CAHIERS DE RECHERCHES
DE L’INSTITUT DE PAPYROLOGIE
ET D’ÉGYPTOLOGIE DE LILLE
De Méroé à Memphis
CRIPEL 30
(2013-2015)
OUVRAGE PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS
DU CONSEIL SCIENTIFIQUE DE L’UNIVERSITÉ DE LILLE, SHS
ET DE HALMA – UMR 8164 (CNRS, Univ. Lille [SHS], MCC)
ÉGYPTE - SOUDAN
UNIVERSITÉ DE LILLE, SHS
Jérémy Hourdin.indb 1 28/02/2017 16:51
Jérémy Hourdin.indb 2 28/02/2017 16:51
SOMMAIRE
De Méroé à Memphis
Didier Devauchelle et Ghislaine Widmer (éd.)
Michel Azim et Brigitte Gratien
Le site de Mirgissa au Moyen Empire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
Bernard Boyaval
Notes de lecture . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
Julia Budka
The New Kingdom town on Sai Island – establishing the date of its foundation:
potential and limits of ceramic studies . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
Jean-François Carlotti
Les modifications architecturales du temple d’Amada, à la lumière de nouvelles
observations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
Mélanie Cressent
Observations et réflexions sur l’origine de quelques statues découvertes sur le sol
de l’antique Memphis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
Jean-Claude Degardin
Intronisation royale et protection divine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89
Camille De Visscher
Provenance des stèles tardives : de l’ambiguïté des données . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
Sylvain Dhennin
Sobek ka de Rê et Amon guerrier. L’origine saïte de la théologie de Neith du sud . . . . . . . 117
Florence Doyen
Du trait élémentaire à la perception vitale : quelques figurines féminines de la ville
pharaonique de Saï . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 133
Faïza Drici
Combat réel et combat symbolique au Pays-de-l’arc. Les collections d’armes de Kouch . . . 159
Thomas Gamelin
Déesses-lionnes, déesses anthropocéphales : précisions sur la maternité de certaines
déesses dangereuses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 175
Jérémy Hourdin
Chabataka à Edfou . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191
Nicolas Leroux
Nestanebetisherou et les Heures de la nuit. Arrêt sur le texte « mythologique » du papyrus
Greenfield : pBM EA 10554-71 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 201
3
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Émeline Pulicani
Observations sur le déterminatif de l’œil fardé dans les vocables relatifs à l’architecture . . 217
Arnaud Quertinmont
La vaisselle métallique des tombes de Méroé : rite de la libation de vin à l’époque
hellénistique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 223
Patricia Rigault
À propos d’un ornement frontal rencontré sur des masques de momies de Mirgissa . . . . . 233
Walid Shaikh Al Arab
Le dieu Onouris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 249
Florence Thill
Saï et Aniba : deux centres administratifs du vice-roi Nehy sous Thoutmosis III . . . . . . . . . 263
4
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Chabataka à Edfou1
Jérémy Hourdin
CNRS, USR 3172 – CFEETK – LabEx Archimede
Le pharaon Chabataka a laissé peu de traces
1
1 – Un point sur la documentation connue
en Égypte et en Nubie, ainsi son règne a été
régulièrement interprété comme une période L’action de Chabataka en Égypte est essentiel
marquée par un affaiblissement du pouvoir lement connue par son œuvre architecturale à
kouchite 2 . Tout récemment, c’est la place Thèbes avec la (re)construction de la partie
même de Chabataka dans la chronologie de la avant de la chapelle d’Osiris Heqadjet4. La Divine
XXVe dynastie qui a été remise en cause3. Un
réexamen d’un monument kouchite à Edfou 4. Cette construction en grès aurait remplacé une
peut apporter un éclairage nouveau sur ce règne structure plus ancienne en briques crues de Chépénoupet Ière.
méconnu. C’est ce que semble affirmer Aménirdis Ière : G. Legrain, « Le
temple et les chapelles d’Osiris à Karnak. Le temple d’Osiris-
Hiq-Djeto », RecTrav 22, 1900, p. 126 ; JWIS III (= K. Jansen-
Winkeln, Inschriften der Spätzeit. Teil III: Die 25. Dynastie,
1. Je tiens à remercier Solène Klein et Christophe David Wiesbaden, 2009), p. 46 : l’oiseau Db lu par G. Legrain est ici
pour leur relecture attentive. Mes remerciements s’adressent remplacé par l’oiseau Ax. Dans la partie kouchite de l’édifice,
aussi à Didier Devauchelle et Ghislaine Widmer pour leurs les représentations de Chépénoupet Ière qualifiée de « vivante »
conseils. sont probablement posthumes. En évoquant le souvenir de
2. Dernièrement : Fr. Payraudeau, « Mille ans d’une Chépénoupet, l’œuvre d’Aménirdis pouvait s’inscrire dans
histoire tourmentée », dans O. Perdu (dir.), Le Crépuscule des une continuité dynastique en revendiquant son autorité et sa
pharaons. Chefs-d’œuvre des dernières dynasties égyptiennes. Musée légitimité à la fois du roi régnant, Chabataka, mais aussi de sa
Jacquemart-André, 23 mars-23 juillet 2012, Paris, 2012, p. 25. mère adoptive. G.P.F. Broekman (« Takeloth III and the End
3. M. Banyai, « Ein Vorschlag zur Chronologie der 25. of the 23rd Dynasty », dans G.P.F. Broekman, R.J. Demarée
Dynastie in Ägypten », JEH 6-1, 2013, p. 46-129 : l’auteur et O.E. Kaper (éd.), The Libyan Period in Egypt, Historical
propose d’inverser l’ordre traditionnel de succession établi and Cultural Studies into the 21st-24th dynasties: Proceedings of
entre Chabaka et Chabataka en s’appuyant notamment a Conference at Leiden University, 25-27 October 2007, Leuven,
sur l’affirmation de Sargon II que le premier contact 2009, p. 93) considère que Chépénoupet Ière était alors encore
entre l’Assyrie et les souverains kouchites aurait eu lieu en vie sous le règne de Chabataka. Aménirdis Ière possède ici
sous le règne de Chabataka. Quelques années auparavant, toutefois toutes les caractéristiques d’une Divine Adoratrice
J.-Fr. Brunet (« The XXIInd and XXVth Dynasties Apis Burial en plein exercice. L’inversion chronologique entre les règnes
Conundrum », JACF 10, 2006, p. 26-34) avait déjà évoqué de Chabaka et Chabataka (cf. note 3) apporterait une réponse
une possible inversion chronologique entre les règnes de ces à cette « contradiction » : la succession aurait eu lieu au cours
deux souverains. Enfin, tout dernièrement, Fr. Payraudeau du règne de Chabataka (Payraudeau, Nehet 1, 2014, p. 120-
(« Retour sur la succession Shabaqo-Shabataqo », Nehet 1, 121). Que ce soit pour la partie de la XXIIIe dynastie ou pour
2014, p. 115-127) est revenu sur cette question. celle de la XXVe dynastie, cette chapelle est, au-delà du culte
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JÉRÉMY HOURDIN
Adoratrice Aménirdis Ière y tient le rôle le plus Un bloc conservé à New Heaven (Yale
important et c’est d’ailleurs à son nom que les University Art Gallery 1937.214) fut rattaché
dédicaces de fondation sont inscrites 5. Il est à cette chapelle et attribué à Chabataka par
possible que d’autres constructions d’Aménirdis J. Leclant8. Toutefois, il s’avère que cet élément
– aujourd’hui démantelées – datent également ne provient pas de Karnak, mais d’Abydos
de ce souverain6. où il fut découvert par W.M.F. Petrie 9 ; il
L’intervention directe du souverain est visible, appartenait très certainement à une construction
au sud du Lac sacré, dans la dénommée « chapelle d’Amenhotep Ier.
de Chabataka » qui devait faire partie d’un Dans l’enceinte de Karnak, deux autres blocs
ensemble monumental bien plus important7. peuvent être attribués au règne de ce roi :
– sur les banquettes au nord du Lac sacré,
un fragment inédit porte le début d’un nom
osirien, une construction étroitement liée à l’intronisation
des Divines Adoratrices : Chépénoupet Ière est couronnée
d’Horus composé d’un signe Dd qui ne peut
par Amon sur les montants de la porte qui donne accès à correspondre qu’à celui de Chabataka (Fig. 1),
la seconde pièce et, sur le mur ouest de la première pièce, mais il est difficile de rapprocher ce bloc d’un
c’est Aménirdis Ière qui est, semble-t-il, couronnée par deux
divinités sur le modèle royal. Dans ces deux cas, la tutelle
monument déjà connu10 ;
royale est assurée par la présence d’Osorkon III/Takélot III – lors des fouilles du quartier des maisons
puis de Chabataka ; c’est un schéma que l’on retrouve dans des prêtres, une « pierre portant le cartouche
les scènes de couronnement de Nitocris à Karnak-Nord
(A. Charron, « L’intronisation de Nitocris », Égypte, Afrique
de Djedkaourê »11 fut dégagée, qui pourrait
& Orient 56, 2009, p. 43).
5. La comparaison avec les autres chapelles osiriennes
des XXVe et XXVIe dynasties confirme que cette situation la construction n’ayant pas été emportés en Allemagne
n’est pas inhabituelle, le roi s’y tient toujours en retrait. Les (N. Grimal, Fr. Larché, « Karnak, 1998-2004 », Karnak 12,
scènes du rite de fondation sont également réalisées par 2007, p. 34) : voir A. Masson, « Offering Magazines on the
Aménirdis Ière. Le mur intérieur nord est décoré avec les Southern Bank of the Sacred Lake in Karnak: The Oriental
scènes de « tendre le cordeau » et de la remise du temple Complex of the Twenty-fifth-Twenty-sixth Dynasty », dans
qui suffisent pour résumer le rite (Th. Gamelin, « Le rituel de E. Pischikova, J. Budka, K. Griffin (éd.), Thebes in the First
fondation des temples : jeux d’images et jeux de placement », Millennium BC, Cambridge, 2014, p. 587-602.
dans H. Beinlich (éd.), 9. Ägyptologische Tempeltagung: 8. J. Leclant, Recherches sur les monuments thébains de la
Kultabbildung und Kultrealität. Hamburg, 27. September – 1. XXVe dynastie dite éthiopienne, BdE 36, Le Caire, 1965, p. 61,
Oktober 2011, KSG 3-4, Wiesbaden, 2013, p. 43-56). Mais il est pl. 37. Repris dans : PM II², p. 223.
possible qu’une ou plusieurs scènes supplémentaires aient 9. Ce bloc fut étudié par E.R. R ussmann (The
pris place dans les parties perdues des parois au nord. Representation of the King in the XXVth Dynasty, MRE 3, Bruxelles-
6. En l’absence d’une titulature royale explicite, les Brooklyn, 1974, p. 15, n. 5) qui, en se basant sur des critères
constructions d’Aménirdis Ière pourraient aussi dater du stylistiques, a préféré l’attribuer au règne d’Amenhotep Ier.
règne de Chabaka. Ainsi, Aménirdis Ière et Chabaka ont Voir aussi : G.D. Scott (éd.), Ancient Egyptian Art at Yale, New
collaboré à la construction de la chapelle d’Osiris Nebânkh Heaven, 2006, p. 83-84 ; A. Leahy, « Kushite Monuments at
à Karnak-Nord : JWIS III, p. 10-12. Pour la lecture du nom Abydos », dans Chr. Eyre, A. Leahy et L. Montagno Leahy
de Chabaka : A. Mariette, Karnak. Étude topographique et (éd.), The Unbroken Reed, Studies in the Culture and Heritage
archéologique, Leipzig, 1875, p. 69, pl. 75. Parmi les éléments of Ancient Egypt in Honor of A.F. Shore, Londres, 1994, p. 190,
au nom d’Aménirdis, on peut citer les nombreux blocs 192, n°37. Toutefois, ces corrections n’ont pas été reprises
réemployés dans la chapelle ptolémaïque d’Osiris Coptite, partout : JWIS III, p. 50 ; R.K. Ritner, The Libyan Anarchy.
ou encore les quelques blocs réutilisés dans le quai nord du Inscriptions from Egypt’s Third Intermediate Period, WAW 21,
parvis de Karnak (M. Boraïk, « Excavations of the Quays and Atlanta, 2009, p. 501.
the Embankment », Karnak 13, p. 74, fig. 13). Dans ces deux 10. Il est rangé sur une banquette au milieu de blocs
cas, nous n’avons pas d’indication sur le roi qui était alors épars du temple de Taharqa-du-lac. Il est envisageable qu’il
au pouvoir. provienne de ce même monument dans lequel furent aussi
7. JWIS III, p. 46-50 (47.7). Les éléments de cette réemployés des éléments d’une construction de Chabaka.
chapelle furent transportés à Berlin par C.R. Lepsius. 11. P. Anus et R. Saad, « Habitations de prêtres dans
L’emplacement de cet édifice a été redécouvert à Karnak le temple d’Amon de Karnak », Kêmi 21 (= Karnak 4), 1971,
par A. Masson, quelques blocs de la partie orientale de p. 232 et 237, repris par A. Masson, « Le quartier des prêtres
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CHABATAKA À EDFOU
En dehors de la région thébaine, on recense
une statue acéphale qui fut découverte à
Memphis15 ; quelques blocs y furent dégagés
dans l’enceinte du temple de Ptah, ainsi qu’au
Sérapéum de Saqqarah16. Par ailleurs, ce roi est
connu par une stèle de donation qui provient
du Delta17. Enfin, une tête de statue, d’origine
inconnue – qui est exposée au musée de la
Nubie à Assouan –, est généralement attribuée
à Chabataka18.
On possède aussi quelques traces de ce
souverain en Nubie (à Sanam, à Kawa et peut-être
à Méroé19), mais aucune construction, si ce n’est
sa pyramide à El-Kurru, n’a conservé son nom20.
Chabataka est l’un des possibles commanditaires
d’un relief du grand temple d’Amon à Napata21.
Fig. 1 : Bloc avec le nom d’Horus +d-[xaw]
(© CFEETK photographie n°144579) Maât (A. Varille, op. cit., 1943, pl. LXXVI, inventaire 1484 ;
les plumes de la couronne qui précèdent la scène pourraient
être celles d’Amon) et devant Hathor. Les noms royaux furent
appartenir à la maison d’un prêtre contemporain martelés, mais le style de gravure est très proche de celui de
de ce règne. la partie kouchite de la chapelle d’Osiris Heqadjet à Karnak
Sur l’embarcadère de Karnak, une inscription et de la porte jubilaire d’Edfou.
15. Le Caire, CG 655 : JWIS III, p. 39 (47.2).
est datée de l’an 3 de ce pharaon12. On note 16. Pour le temple de Ptah : JWIS III, p. 40 (47.3-4). Sur
également sa présence dans deux scènes gravées un possible cartouche de Chabataka dans le Sérapéum lu par
au temple de Louxor, sur la paroi extérieure sud13. A. Mariette : JWIS III, p. 39 (47.1).
17. New-York MMA 65.45. JWIS III, p. 53 (47.21).
Plusieurs blocs du temple de Maât à Karnak-Nord Malheureusement, le texte de cette stèle est presque
doivent lui être attribués14. intégralement perdu et il ne reste plus que la titulature du
roi, cf. O. Perdu, « La chefferie de Sébennytos de Piankhi à
Psammétique Ier », RdE 55, 2004, p. 104. Sur la question du
du temple de Karnak : rapport préliminaire de la fouille de la supposé « an x », voir R. Morkot, « Kingship and Kinship
Maison VII, 2001-2003 », Karnak 12, 2007, p. 618. in the Empire of Kush », dans Studien zum antiken Sudan,
12. Il s’agit du seul document chronologique connu à Meroitica 15, 1999, p. 206.
ce jour en Égypte pour ce roi : JWIS III, p. 40 (47.5). 18. Le Caire, CG 1291 : voir, notamment, E.R. Russmann,
13. JWIS III, p. 50 (47.8). The Representation of the King in the XXVth Dynasty, MRE 3,
14. N. Grimal, « Travaux de l’Institut français d’archéo- Bruxelles – Brooklyn, 1974, p. 16, 53 (§29).
logie orientale en 1993-1994 », BIFAO 94, 1994, p. 390 ; voir 19. JWIS III, p. 51 (47.11-13).
A. Varille, Karnak I, FIFAO 19, Le Caire, 1943, p. 27, fig. 22 : 20. Un bloc fut découvert, sur le site de Doukki Gel,
il s’agit d’un fragment d’inscription dédicatoire, prototype gravé avec le début d’un cartouche qui pourrait correspondre
de celle inscrite sur la porte de Nectanébo Ier (je remercie à Chabaka ou à Chabataka (D. Valbelle, « Kerma : les
L.Gabolde pour cette information), qui est réemployé dans inscriptions », Genava 47, 1999, p. 85, fig. 4). Pour un exemple
les fondations du montant est de la porte, côté nord. Plusieurs similaire, voir note 14.
autres blocs sont ainsi réemployés dans cette même porte. 21. Ce relief représente une scène de bataille dans
Sur l’un deux, on peut encore lire le nom de Chabataka laquelle des soldats assyriens sont figurés ; sa datation est
qui fut martelé ; sur un autre, on peut voir un roi kouchite discutée, cf. A. J. Spalinger, « Notes on the Military in Egypt
effectuer une offrande du vin devant Amon-Rê assis sur un during the XXVth Dynasty », JSSEA 11, 1981, p. 48-49, figs. 3-4,
trône. Deux autres blocs (entreposés sur les banquettes sud D.B. Redford, Egypt and Israel in Ancient Times, Princeton, 1992,
de Karnak-Nord), provenant sans doute d’une même paroi, p. 356, n. 185, L. Török, The Kingdom of Kush, HdO 31, Leiden
conservent le souvenir d’un souverain qui se présente devant – New York – Köln, 1997, p. 170, n. 304, et dernièrement
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JÉRÉMY HOURDIN
Ces témoignages ne sont donc pas nombreux, d’identifier Taharqa comme le commanditaire
mais ils présentent des caractéristiques communes de cette construction23, ce qu’avançait aussi
avec celles des autres souverains de cette D. Arnold, pour au moins une partie des blocs24,
dynastie. La ville de Thèbes, ville d’Amon-Rê, en s’appuyant peut-être sur les commentaires
dieu dynastique, apparaît comme un pivot du stylistiques de J. Leclant et G. Clerc25. R. Morkot,
pouvoir kouchite. Le second site privilégié est plus prudent, penchait en faveur de Chabaka ou
évidemment celui de Memphis qui était, de fait, de Chabataka26.
un centre majeur kouchite en Égypte, même si les En se basant sur l’existence d’une autre porte
restes archéologiques ne sont pas représentatifs jubilaire kouchite, au nom de Chabaka, dans le
de l’importance tenue par cette ville. temple de Ptah à Karnak27, M. von Falck estima,
dans un premier temps, qu’il était possible que
ce même roi œuvrât aussi à Edfou28. Toutefois,
2 – Le monument jubilaire
dans une dernière publication, A. Effland et
d’Edfou et sa datation
lui29 firent une autre proposition en identifiant
Dans les années 1980, la découverte de blocs, le nom Chéchonq sous l’un des cartouches saïtes.
réemployés dans le dallage de la cour du temple
ptolémaïque d’Edfou, permit l’identification
23. D.B. Redford, From Slave to Pharaoh, Baltimore –
d’une porte jubilaire kouchite sur ce site 22 . Londres, 2004, p. 88, fig. 19.
Ces blocs, qui se caractérisent par une grande 24. D. Arnold, Temples of the Last Pharaohs, New York –
finesse dans la gravure, portent les séquelles Oxford, 1999, p. 59, 316. Il propose aussi le nom de Chabaka
pour ce qui semblerait être le même corpus de blocs : Arnold,
de l’action usurpatrice de Psammétique II Temples of the Last Pharaohs, 1999, p. 50 : « Blocks of Sed-festival
qui, comme ailleurs en Égypte, a remplacé les gate of an unkhnown Kushite ruler (Shabaka?) were found ». À
noms du souverain d’origine par les siens. La notre connaissance, il est le seul à parler de quatre autres
blocs au nom de Taharqa qui auraient été découverts à Edfou
datation du monument fut alors difficile du (D. Arnold, Temples of the Last Pharaohs, 1999, p. 316 : « four
fait de ces martelages. D.B. Redford proposa blocks of Taharqa, reused by Psametik II, were excavated »).
25. Leclant, Clerc, Orientalia 55, 1986, p. 287-288,
n. 314.
J. Pope, « Beyond the Broken Reed: Kushite Intervention 26. R. Morkot, The Black Pharaohs, Egypt’s Nubian Rulers,
and the Limits of L’Histoire événementielle » dans I. Kalimi, Londres, 2000, p. 221.
S. Richardson (éd.), Sennacherib at the Gates of Jerusalem: Story, 27. JWIS III, p. 6-10 (46.22-23). Sur les travaux de
History and Historiography, CHANE 71, 2014, p. 113-114, figs. Chabaka dans ce secteur de Karnak, voir dernièrement :
1-2. N. Licitra, Chr. Thiers, P. Zignani, « A Major Development
22. Pour la bibliographie relative à la découverte et à la Project of the Northen Area of the Amun-Re Precinct at
publication partielle de ces blocs réemployés dans le dallage Karnak during the Reign of Shabaqo », dans E. Pischikova,
ptolémaïque de la première cour du temple : J. Leclant et J. Budka et K. Griffin (éd.), Thebes in the First Millennium BC,
G. Clerc, « Fouilles et travaux en Égypte et au Soudan, 1984- Cambridge, 2014, p. 549-563 ; Chr. Thiers, « Le temple de
1985 », Orientalia 55, 1986, p. 287-288, n. 44 ; J. Leclant et Ptah à Karnak. Remarques préliminaires », dans H. Beinlich
G. Clerc, « Fouilles et travaux en Égypte et au Soudan, 1985- (éd.), 9. Ägyptologische Tempeltagung: Kultabbildung und
1986 », Orientalia 56, 1987, p. 349 ; Y. Eid, « Discoveries of Kultrealität. Hamburg, 27. September – 1. Oktober 2011, KSG 3-4,
reused Blocks from earlier Temples under the Forecourt of Wiesbaden, 2013, p. 323-324,
Edfou Temple (1984) », dans Fifth International Congress of 28. M. von F alck , « Beiträge zur Geschichte des
Egyptology. Abstracts of Papers, Le Caire, 1988, p. 73 ; G. Gabra, Horus-Tempels von Edfu. Ein Fund wiederverwendeter
« Möglichkeiten zur Feldarbeit in Edfu », dans Tell Edfou, Blockfragmente im großen Hof », dans D. Kurth et W. Waitkus
soixante ans après. Actes du colloques franco-polonais, Le Caire (éd.), EDFU: Materialien und Studien, Hambourg, 2010, p. 62.
– 15 octobre 1996, FFP 4, Le Caire, 1999, p. 10 ; Y. Eid et 29. M. von Falck et A. Effland, « Ein Torbau der 3.
M. Von Falck, « The History of the Temple of Horus at Zwischenzeit in Edfu », dans Y. Nessim Youssef et S. Moawad
Edfou. Remarks on reused Blocks discovered in the Temple (éd.), From Old Cairo to the New World. Coptic Studies Presented to
Forecourt », Bulletin of the Egyptian Museum 3, 2006, p. 66-70, Gawdat Gabra in the Occasion of his Sixty Fifth Birthday, Leuven
fig. 2-4. – Paris – Walpole, 2013, p. 77-96.
194 CRIPEL 30 (2013-2015)
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CHABATAKA À EDFOU
Fig. 2 : Bloc du monument jubilaire d’Edfou
avec détail du cartouche royal (photographie
de l’auteur).
Cette restitution fut commentée dans un article
permettant d’identifier un signe SA (Fig. 2).
de J. Wade et J. Winnerman30. Selon eux, les
Juste au dessus de celui-ci, ils restitueraient
éléments stylistiques renvoient bien à la XXVe
également un autre signe SA, les amenant à lire
dynastie, au moins pour une partie des blocs
alors le prénom d’un roi Chéchonq. Cette
concernés. Le martelage manifeste d’un double
dernière hypothèse ne nous semble pas sûre. Il
uraeus sur une des scènes va parfaitement dans
est difficile de voir ce signe sur la photographie
ce sens.
publiée, mais la trace horizontale coupant les
Sur au moins trois blocs exposés dans l’espace
signes p et s de Psammétique II est profonde.
ouvert devant le pylône d’Edfou, quelques signes
Pourtant, aucune des pousses végétales du
des cartouches originaux sont encore légèrement
hiéroglyphe SA n’est discernable alors que le
visibles. Sur le bloc étudié par M. von Falk et
martelage n’est pas plus marqué à cet endroit,
A. Effland31, on observe bien les restes de plâtre
notamment dans l’espace entre les deux signes
palimpsestes. L’état de préservation du cartouche
30. J. Wade et J. Winnerman, « The Block Yard Project at ne permet donc pas une lecture certaine, mais
Tell Edfu : Outline of Methodology and Preliminary Results »,
dans K. Accetta, R. Fellinger, P. Lourenço Gonçalves, les traces visibles dans sa partie supérieure ne
S. Musselwhite et W. Paul van Pelt (éd.), Proceedings of the garantissent la lecture que d’un seul signe šA. La
Fourteenth Annual Symposium University of Cambridge 2013, restitution du prénom d’un Chéchonq devient
Current Research in Egyptology 2013, Oxford-Philadelphie, 2014,
p. 193-195. alors hypothétique. Ce premier signe pourrait
31. Falck, Effland dans From Old Cairo to the New World,
2013, p. 78-79, Abb. 1. La photographie de ce bloc est aussi
publiée dans : Eid, Falk, Bulletin of the Egyptian Museum 3, 2006, fig. 3 ; Falck, dans EDFU, 2010, Abb. 4.
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JÉRÉMY HOURDIN
Fig. 3 : Bloc du monument jubilaire d’Edfou avec détail du cartouche royal
(d’après une photographie d’archive prise peu après sa découverte).
aussi parfaitement correspondre au début des des nfr palimpsestes33 (Fig. 3 et 4). Si l’on suit
noms de naissance de Chabaka ou de Chabataka32. la restitution d’un des montants de la porte
En revanche, sur les deux autres blocs du jubilaire, réalisée par M. von Falck et A. Effland34,
corpus, il est encore possible de discerner ces deux éléments et celui sur lequel ils lisent
une partie d’un nom de couronnement de le prénom Chéchonq feraient partie du même
Chabataka, Djedka(ou)rê. En effet, sous les deux ensemble. Il faudrait donc le dater, et sans doute
cartouches qui ont été regravés au nom de Nfr- l’ensemble des blocs « kouchites » retrouvés à
ib-Ra, prénom de Psammétique II, le symbole Edfou, du règne de Chabataka.
osirien Dd est encore discernable à la gauche
33. Le signe Dd n’est pas centré, mais il est décalé sur
la gauche afin de permettre la gravure de trois signes kA. Ce
même schéma se retrouve déjà dans la chapelle de Chabataka
à Karnak (L.D. V, pl. 3).
32. L’espace libre au dessus contiendrait alors une 34. Falck, Effland dans From Old Cairo to the New World,
épithète classique du type « aimé d’un dieu x ». 2013, p. 89, Abb. 2 : blocs b et f.
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CHABATAKA À EDFOU
Fig. 4 : Bloc isolé du monument jubilaire d’Edfou
(photographie de l’auteur).
Dans l’attente d’une publication complète de plus solide a été d’inverser l’ordre de succession
l’ensemble de cette documentation, cette porte des souverains Chabaka et Chabataka, tel qu’il
jubilaire pourrait être la preuve que l’œuvre était admis jusqu’ici. Nous ne reviendrons pas sur
architecturale de Chabataka fut plus importante cette convaincante théorie à propos de laquelle
qu’on ne le pensait jusqu’alors. Fr. Payraudeau vient de publier tout dernièrement
une mise au point36. L’examen des documents au
nom de Chabataka entrepris dans le cadre de
3 – Quelques remarques sur les
l’étude des blocs d’Edfou nous avait convaincu
monuments de Chabataka
de la crédibilité d’une telle succession, aussi
La chronologie de la XXVe dynastie a suscité viendrons-nous ici modestement ajouter quelques
de nombreuses interrogations ces dernières éléments de réflexion dans la suite de cette
années, principalement en raison de l’irruption dernière étude, en particulier sur la personnalité
d’un nouveau document dans le débat, guerrière de Chabataka qui correspondrait bien
l’inscription cunéiforme de Tang-i Var (Kurdistan à un conquérant réunificateur de l’Égypte.
iranien) datée de 706 et qui mentionne le Les thèmes de décoration de l’édifice d’Edfou
pharaon Chabataka35. L’hypothèse proposée la présentent des points communs avec ceux des
monuments de Chabataka à Karnak, comme la
vocation jubilaire déjà visible sur la façade de la
35. G. Frame, « The Inscription of Sargon II at Tang-i
Var », Orientalia 68, 1999, p. 31-57, pl. I-XVIII. Pour les études chapelle d’Osiris Heqadjet : par exemple, dans
égyptologiques sur cette publication : D.B. Redford, « A la décoration de celle-ci, on retiendra le don au
Note on the Chronology of Dynasty 25 and the Inscription
of Sargon II at Tang-i Var », Orientalia 68, 1999, p. 58-60 ;
D. Kahn, « The Inscription of Sargon II at Tang-i Var and 36. Cf. note 3 ; Chabaka aurait alors régné entre 705
the Chronology of Dynasty 25 », Orientalia 70, 2001, p. 1-18. et 690.
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JÉRÉMY HOURDIN
roi du cimeterre-xpS par Amon qui, de son autre tAw nbw, « roi d’Égypte, souverain-HqA des pays
main, offre une tige jubilaire. étrangers et souverain-ity qui s’empare de tous
Par ailleurs, le vocabulaire utilisé à Edfou est les pays »39. Le développement complexe de cette
très proche de celui des autres constructions du titulature évoque d’ailleurs celle d’une stèle de
règne de Chabataka. Nous ne reprendrons ici Piânkhy40.
qu’un exemple : Si l’on examine certains éléments de la
titulature de Chabataka, on peut relever quelques
Chapelle de Chabataka à Karnak37 : caractéristiques intéressantes pour notre propos.
Dd-mdw in Mwt […] [4] di=i nri=k [m] xAswt
[1] Comme pour Chabaka, les noms d’Horus, de
^maw MHw Xr […], Nebty et d’Horus d’Or sont identiques : +d-xaw
« [1] Paroles dites par Mout […] [4] je place ta « celui dont les couronnes sont stables »41. Ces
crainte [dans] les pays étrangers, la Haute et la derniers, ainsi que son nom de couronnement,
Basse Égypte étant sous […] » s’inspirent d’exemples de l’Ancien Empire42. Par
Au côté de Mout, Amon-Rê déclare à ailleurs, Chabataka a également puisé dans les
Chabataka avoir placé toutes les terres et tous titulatures du Nouvel Empire, plus exactement
les pays étrangers sous son contrôle. dans celle de Thoutmosis III. Nous retrouvons
cette inspiration dans sa chapelle au sud du lac
Monument jubilaire d’Edfou38 : sacré de Karnak où il est appelé :
– noms de Nebty : aA Sfyt m tAw nbw, sxa(w) MAat
[1]
Dd-mdw in […] [2] di.n(=i) nri[=k] [3] m xAswt mry tAwy, « celui dont le respect est grand dans
^m[aw] [4] MHw Xr […],
« [1] Paroles dites par […] [2] je place [ta]
crainte [3] dans les pays étrangers, la Ha[ute] [4] 39. JWIS III, p. 41.
et la Basse Égypte étant sous […] » 40. Khartoum 1851 (G.A. R eisner , « Inscribed
Dans la scène supérieure, Horus d’Edfou Monuments from Gebel Barkal », ZÄS 66, 1931, p. 89-100,
pl. V-VI ; JWIS II, p. 350-351 [35.2]) : il est le « souverain-HqA
déclare que tous les pays s’inclinent devant les de tous les pays étrangers », « le souverain-HqA de l’Égypte »,
baou de Chabataka. « le souverain-ity qui capture tous les pays », Piânkhy est
Évidemment, nous sommes confrontés aussi appelé le « dieu parfait, le roi-nsw des rois-nsww, le
souverain-HqA des souverains- HqAw ». Pour une discussion sur
ici à une phraséologie classique affirmant la les dénominations nsw, HqA et ity, voir : N. Grimal, Les termes de
domination universelle de Pharaon qui est la propagande royale de la XIXe dynastie à la conquête d’Alexandre,
garantie par les dieux. Cependant, d’autres Paris, 1986, p. 561-585.
41. Il n’y a pas de variations dans les noms de
rapprochements peuvent être faits, qui soulignent couronnement et de naissance de Chabataka, si ce n’est
l’existence d’une politique architecturale l’ajout ponctuel d’une épithète. Il existe toutefois un
cohérente à composante jubilaire et impériale cas particulier avec un équipement de cheval découvert
dans sa tombe Ku 18, à El-Kurru, sur lequel deux noms
pour Chabataka et qui dépassent le simple cadre de couronnement sont associés, +d-kA(w)-Ra et Mn-xpr-Ra
de Karnak. (JWIS III, p. 51, 47.10). Le problème de l’association de
Dans la chapelle d’Osiris Heqadjet à Karnak, ces deux noms a été soulevé par K.A. Kitchen (The Third
Intermediate Period in Egypt (1100-650 BC) (=TIP), Warminster,
le bandeau de texte encadrant la représentation 1986 (2e éd.), p. 153) et J. Goldberg (« Legends of Iny and
héroïque de ce roi est tout aussi significatif. Le “les brumes d’une chronologie qu’il est prudent de savoir
Pharaon est qualifié de nsw n Kmt HqA xAswt ity iT flottante” », JSSEA 26, 1996, p. 23-24).
42. Cette tendance a débuté à la XXII-XXIIIe dynastie
en s’inspirant des titulatures de l’Ancien Empire et de
37. L.D. V, pl. 4c ; JWIS III, p. 49. Sésostris Ier (M.-A. Bonhême, Les noms royaux dans l’Égypte de la
38. Pour une photographie de cet élément, voir : M. von Troisième Période Intermédiaire, BdE 98, Le Caire, 1987, p. 272-
Falck, op. cit., 2010, p. 59, Abb. 3. 273).
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CHABATAKA À EDFOU
tous les pays », « celui que Maât a couronné, Chabaka ou Taharqa46 et semblent, encore une
l’aimé des Deux Terres » ; fois, plus proches de ceux attribués à Piânkhy.
– nom d’Horus d’Or : aA xpS Hw pDt 9, hr(w) Hr La révision de la chronologie de la XXVe
nxt, « celui dont la force est grande et qui soumet dynastie nous amène à revenir sur la question
les Neuf arcs », « celui qui est brave le jour du de l’affrontement en Palestine entre les forces
combat ». égypto-kouchites et assyriennes de Sennacherib,
Ce choix souligne parfaitement la connotation en 701. En effet, si l’on inverse l’ordre des règnes
guerrière déjà remarquée précédemment43. de Chabaka (705-690) et de Chabataka (714-
Sur le quai de Karnak, Chabataka porte 705), ce dernier ne pouvait pas être pharaon
comme nom d’Horus kA nxt xa(w) m WAst, « le à cette date. C’était pourtant à cet événement
taureau puissant qui est apparu couronné dans qu’étaient associés le déploiement de ce discours
Thèbes ». Ce nom a été également porté par « impérialiste », ainsi qu’un passage des stèles
Thoutmosis III44 et par Piânkhy45. Ce dernier est de Taharqa à Kawa concernant son recrutement
d’ailleurs le précurseur de ce principe de reprise et celui des frères royaux en Nubie. Cependant,
puisqu’il a fait usage ponctuellement du nom tous ces témoignages pourraient évoquer la
de couronnement de Thoutmosis III, Mn-xpr-Ra. conquête de l’Égypte par Sabakôn / Chabataka.
Enfin, le qualificatif kA nxt, « taureau puissant », Les thématiques décoratives des monuments
a été utilisé quelques fois dans les titulatures de de ce souverain trouverait un meilleur sens en
la Troisième Période Intermédiaire, retrouvant les intégrant à ce contexte historique47. D’après
une place de choix à partir de Chéchonq Ier et l’inscription du quai de Karnak, Chabataka aurait
d’Osorkon Ier dont les règnes furent marqués été à Thèbes en l’an 3 de son règne48, pour des
par les conflits en Palestine ; cependant, on célébrations qui pourraient correspondre à un
ne le connaît que pour ce seul souverain, au couronnement à Karnak et précéder (?) cette
cours de la dynastie kouchite. Si ces qualificatifs conquête. C’est peut-être à ce moment que des
sont classiques et s’inscrivent dans la tradition troupes recrutées en Nubie – conduites par
pharaonique, sans toujours correspondre à une Taharqa et d’autres princes – le rejoignirent à
réalité concrète (ou identifiable), ils présentent
tout de même des caractéristiques particulières
par rapport à ceux employés pour décrire 46. Il convient tout même de relativiser cette
affirmation. Dans le petit temple de Medinet Habou, des
scènes de massacre des ennemis sont figurées. Il est possible
43. Fr. Payraudeau (op. cit., 2014, p. 123) estime que ces que cela ait aussi été le cas pour l’édifice à colonne de Chabaka
noms témoignent plus d’une influence thoutmoside « que devant le temple de Louxor ; le modèle repris est clairement
d’une volonté spécifiquement impérialiste ». inspiré du Nouvel Empire avec la copie d’anciennes listes
44. Ramsès IX, Takelot II, Chéchonq V et Osorkon III de prisonniers que l’on retrouve également sur le kiosque
ont également porté ce nom d’Horus. de Taharqa à Karnak. Sur la porte du quatrième pylône,
45. Ce nom d’Horus est inscrit sur un obélisque une colonne de texte, mais de (re)gravure macédonienne
de Napata : Gods and Divine Symbols of the Ancient Sudanese (dernièrement : Chr. Thiers, « Membra disiecta Ptolemaica (I) »,
Civilization. Catalogue of the Sudan National Museum in Khartoum, Karnak 13, 2010, p. 377) met en relation un succès militaire
Moscou, 2006, p. 36-38. JWIS II, p. 365 (35.11). Ce nom et le nom de Chabaka. En Nubie, il faut citer la grande cour
est à mettre en parallèle avec un second inscrit sur la stèle du temple de Kawa dans laquelle Taharqa est représenté sur
Khartoum 1851, provenant du temple d’Amon à Napata (voir de grands panneaux en train d’écraser ou de massacrer ses
notamment, G.A. Reisner, « Inscribed Monuments from Gebel ennemis ; ces scènes du roi en sphinx sont des copies de
Barkal », ZÄS 66, p. 89-100, pl. V-VI). Piânkhy porte comme modèles memphites anciens.
nom d’Horus, « le taureau puissant qui est apparu couronné 47. K.A. Kitchen (TPI, p. 558, §470) : « So clear an ancient
dans Napata ». Sur la reprise des noms de Thoutmosis III par manipulation of such formularies cannot be dismissed or evaded as
ce roi, voir : L. Török, The Kingdom of Kush, HdO 31, Leiden just accidental. »
– New York – Köln, 1997, p. 153-154. 48. Cf. note 12.
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JÉRÉMY HOURDIN
Thèbes pour le suivre en Basse Égypte49. Dans Résumé
tous les cas, cette politique architecturale est le Dans les années 1980, la découverte de blocs ré-
reflet d’un règne fortement marqué par des faits employés dans le dallage de la cour du temple ptolé-
d’armes50. maïque, permit l’identification d’une porte jubilaire
Notre méconnaissance de l’œuvre monu kouchite à Edfou. Grâce à un nouvel examen des car-
mentale de Chabataka et, plus encore, de son touches martelés et usurpés par Psammétique II, il est
possible de préciser la datation de cet édifice. En effet,
règne est bien réelle. Aussi il est nécessaire d’être
le nom de couronnement de Chabataka est encore
prudent et ces propositions ne peuvent rester partiellement lisible sur quelques blocs. Cette étude est
que des hypothèses de travail. Le règne de ce roi également l’occasion de revenir sur quelques problé-
présente des spécificités et l’importance de son matiques historiques relatives au règne de ce souverain
action a été sous-estimée. On ne peut qu’espérer méconnu qui pourrait avoir été le premier pharaon de
de nouvelles découvertes – comme celle d’Edfou la XXVe dynastie manéthonienne.
– afin d’apporter de nouveaux éclairages sur
Abstract
ce souverain et sur la chronologie de la XXVe
In the 1980’s, the discovery of reused blocks in
dynastie.
the pavement of the courtyard of the Ptolemaic Edfu
temple allowed a Kushite jubilee gateway to be iden-
tified. Through a new examination of the erased and
usurped cartouches by Psammetichus II, it is possible
to date precisely this building. The coronation name
of Shebitku is indeed still partially readable on some
blocks. This study provides the opportunity to review
some historical issues concerning this little known king
who may have been the first pharaoh of the XXVth
dynasty of Manethon.
49. Cet épisode est relaté dans les stèles de Taharqa
à Kawa (stèles de Kawa IV, l. 7-9 et Kawa V, l. 17 ; pour une
bibliographie, voir JWIS III, p. 132, 135). Les questions de la
participation de Taharqa à la conquête de la Basse Égypte par
Chabataka et de sa présence en Palestine en 701 s’inscrivent
dans le cadre de nos recherches doctorales.
50. L’existence de troubles intérieurs fut parfois
avancée : Goldberg, JSSEA 26, 1996, p. 22-41.
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