 139-140 et pl. II (intervertir les numéros ODK-LS no 6 et no 7 sur la planche). 110  | BSFE 201 Fig. 7 « Le beau nom de […] demeure ici devant Ptah », temple de Ptah, porte C (cliché Gh. Widmer ; dessin vectorisé par M. Bocquet, UMR 8164 HALMA) Toujours dans cette perspective, je citerai un cas de damnatio memoriae, parmi la dizaine recensée dans le corpus, remarquable dans sa réalisation : seul(s) le ou les anthroponymes ont été effacés, épargnant le reste de la formule traditionnelle ; le travail, soigné et ciblé, a dû être réalisé par une personne capable de lire le démotique (fig. 7). Le temple de Karnak préserve encore quelques rares inscriptions coptes dont plusieurs ont été gravées sur la paroi interne du mur d’enceinte de Thoutmosis III (côté sud) 15 ; l’une d’entre elles fut partiellement martelée – 15.  L’état délabré du site de Karnak, dès la fin du ive siècle, et les incursions des Blemmyes expliquent sans doute l’installation progressive de petites communautés chrétiennes à l’intérieur des ruines, dont certains lieux sont transformés en églises, comme l’Akhmenou ou la salle hypostyle du temple de Khonsou. Pour une vue d’ensemble de la documentation, on renverra à H. Munier – M. Pillet, « Les édifices chrétiens de Karnak », REA 2 (1929), p. 58-88 et, plus récemment, à R. David, « Quand Karnak n’est plus un temple… Les témoins archéologiques de l’Antiquité tardive », CahKarn 16 (2017), p. 147-165, qui rassemble la bibliographie parue depuis ; voir aussi, avec quelques réserves, E. Ghaly, « The Coptic Monastery at the First Pylon of Karnak Temple », JARCE 53 (2017), p. 105-121. À titre de comparaison, on pourra signaler un autre cas de graffiti coptes volontairement endommagés, cf. A. Delattre, « Christian Graffiti in Egypt: Case Studies on the Theban Mountain », dans Chl. Ragazzoli – E. Frood – Ö. Harmanşah – Ch. Salvador (éd.), op. cit., p. 41 et 46. Les graffiti démotiques du domaine d’Amon à Karnak |  111 Fig. 8 Graffito copte martelé mentionnant Psan, mur d’enceinte de Thoutmosis III, couloir de ronde (cliché Gh. Widmer) piquetée en suivant le contour des lettres –, pour une raison encore indéter- minée (fig. 8). On y devine, en caractères assez larges 16, ⲮⲀⲚⲀϤⲔⲰⲠⲈⲒⲘⲀ, une formulation non attestée par ailleurs, pour laquelle deux traductions sont envisageables : – « Psan a quitté ce lieu », ou – « Psan a atteint ce lieu » 17. Ce texte s’insère dans une série de quatre productions similaires mention- nant trois autres personnes (Enoch 18, Paham et Petre 19) ; elles sont espacées de plusieurs mètres les unes des autres, mais approximativement situées à la même hauteur (sur les troisième et quatrième assises, à quelque 3 mètres du sol actuel, cf. fig. 9 et 10). 16.  L’inscription fait 120 cm de long. 17.  Je remercie sincèrement A. Delattre, qui a très aimablement répondu, avec beaucoup d’humour, à mes diverses interrogations concernant ces curieux textes auxquels lui-même s’était intéressé. Je suis également reconnaissante à M. Müller et à M. Smith pour l’aide ponctuelle apportée. Sur la tendance, dans la région thébaine, à utiliser la forme absolue là où on attendrait la forme construite, notamment avec le verbe ⲔⲰ, cf., par exemple, H. Winlock – W.E. Crum, The Monastery of Epiphanius at Thebes I (The Metropolitan Museum of Art Egyptian Expedition), 1926, p. 250, III. Syntax (référence M. Müller). En l’ab- sence de contexte précis et vu le large spectre de significations du verbe ⲔⲰ, les deux traductions, bien que presque contradictoires, sont possibles. Pour la première, cf., par exemple, H. Munier – M. Pillet, op. cit., p. 85-86 et J.-Cl. Golvin – Cl. Traunecker, Karnak. Résurrection d’un site, 1984, p. 32 ; pour la seconde, voir W.E. Crum, A Coptic Dictionary, 1939, p. 95b et A. Delattre – J. Dijkstra – V. Van der Vliet, « Christian Inscriptions from Egypt and Nubia 4 (2016) », BASP 54 (2017), p. 277. 18.  À l’exception du nom qui se lit sans difficulté, le texte est incertain et pourrait même être fautif ; il a peut-être été tracé par une main moins experte que les trois autres « graffiti ». 19.  L’inscription est précédée du signe de la croix, et, semble-t-il, de deux points de « ponctuation » ; vu le nombre de marques parasites sur la paroi, il est difficile de déterminer si les autres petits points sont voulus ou accidentels. Pour la lecture « Petre » plutôt que « Pepe », voir A. Delattre, « Une inscription de Karnak », CdE 91/181 (2016), p. 219 (§ 22). 112  | BSFE 201 Fig. 9 Alignement des quatre graffiti coptes (cliché Gh. Widmer) 20 Fig. 10 L’inscription de Petre (cliché Gh. Widmer) 20.  Je remercie Thomas Nicq (UMR 8164 HALMA) qui a réussi, avec son talent habituel, à « magnifier » mon cliché original. Les graffiti démotiques du domaine d’Amon à Karnak |  113 Fig. 11 Page manuscrite des Cahiers de Cl. Traunecker dans lesquels il a soigneusement consigné tous les graffiti, textuels ou figurés, repérés lors de ses activités dans le temple (© Cl. Traunecker / Griffith Institute, Oxford) 114  | BSFE 201 Fig. 12 Vue d’ensemble des graffiti démotiques du mur bubastite nord, face nord (Cliché D. Devauchelle) Deux hypothèses ont été formulées pour expliquer leur présence sur ce mur, à proximité de l’Akhmenou, qui fut transformé en église à l’époque copte : soit il s’agit de graffiti de visiteurs de passage, voire de membres de la communauté religieuse qui vivaient dans les ruines du temple 21, soit d’épi- taphes funéraires, témoins de l’utilisation du couloir de ronde (encombré de déblais) comme lieu d’ensevelissement 22. En seconde partie, je m’attarderai sur un petit ensemble de graffiti démotiques inédits et insolites, puisqu’ils sont composés essentiellement de chiffres (fig. 12). Ces textes, gravés assez profondément sur la face nord du portique bubastite nord, à plus de huit mètres du sol actuel, ne sont pas tota- lement isolés : sur cette paroi sans décor sont disséminés aujourd’hui une quarantaine de graffiti figurés représentant, entre autres, des oiseaux, des 21.  Cf. H. Munier – M. Pillet, op. cit., p. 86-87 (« Pépé et Paham, en quittant ces lieux, gravèrent leurs noms à titre de souvenir, tandis que d’autres s’y établissaient ») et A. Delattre et al., BASP 54 (2017), p. 277 (« + Petre came here »). S’il est difficile de dater ces textes paléographiquement (A. Delattre suggère, avec prudence, une fourchette VIe-VIIIe siècles), la main qui les a gravés pourrait être la même, cf. le tracé similaire de la lettre Ⲕ, au moins pour les « graffiti » de Petre, Paham et Psan (voir aussi plus haut note 18). 22.  Voir J.-Cl. Golvin – Cl. Traunecker, op. cit., p. 32 qui publient un relevé de deux de ces inscrip- tions.
Toutefois, s’il est vrai que les Coptes recourent volontiers à des métaphores pour désigner le trépas, l’expression « quitter ce lieu » pour évoquer le décès de quelqu’un n’est pas attestée jusqu’ici. En outre, l’absence de date (jour du décès) et/ou de circonstances précises rendent cette hypothèse moins plausible. Les graffiti démotiques du domaine d’Amon à Karnak |  115 Fig. 13 « [Le] beau (?) nom de Pacherousir (?) » (© CNRS-CFEETK no 5227 / P. Anus) barques et des têtes divines (voir fig. 11) 23 . Si la date d’exécution de ces des- sins reste difficile à établir, les inscriptions démotiques pourraient remonter à la fin de l’époque ptolémaïque ou au début de la période romaine (d’après la paléographie). Elles sont regroupées sur deux assises, à côté de la repré- sentation de deux barques, de taille différente, qui n’ont apparemment pas de lien direct avec nos textes. Sur l’assise inférieure, une courte inscription de deux lignes, peut-être incomplète, débute par la formule traditionnelle [pȝ] rn nfr (?), « [Le] beau(?) nom de » ; la seconde ligne contient un anthroponyme que je propose de lire Pȝ-šr-Wsỉr, « Pacherousir », avec précaution toutefois, en raison du tracé particulièrement maladroit du texte, de l’état de la paroi et de l’impossibilité de s’en approcher (fig. 13). Sur l’assise supérieure, cinq colonnes, essentiellement de chiffres gravés dans la pierre, forment des additions (voire une soustraction), sans que l’objet de ces calculs ne soit spécifié, malgré la présence de l’expression wp-s.t « détail » en initiale de certains d’entre eux (fig. 14 et 15). Pour trois de ces opérations (nos 2, 4 et 5), « le compte est bon ! », même si l’on est parfois obligé de jongler avec les lectures, notamment pour les dizaines. Les deux autres (nos 1 et 3) semblent incomplètes ou incertaines. 23.  Sans les archives photographiques du CFEETK et les Cahiers de Cl. Traunecker, aujourd’hui déposés à l’Oriental Institute de l’Université d’Oxford, nous serions sans doute passés longtemps à côté de ces graffiti, dans la mesure où ils sont difficiles à repérer, situés à plus de huit mètres au-dessus du niveau du sol et confinés entre le bâtiment technique du spectacle « Son et Lumière » et la paroi du portique bubastite nord. 116  | BSFE 201 Inscription no 1 24 96 « 96 11 11 23 23 20 (?) 20 (?) 50 (?) 24 50 (?) sp (?) Reste […] […] » Fig. 14 Inscriptions nos 1 et 2 (© CNRS-CFEETK no 5224 / P. Anus) L’identification de cette opération demeure hypothétique. La présence, à l’avant-dernière ligne, du groupe que je propose de lire sp (?), « reste », au lieu de r (« à savoir », c’est-à-dire « total »), qui est attesté dans les quatre autres inscriptions, fait penser à une soustraction (« 96 moins 11, moins 23, etc.), mais les nombres sont trop élevés. Une possibilité serait de lire 3 au lieu de 20 (l. 4), dans la mesure où le tracé de ce chiffre (l. 3) est assez inhabituel, mais je ne suis pas convaincue par cette solution qui ne correspond pas réel- lement aux traces visibles. La dernière ligne étant lacunaire, il n’est pas pos- sible de trancher. Inscription no 2 wp-s.t « Détail : 15 15 [1 (?)]9 [1 (?)]9 FACS 3 50 (?) 50 (?) 38 (?) 38 25 25 r 147 à savoir : 147 » Le compte est bon si l’on restitue la dizaine dans la lacune (l. 3) et que l’on ne tient pas compte du premier trait oblique qui descend sur le groupe 40, malgré la profondeur avec laquelle il semble avoir été gravé (l. 7). Noter la 24.  On pourrait aussi lire 80. Les graffiti démotiques du domaine d’Amon à Karnak |  117 Fig. 15 Inscriptions nos 3, 4 et 5 (© CNRS-CFEETK no 5225 / P. Anus) forme particulière du signe 30 (l. 5), qui se distingue de celui des inscriptions nos 4 et 5 : il est possible que ces additions aient été rédigées, peut-être à tour de rôle, par au moins deux personnes différentes. Inscription no 3 [12 (?)] « [12 (?)] [1 (?)] [1 (?)] 10 10 10 10 5 5 4 (?) 4 (?) r […] à savoir : […] » Cette inscription paraît inachevée et/ou volontairement effacée ; il est également impossible de déterminer combien de lignes ont été gravées avant le signe 10 (l. 3), car la surface est particulièrement arasée dans cette zone ; suivant l’éclairage, on a l’impression de lire au moins 12, puis 1. 118  | BSFE 201 Inscription no 4 Le compte est bon, même si wp-s.t « Détail : le tracé de certains groupes 12 12 est inhabituel. 16 16 10 (?) 10 (?) [10 (?)] [10 (?)] 33 33 5 5 4 4 r 90 à savoir : 90 » Inscription no 5 En testant plusieurs lectures 56 « 56 (56 ou 86 [l.1] ; 28 ou 38 (l. 3) ; [10 (?)] [10 (?)] 41 ou 61 [l. 4], etc.) et en jonglant 28 28 avec les chiffres, on parvient 61 61 à une solution qui semble vraisemblable. 76 76 r 231 à savoir : 231 » Il est bien sûr difficile, sans contexte précis – nous ne savons même pas à quoi ces valeurs faisaient référence –, de connaître les raisons qui ont pu motiver une, voire deux ou trois personnes, à graver ces calculs dans le grès. On pense en premier lieu à des exercices scolaires, mais ils sont trop élémen- taires pour être ainsi pérennisés. De la même manière, s’il s’agissait de notes administratives, on comprend mal qu’elles aient été incisées et non peintes 25. L’anthroponyme mentionné sur l’assise inférieure pourrait être considéré comme le nom du « signataire » de ces additions, mais cette hypothèse paraît peu satisfaisante. 25.  On pourra comparer avec un dipinto démotique de Médinet Habou copié sur la paroi d’une petite salle, à l’arrière de la « slaughterhouse », qui consiste également en une série de nombres et de chiffres, mais associés à des fractions. Il s’agit en fait d’une table de multiplication sur trois colonnes qui pourrait avoir servi d’aide-mémoire à un scribe installé dans cette pièce pour rédiger ses documents comptables, cf. W.F. Edgerton, « Preliminary Report on the Ancient Graffiti at Medinet Habu », AJSLL 50 (1933/1934), p. 123-125 et H.J. Thissen, Die demotischen Graffiti von Medinet Habu: Zeugnisse zu Tempel und Kult im pto- lemäischen Ägypten – Transkription, Übersetzung und Kommentar (DemStud 10), 1989, p. 175-176 (no 313). Les graffiti démotiques du domaine d’Amon à Karnak |  119 a (© CNRS-CFEETK no 5176 / A. Bellod) b (© CNRS-CFEETK no 5200 / P. Anus) c (© CNRS-CFEETK no 5259 / P. Anus) ©  CFEETK  (MEA/CNRS,  USR  3172)   Fig. 16a-c Les archives du CFEETK conservent quelques traces photographiques des fouilles de sauvetage qui ont été menées dans cette zone au printemps 1970, au moment du projet de construction de l'édifice technique du « Son et Lumière » : on reconnaît la rampe moderne qui permettait aux touristes d’accéder au Ier pylône et qui reposait sur une masse considérable de déblais enchevêtrés de différentes époques, principalement islamique et copte. Ces six inscriptions situées en hauteur ont dû être réalisées à un moment où cette portion du mur était accessible par des échafaudages (peut-être même ceux de la construction du Ier pylône qui ont dû rester en place un certain temps 26) ou par des constructions en brique le long de la paroi qui rehaussaient le niveau du sol (fig. 16a-c). 26.  D’autre part, il est vraisemblable que le domaine d’Amon a été le lieu d’une activité constante de construction et/ou de rénovation. 120  | BSFE 201 Fig. 17 Les poternes du secteur sud-ouest (cliché D. Devauchelle) En conclusion, je mentionnerai un projet que nous sommes en train de monter : il s’agira de redégager la zone autour de deux poternes situées dans le secteur sud-ouest de l’enceinte d’Amon, près du temple d’Opet (fig. 17). L’une de celles-ci, en effet, semble avoir servi de lieu de réunion, privé ou cultuel, à l’époque ptolémaïque, si l’on en croit la dizaine de graffiti unique- ment démotiques qui ont été laissés sur ses murs. Elle est également creusée de multiples cupules. Cette petite porte constitue ainsi l’espace le plus « concentré » en graffiti démotiques de tout le temple de Karnak, pour une raison que nous espérons pouvoir déterminer ; le dégagement de l’ensemble permettra aussi de vérifier si la seconde poterne, aujourd’hui en grande partie ensevelie, était elle aussi couverte d’inscriptions dites « secondaires ». English Abstract A closer look at the walls of the Karnak temples reveals in various places traces of a more personal form of relationship with the gods. Here, demotic graffiti, often less elaborate than their hieroglyphic or hieratic counterparts, hold a special place, both in terms of when they were written and the, at times, rather unusual nature of their contents. In this paper, which is work in progress, the focus is on two or three specific inscriptions. These include a very targeted case of damnatio memoriae and a series of numbers carved in stone which turn out to be calculations but whose purpose remains uncertain. This contribution also provides an opportunity to revisit a group of Coptic texts incised on the girdle wall of Thutmose III, in the round corridor near the Akhmenu.