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Le torse de Ramsès, le pied de Mérenptah et le nez d‘Amenhotep : observations sur quelques statues royales des collections turinoises (Cat. 1381, 1382 et 3148) Simon Connor The article focuses on three fragmentary New Kingdom royal statues from Thebes, now part of the collec- tions of the Museo Egizio. Stylistic analysis allows the three pieces (a statue in the praying posture, a base with a foot, and a colossal nose, respectively “Cat. 1381”, “1382” and “3148”) to be assigned to specific kings, despite mutilations or transformations due to reuse. Far from being only an exercise of anecdotic attribution, studying statue fragments can throw light on the whole corpus of a king or a period, as well as on the decoration program of a site and the dialogue between a sculpture and its architectural surroundings. The article places special emphasis on the theme of reuse, also commonly called “usurpation”. The implications of this practice are still largely obscure, but the intentional modification of features clearly demonstrates the importance that the ancient Egyptians assigned to style, an interest that twenty-first-century Egyptologists should continue to manifest. :‫ملخص البحث‬ ‫ وهى اآلن جزء من‬،‫يركز هذا المقال على ثالث قطع من تماثيل ملكية تعود إلى عصر الدولة الحديثة من طيبه‬ .‫المجموعة المحفوظة فى المتحف المصري بتورينو‬ ،‫ قاعدة تمثال بالقدم‬،‫ يمكن أن تنسب هذه القطع الثالثة (وهى تمثال فى الوضع التعبدى‬،‫من خالل تحليل األسلوب الفنى‬ ‫ رغم أن ما فيها من‬،‫) يمكن ان تنسب ألحد الملوك‬3148 ،1382 ،1381( ‫أنف ضخمة) وهى بالتتابع برقم كتالوج‬ ‫ فإن‬،‫ وبعيدا عن كونها عملية تنسيب للقطع أى معرفة نسبتها‬،‫تشوهات و تغيرات فى هيئتها راجع إلعادة استخدامها‬ ‫دراسة بقايا التماثيل تسمح بإلقاء الضوء على المجموعة أو األعمال الفنية الكاملة لملك ما أو عصر ما باإلضافة إلى‬ .‫النظام الزخرفى فى الموقع و كذلك الربط بين القطعة وما يحيط بها من عناصر معماريه‬ ،‫ كما يهدف لتشجيع الباحثين إلعطاء إقتراحاتهم‬،‫الهدف من هذا المقال هو صياغة أسئلة أكثر من إعطاء إجابات‬ ‫ والظروف المصاحبة لهذه‬،‫ويركز المقال بشكل خاص على فكرة إعادة اإلستخدام والتى تسمى عادة األغتصاب‬ ‫ ولكن التغيير المتعمد للمالمح يبين بوضوح األهمية التى كان يوليها‬،‫الظاهرة مازالت بشكل كبير غامضة بالنسبة لنا‬ ‫ أن يستمروا فى اجالئه‬21 ‫ وهو إهتمام البد لعلماء المصريات فى القرن‬،‫المصريون القدماء لألسلوب الفنى‬ .‫وتوضيحه‬ Participer à la rénovation du musée des antiquités formations qu’elle recèle. Ces quelques pages me égyptiennes de Turin et à la nouvelle présentation donnent l’occasion de partager une série d’observa- des œuvres m’a fourni le privilège, de 2014 à 2017, tions sur une sélection de statues royales du Nouvel de côtoyer quotidiennement la riche collection sta- Empire provenant de Thèbes, pièces qui ont particu- tuaire qui y est conservée. L’importance et la qualité lièrement attiré mon attention en raison des traces des pièces, de même que la documentation complète de manipulation et de modification qu’elles portent.1 qui souvent les accompagne, font de cet ensemble un L’intention de cet article est avant tout d’attirer l’at- des répertoires majeurs pour l’étude de la sculpture tention des égyptologues sur trois pièces méconnues égyptienne – particulièrement en ce qui concerne le de la collection turinoise, ce qui est un des buts de Nouvel Empire – et plusieurs générations de cher- ce nouveau périodique scientifique, mais aussi de cheurs pourront se succéder avant d’épuiser les in- formuler certaines demandes et de proposer des 1 réponses, qui à leur tour soulèveront d’autres ques- pétrifie l’action de vénération.2 Derrière la jambe tions sur le rôle et la « vie » des statues au cours de gauche du roi est sculptée en bas-relief une figure de l’antiquité pharaonique. J’espère amener d’autres reine anonyme, coiffée de la couronne hathorique et chercheurs à apporter leurs suggestions sur l’iden- levant une main dans un geste d’affectueuse protec- tification des souverains originellement représentés, tion vers le mollet de son époux. ainsi que sur la pratique dite de l’« usurpation » ou du réemploi. Plusieurs inscriptions sont gravées sur la statue. Ces trois pièces seront présentées dans l’ordre chro- Sur le pilier dorsal : nologique de leur production. Le lecteur s’intéres- n(y)-sw.t bity nb tA.wy (Wsr-mAa.t-ra stp-n-ra) sA-Ra msw sera tout d’abord à un colosse en position de prière nTr.w nb xa.w (Ra-ms[…)] portant le cartouche de Ramsès II, mais que l’on pro- « Le roi de Haute et Basse-Égypte, seigneur posera d’attribuer à Amenhotep II (Cat. 1381), puis des Deux Terres, Ousermaâtrê-Setepenrê, le fils se penchera sur le pied d’une statue porte-enseigne de Rê, qui enfante les dieux, maître des apparitions, au nom de Mérenptah, probablement réutilisation Rams[ès …] » d’une statue de Thoutmosis IV (Cat. 1382) ; enfin, nous finirons par une brève note sur un nez massif Sur le côté gauche du pilier dorsal : en granit, fragment d’un colosse que son style per- Hm.t n(y)-sw.t wr.t […] met d’attribuer à Amenhotep III (Cat. 3148). « La grande épouse royale […] » Sur le boucle de ceinture : Le torse de Ramsès (Ra-ms-sw [Mry]-Imn) Cat. 1381, statue d’un roi en position d’adoration « Ramsès Méryamon » au nom de Ramsès II, originellement effigie d’Amenhotep II (?) Sur le devanteau du pagne : H. 220 cm ; l. 71 cm ; P. 67 cm. n(y)-sw.t bity nb tA.wy (Wsr-mAa.t-ra stp-n-ra) sA-Ra nb Granit xa.w (Ra-ms-sw Mry-Imn) Collection Donati (1759) « Le roi de Haute et Basse-Égypte, seigneur des Deux Terres, Ousermaâtrê-Setepenrê, le fils Bibliographie de Rê, maître des apparitions, Ramsès Méryamon » PM VIII, n° 800-650-650. Orcurti, Catalogo illustrato, p. 60, n. 5. Vidua, dans : Documenti inediti, III, p. 291, n. 28. À droite, entre les jambes : Fabretti et al., Regio Museo di Torino, I, p. 107, n. 1381. n(y)-sw.t bity […] Barocelli, Atti Acc. Scienze 47, 1912, p. 411-425. « Le roi de Haute et Basse-Égypte… » Vandier, Manuel d’archéologie égyptienne III, p. 217, n.1 ; p. 221 (comme probablement usurpé de la XIIIe dynastie). Scamuzzi, Egyptian Art, 1965, pl. 62-64. Différents éléments permettent de déceler des traces Curto, L’antico Egitto nel Museo Egizio di Torino, p. 105-106 (comme de transformation de cette statue. Tout d’abord, le usurpé des XIIIe-XIVe dynasties). Donadoni (éd.), Dal museo al museo, p. 29- 30. cartouche du souverain sur la boucle de ceinture a Sourouzian, Mérenptah, p. 206, 234, pl. 12d-e. manifestement été gravé sur une zone préalablement Riflessi di pietra, 2006, p. 80-81, 132. grattée, qui est restée plus rugueuse que la surface Connor, Le statue del Museo Egizio, p. 16-17, fig. 3 ; p. 122-124, fig. 128. qui l’entoure. Par ailleurs, la sculpture des yeux a été Hofmann, dans : Peterson L. et al., Ramses, p. 78-79. clairement été laissée à un état inachevé, conférant à leur surface un aspect « sfumato », peut-être trace Cette statue inscrite au nom de Ramsès II (Fig. 1) d’une modification hâtive de sa surface (Fig. 2). Ce montre le souverain debout, les bras tendus devant même traitement de la surface des yeux est visible lui, vêtu d’un pagne empesé sur la partie frontale sur d’autres statues « usurpées », « réemployées » afin de former un tablier triangulaire. La position ou « réutilisées » – selon le terme auquel on préfère du roi, attestée en statuaire à partir de Sésostris III, avoir recours – par Ramsès II : par exemple le co- 2 Fig. 1 : Turin, Cat. 1381. Granit. H. 220 ; l. 71 ; P. 67 cm. Karnak. Collection Drovetti (1824). Photographies : Nicola Dell’Aquila et Federico Taverni/Museo Egizio. losse de Philadelphie E-635 (usurpé d’un souverain rin, dont seule une partie est reprise dans la biblio- de la fin de la XII dynastie, d’après les proportions e graphie ci-dessus. C’est Jacques Vandier qui, le pre- 3 du corps et la provenance de la statue), la tête du mier, propose d’y voir une statue usurpée de la XIIIe musée de Turin trouvée lors des fouilles d’Héliopolis dynastie, en la rapprochant des « sphinx du Delta » 4 (Turin S. 2700, cf. Fig. 3) ou le buste en granit du Louvre A 21, Le Caire JE 37478 et Boston MFA 88.747, 5 musée du Caire CG 38104 (cf. Fig. 4). « modelés avec vigueur et témoignant d’une certaine À la hauteur des tempes, devant l’oreille, un éclairage rasant permet de révéler les languettes sous le ban- deau de la coiffe, seulement partiellement effacées. Les plis partant des narines et des commissures des lèvres, particulièrement prononcés, presque carica- turaux, sont également caractéristiques des statues usurpées par Ramsès II, afin de diminuer la largeur de la bouche et de lui conférer le petit sourire figé du souverain de la XIXe dynastie. Enfin, le large S dessiné par la queue de l’uraeus, au-dessus du capuchon du cobra, de même que le triangle presque équilatéral du tablier ne corres- pondent pas aux conventions stylistiques de l’époque ramesside, ainsi que nous le verrons plus loin, mais rapprochent la statue soit de la fin du Moyen Em- pire, soit de la première moitié du Nouvel Empire (Fig. 5-6). Cette statue a fait l’objet de plusieurs mentions, sur- Fig. 2 : Turin, Cat. 1381 (détail du buste). Photographie : tout dans des catalogues ou guides du musée de Tu- Nicola Dell’Aquila et Federico Taverni/Museo Egizio. 3 Fig. 3 : Turin, S. 2700. Quartzite. H. 25,5 ; l. 11,5 ; P. 24 cm. Héliopolis. Fouilles d’E. Schiaparelli (1903-1906). Photographies : Pino et Nicola Dell’Aquila/Museo Egizio. élégance dans les proportions. » Silvio Curto a sui- de Ramsès II, « usurpée » par lui-même, c’est-à-dire vi cette proposition, en décrivant la statue comme transformée et réactivée à un moment plus tardif du « strutturata come le statue del Medio Regno, però règne, peut-être à l’occasion d’un heb-sed, ce qui ex- con scansione dei volumi meno netta ; di qui la data- pliquerait les retouches visibles sur la statue. Cette zione presumibile a quelle dinastie XIII e XIV. » Dans proposition est pourtant peu convaincante ; elle re- le récent catalogue de l’exposition « Ramses » à Ka- prend l’argumentation de Christophe Barbotin au rlsruhe, Eva Hofmann, sans rejeter cette hypothèse, sujet la statue du Louvre A 20, qui porte la titulature suggère plutôt d’y voir une statue du début du règne de Ramsès II, montre également plusieurs traces de modification sur sa surface et aurait, selon lui, été modifiée au cours du règne même du souverain ;6 la modification profonde du corps et des traits du vi- sage rend toutefois improbable cette interprétation. Si, dans certains cas, Ramsès II ou Mérenptah se sont contentés de faire ajouter leur nom sur des statues sans en modifier les traits,7 ces exemples restent marginaux au sein du répertoire conservé et la majeure partie des statues usurpées attestent, au contraire, une modification souvent profonde de l’apparence d’une statue, afin d’en « ramessiser » la physionomie. Bien que les raisons de la coexistence de différents degrés d’usurpation (soit changement à la fois de l’inscription et de la physionomie, soit seulement de l’inscription, soit encore ajout d’une titulature sans effacer l’inscription originelle) ne soient guère aisée à expliquer, il est indéniable que les souverains ramessides ont largement eu recours au réemploi de statues, généralement de dimensions colossales, de leurs prédécesseurs du Moyen Empire et de la XVIIIe dynastie en les transformant pour les Fig. 4 : Le Caire, JE 27856 – CG 38104. Granit. H. 84,4 ; actualiser.8 C’est vraisemblablement le cas de la sta- l. 60 cm. Mit Rahina, temple de Ptah. Fouilles d’A. Mariette (1892). Photographie : Simon Connor. tue de Turin : l’identification du souverain originel- 4 Fig. 5 : Turin, Cat. 1381 (détail de l’uræus). Photographie : Nicola Dell’Aquila et Federico Taverni/Museo Egizio. lement représenté par la statue turinoise est possible statuaire, le dessin de l’uræus et le type de pagne grâce à la confrontation stylistique avec le répertoire pourraient désigner à la fois la fin du Moyen Empire statuaire des prédécesseurs de Ramsès II. La forme et la XVIIIe dynastie.9 Les proportions générales du Fig. 6 : Turin, Cat. 1381 (détail du pagne). Photographie : Nicola Dell’Aquila et Federico Taverni/Museo Egizio. 5 corps excluent la fin du Moyen Empire : le torse est similarités avec la statue du Museo Egizio (Fig. 7). trop massif et trapu et surtout la tête trop volumi- Thoutmosis III et Amenhotep II sont justement at- neuse pour avoir pu appartenir à une statue de la testés dans le temple d’Amon à Karnak par plusieurs XII ou de la XIII dynastie. En revanche, plusieurs e e exemplaires de statues debout en position de prière, statues en granit de la première moitié de la XVIII e également en granit et d’un format proche (cinq à dynastie présentent une forme, des proportions et six coudées de haut, cf. tableau ci-dessous). Il est des dimensions très proches de celles de la statue tentant de rapprocher de ces colosses celui de Turin. turinoise, ce qui permet de pencher en faveur de Comme l’observent Claude Vandersleyen et Hourig cette période pour la datation de la statue turinoise Sourouzian,10 celui du British Museum EA 61 a vi- avant sa « ramessisation ». Les statues de Thoutmo- siblement été également réemployé par Ramsès II, sis III et d’Amenhotep II, en particulier, caractérisées probablement d’une statue d’Amenhotep II (mais, par des épaules puissantes, des bras massifs, une dans ce cas, sans en modifier la physionomie) ; cette tête volumineuse, un torse et une taille épais et une statue semble avoir fait partie de la même série. musculature développée, présentent de frappantes Hauteur originelle Souverain Statue Provenance Matériau estimée Hatshepsout Le Caire JE 52458 Deir el-Bahari Granit 250 cm Hatshepsout New York MMA 28.3.18 Deir el-Bahari Granit 242 cm Thoutmosis III Le Caire CG 594 Karnak, Akhmenou Granit 270-280 cm Thoutmosis III Karnak MPA. T3 st. 1 Karnak, Akhmenou Granit 270-280 cm Thoutmosis III Le Caire CG 633 Karnak (Akhmenou ?) Granit 230 cm Thoutmosis III/ Londres BM EA 61 Karnak (sans précision) Granit 320-340 cm Amenhotep II ? Turin Cat. 1381 Karnak (sans précision) Granit 250-270 cm Karnak, face nord du VIIe Amenhotep II Le Caire CG 42074 Granit 180 cm pylône Amenhotep II Le Caire TR 3/6/24/2 Karnak, cachette (?) Granit 220 cm Karnak, face nord du VII e Karnak, face nord du VII e Amenhotep II Granit 311 cm pylône pylône La statue de Turin a été recueillie à Thèbes par Vita- En effet, la tête en granit portant le numéro d’inven- liano Donati en 1759. Son contexte précis est incon- taire ÄS 590013 montre à la fois des mesures très si- nu, mais ce type de statue était placé par paires de milaires et une physionomie singulièrement proche. part et d’autre de passages scandant les processions : Le visage rond aux joues pleines a été clairement re- à Karnak, on retrouve Amenhotep II contre la face touché aux mêmes endroits : les plis trop accentués nord du VIIe pylône, Thoutmosis III dans l’Akhme- partant des ailes du nez et des commissures du nez nou ; les deux colosses d’Hatshepsout devaient flan- donnent naissance au même petit sourire aux lèvres 11 quer un passage de son temple à Deir el-Bahari, retroussées. Dans le cas de la tête de Munich, la mo- imitant peut-être les six statues de Sésostris III, ins- dification de la sculpture a été poussée à un degré tallées quelques siècles plus tôt dans le temple voisin plus avancé. En effet, la queue de l’uræus montre le (mais retrouvées hors contexte, projetées depuis la double anneau de part et d’autre de son cou gonflé, terrasse dans la dépression qui sépare le temple de suivant la « mode » ramesside ; le peu d’épaisseur 12 la falaise). suggère que ce relief ait été créé par simple abaisse- Si aucune des statues en position de prière prove- ment de la surface originelle au-dessus du front. Sur nant de Karnak ne correspond exactement aux di- la statue de Turin, en revanche, la queue de l’uræus mensions de la statue turinoise, son « jumeau » est forme encore la courbe en S sur le sommet du crâne, peut-être à identifier au musée de Munich (Fig. 8). témoin de la première phase d’utilisation de la statue 6 à la XVIIIe dynastie. La statue turinoise montre des le degré de modification entre deux pièces apparte- yeux encore seulement ébauchés, comme si le travail nant probablement à un même groupe n’ont rien de retaille avait été rapidement achevé : leur surface d’exceptionnel : on retrouve la même situation dans a clairement été retouchée afin d’abaisser le regard, le cas de la paire de sphinx de la XIIIe dynastie réac- mais a été laissée rugueuse, tandis que sur la tête de tualisée par Ramsès II et Mérenptah et retrouvée à Munich, une nette incision délimite le contour des Tanis (Le Caire CG 1197 et Paris A 21).14 yeux et des bandes de fard. De telles différences dans Turin Cat. 1381 Munich ÄS 5900 Hauteur du visage (du menton au bandeau frontal) 22 cm 23 cm Largeur du visage (sans les oreilles) 25 cm 25 cm Largeur de la bouche 7 cm 6 cm Hauteur de l’uræus 11 cm 12 cm Hauteur de l’aile du némès 28 cm 30 cm Les deux statues sont probablement à rapprocher à cause de sa musculature ferme et de ses épaules d’Amenhotep II, plutôt que de Thoutmosis III, en rai- particulièrement développées15 (Fig. 9). La statue de son de la largeur du visage et, pour le colosse turinois, Turin (peut-être avec un jumeau auquel pourrait ap- a b c d e f Fig. 7 : Statues de Thoutmosis III et Amenhotep II debout, en position de prière. Granit. Karnak. a : Thoutmosis III. Karnak, MPA. T3. st. 1. H. 117 cm. Photographie : Simon Connor. b : Thoutmosis III. Le Caire, CG 594. H. 177 cm. Photographie : Simon Connor. c : Thoutmosis III/Amenhotep II. Londres, BM EA 61. H. 263 cm. Photographie © Trustees of the British Museum. d : Amenhotep II (?). Turin, Cat. 1381. H. 220 cm. Photographie : Pino et Nicola Dell’Aquila/Museo Egizio. e : Amenhotep II. Karnak, VIIe pylône. H. 311 cm. Photographie : Simon Connor. f : Amenhotep II. Le Caire, TR 3.6.24.2. H. 188 cm. Photographie : Simon Connor. 7 Fig. 8 : à gauche: Turin, Cat. 1381 (détails de la tête). Photographies : Nicola Dell’Aquila et Federico Taverni/Museo Egizio; à droite: Munich ÄS 5900. Granit. H. 53 cm. Prov. inconnue. Photographies : Simon Connor. partenir la tête de Munich) semble donc pouvoir être statues retrouvées contre la face sud du VIIe pylône associée à la série de statues colossales en granit en et dans l’Akhmenou), tandis que d’autres (les statues position de prière érigées à Karnak par Thoutmo- du British Museum, de Turin et peut-être celle de sis III et Amenhotep II, ensemble qui devait scander Munich, si elle vient effectivement de Karnak) ont été le passage des processions et pétrifier l’action de dé- usurpées par Ramsès II, elles-mêmes d’ailleurs selon votion du souverain. Cette série de statues, homo- différents degrés : la statue londonienne n’a subi de gène dans sa conception formelle, soulève certaines modification que dans son inscription, alors que le questions au sujet de la pratique de l’usurpation. Il visage de celles de Turin et de Munich a été transfor- reste en effet à comprendre pourquoi, au sein d’un mé pour adopter la physionomie ramesside, opéra- ensemble cohérent, certaines pièces sont restées in- tion restée inachevée dans le cas du colosse turinois. tactes et ont conservé leur inscription originelle (les Les réutilisations d’anciennes statues par Ramsès II 8 Fig. 9 : à gauche: Turin, Cat. 1381. Photographies : Nicola Dell’Aquila et Federico Taverni/Museo Egizio; à droite: Karnak, cour du Ve pylône, KIU 4796. Granit. H. 248 cm. Photographies : Simon Connor. ne semblent donc pas avoir été l’objet de campagne d’une voie processionnelle, soit dans une zone du systématiques. Peut-être dépendaient-elles de leur temple qui a subi elle-même des transformations ; position au sein du temple, soit à des endroits clefs peut-être également souhaitait-il être représenté 9 parmi ses prédécesseurs, souverains légitimes dont Le pied de Mérenptah il adore le nom à Abydos, tout en se réincarnant dans Cat. 1382, base d’une statue au nom leurs corps de pierre, mais sans pour autant tous les de Mérenptah, originellement effigie remplacer. de Thoutmosis IV ou Amenhotep III Les deux Thoutmosis III/Amenhotep II réemployés H. 24 cm ; l. 58 cm ; P. 70 cm. du British Museum et du Museo Egizio sont dépour- Quartzite violacé vus de contexte archéologique, ce qui nous empêche Collection Drovetti (1824) de les mettre en relation avec des zones de Karnak en particulier. Bibliographie Le dossier de la réutilisation et de la transforma- Orcurti, Catalogo illustrato, p. 61, n. 7. tion des statues à l’époque ramesside mérite d’être Vidua, dans : Documenti inediti, III, p. 291, n. 28. Fabretti et al., Regio Museo di Torino, I, n. 1382, p. 107. rouvert et approfondi : quels sont les critères qui Wiedemann, Ägyptische Geschichte, II, p. 479. ont poussé au choix de certaines statues en particu- Kitchen, Ramesside Inscriptions, Historical and Biographical, IV., lier et qui en ont fait rejeter d’autres ? L’identité du p. 77. Sourouzian, Mérenptah, p. 206, 234, pl. 12d-e. souverain originellement représenté ? La forme de Kitchen, Ramesside Inscriptions, Translated and Annotated, IV, p. 64. la statue, plus ou moins aisée à transformer et pou- Davies, Ramesside Inscriptions, Translated and Annotated, IV, vant servir à une nouvelle fonction ? Sa position au p. 62-63. sein d’un temple ? Son accessibilité ? Peut-être un Connor, Le statue del Museo Egizio, p. 124-126, fig. 131. peu tout cela et également une part de hasard, au gré des constructions de Ramsès II et de Mérenptah et de Le thème du réemploi des statues nous mène à la se- leurs programmes statuaires. conde pièce qui fait l’objet de cette étude (Fig. 10). Fig. 10 : Base de statue porte-enseigne au nom de Mérenptah. Turin, Cat. 1382. Quartzite. H. 24 ; l. 55 ; P. 70 cm. Karnak. Collection Drovetti (1824). Photographies : Pino et Nicola Dell’Aquila/Museo Egizio. Fig. 11 : Base de statue porte-enseigne au nom de Mérenptah. Turin, Cat. 1382. Quartzite. H. 24 ; l. 55 ; P. 70 cm. Karnak. Collection Drovetti (1824). Photographies : Nicola Dell’Aquila/Museo Egizio. 10 Fig. 12 : Turin, Cat. 1382. Photographies : Pino et Nicola Dell’Aquila/Museo Egizio. Le pied gauche, la base d’un enseigne ou d’une table n(y)-sw.t bity nb tA.wy (mr-Imn BA-n-rA) sA Ra nb xaw d’offrande, ainsi que le début d’une inscription sont (Mr-[n-ptH…]) tout ce qu’il reste de cette statue debout, suffisam- « Le roi de Haute et de Basse-Égypte, le seigneur des ment, toutefois, pour reconstituer le type statuaire Deux Terres, Meryamon Baenrê, auquel appartenait la sculpture, pour reconnaître le fils de Rê, le seigneur des diadèmes Mér[enp- qu’il s’agit d’un monument de la XVIII dynastie e tah…] » usurpé à l’époque ramesside et peut-être même as- sez pour identifier le souverain originellement re- L’aspect hâtif et peu soigné des hiéroglyphes présenté. contraste fortement avec la qualité de la sculpture et L’inscription, profondément mais peu soigneuse- du polissage du pied, suggérant une inscription se- ment sculptée, identique sur les deux côtés de la condaire, ajoutée sur une statue déjà existante. Des base, présente la titulature du roi Mérenptah : traces de modification du piédestal sont visibles sur Fig. 13 : Statue d’Amenhotep III assimilé au dieu Atoum. Louqsor, musée, J. 838. Quartzite. H. 249 ; l. 54 cm. Louqsor, cachette du temple. Photographies : Simon Connor. 11 Fig. 14 : à gauche: Le Caire, JE 43611. La zone grisée correspond à la restauration moderne. Photographies : Simon Connor; à droite: Turin, Cat. 1382 (reconstitution de l’aspect originel de la statue). Dessin : Simon Connor. sa surface supérieure, marquée de plusieurs dépres- dont la tête est conservée au musée du Louvre (Pa- sions et de lignes incisées, vestiges d’une ancienne ris E 10896),18 trois statuettes agenouillées du même inscription effacée. Vue depuis le dessus, la base pré- souverain retrouvées au Soudan (Khartoum SNM 30, sente également une forme irrégulière qui suggère Berlin ÄM 2056 et 2057),19 la statue d’Amenhotep III qu’elle a été tronquée à un certain moment de son représenté debout sur un traîneau (musée de Lou- histoire : la face frontale dessine en effet un angle qsor J. 838),20 ainsi que de nombreux fragments de oblique avec les deux faces latérales, trahissant une statues de l’époque amarnienne.21 Le rapprochement retaille peu soignée, sans souci de mesurer les côtés stylistique avec la statue d’Amenhotep III de Louqsor de la base ni de respecter les angles droits (Fig. 12). (Fig. 13) est particulièrement notable : outre la simi- Tous ces signes constituent des arguments en faveur litude de la pierre, l’on observe le même traitement d’une modification de la statue dans un but de ré- naturaliste des volumes du pied, avec ses courbes et utilisation, selon une pratique courante à l’époque contre-courbes, l’aspect charnu des orteils, ainsi que ramesside – particulièrement au cours du règne de la surface au poli très soigné. Mérenptah. Le type statuaire, ensuite, peu courant, permet de Divers indices s’offrent à nous pour tenter d’iden- chercher des parallèles dans le répertoire conservé. tifier le personnage originellement représenté. Le Contre le pied gauche avancé, est visible la partie in- matériau constitue une première source : la pièce férieure de la hampe tubulaire d’un bâton d’enseigne est sculptée dans une variété de quartzite pourpre, ou d’un support de table d’offrandes. Plusieurs di- presque violacé, attestée surtout dans le répertoire zaines d’exemplaires en pierre de statues porte-en- royal du milieu de la XVIII dynastie (de Thoutmo- e seigne, royales et non royales, sont attestées jusqu’à sis III à Akhénaton). Dans une pierre de cette cou- présent, la plupart de l’époque ramesside.22 Presque leur, on citera deux statues de Thoutmosis III (la toutes les statues conservées présentent le bâton 16 statuette agenouillée du Caire CG 42059 et le petit d’enseigne placé le long du bras et reposant contre 17 sphinx de Turin S. 2673), un sphinx d’Amenhotep II l’épaule,23 tandis que, sur la statue de Turin, l’objet 12 Turin Cat. 1382 Le Caire JE 43611 (Thoutmosis IV)25 Largeur de la base 58 cm 57,5 cm Hauteur de la base 24 cm 22 cm Longueur du pied gauche 38 cm 40 cm Longueur du 2 orteil e 8,3 cm 8 cm Longueur de la sandale gauche Effacée ? ou jamais sculptée ? 46 cm devait être originellement debout devant le person- le pied droit et une série de lignes sur la partie anté- nage, lequel devait avoir les bras tendus devant lui. rieure de la base – probablement à l’origine quatre, L’exemple le plus proche est une statue en quartzite comme sur la statue du Caire, avant d’avoir été rabo- de Thoutmosis IV, montrant le souverain présentant tée d’une trentaine de centimètres (Fig. 15). La longue un bâton d’enseigne devant lui : Le Caire JE 43611, inscription présente sur la statue de Thoutmosis IV 24 qui provient de la Ouadjyt du temple de Karnak. Le consiste simplement en l’énumération des cinq noms quartzite dans lequel cette statue a été sculptée est de sa titulature ; il se peut que la surface consacrée plus orangé que celui du fragment turinois et sa sur- à ces lignes n’ait plus été jugée nécessaire pour le face est moins polie. Néanmoins, le rapprochement nouvel usage de la statue et que, devenue inutile, il typologique et surtout la similarité des dimensions était plus simple de scier l’extrémité de la base que parlent en faveur d’une proche datation. d’en effacer l’inscription par un fastidieux polissage. Les premiers signes hiéroglyphiques de la titulature Malgré les quelques différences entre les deux pièces de Mérenptah, sur chacun des deux côtés de la base, (couleur de la veine de quartzite, degré de polissage, commencent bien au niveau de l’angle formé avec la absence de la semelle de la sandale sur la base de Tu- face avant de la base, ce qui suggère que la retaille de rin – peut-être un oubli de la part du sculpteur ?), l’on la partie frontale date précisément de la réutilisation peut donc proposer qu’elles aient fait partie d’une par le souverain ramesside. La raison de ce rabotage paire ou au moins d’une même série : elles sont appa- pourrait aussi être un déplacement de la statue pour remment de même provenance (Karnak), de mêmes un nouveau lieu, où la base, prenant trop d’espace, a hauteur et largeur pour le piédestal, et appartiennent dû être raccourcie ; l’on pourrait aussi suggérer que la à une même forme rare du type statuaire porte-en- base, longue et étroite, ait été abîmée dans sa partie seigne. Les inscriptions semblent avoir également la plus fragile et qu’en scier la partie avant ait eu plus suivi la même disposition, d’après les traces encore de sens que de la réparer avec un système de tenons. visibles sur la pièce turinoise : deux colonnes devant L’absence de contexte archéologique précis, pour le Fig. 15 : à gauche: Le Caire, JE 43611. Photographie : Simon Connor; à droite: Turin, Cat. 1382 (reconstitution de l’aspect originel de la base de la statue). Photographie : Pino et Nicola Dell’Aquila/Museo Egizio. 13 Fig. 16 : Statue porte-enseigne de Thoutmosis IV (détail de la base). Le Caire, JE 43611. Quartzite. H. 280 ; l. 57,5 ; P. 136 cm. Karnak, Ouadjyt. Photographie : Simon Connor. piédestal rapporté par Rifaud, laisse ouvertes toutes Le nez d’Amenhotep les hypothèses.26 Cat. 3148, fragment de visage d’une statue L’on peut enfin se demander pourquoi la statue de colossale d’Amenhotep III Thoutmosis IV du musée du Caire est restée intou- H. 52,5 cm ; l. 38,5 cm. chée, tandis que celle du Museo Egizio a subi un réem- Granit ploi et l’effacement de son inscription originelle, alors Collection Drovetti (1824) que leurs dimensions, typologie et matériau portent à croire qu’elles ont bien fait partie d’un même en- Bibliographie semble. En l’absence de contexte archéologique, il Orcurti, Catalogo illustrato, p. 63, n. 12. Connor, Le statue del Museo Egizio, p. 25, fig. 26. est difficile de savoir si ces statues formaient précisé- ment une paire, peut-être de part et d’autre d’un pas- sage. Il est possible qu’après la modification de l’une La dernière pièce qui retiendra notre attention, d’entre elles au profit de Mérenptah, elles aient été jusqu’ici seulement citée dans le catalogue de 1852 séparées pour être réinstallées en deux endroits dis- d’Orcurti, est celle qui représente le plus petit défi et tincts de Karnak. Peut-être aussi, comme l’on a pu le il s’agit avant tout ici de mettre en lumière un beau suggérer dans le cas précédent, le souverain ramessi- fragment méconnu sorti des réserves du musée. Elle de a-t-il voulu, tout en faisant l’économie d’une nou- consiste en un morceau de visage de grande dimen- velle statue monumentale en quartzite, réutiliser un sion : un nez parfaitement conservé et une bouche beau monument séculaire afin de se réincarner dans dont ne manquent que les commissures (Fig. 17-18). le corps de son prédécesseur, tout en s’associant à lui, L’on attribuera sans difficulté ce très beau morceau toujours présent grâce à la seconde statue. à une représentation d’Amenhotep III. Tout d’abord, 14 Fig. 17 : Turin, Cat. 3148. Granit. H. 44 ; l. 21 ; P. 14 cm. Kom el-Hettan ? Collection Drovetti (1824). Photographies : Pino et Nicola Dell’Aquila/Museo Egizio. le nez droit au bout arrondi, les narines dilatées et délicatement ourlées, le philtrum aux arêtes bien délimitées, la bouche dessinant un sourire épanoui et la lèvre supérieure légèrement plus épaisse que la lèvre inférieure constituent des traits caractéris- tiques des représentations de ce souverain.27 L’ex- quise délicatesse des traits et le polissage extrême de la surface du granit, dans laquelle on se reflète presque comme dans un miroir, sont propres à la statuaire colossale d’Amenhotep III, telle qu’on la retrouve sur les sites thébains : en témoignent les deux sphinx aujourd’hui sur les bords de la Neva à Saint-Pétersbourg, la série des colosses jubilaires de la cour péristyle du temple de Kôm el-Hettan28 ou encore la tête du colosse debout du British Museum EA 15, découverte dans les ruines du temple de Mout à Karnak.29 Le liséré contournant les lèvres, fréquent sur les statues d’Amenhotep III, est présent sur le fragment turinois, bien que seulement suggéré par une légère dépression dans le modelé, visible surtout de profil. L’objet est entré dans les collections turinoises lors de l’acquisition des antiquités de Drovetti, en 1824. Aucune indication n’est enregistrée à propos de sa provenance. Les dimensions de la sculpture – cinq à six fois plus grande que nature – et la similitude sty- listique avec les colosses d’Amenhotep III de Karnak et de Kôm el-Hettan (Fig. 19) permettent de suggé- rer la région thébaine, dont provient une très grande part des antiquités collectées par Drovetti. Il est en Fig. 18 : Turin, Cat. 3148. Reconstitution de l’aspect originel revanche difficile de savoir si la pièce a été trouvée de la tête de la statue. Dessin : Simon Connor. 15 mi les ruines des temples des Millions d’Années de la rive occidentale, non loin du site de Deir el-Medina qui fut exploité par d’autres agents du consul Dro- vetti, Lebolo et Rossignana.30 Peut-être les décou- vertes de la mission de fouille et de conservation du site de Kôm el-Hettan permettront-elles de trouver d’autres fragments du même colosse ? Un moulage ou un scan 3D de l’objet permettraient alors de s’en assurer. Conclusions Ces quelques pages destinées à la nouvelle revue scientifique du Museo Egizio ont pour dessein de porter trois pièces fragmentaires méconnues des collections turinoises à l’attention du lecteur. La mise en ligne de ce périodique permet de se libérer des contraintes du papier et d’inclure une série de photographies en haute résolution, qui offre la pos- sibilité de suivre au mieux l’argumentation. Fig. 19 : Tête d’une statue de jubilé d’Amenhotep III. Louqsor, Ainsi qu’on a pu le voir, l’étude de fragments, loin de musée, J. 133. Granit. H. 215 ; l. 78,5 ; P. 141,5 cm. constituer seulement un jeu d’attribution à un indivi- Kom el-Hettan. Photographies : Simon Connor. du, ce qui pourrait s’avérer quelque peu anecdotique, permet de mettre en lumière une phase de l’histoire par Rifaud à Karnak, avec les statues royales du Nou- qui entourait le monument auquel ces fragments vel Empire qui aujourd’hui trônent dans la Galerie appartenaient. Elle éclaire notre compréhension du des Rois du musée, ou si elle a été mise au jour par- corpus d’un souverain, de l’activité constructrice des 16 divers rois qui se sont succédé sur un même site, des choisis pour être réinscrits, et parmi ceux-ci, tous ne modalités de dialogue entre les différentes statues voient pas leur physionomie modifiée. Les circons- au sein d’un environnement architectural. Le thème tances de cette pratique demeurent encore en grande du réemploi, communément appelé aussi « usurpa- partie à dévoiler, mais démontrent clairement l’im- tion », mérite de plus amples études : le choix des portance que les anciens Égyptiens accordaient eux- pièces ne semble pas être dû au hasard ; au sein de mêmes à la stylistique, intérêt que les égyptologues séries cohérentes, seuls certains monuments ont été du XXIe siècle se doivent de continuer à manifester. Notes 1  Je souhaite adresser ma plus vive gratitude à Pino du British Museum EA 61, citée précédemment, et Nicola Dell’Aquila pour le patient travail de probablement à l’origine une statue de Thoutmosis III photographie réalisé dans le cadre de ces recherches ou d’Amenhotep II, ainsi que la dyade d’Amenhotep III sur les statues du musée de Turin. Les heures passées et du dieu Sobek (Louqsor J. 155). En ce qui concerne avec eux lors séances de prises de vue m’ont permis Mérenptah, on relèvera, outre les sphinx à crinière et d’observer au mieux, sous divers éclairages, les statues la statue du British Museum EA 61, sur lesquelles il se dont il est question dans cet article. contente d’ajouter son nom à celui de son père, la Mes remerciements vont également à Federico Poole statue assise d’Amenemhat Ier (Le Caire JE 37470, dont et à mes relecteurs pour leurs précieux conseils. il laisse également l’inscription originelle) et les 2  Evers, Staat aus des Stein, I, p. 40, § 283 ; Laboury, statues osiriaques de Montouhotep III d’Ermant La statuaire de Thoutmosis III, p. 427 ; Laboury, RdÉ 51 (Sourouzian, Mérenptah, p. 189, n° 118). Les statues (2000), p. 88-90. Généralement, ce type de figure réinscrites par Ramsès II ou Mérenptah et montrant royale est représenté ou à côté de la divinité qui lui d’évidentes traces de retouche des traits du visage se confère le signe ânkh, ou devant une statue divine comptent en revanche par dizaines. beaucoup plus grande, comme si elle était placée sous 8  Sur le thème de la réutilisation, par les souverains sa protection, tout en lui manifestant sa dévotion. ramessides, de statues sur lesquelles l’on observe Ex : Le Caire JE 38574 (Amenhotep II devant Hathor), des retouches dans la physionomie, voir notamment Le Caire JE 39394 (Amenhotep II devant Meretseger), à ce propos les études de Sourouzian, MDAIK 44 Vienne ÄS 5782 (Amenhotep II (?) devant un babouin (1988), p. 229-254 ; Sourouzian, Cahiers de Karnak 10 (Thot ?)), Louqsor J. 137 (Amenhotep III à côté de (1995), p. 505-543 ; Hill, dans : Oppenheim et al. (éd.), Sobek), Paris E 11609 (Toutânkhamon devant Amon), Ancient Egypt Transformed : The Middle Kingdom, Le Caire JE 39210 (Séthy Ier devant Amon et Mout), p. 294-299 ; Eaton-Krauss, dans : Jasnow et Cooney New York MMA 90.6.1 (souverain ramesside devant (éd.), Joyful in Thebes, p. 97-104. une divinité anthropomorphe). 9  À propos de la forme de l’uræus, cf. Evers, Staat, I, 3  Miller, JEA 25 (1939), p. 1-7. p. 26-29, § 164-189 ; en ce qui concerne la forme 4  Les lèvres charnues, les joues pleines et l’ovale du du pagne, Id., II, p. 40, § 283-285. visage de cette dernière trahissent une origine 10  Vandersleyen, dans : Acts of the First International post-amarnienne, mais le regard orienté vers le bas et Congress of Egyptology, p. 665-669 ; Sourouzian, JARCE l’accentuation de la commissure des lèvres indiquent 28 (1991), p. 65. une transformation de la statue à l’époque ramesside ; 11  Tefnin, La statuaire d’Hatshepsout, p. 98-101. bien que la surface des orbites n’ait pas été sculptée ni 12  Naville, The XIth Dynasty Temple, p. 57. polie, la tête héliopolitaine conserve des traces de 13  Schoske et Wildung, Das Münchner Buch, p. 92-93. peinture noire indiquant le contour des yeux, soit 14  Evers, Staat, I, p. 27, § 74, pl. I, fig. 3 ; Connor, originellement lignes-guides pour aider le sculpteur à BIFAO 115 (2015), p. 85-109. positionner les yeux, soit peut-être même substituts 15  Au sujet de la statuaire d’Amenhotep II, voir peints des yeux, à défaut de paupières sculptées notamment Müller, dans : Münchner Jahrbuch der (Fig. 3). bildenden Kunst (3e série) 3/4 (1953), p. 67-84 ; 5  PM III2, p. 835 ; Minas, dans : Eldamaty et Trad (éd.), Bothmer, BMFA 52 (1954), p. 11-20 ; Krauspe, dans Egyptian Museum Collections, p. 812, pl. 1. Endesfelder et al. (éd.), Ägypten und Kusch, p. 257-264 ; 6  Barbotin, Les statues égyptiennes, p. 86-90. Sourouzian, JARCE 28 (1991), p. 55-74. 7  Dans le cas de Ramsès II, on citera les sphinx à crinière 16  Laboury, Thoutmosis III ; n° C 68, p. 230. attribuables à Amenemhat III pour des raisons 17  Id., n° C 111, p. 290-291. stylistiques (Le Caire CG 393, 394, 530, 1243), les deux 18  Barbotin, Les statues égyptiennes, p. 41-42. colosses assis de Marmesha (Le Caire JE 37466 19  Vercoutter, Kush 5 (1957), p. 5-7. et 37467, lesquels conservent d’ailleurs encore leurs 20  El-Saghir, La découverte de la cachette, p. 21-27. inscriptions originelles, Ramsès II se contenant 21  Parmi de très nombreuses pièces, voir par exemple d’ajouter sa titulature sur la base et le dossier du les figures de reines ou de princesses du Louvre trône), les deux statues osiriaques de Thoutmosis III E 25409, de New York MMA 11.150.26 ou du Caire contre la façade nord du VIIe pylône à Karnak, la statue JE 44869 et 44870 (Arnold et al., The Royal Women of 17 Amarna, p. 28-29, fig. 21-22 ; p. 50-52, fig. 42, 44 ; Bibliographie p. 58-61, fig. 50-51). Arnold, Do. (avec contributions de J.P. Allen et L. Green), 22  Il n’est pas impossible, toutefois, que cette forme The Royal Women of Amarna : Images of Beauty from statuaire ait été plus fréquente en bois, puisque Ancient Egypt (catalogue de l’exposition), plusieurs exemplaires en sont connus en statuaire non The Metropolitan Museum of Art, New York, 1996. royale (voir Chadefaud, Les statues porte-enseigne). Barbotin, Chr., Les statues égyptiennes du Nouvel Empire. 23  Les statues royales de l’époque ramesside qui sont I. Statues royales et divines, Musée du Louvre, Paris, munies d’une seule hampe, montrent toujours celle-ci 2007. à gauche du personnage (Satzinger, Jahrbuch Barocelli, P., « Il viaggio del dott. Vitaliano Donati der Kunsthistorischen Sammlungen in Wien 77 [1981], in oriente (1759-62) in relazione alle prime origini n° A10 à A36 ; Sourouzian, Mérenptah, p. 88-91) ; del Museo Egiziano di Torino », Atti della R. Accademia le bâton d’enseigne tenu devant le roi est attesté delle Scienze 47, 1912, p. 411-425. seulement pour la statue de Thoutmosis IV (Le Caire Berman, L. (éd.), The Art of Amenhotep III : Art Historical JE 43611), la base de Turin Cat. 1382 et une statuette au Analysis. Papers Presented at the International nom d’Amenhotep III, découverte dans le temple de Symposium Held at The Cleveland Museum of Art, Louqsor (Muhammad, ASAE 60 [1960], p. 278 ; pl. 87.). Cleveland, Ohio, 20-21 November 1987, Cleveland, 1990. 24  H. 280 cm ; l. 57,5 cm ; P. 136 cm. PM II2, p. 84 ; Bothmer, B.v., « Membra dispersa : King Amenhotep II Maspero, Guide du visiteur au Musée du Caire, Le Caire, Making an Offering », BMFA 52, n° 287 (février 1954), p. 182 ; Hornemann, Types, pl. 269 ; Bryan, p. 11-20. Thutmose IV, p. 233-234, n. 161-164 ; Bryan, JARCE 24 Bryan, B., « Portrait sculpture of Thutmose IV », JARCE 24 (1987), p. 13-20. (1987), p. 13-20. 25  J’adresse ici mes remerciements à Eid Mertah, Bryan, B., The Reign of Thutmose IV, Baltimore-London, restaurateur au Musée égyptien du Caire, pour 1991. sa précieuse disponibilité lors de la prise des mesures Chadefaud, C., Les statues porte-enseigne de l’Égypte de cette statue. ancienne, Paris, 1982. 26  Sur les statues porte-enseigne, voir commentaire Cincotti, S., « ‘Les fouilles dans le musée’ : la collection de H. Sourouzian (Mérenptah, p. 88-91). La position de égyptienne de Turin et le Fonds Rifaud », Cahiers ces statues semble avoir été liée aux axes de de Karnak 14 (2013), p. 279-285. procession : devant les pylônes (comme au temple de Connor, S., « Quatre colosses du Moyen Empire Ouadi es-Seboua), dans la salle hypostyle (voir les ‘ramessisés’ (Paris A 21, Le Caire CG 1197, JE 45975 statues de Séthy II, de part et d’autre de l’axe et 45976) », BIFAO 115 (2015), p. 85-109. processionnel de Karnak) ou encore devant la Connor, S., Le statue del Museo Egizio, Modena, 2016. chapelle-reposoir de la barque (Séthy II). L’enseigne Curto, S., L’antico Egitto nel Museo Egizio di Torino, Torino, manifeste la protection du dieu sur la personne qui 1984. le tient, dans ce cas sur le souverain qui agit en tant Davies, B., Ramesside Inscriptions, Translated and que ritualiste. Annotated. Notes and Comments, IV. Merenptah and 27  Voir notamment les contributions de la publication du the Late Nineteenth Dynasty, Chichester, 2014. colloque consacré à l’art d’Amenhotep III (Berman Donadoni, A.M. (éd.), Dal museo al museo : Passato e futuro (éd.), The Art of Amenhotep III), ainsi que les chapitres del Museo Egizio di Torino, Torino, 1989. abondamment illustrés, consacrés à « La statuaire Eaton-Krauss, M., « Usurpation », dans : Jasnow, R. et divine et royale », à « La petite statuaire royale », ainsi K. Cooney (éd.), Joyful in Thebes. Egyptological Studies qu’à « La statuaire privée », dans le catalogue in Honor of Betsy M. Bryan (Material and Visual Culture de l’exposition organisée à Cleveland, à Fort Worth et of Ancient Egypt), Atlanta, 2015, p. 97-104. à Paris en 1992-1993 (Kozloff et al., Amenhotep III and El-Saghir, M., La découverte de la cachette des statues His World, p. 98-225). du temple de Louxor, SDAIK 26, Mayence, 1991. 28  Musée de Louqsor J. 133 (Romano et al., The Luxor Evers, H.G., Staat aus dem Stein : Denkmäler, Geschichte und Museum, n° 126, p. 96-97, fig. 73-74 ; p. 87, pl. 10), Bedeutung der ägyptischen Plastik während des Mittleren Louvre A 18 (Barbotin, Les statues égyptiennes, p. 50-51) Reiches, München, 1929. ou encore les fragments retrouvés lors des récentes Fabretti, A., A. Rossi et R.V. Lanzone, Regio Museo fouilles à Kôm el-Hettan (voir notamment Sourouzian di Torino : Antichità Egizie (Catalogo generale dei musei et al., ASAE 80 (2006), p. 404, ill. couverture et pl. 2-4). di antichità e degli oggetti d’arte raccolti nelle gallerie 29  Kozloff et al., Amenhotep III and his World, p. 143-144. e biblioteche del Regno, Serie Prima – Piemonte, 1), I, Cette tête colossale présente la même surface lustrée Torino, 1882. et porte encore des traits d’Amenhotep III, mais le Hill, M., « Later Life of Middle Kingdom Monuments : visage a été en partie modifié lors de la Interrogating Tanis », dans : Oppenheim A. et al. 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