ORIENTALIA LOVANIENSIA
ANALECTA
————— 242 —————
Aere perennius
Mélanges égyptologiques en l’honneur
de Pascal Vernus
édités par
Philippe COLLOMBERT, Dominique LEFÈVRE,
Stéphane POLIS et Jean WINAND
PEETERS
LEUVEN – PARIS – BRISTOL, CT
2016
97984_Collombert Vwk.indd 3 12/11/15 13:51
TABLE des matières
Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . ix
Bibliographie de Pascal Vernus
Rassemblée par Dominique Lefèvre et Stéphane Polis . . xi
James P. Allen
Subject–sḏm.f and Subject–ḥr-sḏm in Sinuhe . . . . . . 1
Michel Baud
Le nom du roi Houni . . . . . . . . . . . . . 9
Josep Cervelló-Autuori
Kom el-Khamasin. Histoire accidentée d’un site archéologique
égyptien . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
Mark Collier
Pragmatic Implication and Conditionals with the Negative Third
Future in Late Egyptian . . . . . . . . . . . . 43
Philippe Collombert
Observations sur un usage iconique des hiéroglyphes . . .59
Laurent Coulon
Padiaménopé et Montouemhat. L’apport d’une statue inédite à
l’analyse des relations entre les deux personnages . . . . 91
Philippe Derchain
Quatre observations sur la Stèle de Pithom . . . . . .121
Andreas Dorn & Stéphane Polis
A Re-Examination of O. Cairo JdE 72460 (= O. Cairo SR 1475).
Ending the Quest for a 19th Dynasty Queen’s Tomb in the Valley
of the Kings . . . . . . . . . . . . . . . .129
Christopher Eyre
Reciprocity, Retribution and Feud . . . . . . . . .163
Dominique Farout
Un monument de Ramsès ii à Edfou
. . . . . . . . .181
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VI Table des matières
Hans-Werner Fischer-Elfert
In Praise of Pi-Ramesse – A Perfect Trading Center (including
two new Semitic words in syllabic orthography; Ostr. Ashmolean
Museum HO 1187) . . . . . . . . . . . . . .195
Paul John Frandsen
To Kill or Not To Kill . . . . . . . . . . . . .219
Luc Gabolde
Observations sur un possible emploi particulier du mot sḳ . 241
Andrea M. Gnirs
Ein Hymnus in unerwartetem Kontext . . . . . . . .253
Carlos Gracia Zamacona
Verbes sans limite, verbes à limite. Étude préliminaire d’après
les données des Textes des Sarcophages . . . . . . .303
Pierre Grandet
Un document relatif aux grèves de Deîr el-Médînéh en l’an 29
de Ramsès iii et un fragment de l’Enseignement d’Amennakhté,
§39-48 : O. IFAO 1255 A-B (ONL 514 A-B) . . . . . .327
Ivan Guermeur
Le passeport d’éternité de Tsenapollôs. Le papyrus Tübingen
2014 . . . . . . . . . . . . . . . . . . .361
Dimitri Laboury
Le scribe et le peintre. À propos d’un scribe qui ne voulait pas
être pris pour un peintre . . . . . . . . . . . .371
Dominique Lefèvre
De certains esprits excellents. La stèle du ḫ ỉḳr n rꜤ Pennoub
(quai Branly 71.1885.10.42) . . . . . . . . . . .397
Bernard Mathieu
Linguistique et archéologie : l’usage du déictique de proximité
(pn / tn / nn) dans les Textes des Pyramides . . . . . .407
Juan Carlos Moreno García
Entre lexicographie et histoire économique : les terres nꜤꜤ et la
réorganisation des domaines des temples au iie et ier millénaires
avant J.-C. [avec une note sur sprt « graine (de caroube) »] . 429
Ludwig D. Morenz
Zwischen ästhetischer Präsenz und hoch determinierter Lesbar-
keit. Der monumentale Käfer von Amen-hotep III. . . . .449
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Table des matières VII
Matthias Müller & Sami Uljas
‘He Almost Heard’: A Case Study of Diachronic Reanalysis
in Coptic Syntax . . . . . . . . . . . . . . .465
Elsa Oréal
Jugement public des morts et accès à la sépulture. Les sources
égyptiennes de Diodore I, 92 . . . . . . . . . . .493
Jürgen Osing
Zu einigen altkoptischen Wortformen . . . . . . . .513
Laure Pantalacci
Noms royaux nouvellement attestés à Balat . . . . . .521
Olivier Perdu
La statuaire privée d’Athribis aux périodes tardives. Un nouveau
témoignage et quelques ajouts . . . . . . . . . .531
Patrizia Piacentini
Les équipements de scribe. Des fouilles aux archives . . .553
Julie Stauder-Porchet
Les actants des autobiographies événementielles de la ve et de
la vie dynastie
. . . . . . . . . . . . . . . .579
Joachim Friedrich Quack
Papyrus Heidelberg Dem. 679. Ein frühdemotischer (sub)lite-
rarischer Text? . . . . . . . . . . . . . . .593
Stephen Quirke
Eighteenth Dynasty Writing Boards in the Petrie Museum . . 611
Tonio Sebastian Richter
Coniunctivus Multiformis. Conjunctive Morphology in Late
Coptic Recipes . . . . . . . . . . . . . . .625
Gérard Roquet
« Mon papyrus de Tehneh ». Provenance du texte vieux-copte
Carl Schmidt d’après les manuscrits de Pierre Lacau . . .663
Serge Rosmorduc
Le discours du vizir To (P. Turin 1880, Ro 2,20-3,4) . . .677
Helmut Satzinger
Semitic Suffix Conjugation and Egyptian Stative. A hypothetic
morpho-syntactic scenario of its origin . . . . . . . .685
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VIII Table des matières
Frédéric Servajean
Les deux arbres de l’épisode giblite . . . . . . . . .697
Ariel Shisha-Halevy
The Circumstantial Conversion in Coptic: Material towards a
syntactic profile . . . . . . . . . . . . . . .709
David P. Silverman
The Origin of the Book of the Dead Spell 159 . . . . .741
Anthony J. Spalinger
Plutarch’s “Egyptian” Dates
. . . . . . . . . . .763
Andreas Stauder
Ptahhotep 82 P . . . . . . . . . . . . . . .779
Marcella Trapani
Imitation et interprétation dans l’art égyptien : Le cas de quelques
fragments de peintures murales de Deir el-Médineh . . . .811
Michel Valloggia
À propos de la stèle Louvre C 90 . . . . . . . . .825
Youri Volokhine
Une façon égyptienne de prendre du plaisir . . . . . .837
Jean Winand
Traces d’indices actanciels en néo-égyptien . . . . . .861
Annik Wüthrich
Ihet, celle qui engendre le dieu solaire
. . . . . . . .895
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OBSERVATIONS SUR UN POSSIBLE EMPLOI
PARTICULIER DU MOT sqA
Luc GABOLDE
(UMR 5140, Lattes)
Résumé. La dédicace de la grande porte sud d’Amenhotep Ier à
Karnak comporte un passage un peu délicat à interpréter dans lequel
on a parfois voulu reconnaître le nom de la porte, qui aurait été sqA-
Htp(w) « celle qui élève les offrandes ». Il semble bien que, loin de
constituer le nom de la porte, cette périphrase ait désigné une des
fonctions de l’édifice, celle d'accueillir un support et d'être un abri
pour faire reposer la barque portative processionnelle d’Amon. Il
s’agirait donc, selon la nouvelle interprétation proposée du passage,
du « support de repos (sqA-Htp) (pour la barque) »
Abstract. The dedicatory inscription of Amenhotep I on his great
southern gate at Karnak contains an ambiguous passage which has
been generally interpreted as the gate’s name: sqA-Htp(w) “the one
which raises the offerings”. Actually, it seems that, instead of
naming the gate, this passage had designated one of the functions of
the building that is: to house a pedestal as well as being a shelter to
receive the portable processional bark of Amun. According to this
new interpretation, we would thus deal with a « resting pedestal
(sqA-Htp) (for the bark) ».
Un peu de Karnak, un zeste de Deuxième Période Intermédiaire, une
pincée de Nouvel Empire également et, pour finir, un soupçon de
lexicographie : voici des ingrédients avec lesquels le Pr. Pascal Vernus
nous a déjà régalés de plats mémorables1 ; puisse-t-il, en retour, trouver
quelque saveur à ce petit croque-en-bouche.
1
P. Vernus, « Inscriptions de la Troisième Période Intermédiaire (I). Les inscrip-
tions de la cour péristyle nord du VIe pylône dans le temple de Karnak », BIFAO 75
(1975), p. 1-66 ; P. Vernus, « Inscriptions de la Troisième Période Intermédiaire (II).
Blocs du grand-prêtre d’Amon Iwpwt remployés dans le Deir-el-Abyad », BIFAO 75
(1975), p. 67-72 ; P. Vernus, « Un texte oraculaire de Ramsès VI », BIFAO 75 (1975),
p. 103-110 ; P. Vernus, « Inscriptions de la Troisième Période Intermédiaire (IV). Le
texte oraculaire réemployé dans le passage axial du IIIe pylône dans le temple de
Karnak », Les cahiers de Karnak [= Karnak] 6 (1980), p. 215-233 ; P. Vernus,
« Derechef les inscriptions de %A-mwt surnommé Kyky », RdÉ 32 (1980), p. 145-146 ;
P. Vernus, « La stèle du roi Sekhemsankhtaouyrê Neferhotep Iykhernofret et la
242 LUC GABOLDE
Maurice Pillet a publié en 1924 un support en granit rose trouvé dans les
entrailles du IIIe pylône et portant une double dédicace d’Amenemhat III
et IV2.
La pièce, qui adopte le profil d’une corniche à gorge, est de taille
respectable : longueur, 1,55 m ; largeur, 0,90 m ; hauteur, 0,83 m (dont 7
cm étaient encastrés).
Les deux textes de dédicace sont absolument identiques, à la seule
variante des noms royaux près. La portion qui nous intéresse ici est la
suivante :
Ex. 1
« … Fils charnel de Rê Amenemhat, il a réalisé comme mémorial
personnel pour son père Amon-Rê, maître des trônes du Double
Pays, qui domine Karnak, il a réalisé (donc) pour lui un support
en pierre de granit, destiné à être une place où reposer ; c’est
ce qu’a réalisé pour lui le roi de Haute et Basse Égypte Nimaâtrê,
gratifié de vie… ».
Le principal intérêt de cette dédicace réside dans les détails qu’elle livre
sur l’objet sqA. La première information est immédiate : on sait préci-
sément en quoi consiste le sqA puisque c’est l’objet lui-même, à savoir
un support, en l’occurrence en granit3. L’étymologie du mot est
d’ailleurs limpide puisque le causatif s- abouté au lexème qA qui se
rattache à la racine signifiant « haut, élevé, éminent », conduit tout droit
au sens « qui rend élevé », c’est à dire « qui exhausse », d’où les
traductions légitimes de « support », « socle », voire « piédestal » :
autant d’objets qui ont pour fonction de surélever par rapport au sol ce
que l’on pose dessus. Rien de tout cela n’est bien mystérieux.
Comme le support en question est explicitement dédié à Amon-Rê, on
comprend encore qu’il jouait un rôle dans les liturgies de Karnak. Il était
donc le support soit de la statue ithyphallique du dieu qui était portée en
domination Hyksôs (stèle Caire JE 59635) », ASAE 68 (1982), p. 129-135 ; P. Vernus,
« Sur deux inscriptions du Moyen Empire (Urk. VII, 36 ; Caire JE. 51911). I. Qui cherche
du collyre trouve des Asiatiques ; les légendes d’une scène fameuse de Béni Hassan. II.
Les racines thébaines de Sébekhotep Khâneferrê », BSÉG 13 (1989), p. 173-181 ; P.
Vernus, « La stèle du pharaon MnTw-Htpi à Karnak : un nouveau témoignage sur la
situation politique et militaire au début de la D.P.I. », RdÉ 40 (1989), p. 145-161 ; P.
Vernus, « À propos de la stèle du pharaon MnTw-Htpi », RdÉ 41 (1990), p. 221.
2
PM II2, p. 73 ; M. Pillet, ASAE 24 (1924), p. 65-68.
3
Wb. IV, p. 303, 18. Voir également W. Westendorf, « Der Wortstamm kA(j):
“heben, tragen” > “hervorbringen, erzeugen” », BSÉG 4 (1980), p. 99-102, spécialement
p. 101.
UN POSSIBLE EMPLOI PARTICULIER DU MOT sÈ 243
procession lors de la fête dite de « Min », soit de la barque portative du
dieu. Celui-ci y est désigné ici selon son nom générique Amon-Rê
maître des trônes du Double Pays, qui domine Karnak, ce qui ne peut
donc nous renseigner sur l’identité précise de l’image Amon qui y était
posée. On sait, en effet, que, parfois, la statue d’Amon montée sur la
barque portative était appelée Nb-nTrw4, mais c’est loin d’être toujours le
cas5. On peut peut-être plus légitimement tirer argument de son format
notoirement allongé, qui suggère qu’il devait bien plutôt accueillir la
barque processionnelle d’Amon-Rê6 ; on verra infra que l’inscription de
Nesamon vient confirmer ce point.
À un détail près — l’absence de tore horizontal — il est, d’ailleurs,
conforme aux représentations du socle de la barque processionnelle sur
les parois des chapelles-reposoirs7.
Le passage , r Htp st Hr.f, que l’on retrouvera à
l’identique sur le monument de Sédjefakarê-Kay-Amenemhat à
Médamoud (infra), signifie — avons-nous suggéré — « destiné à être
une place où reposer »8, le tour Htp-st recouvrant, en soi, le sens
d’« occuper une place »9. Il rappelle une thématique connue, mais pour
des édifices entiers considérés sous leur aspect de reposoir accueillant
des barques sacrées : st-Htp n Nb-nTrw « une place de repos pour le
maître des dieux ». C’est une formulation qui s’applique ainsi, parmi
beaucoup d’autres, au temple d’Amenhotep III à Karnak-Nord10, ou à
celui de Louxor bâti également par Amenhotep III11. Elle signifie, en
4
J.-M. Kruchten, « Le “Maître des Dieux” de Karnak », dans U. Verhoeven &
E. Graefe (éd.), Religion und Philosophie im alten Ägypten. Festgabe für Philippe
Derchain zu seinem 65. Geburtstag am 24. Juli 1991 (OLA 39), 1991, p. 179-187.
5
Nulle part sur le reposoir d’Amenhotep Ier-Thoutmosis Ier le dieu dans la barque
n’est ainsi nommé ; pareillement, dans les scènes de procession de barque de la
« chapelle rouge » d’Hatchepsout, Amon dans sa barque est-il désigné par Imn-Ra, Imn
nb nswt tAwy, Imn-Ra nb nswt tAwy, Imn-Ra nb pt, Imn-Ra Hry-tp TAwy, Imn-Ra nswt nTrw,
mais il n’est, paradoxalement, jamais nb-nTrw.
6
Il n’a donc rien à faire dans la « chapelle blanche » — qui n’est pas un reposoir de
barque — où il a été abusivement replacé. Il est d’ailleurs trop court pour occuper la
totalité de l’encoche en dépression au centre de l’édifice : P. Lacau & H. Chevrier, Une
chapelle de Sésostris Ier à Karnak, 1956-1969, p. 9, fig. 1, p. 17, n. 1, pl. 5 et 6 ; 8.
H. Gauthier, « À propos de certains monuments décrits dans le dernier rapport de
M. Pillet », ASAE 24 (1924), p. 196.
7
Chr. Karlshausen, L’iconographie de la barque processionnelle divine en Égypte
au Nouvel Empire (OLA 182), 2009, p. 248-249.
8
On pourrait traduire aussi « afin d’y prendre place », ce qui, dans un style littéraire
différent, plus élégant mais moins littéral, donne à peu près le même sens.
9
D. Meeks, Alex 3, 79.2093 : Htp-st, renvoyant à KRI II, 346, 13.
10
Bandeau de dédicace, Urk. IV, 1668,8 et formulation un peu différente sur la
« stèle de Petrie », Urk. IV, 1655,4.
11
Urk. IV, 1699,18 ; 1700,13.
244 LUC GABOLDE
l’occurrence, que le temple contient un emplacement spécifique destiné
à accueillir et abriter une barque processionnelle.
Un bloc de Médamoud, au nom de Sédjefakarê-Kay-Amenemhat
(avec surcharges d’Ougaf) porte une dédicace similaire. Il s’agit d’un
parallélépipède en granit rose de dimensions très proches de celles du
support de Karnak (l’usage qui en était fait devait être, par conséquent,
identique12) : longueur : 1,53 m, largeur : 0,91 m, hauteur : 0,82 m. Il
mentionne également dans la dédicace le terme sqA, de surcroît dans le
même contexte de support-reposoir13 :
Ex. 2
, variante :
« … Le roi de Haute et Basse Égypte Sédjefakarê, fils de Rê
Amenemhat (né de) Kay, il a réalisé comme mémorial personnel
pour son père Montou, maître de Thèbes, dans Médamoud, l’acte
de faire pour lui un support-ss qA, destiné à être une place où
reposer », variante : « un support-sqA en granit ».
Deux mentions du règne de Thoutmosis III sur le mur des annales à
Karnak viennent confirmer la nature et la forme de l’objet puisqu’elles
associent son nom à des représentations, en l’occurrence en forme de
(fig. 1). Trois de ces objets, selon la liste, étaient constitués de
granit, mais un dernier, plus précieux, était un travail d’orfèvrerie alliant
or et pierres de prix :
Fig. 1. Représentation de socle sqA
sur le mur des annales de Thoutmosis III
12
L’existence d’une barque portative de Montou thébain (à Ermant) peut être déduite
du texte de la stèle de Samontou CG 20712 (H.O. Lange & H. Schäffer, Grab- und
Denksteine des Mittleren Reiches, II, 1908, p. 337-338) : « J’ai rempli la fonction de
prêtre-ouâb et de prêtre-ibehou de Montou dans Thèbes, je l’ai accompagné selon les
formules de ses fêtes ; j’ai élevé en procession la splendeur de sa barque, j’ai porté sa
barque sur la rive occidentale (imy-wrt) ».
13
F. Bisson de la Roque, Médamoud 1927 (FIFAO 5), 1928, p. 129-130, pl. III =
W. Helck, Historisch-biographische Texte der 2. Zwischenzeit und neue Texte der 18.
Dynastie (KÄT 6), 1975, p. 1, n° 2.
UN POSSIBLE EMPLOI PARTICULIER DU MOT sÈ 245
… 1, « Or et nombreuses pierres de prix : 1 support-
sqA »14.
… 3 , « Granit : 3 supports-sqA »15.
Un texte gravé sur la colonne n° 8 de la Ouadjyt sud d’Amenhotep II
mentionne encore la réalisation d’une paire d’objets de ce type :
… , « … Je lui ai consacré deux supports-sqA
en or »16.
Cette mention concerne aussi, semble-t-il, des objets d’orfèvrerie, tandis
que la forme suggérée par le déterminatif est conforme à l’aspect du
premier support décrit ici, celui d’Amenemhat III-IV.
Un texte de Nesamon, gravé sur la face externe de l’édifice
d’Amenhotep II entre les IXe et Xe pylônes, et daté de l’ère de
Renaissance17, rapporte encore la station du dieu sur un tel support :
, « halte de la part du dieu grand sur le support-
sqA ». Nims estime, au vu du déterminatif , qu’il s’agit d’un
piédestal portable muni de deux barres de portage, ce qui est possible
quoique non certain. Le tableau qui accompagne l’inscription montre
clairement la barque portative d’Amon : c’était donc bien l’image divine
embarquée qui reposait sur le piédestal-sqA (ici dans un contexte de
session oraculaire).
Aussi loin que je sache, ce sont là toutes les occurrences connues de
ce terme sqA, du moins dans ce sens très matériel de « support »18.
14
Urk. IV, 633, n° 4.
15
Urk. IV, 640, n° 9.
16
Urk. IV, 1332,3.
17
Ch. Nims, « An Oracle Dated in “The Repeating of Births” », JNES 7 (1948),
p. 157-162. Signalé par S. Delvaux, Les socles de barques divines au Nouvel Empire I,
Master I EDHR, Montpellier III (2008), p. 84-85.
18
Il apparaît avec un sens plus abstrait pour désigner la partie haute du firmament,
« le point le plus élevé, l’empyrée » dans les textes religieux : D. Meeks, Alex II,
78.3868. Je ne l’ai pas rencontré dans les dictionnaires tardifs : il est ainsi absent de
P. Wilson, A Ptolemaic Lexikon : a Lexicographical Study of the Texts in the Temple of
Edfu, (OLA 78), 1997. Les dictionnaires de Hannig ne fournissent pas d’occurrences
nouvelles. S. Delvaux (ibid.) signale un support de barque désigné par le seul signe
dans une inscription de Séthy Ier, sur le piédestal lui-même (voir L. Habachi, ZÄS 100
[1974], p. 95-102, fig. 1-2 ; pl. 5 a-b ; KRI I, p. 232,13-234,3, P. Brand, The Monuments
of Seti I, [PdÄ 16], 2000, p. 132, § 3.12), inscription dans laquelle il estime, à la suite de
L. Habachi, que le signe-mot doit être transcrit sqA, ce qui paraît, somme toute, très
vraisemblable. Signalons enfin le travail sur un sqA (en bois), un support qui était semble-
246 LUC GABOLDE
Quand bien même quelques autres mentions auraient été omises, il est
probable que cela ne changerait pas beaucoup le résultat tant la
compréhension du mot semble bien établie.
Portons maintenant nos regards sur le texte de dédicace de la grande
porte sud qu’avait construite Amenhotep Ier à Karnak (une des deux
grandes portes hautes de vingt coudées réalisées par ce roi sur le site) et
qui comporte un passage un peu obscur. Ce passage comprend une
formulation qui vient faire plus ou moins écho à celle que l’on vient de
rencontrer19 :
Fig. 2. Fac similé de la dédicace de la porte sud d’Amenhotep Ier
(le cadre donne les limites primitives du texte)
[1]
[2]
[1] « [Vive l’Horus “Taureau qui soumet les pays”, le fils de Rê]
Amenhotep, gratifié de vie, éternellement, il a réalisé comme
mémorial personnel pour son père Amon, maître des trônes du
Double-Pays, l’acte de construire sa demeure, de parachever
son temple et d’ériger la porte sud s qA-Htp, d’une hauteur de
20 coudées, en [belle pierre blanche de calcaire de Ânou …] »
[2] « [… Déser]-ka-[Rê] - auprès/à l’égard d’Amon [Rê (?)] dans
Karnak, étant donné, en vérité, qu’il (= le dieu) a fait en sorte
que Sa Majesté (= le roi) prenne conscience de son (= du dieu)
aura, tant est grand l’amour qu’il (= le roi) ne cesse d’éprouver
pour lui plus que pour tout dieu. Le dieu parfait [Amenhotep,
gratifié de vie éternellement] a (ainsi) agi pour lui. »
Le passage sqA-Htp a toujours posé un problème aux traducteurs.
K. Sethe comprenait qu’il était ici question du nom — abrégé — de la
t-il en relation avec une « barque d’Amon de l’inventaire », mentionné dans le Journal de
la Nécropole du pTurin 1888, 2,14 (A.H. Gardiner, RAD, 1940, p. 67-68 et 99).
19
G. Legrain, ASAE 4 (1903), p. 15-16 = Urk. IV, 43,12. Une portion à gauche a
apparemment disparu depuis la découverte de Legrain. Un nouveau bloc a, en revanche,
pu lui être raccordé sur la droite.
UN POSSIBLE EMPLOI PARTICULIER DU MOT sÈ 247
porte : « indem er das südliche Tor « sqA-Htp » (n. 3) 20 Ellen (hoch) aus
weissem [schönen ajnw ] Stein aufstellte », la note (3) précisant :
« Ohne Zweifel eine Abkürzung für den vollen Namen des Tores, der
gelautet haben wird : ‘Amenophis I., der die Opfergaben (Htp) hoch
gemacht hat (sqAj) im Hause des Amon’ »20. Avec des variantes très
mineures, tout le monde lui a emboîté le pas. F.J. Schmitz21 traduit de
manière identique : « Amenophis I., der die Opfergaben (Htpw) hoch
gemacht hat (sqAj) ». T. Grothoff22 suggère que le nom de la porte était
« Der (= Amenhotep I.) die Opfer erhöht ». S. Grallert23 propose : « …
das Errichten ein südliches Tor (Namens) ‘(Amenophis), der die Htp-
Opfergaben emporhob’ von 20 Ellen aus [Kalk]stein […] » ; Chr.
Wallet-Lebrun proposait encore tout récemment24 : « … et l’érection de
la porte méridionale “Seqa-hotepˮ, de vingt coudées en belle pierre
blanche de calcaire ». Manifestement, pour elle aussi, la séquence —
non traduite — « Seqa-hotep », de par sa mise entre guillemets, est le
nom même de la porte, ce qui rejoint donc la vision communément
admise de ce texte.
Il faut bien reconnaître que tout ceci n’est pas pleinement satisfaisant
car ce sens laisse plutôt perplexe et n’est obtenu qu’au prix de quelques
petites acrobaties :
1o Pour commencer, on se trouve en présence d’une traduction
« qui a rendu élevées les offrandes », voire « support des
offrandes », pour la formule sqA-Htp, qui s’avère difficile à
mettre en relation avec la fonction même d’une porte. On ne
montait assurément pas les offrandes au sommet du massif de
briques qui surmontait le linteau (la porte en pierre mesurait
10,50 m de haut et le massif qui l’entourait culminait sans doute
à une quinzaine de mètres). Certes, on pourrait comprendre que
les offrandes étaient exaltées, c’est-à-dire en quelque sorte
sanctifiées, lorsqu’elles passaient ce seuil, en regard de certains
emplois spécifiques du terme-sqA comme :
« Tu as exalté mes pains sur terre »25,
20
K. Sethe, Urkunden der 18. Dynastie bearbeitet und übersetzt, 1914, p. 22.
21
F.J. Schmitz, Amenhotep I. (HÄB 6), 1979, p. 76.
22
T. Grothoff, Die Tornamen der ägyptischen Tempel (Aegyptiaca Monasteriensia
1), 1996, p. 129.
23
S. Grallert, Bauen – Stiften – Weihen (ADAIK AR 18/1), 2001, p. 248,
n° A1/Wf006.
24
Chr. Wallet-Lebrun, Le grand livre de pierre (ÉtudÉg 9, MAIBL 41), 2010, p. 50,
texte 18/2C.
25
Wb. IV, 303, 6 [II,b] et Beleg. afférents (discours de Khonsou dans la tombe de
Nebounenef).
248 LUC GABOLDE
mais on manque cruellement de parallèles concernant préci-
sément des portes.
2o Du fait que l’on peut difficilement, nous l’avons vu, s’accom-
moder d’un sens qui fait élever les offrandes par une porte,
presque toutes les traductions ont, nous l’avons constaté, fait
appel à une mention sous-entendue du nom du roi. Mais il faut
bien admettre que cette solution est bancale : le texte est assez
fleuri et délayé (comme le montre la triple mention de l’acte de
bâtir, là où seule la dernière aurait assurément pu suffire :
« l’acte de construire sa demeure, de parachever son temple et
d’ériger la porte sud ») et, si un nom royal avait été vraiment
nécessaire, il n’y aurait pas eu de difficulté à couper ici ou là
pour l’insérer.
3o Du reste, l’inventaire des noms de porte dressé par
T. Grothoff 26 montre qu’effectivement c’est toujours le roi qui
est le sujet du prédicat qui s’applique à Htp et que ce n’est
jamais la porte elle-même :
Maât-ka-Rê m Htpt xr @r « est en offrande auprès d’Horus »,
Thoutmosis III wab [Htpt] « dont [l’offrande] est pure »,
Amenhotep II wAH Htpt xr $nmw « dont l’offrande-Htpt est
pérenne auprès de Khnoum »,
Sethi I aA Htp n Nfr-tm « dont l’offrande-Htp est grandiose pour
Néfertoum »,
Sethi I aSA Htp m pr Wsir « dont l’offrande-Htp est abondante dans
la demeure d’Osiris »,
Séthi I wAH Htp n Itm « dont l’offrande-Htp est pérenne pour
Atoum »,
Sethi I aA Htp m pr Ast « dont l’offrande-Htp est grandiose dans la
demeure d’Isis ».
Nous avons donc à faire face ici à une sérieuse difficulté : il faudrait
absolument qu’il y ait une mention du roi comme agent de sqA-Htpw,
alors que le souverain est justement absent de la séquence.
4o Notons encore qu’aucun autre nom de porte n’a jamais eu
recours au terme sqA, a fortiori en relation avec Htp. On se
trouve donc en présence d’une mention unique, ce qui est
toujours un peu suspect.
5o Il semble bien, par ailleurs, que le nom de la porte ait été en
réalité inscrit plus bas, à la ligne 2, comme le raccord du
nouveau bloc à droite permet d’en faire l’hypothèse. On repère,
en effet, là, une séquence qui semble pouvoir parfaitement
s’accorder à une telle fonction :
26
T. Grothoff, Die Tornamen, p. 262-263.
UN POSSIBLE EMPLOI PARTICULIER DU MOT sÈ 249
[…] [+sr]-kA-[Ra] xr Imn-
[Ra] m Ipt-swt, « […] Djeserkarê [...] auprès/à l’égard
d’Amon[Rê] dans Karnak ». La construction n’est pas sans
rappeler le nom d’une des portes de la « chapelle rouge » :
Mn-xpr-Ra mn Hswt xr Imn27.
T. Grothoff a, du reste, recensé plusieurs autres noms de portes
avec une construction de ce type ayant recours à la séquence
formée de la préposition xr + un nom de divinité28 :
Maât-ka-Rê Sspt TAw n anx xr Imn « reçoit le souffle de vie auprès
d’Amon »,
Maât-ka-Rê m Htpt xr @r « est en offrande auprès d’Horus »,
Amenhotep II wAH Htpt xr $nmw « dont l’offrande-Htpt est
pérenne auprès de Khnoum »,
Ramsès-meryamon [m pr PtH] mn mrwt xr PtH nfr-Hr « dont
l’amour est permanent auprès de Ptah-Nefer-Her »
DwA rxyt xr PtH nfr-Hr « le peuple fait adoration auprès de Ptah-
nefer-her »
DwA rxyt xr @r « le peuple fait adoration auprès d’Horus »
La construction n’est pas, il faut le reconnaître, rigoureusement iden-
tique à ce que nous avons sur la dédicace de Karnak. Il n’y a pas, en
effet, dans cette liste de noms de portes, de séquence strictement
parallèle où le cartouche du nom du roi serait suivi directement par le
groupe xr Imn comme c’est le cas sur la porte d’Amenhotep Ier. Une
telle construction me paraît néanmoins envisageable en supposant la
présence, dans la lacune de tête et en fonction de prédicat, d’un terme
comme Hz, mr, mnx, (« favorisé », « aimé », « bénéfique »), un peu à
l’image de la formule , « … étant loué et aimé
auprès de Rs-wDA qui réside dans Pr-Hnw »29.
Au risque d’enfoncer une porte ouverte, il faut admettre que si le nom
de la porte se trouvait à la ligne 2, alors ce n’est pas lui qui se trouvait à
la ligne 1. Il faut dans ce cas essayer de faire un autre usage du passage
sqA-Htp, en continuant d’écarter les allusions à l’élévation des offrandes
qui ne donnent pas, nous l’avons vu, de résultat bien satisfaisant.
Pourrait-on, par exemple, tenter de l’accorder au sens de « support de
repos (d’une barque) » que nous avons rencontré au début de cet
article ? Aussi étrange que cela puisse paraître, ce n’est pas impossible.
Il faudrait comprendre que la porte servait aussi de reposoir et que
27
P. Barguet, Le temple d’Amon-Rê à Karnak. Essai d’exégèse (RAPH 21), 1962,
p. 129 ; P. Lacau & H. Chevrier, Une chapelle d’Hatshepsout à Karnak, 1977-1979,
p. 392 & 396.
28
T. Grothoff, Die Tornamen, p. 277-289.
29
P. Vernus, Athribis (BdÉ 74), 1978, p. 209-210.
250 LUC GABOLDE
l’embrasure abritait occasionnellement un socle amovible destiné à
recevoir la barque processionnelle. L’idée, un peu surprenante au départ,
trouverait quelque support dans le fait que des dispositions archi-
tecturales de ce genre semblent bien avoir effectivement existé.
Mentionnons pour commencer les « murs écrans » d’Amenhotep Ier
qui abritaient le reposoir en bois central de la barque sous ce règne : ils
formaient à la fois la porte d’entrée (sans vantaux) d’accès au temple et
l’abri du naos en bois protégeant la barque posée sur son support30.
Pareillement, à Dendara, le reposoir de barque destiné à accueillir la
barque d’Hathor lors de ses processions vers le « lac sacré » semble bien
avoir été aussi en forme de porte31. Évoquons encore la porte en forme
de pylône qui s’ouvre dans le mur oriental de la cour des VIIe-VIIIe
pylônes directement sur le reposoir de barque de Thoutmosis III du lac
et qui se rapproche de ce concept (PM. II, 173, [512]).
On peut encore envisager que, par synecdoque, la fonction de support
pour poser la barque d’Amon assignée à un socle placé dans
l’embrasure, aurait été étendue à l’ensemble de la porte. Un peu comme
st-wrt peut à la fois désigner le support d’une barque et l’ensemble du
sanctuaire dans lequel elle est entreposée32.
Quant au support de barque lui-même, il aurait été un élément
mobilier transportable, comme le texte et la figuration de Nesamon
semblent bien en attester effectivement l’existence.
En somme, la grande porte sud d’Amenhotep Ier aurait reçu comme
fonction supplémentaire de tenir lieu de reposoir de barque occasionnel
pendant certaines fêtes processionnelles d’Amon.
La dédicace de la porte serait dès lors à comprendre de la manière
suivante :
[1] « [Vive l’Horus “Taureau qui soumet les pays”, le fils de Rê
Amenhotep, gratifié de vie, éternellement, il a réalisé comme
mémorial personnel pour son père Amon, maître des trônes du
Double-Pays, l’acte de construire sa demeure, de parachever
son temple et d’ériger la porte sud — support de repos (sqA-
Htp) (pour la barque) —, d’une hauteur de 20 coudées, en
[belle pierre blanche de calcaire de Ânou […] »
[2] « [… <dont le nom est> “favorisé (?)/aimé (?)/bénéfique (?) est
le roi de Haute et Basse Égypte Déser]-ka-[Rê] auprès/à l’égard
30
J.-Fr. Carlotti, dans C. Graindorge, « Les monuments d’Amenhotep Ier à Karnak »,
Égypte, Afrique et Orient 16 (2000), plan 1 p. 27, plan 2 p. 29 et plan 4 p. 34.
31
S. Cauville (avec la collaboration de R. Boutros, P. Deleuze, Y. Hamed,
A. Lecler), « La chapelle de la barque à Dendera », BIFAO 93 (1993), p. 79-85 & 157-
161 pour l’architecture et la fonction liturgique de l’édifice.
32
P. Lacau & H. Chevrier, Une chapelle d’Hatshepsout à Karnak, p. 157, § 197.
UN POSSIBLE EMPLOI PARTICULIER DU MOT sÈ 251
d’Amon [Rê (?)] dans Karnak”, étant donné, en vérité, qu’il (=
le dieu) a fait en sorte que Sa Majesté (= le roi) prenne
conscience de son (= du dieu) aura, tant est grand l’amour qu’il
(= le roi) ne cesse d’éprouver pour lui plus que pour tout dieu.
Le dieu parfait [Amenhotep, gratifié de vie éternellement] a
(ainsi) agi pour lui. »
Les cas de portes-reposoirs de ce genre n’étant pas très répandus, il n’est
pas certain que l’on puisse jamais avoir confirmation de l’hypothèse
présentée ici. Celle-ci aura au moins eu l’avantage de proposer de
comprendre différemment une formule de dédicace jusqu’ici source
pour le moins d’interrogations.
Fig. 3. Suggestion de mise en place d’un support amovible sqA
dans le passage de la grande porte sud d’Amenhotep Ier,
celle-ci revêtant la fonction de reposoir occasionnel de la barque.