La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
7
Evaluation probabiliste de la
soutenabilité
de la politique budgétaire au Maroc
Ragbi Aziz,Enseignant-chercheur en économie Université Mohammed V
Rabat - Agdal
et
Tounsi Said, Enseignant-chercheur en économie Université Mohammed V
Rabat - Agdal
Résumé :
Cet article propose une évaluation de la soutenabilité du solde budgétaire
primaire à moyen terme à travers une méthode stochastique. Il conclut que la
probabilité de soutenabilité de la politique budgétaire augmente si les autorités
publiques fixent de manière significative un objectif de déficit budgétaire et de
dette publique. A contrario, la probabilité de soutenabilité baisserait si les autorités
budgétaires tablent uniquement sur une amélioration de la conjoncture économique
qui entrainerait une augmentation des recettes fiscales. En somme, pour assurer la
soutenabilité budgétaire, le présent travail préconise que les marges de manœuvre
doivent être reconstituées davantage du côté des dépenses que du côté des recettes
dont l’évolution future de ses déterminants est sujette à de nombreuses incertitudes.
JEL classification : E62 ; H62 ; C32
Mots clés : Soutenabilité budgétaire, fonction de réaction budgétaire, données de
panel, Fan Chart.
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La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
Introduction
L’accélération de la croissance économique au Maroc observée depuis le début
des années 2000 est attribuable, notamment, au dynamisme de la demande interne
laquelle a été tirée principalement par les dépenses de consommation des ménages et
par l’investissement public. Le rôle de la politique budgétaire dans cette période est
prépondérant à travers le financement du développement économique et social. Elle
a permis de soutenir le pouvoir d’achat des ménages, d’une part, à travers le système
de compensation des prix des produits énergétiques et alimentaires, en atténuant la
diffusion des hausses des prix des produits alimentaires et énergétiques au niveau
international vers les prix domestiques et, d’autre part, à travers la réduction de
la fiscalité sur le revenu et le maintien de l’effort d’investissement public. De plus,
la politique financière publique s’est engagée dans plusieurs réformes sociales et
sectorielles.
Depuis 2009, les finances publiques évoluent dans un environnement
macroéconomique marqué par une conjoncture mondiale difficile, imprégnée par
des difficultés financières et l’instabilité des marchés de la dette souveraine, la
perturbation des prix des produits de base et l’adoption de politiques d’austérité
par nos principaux partenaires. Sur le plan national, les finances publiques ont été
affectées par la baisse des recettes fiscales sous l’effet de la conjoncture économique
défavorable, la revalorisation des salaires en lien avec les tensions sociales, la hausse
du prix du pétrole et le maintien de l’effort de l’investissement public qui a eu un
effet d’entraînement significatif sur l’investissement privé.
Dans ce contexte de chocs internes et externes coûteux, le choix d’une politique
budgétaire expansionniste au service de la demande interne via l’investissement et
le soutien au pouvoir d’achat des ménages, a permis, certes, de maintenir le rythme
de croissance économique. Toutefois, il s’est traduit par une dégradation du solde
budgétaire qui est passé d’un excédent de 0,4% du PIB en 2008 à des déficits de 6%
en 2011 et de 7% en 2012 avant de revenir à 5,2% en 2013 et 4,9% en 2014 (figure 1).
175
La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
Figure 1 : Evolution du solde budgétaire global, du solde primaire et de
la croissance économique
Source : Haut-Commissariat au Plan et Ministère de l’Economie et des Finances
Le prolongement de ces tendances à moyen terme pourrait intensifier les pressions
sur les dépenses publiques, notamment, sous l’effet de facteurs internes liés
aux exigences d’accompagnement des réformes structurelles et des politiques
sectorielles. Eu égard à ces vulnérabilités accrues, une évaluation du risque
d’insoutenabilité de la politique budgétaire s’impose.
C’est dans cette perspective que ce travail propose une évaluation de la soutenabilité
de la politique budgétaire au Maroc à moyen terme. Plus précisément, en décrivant
le comportement des autorités budgétaires à travers deux fonctions de réaction
budgétaire, ce travail examine laquelle est susceptible de conduire efficacement
l’objectif de la soutenabilité budgétaire sur l’horizon de prévision.
La suite de cet article se présente comme suit. La première section présente une
revue de littérature sur les différentes approches d’évaluation de la soutenabilité
budgétaire. La seconde section est consacrée à la description de la méthodologie
utilisée pour l’évaluation de la soutenabilité du solde primaire. Avant de conclure,
les résultats seront présentés et discutés au niveau de la dernière section.
7.1. Revue de littérature empirique
Une politique budgétaire est considérée comme soutenable si elle assure à terme la
solvabilité de l’Etat, c’est-à-dire, sa capacité à assurer le remboursement de la dette,
même en cas de son accroissement excessif (Jondeau (1992)). La soutenabilité de la
dette publique ou des déficits publics peut se définir aussi comme étant la politique
budgétaire qui satisfait la contrainte budgétaire intertemporelle du gouvernement.
176
La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
L’évaluation de la soutenabilité peut se s’établir à partir d’une approche comptable
fondée sur l’identité de la dette publique : . Où,représentent respectivement le niveau
soutenable de la dette, le taux de croissance économique, le taux d’intérêt apparent
de la dette et le déficit primaire.L’inconvénient majeur de cette approche est son
caractère statique. En recourant aux tests de racine unitaire, la seconde méthode
initiée par Hamilton et Flavin (1986), considère la stationnarité du ratio du solde
budgétaire global comme une condition de soutenabilité budgétaire.Ensuite, Trehan
et Walsh (1988, 1991) avançaient l’idée que la stationnarité du solde budgétaire
n’est qu’un cas particulier de la cointégration. Selon ces auteurs, une condition
suffisante à la soutenabilité est la stationnarité en niveau du surplus budgétaire total.
Dans une analyse similaire, Hakkio et Rush (1991) suggèrent que la soutenabilité
budgétaire est satisfaite s’il existe une relation de cointégration entre les recettes et
les dépenses publiques totales.
La troisième génération des méthodes d’évaluation de la soutenabilité utilise
des modèles macroéconomiques de forme réduite. Collignon (1999) propose un
système de deux équations différentielles, comprenant une équation d’accumulation
de la dette publique, représentant la contrainte budgétaire intertemporelle du
gouvernement, et une fonction de réaction budgétaire ad hoc, justifiée par le cadre
institutionnel du Pacte de stabilité et de croissance des pays de la zone euro. Dans
ce modèle, les finances publiques sont soutenables, si le ratio dette/PIB converge
vers une position d’équilibre qui est déterminée par le taux de croissance nominal,
les valeurs cibles (en termes de dette et de déficit budgétaire) et les coefficients de
réaction.
Bien qu’elles permettent d’informer sur la soutenabilité budgétaire, ces approches
rétrospectives ne donnent pas une indication précise sur le degré d’ajustement que
les décideurs doivent opérer. S’inspirant de la méthodologie de Collignon (1999),
certains auteurs (Celasun et al. (2006), Budina et van Wijnbergen (2007)) ont
proposé une évaluation prospective probabiliste de la soutenabilité budgétaire
et de la dette en introduisant l’incertitude. Ces approches permettent d’indiquer
l’effort budgétaire nécessaire suite aux simulations stochastiques pour rétablir
l’équilibre budgétaire.
Adoptée par le FMI, l’approche de Celasun et al. (2006) propose une évaluation
probabiliste de la soutenabilité de la dette à travers une méthodologie permettant
la prise en compte des risques entourant la dynamique de la dette par le biais de
simulations stochastiques couvrant un large éventail de chocs potentiels. L’algorithme
à la base de cette approche génère un échantillon important de tests d’évolutions
potentielles du ratio d’endettement, pour ensuite dériver une distribution du niveau
de la dette pour chaque année de l’horizon de prévision. Les propriétés stochastiques
des variables clés qui déterminent le déficit budgétaire sont utilisées pour simuler
la dynamique de la dette et dégager sa distribution de probabilité. Le caractère
soutenable de la dette est évalué à travers un Fan-Chart. Cette approche est utilisée
pour montrer l’effort budgétaire supplémentaire nécessaire pour stabiliser la dette
publique pour chaque période de projection.
177
La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
Budina et van Wijnbergen (2007) proposent une évaluation prospective de la
soutenabilité budgétaire à travers deux méthodes différentes : les stress tests et
les simulations stochastiques. La première méthode fournit une indication plus
robuste des projections en matière de chocs spécifiques. Les analyses de sensibilité
les plus importantes sont les stress tests concernant les taux d’intérêt réels sur la
dette publique en monnaie nationale et étrangère, la croissance de la production
réelle, le solde primaire, et les changements du taux de change réel. L’approche
des simulations stochastiques a l’avantage de dériver la distribution de l’encours
de la dette future, sur la base des réalisations stochastiques des déterminants
clés de la dette, représentés par la structure de leurs variances-covariances. Ce
dispositif permet d’indiquer l’ajustement ou l’effort budgétaire nécessaire suite aux
simulations stochastiques. Les auteurs utilisent un Fan Chart pour représenter les
résultats.
A la différence de ces travaux, l’approche que nous développons dans ce travail
cherche à évaluer la soutenabilité du solde budgétaire primaire, et non la
soutenabilité de la dette, en comparant l’orientation de la politique budgétaire sur
la base de deux fonctions de réaction budgétaire. La soutenabilité budgétaire serait
assurée par la règle budgétaire qui permettra la convergence du solde primaire vers
sa valeur ciblée par les autorités budgétaires.
7.2. Méthodologie et données utilisées
L’évaluation de la soutenabilité budgétaire sera effectuée en quatre étapes à savoir :
(i) l’estimation d’une fonction de réaction budgétaire ; (ii) l’estimation d’un VAR
non contraint ; (iii) la détermination de la trajectoire de la dette publique et (iv)
l’élaboration d’un Fan Chart pour une évaluation probabiliste de la soutenabilité de
la politique budgétaire. Dans cette section nous discuterons brièvement chacune de
ces quatre étapes.
7.2.1. Fonctions de réaction et contrainte budgétaire intertemporelle
Dans ce travail nous supposons que les autorités budgétaires marocaines réagissent
à deux types de fonction de réaction. La première considère que la politique
budgétaire est endogène et le décideur réagit à la conjoncture économique, le niveau
passé de la dette et un ensemble de variables de contrôle (Celasun et al. (2007)). La
persistante de la politique budgétaire est captée par le solde budgétaire primaire
retardé. La fonction de réaction à estimer prend la forme suivante :
avec �Si,t le ratio du solde primaire en pourcentage du PIB pour le pays i et pour
l’année t, di,t le ratio de la dette publique en pourcentage du PIB à la fin de la
période t-1, ygapi,t l’output gap et Xi,t le vecteur des variables de contrôle pour le
solde primaire à savoir, le prix du pétrole, un indice de la qualité des institutions, et
deux variables indicatrices représentant si le pays est dans une situation de défaut
178
La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
souverain et s’il est engagé dans un programme de soutien par le FMI.
La seconde fonction de réaction budgétaire suppose que le ratio du solde budgétaire
réagit à deux objectifs : une cible représentée par un ratio de la dette en pourcentage
du PIB de 60% et une cible considérant un déficit public en pourcentage du PIB de
3% (Collignon (2012)). Dans ce cas, la fonction de réaction budgétaire est écrite de
la façon suivante :
Avec Z1 est la cible du déficit public, Z2 est la cible de la dette publique, est l’élasticité
associée au gap entre le déficit budgétaire retardé et sa cible β et correspond au gap
entre la dette publique retardée et sa cible.
L’encours de la dette peut alors être calculé de manière récursive en utilisant
l’équation (1) et l’identité stock-flux classique :
Où dtf est l’encours de la dette externe, dt-1 est l’encours de la dette interne, st est
l’ajustement du stock-flux, et est le taux de change effectif réel, rtf est le taux d’intérêt
n
étranger et rt est le taux d’intérêt interne.
7.2.2. Estimation d’un VAR non contraint
L’estimation d’un modèle VAR non contraint est importante pour deux raisons.
Ce modèle permet de générer la trajectoire des différentes variables déterminant
l’encours de la dette publique sur l’horizon de la prévision à travers une simulation
de Monte Carlo. De même, il permet de déterminer l’erreur de prévision et la réponse
au choc nécessaire pour le calcul de l’incertitude et la symétrie dans le Fan Chart.
Le modèle VAR non contraint comprend les déterminants non budgétaires du solde
budgétaire primaire :
AvecYt=(rtf,rt,gt,et), γk est le vecteur des coefficients, rtf le taux d’intérêt réel étranger,
le taux d’intérêt réel rt, gt le taux de croissance et et le taux de change effectif réel.
Bien que l’estimation soit effectuée sur des données trimestrielles, les projections
des variables macroéconomiques sont ensuite annualisées pour procéder à la
prévision du solde primaire.
7.2.3. Fan Chart
Le Fan Chart permet de décrire graphiquement la répartition probabiliste des
risques entourant la prévision du solde budgétaire primaire. L’éventail de prévision
est généralement composé de neuf bandes de probabilité différenciées par des
paliers de 10% de probabilité (Britton E. et al (1998)).
179
La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
Au niveau de chaque période de prévision il y a neuf intervalles d’incertitudes
(10% à 90%). A chaque période i de l’horizon, correspond à une densité de
probabilité fi dont les paramètres ( μi : le mode ; γi : le coefficient d’asymétries ;
σi : indicateur d’incertitude) sont déterminés par la fonction de réaction
budgétaire ainsi que par des composantes fixées subjectivement à l’aide d’un
jugement.
La distribution standard de probabilité la plus utilisée pour la construction du
Fan Chart est de type Loi Normale asymétrique à deux composantes (Blix, M.
and P. Sellin (1998, 2000)).
Avec est une constante, μ: le mode, σ1: l’écart type 1 et γt : Le
coefficient d’asymétrie.
La distribution normale de la moitié inférieure prend les paramètres μ et, σ1 et la
moitié supérieure prend les paramètres μ et σ2. Cette combinaison permet aux
deux composantes d’avoir la même valeur au niveau du mode. La distribution
est négativement (ou positivement) symétrique si (σ1 > σ2) ou (σ1 < σ2).
Pour chaque horizon de prévision, il faut déterminer la moyenne, la médiane,
le mode μ et les coefficients d’asymétrie et d’incertitude σ. Avec une probabilité
de 10%, la première valeur en t+1 du solde primaire se détermine sur la Fan
Chart comme suit :
A ce niveau il faut déterminer les coefficients d’incertitude (σt) et d’asymétrie
(γt). Le degré d’incertitude est mesuré par l’écart-type. Une large dispersion (un
écart-type important) indique un degré élevé d’incertitude. Enfin, le coefficient
d’asymétrie (positif ou négatif) reflète la résultante des risques (haussiers ou
baissiers) associée à la prévision centrale.
7.2.4. Données et scénarii des principales variables
Les données utilisées pour l’estimation des deux fonctions de réaction (équations 1
et 2) sont annuelles et disponibles de 1980 à 2013. Celles relatives à la détermination
180
La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
de la dynamique de la dette (équation 3) sont trimestrielles et portent sur la période
1998-2014. Les séries relatives au solde budgétaire primaire, solde budgétaire
global et à la dette publique globale proviennent du Ministère de l’Economie et des
Finances. Les PIB réel et nominal sont obtenus des Comptes nationaux produits par
le Haut-Commissariat au Plan. L’output gap est obtenu par le lissage du PIB réel par
le filtre HP (Hodrick-Prescott). Les données utilisées dans le VAR sont trimestrielles
et disponibles depuis 1998. La série du Taux de Change Effectif Réel (TCER) retenue
dans l’estimation est celle du FMI (IFS). Le taux d’intérêt du marché interbancaire
et le taux d’intérêt des bons de Trésor à 52 semaines émanent de Bank Al-Maghrib.
Le taux d’intérêt étranger de court terme choisi est celui de l’Euro Overnight Index
Average (EONIA) calculé par la Banque Centrale Européenne (BCE). Il résulte de la
moyenne pondérée de toutes les transactions au jour le jour de prêts non garantis
réalisées par les banques retenues pour le calcul de l’Euribor. Celui de moyen terme
est le taux d’intérêt de l’Euro Interbank Offered Rate (EURIBOR).
Pour les données de panel, l’échantillon présenté dans ce travail comprend 20 pays
et une période de 23 ans (1990-2013). Les données du solde primaire et de la dette
publique sont extraites de la base de données du FMI (WEO). Les importations et le
prix du pétrole réel sont obtenus de la Banque Mondiale. L’indice sur la qualité des
institutions utilisé est celui relatif au risque politique de l’International Country Risk
Guide (ICRG) qui mesure la qualité des institutions.
Avant de présenter les résultats, il est important de discuter les scénarios des
principales variables déterminant l’évolution du solde primaire et de la dette publique
au Maroc. Les projections de l’économie mondiale à court et moyen termes du FMI
(WEO Octobre 2014) vont dans le sens d’un renforcement de l’activité économique
au Maroc. Ces perspectives tablent sur une croissance annuelle moyenne de 2.9%
en 2014 et 4,4% en 2015. La période 2016-2019 devrait connaître une croissance
réelle annuelle moyenne de 4,7%.
Plusieurs incertitudes entourent ce scénario. L’effet de freinage exercé par
l’assainissement budgétaire devrait diminuer considérablement l’investissement
public. De même, ces projections intègrent l’hypothèse centrale d’une production
céréalière moyenne. Or, l’activité agricole reste tributaire des conditions climatiques.
Enfin, si le redressement de l’activité dans la zone euro est freiné ou retardé, cela
aurait un impact défavorable sur la demande étrangère.
Pour ce qui est des perspectives du déficit budgétaire global, l’assainissement
budgétaire devrait se poursuivre et les incertitudes entourant la trajectoire
budgétaire à moyen terme devraient également reculer. Cette diminution s’explique
en partie par le démantèlement progressif du système des subventions et par les
coupes budgétaires répétitives dans les dépenses d’investissement. A cet effet, le
FMI projette, dans le cadre des consultations annuelles de l’article IV, des déficits
budgétaires respectifs de l’ordre de 4,9% et 4,3% du PIB en 2014 et 2015. En 2016,
le déficit projeté par le FMI (-3,6% du PIB) est proche de celui fixé par les autorités
budgétaires dans le cadre de la LF de 2014.
181
La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
L’incertitude entourant l’assainissement budgétaire demeure liée aux régimes de
retraites qui constituent une préoccupation majeure pour les pouvoirs publics. Les
projections des évolutions tendancielles mettent en exergue l’impasse vers laquelle
évoluent certaines caisses en l’absence d’une réforme.
S’agissant des projections du ratio de la dette publique en pourcentage du PIB, il
devrait connaître une tendance baissière à partir de 2016. Selon les projections
du FMI (Article IV 2013), le ratio de la dette devrait connaître une augmentation
moyenne de 61,6% sur la période 2014-2016 pour qu’il se situe en 2018 à 58,6%.
Ces projections permettent de conclure que la situation de l’endettement reste
satisfaisante (REF 2014 p97)68 du fait que la dette libellée en devise ne représente que
14% et contractée majoritairement auprès de créanciers institutionnels. De même,
la part des maturités moyen et long termes dans la structure de la dette interne
représente 38,9% en 2012. Toutefois le risque potentiel qui pourrait influencer la
dynamique de la dette, notamment en présence de pressions persistantes sur les
réserves de change, demeure une éventuelle dévaluation eu égard la dégradation de
la compétitivité extérieure du Maroc.
Tableau 1 : Hypothèses du scénario central
2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019
Prix du pétrole Crude oil, 104,1 101,5 95,7 96,6 97,4 98,3 99,2
avg, ($/bbl) WB Commodi-
ties Price Forecast
Croissance du PIB réel (%) 4,38 3,51 4,71 5,04 5,31 5,38 5,39
Inflation (%) 1,88 1.11 2,04 2,3 2,3 2,3 2,3
Dette publique globale 61,7 62,5 62,4 61,5 60,1 58,6 58,6
Déficit budgétaire en % du -5,5 -4,9 -4,3 -3,6 -3,0 -3 -3
PIB
Solde structurel (WEO) -5,92 -5,95 -5,3 -4,5 -4,04 -3,2 -2,9
Solde primaire -2,89 -2,31 -1,6 -0,87 -0,36 -0,45 -0,17
(68). Selon le FMI, la dette publique est jugée soutenable à environ 60 % du PIB (Article IV 2013 p 37).
182
La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
7.3. Résultats des estimations
7.3.1. Discussions des résultats empiriques69
Les méthodes de régression en panel à effet fixes et aléatoires sont utilisées. Ces
techniques d’estimation ne permettent pas de traiter le problème d’endogénéité.
Pour résoudre ce problème, nous utilisons l’estimateur « GMM en système » pro-
posé par Blundell et Bond (1998) et la méthode du maximum de vraisemblance à
information limitées (LIML).
Contrairement au «GMM en différence », les variables en niveau sont instrumentées
par les retards de leur propre première différence. L’idée est qu’au lieu de prendre
la différence des variables explicatives comme instrument pour éliminer les effets
fixes, il est possible de différencier les instruments pour les rendre exogènes aux
effets fixes.
Nous présentons nos résultats dans le tableau 2. Dans chaque bloc, les coefficients
estimés associés à chacun des estimateurs considérés, LIML, le GMM en Système et
le GMM avec des variables dummy sont présentés dans des colonnes séparées.
Au bas du tableau 2, nous présentons quelques statistiques des tests mesurant la
qualité de l’ajustement. Plus précisément, nous rapportons la statistique de test
Hansen J de sur-identification. L’hypothèse nulle est que les instruments sont or-
thogonaux aux erreurs. Le statistique z du test d’Arellano-Bond de l’autocorrélation
vérifie si un estimateur de panel dynamique est bien adapté. Enfin, nous présentons
un deuxième test z d’Arellano-Bond pour AR (2) en différences premières pour tes-
ter la corrélation d’une série supplémentaire qui pourrait rendre les instruments
inefficaces.
Dans la première colonne, la variation du prix réel du pétrole utilisée comme instru-
ment de la dette retardée, et la valeur contemporaine de la demande en importation
et le premier retard de l’output gap sont utilisés comme instruments de l’output
gap. Dans la deuxième colonne, la méthode du GMM en système (Blundell et Bond
(1998)) utilise le second retard de l’output gap et de la dette, ainsi que la demande en
importation comme instruments. La dernière colonne utilise, comme instrument de
l’output gap, en plus des importations en niveau et retardées deux autres variables
indicatrices, à savoir : l’indice de la qualité des institutions et l’indice de l’excès de la
dette à un seuil de 50% par rapport au PIB. Ces instruments sont en interaction avec
la demande en importations ;
(69). Dans une première étape et puisqu’il s’agit du comportement d’un seul pays, une estimation de la
première fonction de réaction a été tenter à travers plusieurs méthodes d’estimation par les données
du Maroc. Toutefois, aucune méthode d’estimation n’a permis de trouver des résultats qui ont un sens
économique. Pour cette raison, nous avons choisi de recourir à une estimation en panel pour exploiter la
dynamique des pays ayant les mêmes comportements que le Maroc.
183
La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
L’ensemble des estimations suggèrent une réponse positive du solde budgétaire pri-
maire à une variation de la dette publique. La réaction du solde primaire à l’output
gap est aussi positive laissant présager ainsi que la politique budgétaire estimée est
contra-cyclique.
Tableau 2 : Estimation70 de la fonction de réaction budgétaire (1) 1990-
2013
La variable dépendante : ratio du solde primaire en pourcentage du PIB
LIML (en dif- GMM en système GMM avec des vari-
férence) (1) (2) ables dummy (3)
Dette retardée 0.099*** 0.0555*** 0.032***
[0. 0384] [0.0148] [0. 0135]
Output gap 0.411* 0.276*** 0.061*
[0.2491] [0.0119] [0.0461]
Variation du prix - 0.077*** 0.053***
réel du Pétrole [0.0116] [0.0292]
Solde primaire 0.457*** 0.566***
retardé [0.0942] [0.1670]
Dette publique - -.08833 -2.66*
supérieure à 50% [0.9138] [1.576]
du PIB
Constante -4.189** -2.6503*** -1.19
[1.6569] [1.001] [1.1278]
Dummy variables Non Oui Oui
Observations 460 440 440
Tests de sur-identification
Hansen (p-value) 0.554 0.003
Sargan (p-value) - 0.527 0.128
Ar1 (p-value) 0.022 0.007
Ar2 (p-value) 0.195 0.289
Tests de sous-identification
Cragg-Donald 4.06371 - -
statistic
Écart type entre parenthèses, *** p< 0,01, ** p< 0,05, * p< 0,1.
(70). L’hypothèse nulle du test de sur-identification : si H0 : l’ensemble des instruments sont exogènes
dans l’équation structurelle. L’acceptation de l’hypothèse nulle indique la validité des instruments.
184
La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
Pour la prévision du ratio du solde primaire en pourcentage du PIB, nous retenons la
spécification non linéaire basée sur l’estimation en GMM avec des variables dummy
(colonne 3). La p-value des tests de sur-identification suggère que les instruments
sont valides et robustes. De même, le solde primaire montre plus de persistance.
Le signe positif du coefficient du ratio de la dette au PIB implique une amélioration
du solde primaire lorsque le ratio de la dette de l’année passée augmente. L’écart
de la production montre un signe positif, indiquant une réponse contra-cyclique du
solde primaire par rapport au cycle économique. Enfin, les statistiques issues des
estimations du modèle 3 sont les plus significatives, en comparaison avec les autres
estimations.
La deuxième fonction de réaction budgétaire (2) sera estimée en système d’équations
simultanées par la méthode SUR ((Seemingly Unrelated Regressions). Cette
estimation reliée les équations par la matrice de variance-covariance des résidus.
Les résultats d’estimation de l’équation (2) sont présentés au tableau 3. Le signe des
paramètres que nous obtenons sont proches de ceux de Collignon. Les paramètres
et sont significativement positifs. La constante estimée est significative et prend le
bon signe tel qu’il est spécifié dans la fonction de réaction budgétaire.
Tableau 3 : Résultat d’estimation pour fonction de réaction
(équation 2)
Méthode C α β R²
d’estima-
tion
Equation 1 SUR -0.506*** 0.422*** 0.823*** 0.64
(0,146) (0,110) (0,245)
Equation 1 OLS -0.501*** 0.422*** 0.823*** 0.65
(0,201) (0,152) (0,339)
Écart type entre parenthèses, *** p< 0,01, ** p< 0,05, * p< 0,1.
7.3.2. Prévisions du solde primaire
La figure 2 présente les projections du ratio du solde primaire effectuées par les
deux fonctions de réaction et qui seront comparées avec le ratio du solde primaire
prévu par le FMI à moyen terme (cinq ans). Ce dernier est défini dans cet article
comme le scénario de référence qui prend comme hypothèse une exécution de
l’ensemble des mesures d’assainissement à l’horizon 2019 recommandées par
le FMI. Ainsi, sur l’horizon de prévision, le scénario central (WEO) prévoit une
amélioration significative du ratio du solde primaire qui se situera en moyenne à
-0,96%. Au contraire, le solde primaire prévu à travers la fonction de réaction qui
suppose une réaction des autorités budgétaires par rapport aux objectifs de déficit
budgétaire et de dette s’établirait en moyenne à -1,66%. Bien que le solde primaire
185
La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
soit amélioré, cette persistance pourrait se justifier par la difficulté d’atteindre à
l’horizon les objectifs de 3% du solde budgétaire et 60% de la dette publique. La
fonction de réaction qui réagit à la conjoncture et la dette retardée, prévoit un ratio
du solde primaire moyen de -2,83%. Ce résultat indique une forte sensibilité de la
situation budgétaire à la croissance économique qui demeure mitigée sur notre
horizon de prévision (compris entre 2% et 3%).
Figure 2 : Projection du ratio du solde primaire en pourcentage du PIB
(2014-2019)
7.3.3. Evaluation probabiliste de la soutenabilité budgétaire : Fan
Chart
Dans ce qui suit71, il s’agit d’évaluer la soutenabilité de la politique budgétaire
au Maroc. Cette évaluation, pourrait se faire par rapport au solde primaire
structurel ou celui stabilisant la dette. Toutefois, le problème de mesure de la
composante structurelle pour le premier et l’absence de risque d’insoutenabilité
de la dette, du moins à court et à moyen termes pour le second, nous
conduit à fonder notre critère d’évaluation sur les travaux du FMI (2013)72
qui font valoir qu’un déficit primaire de 0.5%, une fois corrigé des variations
conjoncturelles, serait compatible avec un objectif de déficit budgétaire de 3%73. A
cet effet, nous supposons que le solde primaire est soutenable s’il est proche d’un
déficit primaire de 1%, bien qu’il soit en déséquilibre.
(71). La projection médiane (la ligne au centre de l’éventail) relie les valeurs médianes des distributions
de fréquence pour chaque année de la période de prévisions (c’est-à-dire pour une période donnée, 50%
de probabilité que les projections du solde primaire soient inférieures à la valeur médiane et 50% de
probabilité qu’elles soient supérieures).
(72). Article IV 2013, p 13.
(73). Niveau inférieur à celui du déficit primaire qui stabilise la dette (compatible avec une réduction
progressive de celle-ci à moins de 60 % du PIB).
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La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
La figure 3 présente les résultats de la fonction de réaction supposant que les
autorités budgétaires réagissent à la dynamique de la dette et à la conjoncture
économique. Les résultats proposent que la probabilité d’atteindre l’objectif de
déficit de 0,5% est nulle sur l’ensemble de l’horizon de projection. Toutefois, il y a
une probabilité de 50% pour que le déficit primaire soit compris entre 2,8% et 2,4%
au titre de l’année 2014. A l’horizon de projection, il y a une probabilité de 10% pour
que le déficit primaire soit proche d’un niveau de 1,2%.
Figure 3 : Fan Chart du Fonction de réaction (1)
S’agissant de la deuxième fonction de réaction (figure 4), qui suppose que le
solde primaire réagit à un objectif de dette et de déficit budgétaire, la probabilité
d’atteindre l’objectif de 0.5% est nulle entre 2014-2015 et elle est de près de 30%
entre 2016-2019. En se fondant sur les erreurs de prévision antérieures, on estime
que, pour la période 2014-2015, il y a une probabilité de 50% pour que le déficit
primaire se situerait entre 2,1% et 1,5%. Entre 2016-2019, il y a une probabilité de
50% pour que le solde primaire soit compris entre 1,43% et 0,12%.
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La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
Figure 4 : Fan Chart du Fonction de réaction (2)
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La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
Conclusion et recommandations
En comparant deux fonctions de réaction budgétaire, nous évaluons dans cet article
la soutenabilité de la politique budgétaire au Maroc à moyen terme. La première
suppose que le décideur réagit à la conjoncture, au niveau passé de la dette et à
un ensemble de variable de contrôle. La seconde suppose que le ratio du solde
primaire réagit à deux objectifs : une cible en termes de ratio de la dette de 60%
en pourcentage du PIB et une cible en termes de ratio de déficit public de 3% en
pourcentage du PIB.
En termes de résultats, la première fonction de réaction budgétaire indique que
le solde budgétaire primaire est très persistant et répond de manière positif à
l’augmentation de la dette publique et d’une manière contra-cyclique aux fluctuations
du cycle économique. La seconde fonction de réaction montre que le solde primaire
réagit plus à l’objectif de dette qu’à l’objectif de déficit budgétaire.
Concernant la question de la soutenabilité budgétaire, l’analyse des Fan Chart
suggère que le solde budgétaire primaire cible ne serait pas atteint sur l’horizon de
prévision si les autorités budgétaires tablent sur une amélioration de la conjoncture
économique qui entrainerait une augmentation des recettes fiscales. Cependant,
la probabilité de soutenabilité de la politique budgétaire augmente si les autorités
budgétaires fixent comme priorité des objectifs de déficit budgétaire et de dette
publique. Dans cette perspective, les ajustements budgétaires nécessaires pour
atteindre ces deux objectifs doivent cibler en priorité les dépenses publiques
notamment celles relatives à la compensation. L’ajustement du solde primaire qui
compte sur l’amélioration du recouvrement des recettes fiscales et une meilleure
mobilisation des dons semble plus risqué en raison notamment de la persistance
d’une conjoncture économique défavorable.
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La problématique de soutenabilité de la dette publique au Maroc
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