Le blanchiment de l’intersectionnalité
SIRMA BILGE
« Ne faut-il pas se poser d’abord la question, s’interroger sur l’ambition
de pouvoir qu’emporte avec soi la prétention à être une science? »
Michel Foucault
Dans un texte publié il y a plus de 20 ans, Barbara Christian (1994 : 173),
féministe noire et pionnière des études littéraires africaines-américaines, déclare, de
façon prémonitoire, que « ce serait une perte immense, une ironie de taille, si une
version de la recherche féministe noire faisait chemin dans le monde universitaire
sans que les femmes noires n’en soient des contributrices majeures ». À l’aune du
succès académique retentissant de l’intersectionnalité, précisément dans les études
de genre (commençant par l’espace anglophone, mais ne s’y limitant plus), il y a lieu
de se demander si l’intersectionnalité ne serait pas devenue cette version de la
pensée féministe noire qui s’épanouit dans le monde universitaire sans toutefois une
participation significative des femmes racialisées ou si le processus
d’institutionnalisation de l’intersectionnalité ne conduirait pas à leur marginalisation
et à leur effacement.
En prenant ces questions comme point de départ, le présent article examine
la relation ambiguë du féminisme académique à l’intersectionnalité et traite des
politiques du savoir sous-tendant le blanchiment 1 de l’intersectionnalité et des
pratiques qui le concrétisent. Par le terme « blanchiment », je fais référence à un
ensemble de discours et de pratiques qui évacuent la pensée critique raciale de
l’appareillage actuel de l’intersectionnalité et marginalisent les personnes racialisées
comme productrices des savoirs intersectionnels des débats et des espaces
universitaires contemporains, ainsi qu’à une façon de faire la science qui consolide
l’hégémonie au lieu de la déstabiliser. Pour mieux saisir les politiques du savoir qui
se déploient à travers l’intersectionnalité, il me faut d’abord esquisser les contours
de son expansion mondiale pour ensuite en proposer une assise définitoire.
1
Je remercie Nacira Guénif de m’avoir signalé le potentiel sémantique plus grand du terme
« blanchiment » par rapport au « blanchissement » dans le contexte de mon usage.
« Blanchiment » signifie, en sus de rendre blanc, disculper quelqu’un, le laver de tout
soupçon, faire subir à des fonds une série d’opérations à la suite desquelles leur origine
frauduleuse, illégale peut être dissimulée, etc. Par exemple, selon McWhorter (2004 : 38),
par ses grandes gesticulations autour de l’intersectionnalité, le féminisme hégémonique se
défendrait de toute accusation de racisme et de classisme; dans ce sens,
l’intersectionnalité aurait un effet blanchissant (absolvant) sur le féminisme
hégémonique.
Recherches féministes, vol. 28, nº 2, 2015 : 9-32
BILGE 10
L’expansion mondiale de l’intersectionnalité
La période 2000-2015 a été marquée par un succès inégalé de
l’intersectionnalité au sein du féminisme académique où elle a été encensée comme
« règle d’or », « modèle à suivre », « bonne pratique féministe » ou encore « plus
importante contribution théorique des études féministes » (Weber et Parra-Medina
2003; McCall 2005). En même temps, au fur et à mesure de sa montée en fait de
popularité et de ses traversées de frontières géographiques, disciplinaires et
professionnelles, l’esprit contestataire et transformateur la caractérisant s’est effrité.
Il n’est pas rare aujourd’hui de la voir être utilisée à des fins de relations publiques
et de branding (valorisation de la marque), à l’instar de la « diversité » avec laquelle
elle est d’ailleurs souvent confondue (Ward 2007).
Pendant la même période, l’espace de circulation des idées intersectionnelles
s’est considérablement élargi. Le nombre de publications, de conférences, de cours
et de programmes universitaires sur l’intersectionnalité a connu une croissance
exponentielle, et les géopolitiques des savoirs intersectionnels se sont complexifiées
par la multiplication des acteurs institutionnels participant à la (trans)formation
discursive de l’intersectionnalité.
On retiendra particulièrement le rôle considérable des plateformes
internationales ou continentales 2 des droits de la personne et des conférences
mondiales dans l’expansion de l’intersectionnalité. C’est au cours de la Quatrième
Conférence sur les femmes organisée par les Nations Unies à Beijing en 1995 que
l’idée de l’intersectionnalité est entrée dans le répertoire onusien. Son
développement se situe dans le contexte des préparatifs régionaux et nationaux au
sein des organisations féministes des pays du Sud global3 en vue de la Conférence
mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance4
qui aura lieu à Durban en 2001. L’intervention de Kimberlé Crenshaw (2000) dans
ce contexte est souvent vue comme déterminante. Sur invitation, Crenshaw a
organisé un séminaire de formation à l’occasion du premier Comité préparatoire de
2
Voici deux exemples parmi d’autres : l’audience thématique organisée par la Commission
interaméricaine des droits de l’homme [sic] (CIDH) sur la discrimination
intersectionnelle vécue par les femmes autochtones des Amériques, à Washington (DC),
en 2012, et une conférence intitulée « Intersectionality in the Inter-American Human
Rights System » (IAHRS), à la Faculté de droit de l’Université Colombia à New York, en
2013.
3
Le cas brésilien est éloquent : voir Sueli Carneiro (2002).
4
La déclaration et le programme d’action adoptés par le forum des organisations non
gouvernementales (ONG) lors de la conférence de Durban emploient explicitement le
terme « intersectionnalité », plutôt que d’en évoquer l’idée à partir du concept de
discriminations multiples, et ce, dans plusieurs articles, dont l’article 119 expliquant ce
qui est entendu par une approche intersectionnelle de la discrimination (Bilge et Roy
2010 : 52).
LE BLANCHIMENT DE L’INTERSECTIONNALITÉ 11
l’ONU (PrepCom) qui s’est déroulé à Genève en mai 2000 pour présenter
l’intersectionnalité aux participantes et aux participants de plusieurs pays : Brésil,
Inde, Portugal, Royaume-Uni, Israël, Guatémala, Philippines, Mali et Ouganda. Son
texte préparé pour l’occasion a été traduit en plusieurs langues et a circulé à grande
échelle (Crenshaw 2000). À partir de ce point, les références à l’intersectionnalité
dans l’arène des instances internationales sont devenues plus fréquentes (Collins et
Bilge à paraître). De même, le rôle joué par l’Union européenne et ses politiques
d’homogénéisation de la gouvernance en matière de luttes contre les discriminations
a été de taille en ce qui concerne l’élargissement de l’espace de circulation de
l’intersectionnalité en Europe, ce qui a engendré parfois une dissémination du haut
vers le bas de l’intersectionnalité à l’échelle européenne, voire dans les pays
candidats à l’Union européenne (Lombardo et Verloo 2009; Krizsan, Skjeie et
Squires 2012), au lieu d’être revendiquée par les bases.
On aurait cependant tort de croire que l’intersectionnalité n’ait emprunté, au
début du XXIe siècle, que des voies académiques ou de hautes sphères politico-
administratives internationales. Parmi les populations minorisées partout au monde,
au-delà des divisions Nord/Sud, les idées et les sensibilités intersectionnelles sont
mobilisées par les actrices et les acteurs sur le terrain au sein des mouvements
sociaux et communautaires. Une littérature émergente documente, à travers des
études de cas d’organisation communautaire, diverses utilisations de
l’intersectionnalité par des groupes multiminorisés pour articuler des politiques en
leur nom propre ou pour bâtir des alliances avec d’autres groupes, ou les deux à la
fois. Cette intersectionnalité en action suppose souvent un travail de coalition. Par
exemple, le mouvement des femmes roms en Europe recourt à l’intersectionnalité
pour forger, entre autres, des alliances avec des mouvements féministes (Schultz
2012); le mouvement Idle No More, lancé par les femmes autochtones, a réussi à
allier, comme le souligne Pamela Palmater, juriste, professeure et activiste Mi’kmaq,
une communauté bien plus large et diversifiée (Coulthard 2014); et le mouvement
No One Is Illegal, mouvement des droits des personnes immigrées, mobilise
l’intersectionnalité dans ses politiques de solidarité avec le mouvement autochtone
au Canada (Walia 2013). Aussi, la présence des idées et des sensibilités
intersectionnelles ne se limite pas au milieu associatif et aux mouvements sociaux,
mais elle s’observe aussi dans les expressions artistiques et dans l’artivisme
(contraction de l’« art » et l’« activisme »), en témoigne le nouveau mouvement
émergent « afropéen 5 » qui s’exprime avant tout dans des œuvres littéraires et
5
Contraction des termes « africain » et « européen », le terme « afropéen » (afropean)
renvoie à une nouvelle catégorie d’identification qui a émergé de l’expérience
diasporique africaine (des populations subsahariennes et afrodescendantes) en Europe. Il
est entré dans l’usage grâce surtout au travail des artistes de la diaspora africaine comme
Léonora Miano, écrivaine d’origine camerounaise installée en France qui revendique
l’« afropéanité » qu’elle articule dans ses œuvres, ou Baloji, rappeur belgo-congolais.
Plus récemment, le terme a eu droit de cité dans les médias français grand public autour
BILGE 12
musicales (Miano 2010).
On ne peut souligner assez l’importance des luttes sociales de diverse nature
dans la circulation des idées et des sensibilités intersectionnelles – peu importe si le
terme est employé ou non. L’activisme et l’organisation communautaire des
populations aux prises avec des dominations imbriquées constituent des terrains clés
pour l’articulation et la diffusion des idées intersectionnelles. À retenir, entre autres,
des vagues de protestations populaires qui ont émergé au cours des dernières années
à travers le Sud global, du Chili à la Turquie, ainsi que dans les pays du Nord – du
mouvement Occupy au Printemps érable, qui puisent largement dans un imaginaire
politique interconnecté grâce aux médias numériques. Ce nouveau type de
mouvements sociaux diffus et peu structurés réussit parfois à créer, grâce
notamment à une sensibilité intersectionnelle, des alliances stratégiques improbables
entre des groupes aux intérêts fortement dissemblables comme le mouvement anti-
austérité, les environnementalistes, les féministes, le droit à la ville, les syndicats, le
mouvement étudiant, les groupes antiracistes, le mouvement autochtone ou le
mouvement des lesbiennes, gais, bisexuels, transgenres et queer (LGBTQ). Ce n’est
donc pas un pur hasard si la traduction en turc du terme « intersectionnalité » date
des évènements de Gezi en 2013, qui ont donné lieu à des coalitions inusitées dans
le paysage politique turc entre des groupes fort distants tels que Lambda Istanbul
(organisation LGBTQ) et Jeunesse musulmane anticapitaliste6.
Certains de ces mouvements reflètent l’esprit de l’intersectionnalité dans
leurs tentatives de forger une identité politique collective inclusive et leurs pratiques
organisationnelles, comme c’est le cas dans le mouvement espagnol Indignados
(Lopez et Ruiz Garcia 2014). Les imaginaires politiques de ces luttes populaires
disparates et dispersées où se propagent les idées et les sensibilités intersectionnelles
se communiquent. Cette connectivité transnationale est parfaitement articulée dans
plusieurs des slogans utilisés par ces mouvements. Un des slogans des protestations
Gezi, « Partout est Taksim, partout est résistance », converge ainsi et converse avec
les chants des manifestations de Sao Paolo : « Fini le temps d’amour [avec le
gouvernement], la Turquie est juste ici. » Il s’agit là d’un imaginaire politique
transnational de résistance qui se consolide face à la dure répression policière que
ces mouvements ont rencontrée dans leurs pays respectifs et à travers la diffusion de
la violence policière et de leurs résistances dans les médias sociaux. En témoigne le
titre judicieux de la lettre ouverte rédigée lors des manifestations égyptiennes : « De
Taksim, de Rio à Tahrir, l’odeur de gaz lacrymogènes » (Tugal 2013 : 157 et 160).
du travail théâtral d’Eva Doumbia qui repose sur les travaux de Miano. Doumbia précise
avoir découvert le terme « afropéen » dans le recueil de nouvelles Afropean Soul (2008)
de Miano et son roman Blues pour Elise (2010), sous-titré « Séquences afropéennes »
(www.lemonde.fr/afrique/article/2015/02/14/les-afropeens-se-re-presentent-au-carreau-
du-temple_4576610_3212.html#TVweHu84mPoATmt8.99).
6
Pour des écrits se référant explicitement au concept de l’intersectionnalité (kesi imsellik
en turc) dans le contexte de la résistance Gezi, voir Kubra (2013) et Durba (2013).
LE BLANCHIMENT DE L’INTERSECTIONNALITÉ 13
D’autres mouvements font face à des crises sporadiques quand leur déficit
intersectionnel finit par marginaliser ou aliéner des populations. Ces dernières
peuvent dénoncer cette situation, malgré leur sympathie pour la cause défendue. On
n’a qu’à penser à la série de manifestations féministes La marche des salopes
(Slutwalk), qui a été vertement critiquée pour son manque d’autoréflexivité sur le
plan racial, notamment à la suite de l’utilisation, par des femmes blanches
manifestant à Slutwalk NYC (octobre 2011), de pancartes qui affichaient en un mot
intégral (que je refuse de reproduire ici) une insulte raciste : « Woman is the N* of
the World » (en référence à la chanson éponyme de John Lennon et Yoko Ono)
(Bilge 2012). L’emploi même de l’invective slut fait fi de la forte charge racialisée
et genrée de ce terme en contexte états-unien, comme l’ont si bien rappelé de
nombreuses féministes noires qui sont intervenues à ce sujet7.
Il est clair que les projets progressistes, aussi émancipatoires qu’ils se
veuillent, conduisent de façon non intentionnelle à la consolidation des inégalités
existantes et à la mise en concurrence des minorités entre elles quand lesdits projets
négligent l’intersectionnalité des rapports de pouvoir en leur sein (Cohen 2005). Un
exemple éloquent est le débat états-unien sur le mariage homosexuel fortement
marqué par le clivage « gai ou noir », lequel indique l’absence d’une pensée
intersectionnelle qui rend « gai et noir » possible (Morrison 2013), ce qui démontre
aussi l’actualité de l’analyse de Crenshaw faite 30 ans auparavant (1993 : 112-113;
ma traduction) : « les stratégies politiques qui contestent seulement certaines
pratiques de subordination, tout en maintenant les hiérarchies en place, ne font pas
que marginaliser les personnes soumises aux multiples systèmes de domination,
mais elles conduisent souvent à dichotomiser les discours sur la race et les discours
sur le genre ».
À souligner également le rôle que joue le domaine du « développement » et
des pratiques de gouvernance transnationales qui s’y rattachent dans la diffusion de
l’intersectionnalité à l’échelle planétaire, surtout dans les pays dits en voie de
développement. Alors même que les liens entre intersectionnalité et études du
développement se trouvent largement sous-théorisés, les évidences empiriques de la
mise en pratique de l’intersectionnalité sur le terrain ne manquent pas. En
témoignent les critiques féministes des programmes de microcrédits comme stratégie
de développement et de lutte contre la pauvreté, qui montrent, par une analyse
intersectionnelle, les effets adverses de ces programmes sur les femmes (par
exemple, les confiner dans le secteur informel précaire), ainsi que les soubassements
néolibéraux du microfinancement (Eisenstein 2009).
7
Voir la lettre ouverte : An Open Letter from Black Women to the SlutWalk September 23,
2011 (www.womanist-musings.com/2011/09/open-letter-from-black-women-to.html),
ainsi que le blog du Crunk Feminist Collective : I Saw the Sign, But did We Really Need
a Sign? SlutWalk and Racism (crunkfeministcollective.wordpress.com/2011/10/06/i-saw-
the-sign-but-did-we-really-need-a-sign-slutwalk-and-racism/).
BILGE 14
Pour clore cet aperçu de l’expansion mondiale de l’intersectionnalité, il est
utile de considérer un exemple qui rejoint plusieurs aspects déjà discutés. Il s’agit
d’un projet de coopération et de développement international nommé « Medidas
para la inclusión social y equidad en instituciones de educación superior en América
Latina » (MISEAL) (« Mesures pour l’inclusion sociale et l’équité dans les
institutions d’éducation supérieure en l’Amérique latine8 »). Le projet MISEAL est
financé par le programme Alfa III de l’Union européenne, lequel est un programme
de coopération entre les établissements d’enseignement supérieur de l’Union
européenne et de l’Amérique latine dont l’objectif principal est la promotion de
l’enseignement supérieur en Amérique latine en vue de contribuer au développement
économique et social de la région. Le projet MISEAL rassemble douze universités
latino-américaines et quatre européennes9. Sa pertinence à mes yeux réside dans son
recours à l’intersectionnalité dans la poursuite de sa visée principale qui est de
faciliter l’accès à l’enseignement supérieure en Amérique latine, en étudiant, entre
autres, les obstacles systémiques et en y proposant des remèdes. À cette fin, le projet
MISEAL offre un programme de formation sur l’intersectionnalité intitulé
« Estudios en Inclusión, Interseccionalidad y Equidad » (ESIINE) (« Études en
inclusion, intersectionnalité et équité ») 10 . Ce programme est à l’origine de
nombreux évènements scientifiques et publications (en espagnol) portant sur
l’intersectionnalité, tels que le Congrès international sur les indicateurs
intersectionnels et les mesures d’inclusion dans l’enseignement supérieur en
Amérique latine, organisé en 2012 à Berlin, et la publication qui en résulte (Zapata
Galindo, García Peter et Chan de Ávila 2013).
Les projets de coopération Nord-Sud du type du MISEAL ne doivent pas
être considérés comme de simples sites de transfert des savoirs du Nord vers le Sud :
ils constituent au contraire une occasion de connaître et de reconnaître les savoirs
produits au Sud ainsi que de décentrer le regard hégémonique. J’insiste, à cet égard,
sur le fait que si le terme « intersectionnalité » peut avoir ses origines au Nord, les
réalités auxquelles il renvoie ont été mises en évidence et pensées sous d’autres
vocables par les activistes et les universitaires du Sud, et façonnées par leurs luttes –
des féministes zapatistes aux féministes afro-cubaines et afro-brésiliennes. Ainsi,
une bâtisseuse de la pensée féministe afro-brésilienne, Lélia Gonzalez, propose dès
1988, soit une année avant l’entrée en scène du terme « intersectionnalité », une
catégorie épistémologique et politique intersectionnelle qu’elle nomme
l’« améfricanité » par laquelle elle vise à conceptualiser de manière interreliée « le
racisme, le colonialisme, l’impérialisme et leurs effets » (Pons Cardoso 2015). Une
8
Je remercie Valeria Leighton d’avoir attiré mon attention sur le projet MISEAL.
9
Pour la liste des établissements qui y participent, voir le site Web suivant :
www.miseal.net. Les pays visés sont : en Amérique latine : l’Argentine, le Brésil, la
Colombie, le Costa Rica, le Chili, le Salvador, le Guatémala, le Mexique, le Nicaragua, le
Pérou et l’Uruguay; en Europe : l’Allemagne, l’Espagne, la Pologne et le Royaume-Uni.
10
Voir le site Web suivant : www.miseal.net/index.php/formacion-esiine (12 août 2015).
LE BLANCHIMENT DE L’INTERSECTIONNALITÉ 15
autre expression qui rappelle l’existence des savoirs intersectionnels locaux en
Amérique latine est les « inégalités interdépendantes » (Zapato Galindo, citée dans
Roth 2013).
En définitive, concevoir la dispersion des idées et des sensibilités
intersectionnelles comme une circulation unidirectionnelle (du Nord vers le Sud ou
de l’Ouest vers l’Est) est une grave omission des savoirs intersectionnels produits
dans les pays périphériques qui ne manquera pas de reproduire certains rapports
d’inégalité que l’intersectionnalité entend contester. À vrai dire, en tant
qu’universitaires, nous devons revoir constamment nos propres pratiques de
production et de dissémination des savoirs intersectionnels, qui risquent de participer
à cet effacement si elles ne tiennent pas compte des liens entre politiques du savoir,
pratiques disciplinaires et inégalités sociales. Avant d’examiner certaines pratiques
qui blanchissent l’intersectionnalité et marginalisent les productrices des savoirs
intersectionnels racialisées, je tiens à exposer les grandes lignes de ma conception de
l’intersectionnalité. Une fois cette définition établie, il sera plus facile d’élucider les
manquements et les déviations observés dans les pratiques contemporaines.
L’intersectionnalité : une assise définitoire en quatre points
La définition que je propose ci-dessous n’épuise pas les possibilités
définitoires. En fait, il n’y a pas de définition de « taille unique » (one-size-fits-all)
de l’intersectionnalité ni d’application – une telle attente universaliste va contre
l’esprit de l’intersectionnalité qui est, faut-il le rappeler, un savoir situé. Aussi, ce
travail de définition se conçoit mieux tel un chantier ouvert en constante évolution
plutôt que comme une tâche finie11 . La définition proposée se résume en quatre
points principaux :
1. L’intersectionnalité est une analytique du pouvoir, précisément des
entremêlements, des structurations et des organisations du pouvoir à travers
une série de vecteurs de pouvoir coconstitutifs et en interaction de même
qu’en fonction d’une série de domaines de pouvoir communicants. Il en
ressort que l’intersectionnalité, comme analytique du pouvoir, comprend
non pas un mais deux cadres d’analyse qui se complètent : celui des vecteurs
de pouvoir et celui des domaines de pouvoir;
2. Le cadre d’analyse des vecteurs de pouvoir, le plus connu des deux, est
davantage désigné par « catégories » ou « identités » (de race, de genre, de
classe, de sexualité, de capacité, de nation, etc.). Pour ma part, je préfère
parler des formations sociales12 de race, de genre, de classe, etc. Ce cadre
11
Pour une discussion des enjeux définitoires de l’intersectionnalité, voir Collins et Bilge (à
paraître).
12
Il convient de préciser pourquoi je parle de formations sociales de race, de genre, de
classe, etc., plutôt que de catégories sociales ou encore de relations sociales de race, de
genre, de classe, etc., qui sont les termes fréquemment employés. En ce qui me concerne,
BILGE 16
suit trois principes importants, soit la contingence historique, la non-
équivalence et la coconstitution :
• Aucune formation sociale ne peut expliquer ni déterminer à elle seule
l’architecture complexe de l’inégalité dans une société à une époque
données;
• Les formations sociales (de race, de genre, de classe, etc.) qui
constituent ensemble l’architecture du pouvoir dans une société, doivent
être analysées, ainsi que leurs interactions, dans leur contingence
historique;
• Ces formations ne sont pas substituables entre elles, pas plus qu’elles ne
sont détachables l’une de l’autre : elles se révèlent donc à la fois
irréductibles (principe de la non-équivalence) et indissociables
(principe de la coconstitution) (Bilge 2014 : 68)13;
3. Non seulement l’intersectionnalité, comme analytique du pouvoir, permet
l’examen des relations d’interdépendance historiquement contingentes entre
les vecteurs de pouvoir (de race, de genre, de classe, etc.), mais elle réalise
aussi cet examen en fonction de plusieurs domaines de pouvoir et de leurs
interactions. Cet examen prend appui sur le cadre analytique des domaines
de pouvoir élaboré par Patricia Hill Collins (1989) qui regroupe quatre
domaines (structurel, hégémonique, disciplinaire, interpersonnel). L’examen
que je suggère ici l’élargit en proposant cinq domaines de pouvoir qui
je comprends la formation sociale comme un complexe intégré, mais contesté, qui a une
autonomie relative par rapport aux autres formations sociales, tout en leur étant lié par
une relation d’interdépendance historiquement contingente. D’héritage marxiste
structuraliste, la formation sociale signifiait initialement, notamment dans les travaux de
son concepteur, un complexe comprenant des relations économiques, politiques et
idéologiques, interreliées, mais dans lequel l’économique restait déterminant « en
dernière instance ». Plus tard, d’autres ont rompu avec ce déterminisme économique,
même s’il a été assigné à la dernière instance, et ont étendu le champ d’application du
terme pour parler de la race comme formation sociale, c’est-à-dire un complexe doté
d’une autonomie relative par rapport aux autres formations sociales, surtout à la classe,
tout en lui étant interrelié (par exemple, Stuart Hall, Michael Omi et Howard Winant,
David T. Goldberg et Étienne Balibar), de la nation (par exemple, Étienne Balibar), du
genre (par exemple, Denise Riley et Joan W. Scott) et de l’ethnicité et du genre (par
exemple, Danielle Juteau). Force est de constater que les interrelations constitutives d’une
formation sociale, de même que celles qui lient les différentes formations sociales entre
elles pour former le tout social, sont historiquement contingentes, ce qui voue à l’échec
toute théorisation universelle (indépendante du temps et de l’espace).
13
Pour penser l’irréductibilité et l’indissociabilité simultanées des rapports sociaux, ma
source première a été un article fort éclairant de Danielle Juteau (1994) qui définit ces
rapports comme empiriquement imbriqués, mais analytiquement dissociables, et met en
garde l’analyste contre tout réductionnisme (déterminisme) dans ses efforts en vue
d’expliquer la structure d’une formation sociale.
LE BLANCHIMENT DE L’INTERSECTIONNALITÉ 17
communiquent entre eux : les domaines structurel, représentationnel,
disciplinaire, interpersonnel et « psychique et incorporé » (embodied).
L’ajout d’un domaine psychique et incorporé du pouvoir tient compte des
critiques poststructuralistes de l’intersectionnalité qui la considèrent trop
structuraliste et peu développée pour traiter de la complexité des processus
de formation du sujet et des subjectivités. Cet ajout ouvre également une
piste de conversation théorique prometteuse entre l’intersectionnalité et les
questions de l’affect, la corporéité (par exemple, la manière dont le corps
internalise les rapports de domination imbriqués ou y résiste) et
l’expérientiel (la phénoménologie). Aussi, une analyse en fonction des
domaines de pouvoir clôt les débats stériles sur le niveau d’analyse à
privilégier pour faire une « vraie » analyse intersectionnelle. Ces débats
reproduisent fâcheusement les hiérarchies de savoir eurocentrés en suivant
leurs binarismes établis (micro/macro, acteur/système, individu/société,
culturel/structurel, etc.);
4. L’intersectionnalité est orientée vers la justice sociale : elle n’est pas qu’un
(ou deux) cadre d’analyse ni un champ de savoirs, mais aussi et avant tout
une praxis 14 critique. Conceptualiser l’intersectionnalité comme praxis
souligne sa spécificité comme mode de production de savoir, qui dépasse le
clivage usuel entre théorie et expérience/pratique, et rappelle sa parenté avec
d’autres savoirs aux visées transformatrices et émancipatrices. Cela permet
également de signaler son engagement normatif dans la mise en œuvre des
idées et des idéaux intersectionnels de justice sociale en matière de
recherche, d’enseignement, d’activisme et de travail de défense (advocacy)
pour orienter les politiques publiques (Bilge 2014 : 65; Townsend-Bell
2010; Phoenix et Pattynama 2006).
Ancrer l’intersectionnalité dans une praxis de justice sociale ne revient pas à
ignorer les usages hégémoniques de l’intersectionnalité ou ses mobilisations dans
des mouvements conservateurs à des fins antiprogressives15. La prise de conscience
au sujet de cette ductilité normative de l’intersectionnalité (aucun savoir
contestataire/progressif n’est à l’abri d’un tel détournement) amène à savoir
reconnaître et contrer des modèles (patterns) conduisant à la désarticulation d’une
intersectionnalité contestataire, contrehégémonique, et à sa réarticulation (parfois
involontaire) sous des formes concordant avec le statu quo.
14
La praxis renvoie à « une action consciente et intentionnelle, notamment dans la pensée
marxiste, par laquelle théorie et philosophie sont transformées en activité sociale
pratique; c’est aussi une synthèse de théorie et de pratique vue comme un fondement du
changement politique et économique ou une condition de ce dernier » (Oxford English
Dictionary online s. d.; ma traduction).
15
Par exemple, au sein du mouvement noir conservateur aux États-Unis, on note le recours
à un discours intersectionnel, voire à une analyse de ce type pour avancer des politiques
conservatrices, hétérosexistes et homophobes (Lindsay 2013).
BILGE 18
Le féminisme académique disciplinaire et l’intersectionnalité :
une relation à double visage
Réfléchir sur la « coïncidence » entre le succès inégalé de
l’intersectionnalité dans les milieux féministes à l’université et sa neutralisation
politique comme pensée et praxis engagées dans la justice sociale requiert une
distinction entre le féminisme académique, comme terme général, et un autre type de
féminisme, que j’ai appelé le « féminisme disciplinaire » (Bilge 2013). Une
clarification s’impose, car les deux expressions ne sont pas interchangeables.
Si l’universitaire s’identifiant comme féministe dans son travail de recherche
et d’enseignement fait partie de cette formation qu’est le féminisme académique,
cette personne n’est pas pour autant « féministe disciplinaire ». Le féminisme
disciplinaire renforce plus qu’il ne la confronte la façon hégémonique de faire la
science. Il est plus soucieux du succès institutionnel des savoirs qu’il produit que de
transformer ou de déstabiliser l’institution, les disciplines ainsi que leurs méthodes
et épistémologies dominantes. Ironiquement, le féminisme disciplinaire normalise de
nos jours l’intersectionnalité en utilisant les outils disciplinaires analogues à ceux
qui ont été utilisés contre le féminisme radical des années 70 et 80 quand celui-ci est
entré à l’université.
La simultanéité entre la célébration de l’intersectionnalité et l’abandon de
son bagage encombrant, car il se révèle contestataire, s’éclaire aussi par les
trajectoires institutionnelles des autres savoirs minoritaires – ces savoirs assujettis :
qui se trouvaient être disqualifiés comme savoirs non conceptuels, comme
savoirs insuffisamment élaborés, savoirs naïfs, savoirs hiérarchiquement
inférieurs, savoirs au-dessous du niveau de la connaissance ou de la
scientificité requise. Et c’est la réapparition de ces savoirs d’en dessous, de
ces savoirs non qualifiés, de ces savoirs même disqualifiés, c’est par la
réapparition de ces savoirs […] que j’appellerais le “ savoir des gens ”, et
qui n’est pas du tout un savoir commun, un bon sens, mais, au contraire, un
savoir particulier, un savoir local, un savoir différentiel, incapable
d’unanimité […] c’est par la réapparition de ces savoirs locaux des gens, de
ces savoirs disqualifiés que s’est faite la critique (Foucault 1997 : 8-9).
La dépolitisation de l’intersectionnalité par l’entremise de son
institutionnalisation universitaire se rattache au cadre plus large où les autres savoirs
contestataires, dont la plupart lui étaient antérieurs, ont subi pareils effets
d’incorporation institutionnelle et vu leur imaginaire politique se transformer. Il est
impossible de discuter ici les trajectoires institutionnelles des différents champs de
savoirs minoritaires (études féministes, études ethniques, postcoloniales, queer, etc.)
LE BLANCHIMENT DE L’INTERSECTIONNALITÉ 19
et les effets de l’institutionnalisation sur ces champs. J’indiquerai plutôt quelques
lignes d’interprétation étayées de références.
Les savoirs minoritaires sont les domaines de savoirs universitaires
interdisciplinaires qui sont « reliés aux identités sociales issues des mouvements
sociaux d’émancipation » (Alcoff et Mohanty 2006 : 7), même si certains (comme la
théorie queer) rejettent toute catégorie identitaire et les politiques d’identité. Ces
savoirs sont engagés et remettent en question le statu quo, y compris le statu quo
épistémologique, et l’ordre social inégalitaire en focalisant sur un ou plusieurs
rapports sociaux inégalitaires. L’entrée de ces nouveaux savoirs dans le monde
universitaire a souvent été gagnée après de longues luttes – par exemple, les luttes
des étudiantes et des étudiants racialisés durant la décennie 70 dans les campus états-
uniens pour la création des programmes d’études ethniques; à noter cependant que
ces programmes ne sont jamais à l’abri, car ce sont les premiers à disparaître en
contexte de restrictions budgétaires ou pour des raisons idéologiques, comme cela a
été le cas de l’interdiction des études ethniques, en particulier des raza studies
(études chicanas) en Arizona. Il s’agit donc de savoirs doublement minorisés : parce
qu’ils sont associés aux productrices et aux producteurs de savoir marginalisés dans
l’université et parce qu’ils sont vus comme une forme d’investigation déficiente sur
le chapitre de la neutralité scientifique (Alcoff et Mohanty 2006 : 7), de par leur
ethos d’engagement dans la justice sociale. Point crucial : lorsque ces savoirs
réussissent à percer (comme cela semble être le cas de l’intersectionnalité), c’est au
prix fort d’un double blanchiment : les productrices de savoir racialisées sont
écartées et le cœur du champ est occupé par les théoriciennes blanches qui vont
travailler pour faire du champ une science respectable (blanche) en recourant même
aux « pères fondateurs » disciplinaires, blancs…
Les manières dont les savoirs contestataires sont domestiqués dans différents
contextes nationaux et institutionnels sont loin d’être identiques, mais elles se
rejoignent sur une base qui est la restructuration néolibérale de l’enseignement
supérieur (Sudbury et Okazawa-Rey 2009) et ont en commun le nouvel intérêt que le
capital et l’État ont commencé à porter à l’objet « minoritaire », à la différence, au
particulier (Hall 1997; Ferguson 2012). À remarquer que cet intérêt était intéressé!
Pour assurer sa pérennité, le capital globalisé a dû apprendre à parler le langage de la
différence minoritaire plutôt que de tenter de l’annihiler. Dans ce processus, il l’a
aussi domestiquée : la différence déstabilisant la norme a été transformée en
« différence qui ne fait pas de différence », soit une différence bénigne ou, mieux,
une valeur ajoutée sur le marché de la diversité (Hall 1997).
Les savoirs minoritaires qui sont les produits des marges et leurs théories
radicales connaissent désormais une ascension relative qui les vide en même temps
de leur substance politique. La théorie radicale devient un objet de consommation,
une marchandise, qui circule comme badge de prestige dans un environnement
élitiste néolibéral, alors qu’elle était l’œuvre des savoirs engagés dans des projets de
justice sociale et d’émancipation (Mohanty 2013 : 971). La participation du
BILGE 20
féminisme universitaire disciplinaire à ce processus n’est pas dérisoire. Celui-ci a
certes fait la part belle à l’intersectionnalité, mais il a aussi contribué à son
blanchiment et à la montée d’une version édulcorée de l’intersectionnalité, à l’instar
de la diversité aseptisée, de concert avec l’idéologie dominante néolibérale.
La relation du féminisme disciplinaire à l’intersectionnalité a deux visages,
tel Janus : l’intersectionnalité est ovationnée et neutralisée du même souffle. Cela
n’est pas sans rappeler le traitement postféministe du féminisme. Comme le souligne
Angela McRobbie (2009), l’idéologie postféministe, qui domine depuis les
années 90, se distingue du ressac antiféministe des années 80 dans son habile
incorporation de certains éléments du féminisme pour mieux le congédier. Le
féminisme radical est neutralisé et déclaré passé en raison de l’assimilation partielle
de certaines de ses idées les plus à même d’avoir une valeur marchande (choix,
autonomisation (empowerment), liberté sexuelle, selfcare). Ces valeurs féministes
entrent dans la culture populaire qui les généralise, mais dans leur version
hyperindividualisée, et les convertit en autant de choix de style de vie et de
consommation au diapason du néolibéralisme triomphant. C’est par une prise en
considération bien particulière du féminisme que le postféminisme neutralise ce
dernier, le rendant obsolète aux yeux des jeunes femmes, car il est supposé avoir
déjà joué son rôle. Ce double mouvement caractérisant le congédiement habile du
féminisme par le postféminisme marque aussi la relation du féminisme académique
à l’intersectionnalité et aux figures féministes noires qui l’ont forgée. On les célèbre,
mais plutôt comme des reliques, c’est-à-dire sans engager un vrai dialogue avec
leurs travaux, passés ou présents, sans même lire leurs textes fondateurs16.
Un exemple probant à cet égard est l’ouvrage collectif issu de la conférence
internationale « Celebrating Intersectionality? » tenue à Francfort en 2009. Cette
conférence était problématique à plusieurs égards (Lewis 2009) : les organisatrices
avaient invité des figures clés de l’intersectionnalité – des universitaires féministes
de couleur ou immigrées : Kimberlé Crenshaw, des États-Unis, Ann Phoenix, Gail
Lewis et Nira Yuval-Davis, du Royaume-Uni, Gloria Wekker, des Pays-Bas, tout en
ignorant les chercheuses et les activistes racialisées en Allemagne, qui avaient
pourtant forgé en premier une pensée intersectionnelle dans ce pays (Petzen 2012). Il
ne s’agit pas là seulement d’une question d’inclusion/exclusion dans telle ou telle
conférence, mais de la constitution des archives intersectionnelles. Quand les
conférences les plus importantes sur ces questions excluent de façon récurrente les
personnes racialisées, chercheuses et militantes, qui produisent des savoirs
intersectionnels à l’échelle locale, il devient plus facile de penser qu’il n’y a en effet
pas de pensée intersectionnelle ni de luttes intersectionnelles portées par les femmes
et les queers racialisés du pays. Une fois cette impression installée, il ne faut pas
s’étonner de voir des travaux ne citant que les féministes blanches quand ils font un
16
Pour une critique des interprétations erronées des textes fondateurs de Crenshaw, voir
Tomlinson (2013).
LE BLANCHIMENT DE L’INTERSECTIONNALITÉ 21
état de la recherche intersectionnelle dans le pays (Kerner 2012). À coups
d’exclusion et d’effacement, accède ainsi au statut de Vérité l’idée que
l’intersectionnalité a été introduite en Allemagne par les féministes universitaires
blanches au milieu des années 2000 au détriment du travail intersectionnel de longue
date réalisé par les femmes et les queers racialisés en Allemagne (Petzen 2012;
Gutiérrez Rodríguez 2010; Erel et autres 2008).
Les enjeux de pouvoir liés à l’« entrée » de la pensée intersectionnelle en
France sont semblables. Il est généralement admis que la pensée féministe noire était
inexistante en France jusqu’à la parution en 2008 d’une anthologie rassemblant
certains écrits féministes africains-américains traduits de l’anglais (voir Dorlin
2008). Une telle narration exclut tout le travail activiste et communautaire effectué
par les féministes racialisées en France avant cette date, qui est aussi, rappelons-le,
un travail intellectuel producteur de catégories d’analyse issues des expériences de
vie et de luttes.
L’association Lesbiennes of Color (LOCs), fondée en 2009 et regroupant
des féministes lesbiennes de France originaires de l’Afrique, des Amériques, des
Antilles, des Caraïbes, du Moyen-Orient et de l’Asie, rappelle, sous l’intitulé
judicieux « Les LOCs ont la mémoire de nos oublis! », que les femmes racialisées
en France ont formé des groupements dès les années 70 et publié (dépliants,
brochures) en marge des institutions, à l’instar des féministes noires et chicanas aux
États-Unis à la même époque. Le rétrospectif des LOCs mentionne, entre autres, le
groupe La Coordination des femmes noires, créé en 1976 et présidé par la féministe
sénégalaise Awa Thiam, auteure de La parole aux négresses (1978). Le groupe était
connu du mouvement des femmes en France de l’époque, même si son existence est
largement effacée des narrations contemporaines de la pensée féministe noire en
France. Le milieu associatif lesbien de couleur a été un lieu important de réflexion et
d’action intersectionnelles avant même l’« importation » du terme en France. Ainsi,
le Groupe du 6 novembre, groupement politique non mixte, a été créé en 1999
« grâce à la rencontre de lesbiennes dont l’histoire était liée à l’esclavagisme, à
l’impérialisme, aux colonisations, aux migrations forcées, celles qui sont désignées
dans les pays anglo-saxons sous le générique de “ lesbians of color ” » (LOCS s. d.);
le collectif de lesbiennes arabes ou de langues et de culture arabes, Les N’DéeSses, a
été formé en 2001; et le Groupe LDR (lesbiennes contre les discriminations et le
racisme), créé en 2005, regroupe « des lesbiennes féministes franco-françaises et des
lesbiennes “ of color ” pour lutter contre toute forme de racisme et de discrimination
au sein de la communauté lesbienne en France et au delà des frontières17 » (LOCs
s. d.).
Ces espaces militants sont autant de lieux d’articulation des idées
intersectionnelles et des politiques de solidarité – comme cela a été le cas en
17
Voir le site Web suivant : www.feministes-radicales.org/solidarites/lesbiennes-of-color-
y-a-de-quoi-raler/.
BILGE 22
avril 2015 avec la manifestation organisée par les LOCs à la mémoire de milliers de
personnes réfugiées mortes naufragées en Méditerranée et contre les politiques
d’asile draconiennes européennes. Cela a également été le cas plus récemment avec
« la Marche de la dignité » organisé par un collectif des femmes pour dénoncer le
racisme structurel et les violences policières. Dans le cadre de cette marche qui a eu
lieu le 31 octobre 2015 à Paris, un certain nombre d’associations comme le Collectif
afroféministe MWASI ont pu faire connaître leur vision et leurs luttes
intersectionnelles par un plus grand public18.
Ces groupes sont des lieux d’articulation d’une pensée et d’une praxis
intersectionnelles, même si le terme lui-même n’est pas toujours employé, car ils
luttent concrètement contre plusieurs oppressions imbriquées (le racisme, le
patriarcat, l’exploitation capitaliste, l’hétérosexisme, le capacitisme, etc.). Qui plus
est, ils n’hésitent pas à pousser les limites de la langue de Molière en inventant de
nouveaux concepts, des mots de lutte, intersectionnels, tels que le « blantriarcat » (le
patriarcat suprématiste blanc) (MWASI Collectif Afroféministe 2015) et la
« misogynoire » (la misogynie spécifique raciste visant les femmes noires)19 qui se
répandent grâce aux médias sociaux. Ces groupes innovent donc, et ce, parce qu’ils
doivent composer avec les tensions et les contradictions propres aux
positionnements sociaux et politiques des intersections et des interstices, parce qu’ils
doivent lutter contre plusieurs oppressions imbriquées.
Ces quelques exemples sont loin de représenter l’étendue et la diversité de
l’activisme et du travail communautaire intersectionnels des femmes et des queers
racialisés en France, dont les histoires intellectuelles sont souvent ignorées quand
elles ne sont pas transformées en objet de recherche « nouveau » – nouveau parce
que l’intérêt blanc est nouveau. Ainsi, les discours sur les féminismes de couleur et
l’intersectionnalité en France n’omettent pas seulement la pensée et l’action
militantes intersectionnelles qui existent depuis plusieurs décennies. Tout en
postulant que l’intersectionnalité en France s’effectue « en dialogue » avec les
perspectives anglophones, les débats et les espaces universitaires excluent les
chercheuses racialisées qui produisent des savoirs intersectionnels au sein non pas
des études de genre, mais en sociologie des migrations, en anthropologie, en études
postcoloniales, etc. (Aït Ben Lmadani et Moujoud 2012). Il est donc impératif de se
demander, lorsqu’une approche est présentée comme une « nouveauté » venant
d’ailleurs, qui, parmi les actrices et les acteurs locaux, récoltent les bénéfices de
18
L’intersectionnalité est énumérée parmi les principes du collectif MWASI :
« Intersectionnalité : nous souhaitons montrer comment les oppressions liées à la couleur
de peau, le genre, l’orientation sexuelle et la classe sont interconnectées – Lutter contre
toutes les formes d’oppressions sans les hiérarchiser – Notre Afroféminisme est
décolonial et anti-impérialiste. » (mwasicollectif.com/).
19
Le terme « misogynoire » est l’invention d’une jeune bloggeuse queer noire étatsunienne,
Moya Bailey, qui l’a utilisé en 2010 dans un blog de Crunk Feminist Collective (The
Visibility Project, 2014).
LE BLANCHIMENT DE L’INTERSECTIONNALITÉ 23
cette « introduction » et qui sont ceux et celles qui en ressortent perdants. La non-
reconnaissance de la contribution des chercheuses-activistes racialisées à la
littérature scientifique intersectionnelle contemporaine révèle une ironie cruelle :
l’outil intersectionnel forgé par les féministes de couleur contre leur subjugation
(entre autres, par le féminisme hégémonique) devient l’outil de leur marginalisation
entre des mains hégémoniques.
Quid des pratiques blanchissantes?
Le blanchiment de l’intersectionnalité n’est pas un processus sans acteurs ni
actrices. Il se concrétise par notre travail d’universitaires, nos pratiques de citations,
nos valeurs adulant la théorie (générale de surcroît) et méprisant les savoirs
activistes, notre fétichisme méthodologique. La volonté d’établir l’intersectionnalité
comme « science » conduit à son blanchiment, car de cette volonté découlent des
pratiques disciplinaires qui domestiquent et dépolitisent l’intersectionnalité –
pratiques qui consolident aussi les hiérarchies de savoirs et les dichotomies qui se
trouvent au fondement des épistémologies eurocentrées et androcentrées. Le
féminisme disciplinaire entend faire de l’intersectionnalité un savoir dont la
scientificité ne laisse aucun doute. Ironiquement, des efforts disciplinaires
semblables ont été mobilisés il y a quelques décennies contre le féminisme lui-même
(Crenshaw 2011 : 223). Par exemple, les dichotomies hiérarchiques que le
féminisme académique disciplinaire instaure aujourd’hui contre les savoirs
intersectionnels sont les mêmes qui ont été mobilisées contre les savoirs féministes il
y a quelques décennies : particulier/universel; subjectif/objectif; émotionnel/
rationnel; témoignage sous-théorisé (matériau brut)/théorie à part entière;
connaissance située et partielle/savoir général et universalisable;
militantisme/science.
L’aspiration à l’universalité/généralité est une constante dans ce type
d’efforts. Le problème de cette aspiration est sa charge fortement racialisée : la
division général/particulier est une division racialisée. Affirmer que
l’intersectionnalité doit dépasser son stade de « contenu particulariste », où elle a
produit des connaissances sur les femmes de couleur, et aspirer à devenir un
paradigme de recherche général (Hancock 2007) reproduit la racialisation qui
confère seulement à l’expérience blanche le statut de savoir capable d’engendrer la
théorie généralisable. Une focalisation sur un groupe multiminorisé (les femmes
noires) aux prises avec des rapports de pouvoir « trop prévisibles » aurait le défaut
de produire des savoirs « non représentatifs » des « gens ordinaires » (Prins 2006 :
282). Derrière l’écran de scientificité, que reflète l’expression « non représentatif »,
se trouve une hiérarchie racialisée où les femmes noires ne peuvent être des « gens
ordinaires ». En quoi les femmes blanches seraient-elles moins particulières que les
femmes noires tant et si bien que leurs expériences pourraient représenter ce
prétendu aspect généralisable des rapports de genre? La question ne se pose même
BILGE 24
pas.
Une racialisation similaire se trouve dans la partition des types de savoirs
intersectionnels. Selon un point de vue récurrent (Staunæs 2003; Prins 2006),
l’intersectionnalité (universitaire) états-unienne serait structuraliste (privilégiant les
analyses systémiques), tandis que l’intersectionnalité (universitaire) européenne
serait poststructuraliste (attentive aux processus et aux complexes positionnements
du sujet). Cette division d’apparence neutre dissimule une hiérarchie racialisée des
savoirs. L’intersectionnalité états-unienne, largement produite par les féministes
noires et de couleur, est ainsi vue comme étant moins sophistiquée et nuancée que
l’intersectionnalité européenne (poststructuraliste et socioconstructiviste), laquelle
est largement produite par les féministes blanches. Aussi, une telle division exprime
une profonde ignorance du socioconstructivisme des écrits intersectionnels états-
uniens. Quand il est affirmé que l’intersectionnalité doit être secourue sur le chapitre
théorique pour qu’elle devienne une « théorie à part entière », comme par hasard
tous les noms mentionnés sont blancs : Karl Marx, Max Weber, Judith Butler ou
Rosi Braidotti (Walby 2007; Walby, Armstrong et Strid 2012; Lykke 2011).
De même, l’intersectionnalité est souvent sommée de faire preuve de plus de
rigueur scientifique et de développer « sa » démarche méthodologique. Si ce n’est
pas sur le chapitre théorique qu’il faut secourir l’intersectionnalité, c’est alors sur le
chapitre méthodologique. Crenshaw (2011 : 223; ma traduction) ironise avec verve
au sujet de ces attentes répétitives :
Une question posée fréquemment est de savoir si l’intersectionnalité
développera “ une méthodologie ”. Je l’appelle parfois la question de
“ l’intersectionnalité va-t-elle enfin s’établir et se trouver un vrai boulot? ”
Implicite dans cette demande est la supposition que l’intersectionnalité serait
un bon candidat sur papier; cependant, sans méthodologie utilisable, elle
n’aurait pas de compétences prêtes-à-l’emploi.
Discréditer l’intersectionnalité sur le plan scientifique en lui reprochant de
ne pas avoir « sa » démarche méthodologique illustre aussi une méconnaissance
importante des travaux offrant des pistes et des directives méthodologiques (Cuadraz
et Uttal 1999; Bowleg 2008; Bilge 2009). Les chercheuses qui utilisent
l’intersectionnalité dans leurs recherches, au lieu de dénoncer sa carence en
méthodologie, font des choix méthodologiques dont elles expliquent la raison,
proposent des adaptations et des stratégies pour concilier les besoins de leurs
recherches avec l’intersectionnalité, ce qui implique aussi un regard critique sur la
question de la méthode qui n’échappe pas aux opérations du pouvoir.
Soulignant que l’intersectionnalité en est venue de nos jours à signifier « une
position d’appartenance à une vague culture féministe globale transnationale »,
Madina Tlostanova (2015) met en garde contre la dissolution du positionnement du
sujet politique, éthique et théorique que l’intersectionnalité avait initialement –
LE BLANCHIMENT DE L’INTERSECTIONNALITÉ 25
positionnement qui fait de l’intersectionnalité un savoir situé :
L’inquiétant aujourd’hui, alors que ce concept initialement contestataire a
été approprié et dépolitisé par les formes de statu quo du féminisme
occidental, c’est que trop souvent le sujet qui parle d’intersectionnalité n’est
en fait situé dans aucune des intersections qu’il discute, mais se tient
ouvertement, ou plus souvent subrepticement, au-dessus de la mêlée en tant
qu’observateur intouché par l’intersection en question.
Au final, l’intersectionnalité semble avoir perdu, au cours de certains de ses
voyages, son bagage épistémique initial, soit la connaissance située, en particulier le
point de vue (standpoint) féministe noir. Les discours savants sur l’intersectionnalité
sont ainsi de plus en plus énoncés par un sujet connaissant mais sans localité ni
corporalité, caractéristique de la conformité accrue de l’intersectionnalité avec les
normes établies de la science eurocentrée.
Le blanchiment de l’intersectionnalité se fait aussi par l’entremise de
recalibrages généalogiques et d’histoires racontées sur l’intersectionnalité. Ainsi,
certaines chercheuses n’hésitent pas à faire d’Alexandra Kollontaï une figure
fondatrice de l’intersectionnalité (Lykke 2011) et à effacer de ce fait l’habitus racial
noir qui se situe au cœur de l’intersectionnalité. Un tel recalibrage qui réécrit
l’histoire de l’intersectionnalité a des effets sur son présent. Non seulement il fait de
l’imbrication entre patriarcat et capitalisme le locus classicus de l’intersectionnalité,
éclipsant la racialisation et le racisme, mais aussi cette disparition comme objet
facilite la disparation comme sujet des féministes de couleur : leur contribution
cruciale aux savoirs intersectionnels contemporains peut être ainsi ignorée.
De toute évidence, la question du blanchiment de l’intersectionnalité
s’éclaire en partie en prêtant attention aux pratiques de citations, de recadrages et de
recalibrages généalogiques et thématiques, dans la canonisation de certains auteurs
ou auteures et textes et l’oubli des autres. Aussi faut-il souligner que la volonté de
standardiser l’intersectionnalité et de produire une sorte de « mode d’emploi » facile
est une caractéristique du marché des savoirs en cette ère néolibérale où les savoirs
sont souhaités « prêts à consommer » et faciles à digérer. Comme le souligne
Patricia Hill Collins (2009), l’intersectionnalité devient alors une pensée à ingurgiter
et à écarter aussitôt qu’une nouvelle tendance plus séduisante se profile à l’horizon.
Les appels hâtifs à la post-intersectionnalité20 qui souhaitent la remplacer par des
approches prétendument nouvelles, qui n’ont pourtant de nouveau que leur recours
au préfixe « post- » qui met l’intersectionnalité au rancart. Et leurs appellations –
20
Voir Sumi Cho (2013), pour une critique informée de la littérature émergente de post-
intersectionnalité dans le champ des études critiques juridiques et de la théorie critique de
la race. Ironiquement, la plupart des personnes qui s’inscrivent par leurs écrits ou propos
dans la post-intersectionnalité dans ce champ sont des hommes racialisés faisant des
études critiques progressives de masculinités.
BILGE 26
cosynthèse (Kwan 2000), multidimensionnalité (Hutchinson 2001), théorie de la
symbiose (Ehrenreich 2002), etc., rappellent avec acuité la course à la nouveauté et
l’anxiété de devenir un has-been sur le plan théorique qui caractérisent l’économie
politique des savoirs à l’ère de l’université néolibérale.
Conclusion
L’intersectionnalité était une praxis avant d’être un savoir universitaire.
Comme savoir militant, il a été forgé au sein des luttes de justice sociale. Que des
universitaires la dissocient de son ancrage militant et racialisé et s’embourbent dans
des débats théoriques et métathéoriques de plus en plus abscons n’empêche pas les
groupes multiminorisés sur le terrain de l’utiliser et de la refaçonner dans leurs luttes
en fonction de leurs besoins, et ce, aussi bien dans le Sud global que dans le Nord. Il
ne suffit pas de ressasser les origines militantes de l’intersectionnalité ou ses
fondatrices de couleur, ni d’invoquer le manifeste du collectif Combahee River pour
assurer que l’intersectionnalité demeure un savoir engagé dans la justice sociale et
l’émancipation. Pendant que les Combahee de notre époque, articulent sur le terrain
des luttes et des imaginaires politiques intersectionnels, le milieu universitaire
semble peu soucieux de développer l’intersectionnalité de la manière la plus
pertinente pour les luttes de justice sociale d’aujourd’hui. Les universitaires engagés
doivent (re)trouver le souci d’articuler les savoirs de façon utile et concrète autour
des luttes d’émancipation intersectionnelles pour contribuer à en élargir les
imaginaires politiques et les possibilités de coalition.
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