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Dix ans d'archéologie à Karnak

Dossiers d'archéologie 393, 2019, p. 16-21, 2019
Christophe Thiers
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Dix ans d’archéologie à Karnak Si le cœur de Karnak a longtemps été au centre des préoccupations archéologiques, ces dix dernières années les activités se sont concentrées sur le parvis du temple et dans le secteur nord de l’enceinte d’Amon-Rê (chapelles osiriennes et Trésor de Chabaka), avec comme chantier principal la fouille du temple de Ptah et de ses abords. Christophe Thiers, directeur du Centre franco-égyptien d’étude des temples de Karnak (CFEETK) jusqu’en décembre dernier, nous relate ces travaux qui ont profondément renouvelé les connaissances des processus d’occupation et des pratiques cultuelles à Karnak. Christophe THIERS É difié par Thoutmosis III (environ 1479-1424), hors les murs de Karnak, le temple ne fut intégré que tardivement au domaine d’Amon-Rê, à l’occasion de la construction de la grande enceinte de Nectanébo Ier (380-362). Il connut plusieurs étapes de construction, qui ont à chaque fois profondément remodelé l’espace de culte et son environnement immédiat. Dans le cadre d’un vaste projet d’aménagement du sec- teur nord de Karnak, Chabaka (XXVe dynastie, 722- 707) élève deux portes associées à des enceintes massives en brique crue, qui agrandissent ainsi le téménos du dieu ; au sud du temple, deux autres portes délimitent un accès vers un nouveau bâti- ment à vocation économique et religieuse, le Tré- sor de Chabaka. Les aménagements ptolémaïques Vue générale des temples de Karnak. © CNRS-CFEETK / É. Saubestre (kiosque, portes d’enceinte) vont se succéder à partir du règne de Ptolémée III Évergète Ier (246- 222) ; la dernière enceinte est associée à une porte de Ptolémée VI Philométor (180-145). Enfin, sous le UN COMPLEXE CULTUEL règne de Ptolémée XII Néos Dionysos (80-58, puis EXCEPTIONNEL 55-51), une porte isolée est intégrée à l’axe princi- pal du temple. Les dernières inscriptions hiérogly- Sur la rive orientale du Nil, derrière de hauts murs de brique crue, le phiques sont datées de l’empereur romain Tibère. site de Karnak constitue l’ensemble monumental le plus imposant Les objectifs de la fouille étaient de circonscrire d’Égypte. L’édifice le plus important du complexe est le grand tem- ple d’Amon-Rê, forme solaire d’Amon devenu « roi des dieux » dans les diverses interventions ayant conduit à l’agran- la région thébaine au Moyen Empire. Jusqu’à la fin de la civilisation dissement progressif du domaine du dieu. Le pro- égyptienne, Karnak reste le centre religieux de l’Empire et son clergé gramme archéologique (2008-2018) a donc porté à acquiert une puissance concurrençant le pouvoir de Pharaon. la fois sur la délimitation des emprises successives Depuis le début du XIXe siècle, le site archéologique n’a pas véri- des enceintes et sur l’identification des contraintes tablement connu de répit, son sol suscitant les convoitises des naturelles et historiques ayant transformé le pay- voyageurs et des hommes au service des consuls européens puis sage religieux et urbain au cours de l’évolution du la curiosité des égyptologues. Les travaux scientifiques opérés monument. Il a ainsi été mis en évidence une sous la direction de Georges Legrain, premier directeur des tra- séquence chronostratigraphique de l’occupation vaux de Karnak (1895-1917), constituent une étape décisive, et humaine dans ce secteur de la XIe dynastie (vers depuis lors le domaine d’Amon-Rê a bénéficié d’une attention ininterrompue, à la mesure de cet ensemble monumental hors 2140-1990) jusqu’au IVe ou Ve siècle de notre ère. norme. Pour autant, ce territoire de près de 25 ha conserve encore Parallèlement à ces investigations archéologiques, des zones vierges de toute recherche ou qui méritent qu’y soit des relevés épigraphiques, photographiques et consacrée une attention soutenue. architecturaux ont été menés, de même qu’une res- tauration complète du monument. AVANT LE TEMPLE DE THOUTMOSIS III À la suite des premières observations effectuées bois. Le plan tripartite peut être comparé à celui du lors des fouilles des chapelles et de la cour du tem- temple en pierre. Cette structure ancienne présente ple (2010-2011), les travaux menés par Guillaume une orientation similaire à celle du grand temple Charloux (2014-2016) sur les abords sud et est ont d’Amon-Rê, alors qu’une rotation de quelques confirmé l’existence d’une structure antérieure en degrés dans le sens horaire a été opérée – pour une brique crue. Largement arasé lors du creusement de raison encore non expliquée – lors de la fondation la fosse de fondation du temple thoutmoside, cet du temple en pierre. édifice a pu être daté d’entre la fin de la XVIIe et Fort de ces premières observations, un son- le début de la XVIIIe dynastie. Il fait écho à la stèle de dage profond en escalier a été pratiqué, qui a per- Sondage profond dans le temple de Ptah. fondation de Thoutmosis  III, qui mentionne un mis de révéler l’évolution du secteur avant la © CNRS- édifice ancien en brique avec colonnes et portes en construction du temple de Ptah. C’est ainsi qu’une CFEETK / G. Charloux Dix ans d’archéologe à Karnak Plan général du temple d’Amon-Rê. © CNRS-CFEETK berge du Nil et la première présence anthropique SENAKHT-EN-RÊ AHMÈS Ier, sur le site ont été identifiées, de même que des LA « DÉCOUVERTE » D’UN PHARAON installations civiles dans le secteur (XIe-XIIIe dynas- En 2012, la fouille pratiquée au sud-ouest du tie). Une partie du matériel recueilli (mobilier, temple de Ptah a mis au jour un fragment de lin- faune, archéobotanique…) est encore en cours teau et un montant de porte en calcaire. Les deux d’étude et ne manquera pas d’apporter des don- éléments gisaient en bordure d’une tranchée de nées supplémentaires sur cette occupation. fondation. Sur le montant, l’inscription indique que LE TRÉSOR DE CHABAKA L’inauguration de cette institution en charge du stockage et de la réalisation des offrandes précieuses (métaux, pierres semi- précieuses, faïence…) marque tout l’intérêt porté au culte et aux prêtres d’Amon-Rê, tous deux bénéficiaires des productions transitant par le Trésor. La fouille menée de 2008 à 2015 par Nadia Licitra (université Sorbonne-CFEETK) n’a pas manqué d’apporter de précieuses données sur cet édifice, essentielle- ment bâti en brique crue, avec colonnes et huisseries en grès. L’état de conservation exceptionnel des vestiges résulte de l’effondrement de l’édifice et de son abandon épargnant ainsi le monument des campagnes de martelages instaurées par Psammétique II (XXVIe dynastie). Vue générale du Trésor de Chabaka. © CNRS-CFEETK / L. Moulié Fouilles des structures en brique crue antérieures au temple thoutmoside. © CNRS-CFEETK / G. Charloux la porte ouvrait sur un « grenier » consacré au dieu XVIIe dynastie et du début de la XVIIIe, qui voit la Amon-Rê. L’édifice servait de lieu de stockage de fin de la domination Hyksôs sur l’Égypte est bou- céréales provenant des domaines du dieu et des- leversée par cette découverte : les monuments et tinées à l’alimentation cultuelle. Les cartouches objets portant le seul nom « Ahmès » peuvent royaux attestent que l’édifice a été consacré par le désormais appartenir à Senakh-en-Rê Ahmès Ier pharaon Senakht-en-Rê Ahmès. Il s’agit, jusqu’à ce (XVIIe dynastie) ou à Ahmès II (XVIIIe dynastie), le jour, du seul monument contemporain de ce sou- premier ayant pu, en toute hypothèse, être le verain de la fin de la XVIIe dynastie. Cette décou- grand-père du second. verte singulière livre pour la première fois trois des cinq noms royaux. Le fait est d’importance : LES AGRANDISSEMENTS SUCCESSIFS Senakht-en-Rê, connu jusqu’à présent dans des DU DOMAINE DE PTAH listes royales postérieures à son règne, est ici pré- Les interventions à proximité du temple de Ptah nommé Ahmès, nom qui jusqu’alors était exclusi- et la réalisation de sondages ciblés ont permis vement associé au premier souverain de la d’identifier plusieurs enceintes de brique crue. Bor- XVIIIe dynastie. La chronologie de la fin de la dant le temple sur son flanc méridional, une suc- cession de murs, datés du Nouvel Empire jusqu’à l’époque romaine, a été mise en évidence. Malgré les réaménagements suc- cessifs, la pérennité de ce tronçon d’enceinte est notable. Celles qui sont liées aux portes de Cha- baka, dans l’axe du temple de Ptah, et plus au sud avec le Trésor, ont égale- ment été partiellement mises en lumière. Le péri- Fragment du linteau mètre du temple s’agrandit de Senakh-en-Rê en cours de façon notable au sud de restauration. © CNRS- et à l’est avec le tracé de CFEETK / Chr. Thiers Matérialisation des enceintes des deux dernières grandes phases Enceinte ptolémaïque d’occupation. © CNRS-CFEETK, orthophotographie © O. Murray Enceintes XXVe dynastie l’enceinte ptolémaïque, et souligne ainsi la vitalité l’inhumation insolite d’une statue du dieu Ptah dans du culte et des prêtres de Ptah à cette époque. le cadre de rituels osiriens. Afin de protéger ces structures fragiles et de les Statuette d’Osiris provenant matérialiser de manière plus prégnante pour les LA FOUILLE INÉDITE D’UN QUARTIER de la favissa. © CNRS- ROMANO-BYZANTIN visiteurs, un programme de reconstruction a été CFEETK / J. Maucor entrepris à la fin de 2018. La vie dans l’enceinte du grand temple d’Amon- Rê ne s’est pas arrêtée avec la fin progressive du L’« INHUMATION » D’UNE STATUE paganisme. Les dégagements de surface opérés à DU DIEU PTAH l’est du temple de Ptah ont mis en évidence la pré- En décembre 2014, les investigations ont sence d’un vaste quartier d’habitation romano- conduit à une découverte exceptionnelle : une byzantin. La possibilité de fouiller des vestiges de favissa (fosse) contenait trente-huit objets mobi- ce type constitue une opportunité rare dans la liers (statues, statuettes et éléments d’appliques région thébaine en général, et à Karnak en particu- statuaires en matériaux variés). La visualisation et lier. En effet, ces niveaux archéologiques qui occu- l’analyse du comblement de la favissa ont été ren- paient une large part du domaine d’Amon-Rê ont dues possibles grâce à l’apport des méthodes été massivement détruits par les premiers archéo- modernes de relevés photogrammétriques logues en quête de monuments pharaoniques. Les Dossiers d’Archéologie / n° 393 et de modélisation 3D appliquées lors de fouilles menées sous la direction de Benjamin la fouille. Creusée à la fin de l’époque Durand (2015-2018) ont ainsi révélé un complexe ptolémaïque à l’arrière du temple, la occupé à la fin du IVe et au début du Ve siècle de fosse a abrité une statue « déclassée » du notre ère, installé dans le périmètre de l’enceinte dieu Ptah datant du Nouvel Empire, ptolémaïque du temple de Ptah. Un vaste habitat entourée d’éléments mobiliers et de associé à un complexe de stockage a été installé en nombreux bronzes osiriens ; la plupart bordure de la grande enceinte de Nectanébo Ier. des objets, cassés ou abîmés, remontent Des constructions plus modestes se développent au à la Troisième Période intermédiaire sud. Chaque entité domestique est dotée d’es- et à la Basse Époque (XXVe et XXVIe dynas- paces de stockage, de cuisines… Les vestiges attes- 20 ties, notamment). Le dépôt témoigne de tent la présence d’un escalier donnant accès à un étage ou à une terrasse. Outre un mobilier céra- mique extrêmement abondant et bien conservé (étudié par Romain David), des objets découverts soulèvent la question de la présence des premiers chrétiens installés dans l’enceinte de Karnak : sym- boles païens (disques solaires avec cobras) coha- bitent sur un même objet avec des croix chrétiennes. En outre, des objets pharaoniques (stèles privées, notamment) ont été découverts dans les espaces d’habitation. Vue générale du quartier romano- byzantin. © CNRS-CFEETK / É. Saubestre Bibliographie • BISTON-MOULIN (S.), THIERS (Chr.) — Le temple de Ptah LES CHAPELLES OSIRIENNES à Karnak, I. Relevé épigraphique (Ptah, nos 1-191), II. Relevé DE LA VOIE DE PTAH photographique, Le Caire, IFAO, 2016. L’essor des cultes osiriens au cours des XXVe et XXVIe dynasties se traduit • BISTON-MOULIN (S.), THIERS (Chr.) — Le Centre franco-égyptien par la construction de près d’une vingtaine de chapelles, parfois modestes, d’étude des temples de Karnak. Livre du cinquantenaire 1967-2017, Louqsor, CFEETK, 2017. consacrées à diverses formes du dieu. Ces lieux de culte ont été installés • BOULET (St.), DEFERNEZ (C.) — Ceramic Production in the principalement dans l’angle nord-est de la grande enceinte et sur la bor- Theban Area from the Late Period: New Discoveries in Karnak, dure ouest de la voie de Ptah. Dans ce secteur, du nord au sud se ren- dans E. Pischikova, J. Budka, K. Griffin (éd.), Thebes in the First contrent la chapelle d’Osiris « maître de la vie, qui secourt le malheureux » Millenium B.C., Cambridge, 2014, p. 603-624. (Taharqa et Chépénoupet II), la chapelle d’Osiris « Ounnefer maître des • CHARLOUX (G.), THIERS (Chr.) — Le temple de Ptah à Karnak III. aliments  » (pontificat de la divine adoratrice Ânkhnesneferibrê, règne La favissa, Le Caire, IFAO, 2019. d’Amasis, milieu du VIe siècle avant notre ère) et la chapelle d’Osiris « maî- • CHARLOUX (G.) et alii — Le temple « primitif » de Ptah à Karnak, tre de l’éternité » (Amasis). Si ces édifices présentent différents aspects dans Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale 117, 2017, du dieu Osiris, ils mettent particulièrement en évidence les théologies ori- p. 125-160. • COULON (L.), HALLMANN (A.), PAYRAUDEAU (Fr.) — The Osirian ginaires de la ville sainte d’Abydos, ainsi accessibles à la population de Chapels at Karnak: An Historical and Art Historical Overview Based Karnak. Débutée en 1999-2000 (IFAO-CFEETK) sous la direction de on Recent Fieldwork and Studies, dans E. Pischikova, J. Budka, Laurent Coulon, l’étude épigraphique et archéologique de la chapelle K. Griffin (dir.), Thebes in the First Millennium BC: Art and d’Osiris « Ounnefer maître des aliments » a apporté un éclairage décisif sur Archaeology of the Kushite Period and Beyond, Londres, 2018, l’histoire de ce secteur et des cultes osiriens qui s’y sont développés. Paral- p. 271-293. lèlement, la restauration et la reconstruction des structures en brique crue • DAVID (R.) dir. — Céramiques ptolémaïques de la région enserrant l’édifice ont permis de mieux appréhender l’aménagement de thébaine, Le Caire, IFAO, 2016. cet espace cultuel complexe. • DURAND (B.) — The Ptah temple at Karnak and its Roman neighbourhood, dans Egyptian Archaeology 54, 2019.  • LICITRA (N.) — Douze campagnes de fouille au Trésor de Chabaka à Karnak : archéologie d’une institution économique, dans Bulletin de la Société française d’égyptologie 199, 2018, p. 38-56. • En ligne : BISTON-MOULIN (S.) dir. — le projet Karnak (CNRS USR 3172/UMR 5140, LabEx Archimede), Projet d'édition des inscriptions des temples de Karnak : http://sith.huma-num.fr/ Remerciements Créé en 1967 pour étudier, restaurer, préserver et mettre en valeur le complexe exceptionnel de Karnak, le CFEETK opère sous les auspices du ministère des Antiquités d’Égypte, du CNRS, du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et du LabEx Archimede IA ANR-11-LABX-0032-01. Il nous est un devoir d’associer à cette présentation Pierre Zignani, Sébastien Biston-Moulin, Guillaume Charloux, Benjamin Durand, Mona Abadi, Stéphanie Boulet, Romain David, Catherine Defernez, Sylvie Marchand et Ahmed Nasseh pour leurs contributions décisives dans l’étude du Vue générale des chapelles osiriennes de la voie de Ptah. secteur du temple de Ptah, ainsi que l’ensemble de l’équipe © CNRS-CFEETK / Chr. Thiers franco-égyptienne impliquée dans les recherches archéolo- giques à Karnak.