Présentation
Vers un cinquantenaire de la République du Vanuatu
par
Marc TABANI*
À l’occasion du trentième anniversaire de la Ré- À l’exception d’un article de Jean Guiart [21] sur
publique du Vanuatu1, la Société des Océanistes le mouvement coopératif, le non-dit sur l’éman-
a souhaité consacrer un dossier thématique de cipation des Néo-Hébridais indigènes ressortait
son Journal à la situation actuelle et aux réali- plus généralement de l’ensemble des contribu-
tés contemporaines de ce pays. Qu’elle en soit tions à ce précédent recueil, dans une connivence
remerciée. Car à ce jour, aucune de ses publica- qui semblait conditionnée par l’historicisme affi-
tions collectives n’avait encore été spécialement ché dans le titre retenu : « Le cinquantenaire du
dédiée à l’existence et au devenir de ce jeune mi- condominium des Nouvelles-Hébrides ».
cro-État insulaire du Pacifique. Un dossier com- Notre propre titre, en forme de clin d’œil, « vers
parable avait été publié en 1956, mais c’était au un cinquantenaire de la République du Vanua-
cours d’une période historique fort différente de tu », vise à souligner les aspirations qui animent
cet archipel. tout comme les risques qui guettent les citoyens
Le coordinateur à l’époque de ce dossier, le père du Vanuatu au présent comme à l’avenir. Ces
O’Reilly [12]2, adopta pour sa présentation une considérations sont au cœur de l’ensemble des
position convenue d’historiographe. Le tableau contributions de ce volume du JSO. Plus d’un
qu’il tenta de brosser des Nouvelles-Hébrides re- demi-siècle après le précédent de 1956, la mo-
posait sur une chronologie cumulative ; conquête tivation de ce numéro n’est pas d’interpeller les
et colonisation de cet archipel s’y trouvaient pla- silences de nos aînés sur la question des droits ci-
cées dans une continuité historique symptoma- viques dont les Néo-Hébridais indigènes furent
tique. En dépit d’un contexte international où totalement privés jusqu’en 1979 (Boulekone,
les luttes de décolonisation battaient leur plein, 2009 : 7). L’objectif commun est de renforcer un
les questions relatives à l’émancipation politique changement d’approche, quelle que soit la dis-
des Mélanésiens ne s’y trouvaient que peu abor- cipline à laquelle on se rattache et de donner la
dées, quand bien même la loi-cadre Defferre de priorité aux profondes mutations sociétales dans
1956 venait de reconnaître au territoire voisin de lesquelles sont engagés les habitants de cet archi-
la Nouvelle-Calédonie une certaine autonomie. pel pour mieux appréhender leur sort.
1. Il n’y a pas de règle pour l’attribution d’une préposition devant des noms d’îles, seul l’usage en détermine l’emploi.
Dans le cas du Vanuatu, on retrouve chez nombre d’auteurs aussi bien les mentions « à Vanuatu » que « au Vanuatu », « de
Vanuatu » que « du Vanuatu », « Vanuatu » ou « le Vanuatu », etc. Les autorités du Vanuatu ont tranché dans la Constitu-
tion pour que l’appellation officielle soit « la République de Vanuatu ». En revanche, en France, le ministère des Affaires
étrangères et son ambassade de Port-Vila utilisent la formule « République du Vanuatu ». C’est pour ce deuxième usage
qu’a opté le JSO afin d’harmoniser les textes ici présentés. D’après le manuel d’histoire nationale du Vanuatu, les habitants
de ce pays sont des Ni-Vanuatu ou des Vanuatais(e) – adjectif : ni-vanuatu, vanuatais(e) (Tabani, 2010).
2. Les chiffres entre crochets renvoient aux articles du JSO référencés dans l’annexe bibliographique à cet article intitulée
« Le Vanuatu (et les Nouvelles-Hébrides) à la Société des Océanistes ».
*
Anthropologue, cnrs-credo, et conservateur honoraire du Vanuatu Kaljoral Senta (vks),
[email protected]
Journal de la Société des Océanistes, 133, année 2011-2
230 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
Entre l’immobilisme du monde colonial et le glophiles et francophiles supportant respective-
processus d’accélération du changement inhé- ment le principe d’une indépendance immédiate
rent à la mondialisation, la rupture est consom- ou différée) héritées des structures du condomi-
mée. Au Vanuatu comme ailleurs, les boulever- nium. Par contrecoup, elle modifia durablement
sements radicaux prédominent, la modernité aussi la donne géopolitique de la présence fran-
consolide chaque jour son hégémonie, les rup- çaise dans le Pacifique, malgré un maintien de la
tures en cascades s’enchaînent à un rythme chao- francophonie. Le dénouement favorable de cette
tique. Au sein de celles-ci, de nouvelles conti- lutte fut préfiguré par l’opposition politique déjà
nuités peuvent parfois, de manière contingente, ancienne menée par des nombreux mouvements
être reformulées ou recomposées dans certains indigènes, hostiles aux injustices de l’ordre co-
champs de la société. Ces liens imaginés entre lonial et aux pressions soutenues de la christia-
des éléments culturels provenant d’héritages di- nisation (Abong, 2008 ; Tabani & Abong, à pa-
vers et souvent bien distincts esquissent les lignes raître ; Tabani, 2008, 2010).
de fond qui contribuent au façonnement d’une Même si ces premières formes de contestation
histoire longue, dont la trajectoire nous échappe organisée ne portaient pas sur les droits à la ci-
en grande partie. Les contributions au présent toyenneté, tels qu’ils furent revendiqués ulté-
numéro reflètent également cette dimension rieurement par une élite nationaliste, elles n’en
d’une réaffirmation des diversités actives et de sont pas moins des manifestations évidentes du
leurs spécificités locales. refus de l’aliénation foncière et des réactions à un
Loin des clichés éculés, empruntés au bazar de large sentiment d’humiliation. Ainsi, au-delà de
l’exotisme, sur sa situation périphérique ou son l’exercice de sa souveraineté et des droits élémen-
enclavement, le Vanuatu est situé au cœur d’une taires qu’elle garantissait à ses citoyens, la procla-
mer d’îles qui attisent les intérêts des grandes et mation de la République du Vanuatu a permis à
moyennes puissances bordant le Pacifique. Le cet archipel de devenir l’un des rares pays de la
pays se trouve à une croisée des chemins. Malgré région à avoir tracé paisiblement sa voie et dé-
leur centaine de langues et autant de traits cultu- veloppé ses singularités, malgré les soubresauts
rels spécifiques, malgré le maintien d’une écono- politiques et de nombreuses tensions sociales,
mie de subsistance, les Ni-Vanuatu n’échappent en inscrivant pacifiquement son destin dans une
pas aux ingérences économiques grandissantes, apparente continuité démocratique. Ce sem-
aux influences sociales et politiques prononcées blant de calme et de pérennité contraste avec les
des modèles importés. Avant d’aborder et d’in- heurts initiaux d’une indépendance accouchée
troduire les contributions des auteurs à ce nu- aux forceps.
méro spécial, nous évoquerons préalablement Si ces aspects institutionnels sont en soi déjà re-
quelques grandes tendances contemporaines de marquables et souvent en contradiction avec les
la vie de ce pays et de ses habitants3. discours diffusés par certains think tanks interna-
tionaux, sur « l’arc d’instabilité » (arc of instabi-
lity) et les « États défaillants » (failed states) qui
caractériseraient aujourd’hui en grande partie
Le Vanuatu dans ses frontières globales la Mélanésie (Babadzan, 2009 ; Dobell, 2007 ;
White, 2006 ; Fraenkel, 2004), ils ne doivent pas
Le 30 juillet 1980 représente pour le Vanua- occulter l’inventivité sociale et la créativité cultu-
tu – et par extension, pour l’ensemble des îles relle des groupes et individus qui vivent dans ce
du Pacifique – une date mémorable. L’acces- micro-État insulaire. Pourtant, les signes d’une
sion à l’indépendance de l’ex-condominium emprise renforcée de la mondialisation sur la vie
franco-britannique des Nouvelles-Hébrides fut dans ces îles sont légion :
tumultueuse. Des forces armées, britanniques,
françaises, papoues, avec le soutien logistique « […] Émeutes à Port-Vila en 1988 et 1998 […].
de l’Australie pour les soldats papous, intervin- Enlèvement en 1996 du Président de la République
par des membres de la force paramilitaire […].
rent en plusieurs îles de cet archipel. Des morts Tensions entre les forces de police régulières et leur
furent à déplorer, des centaines de partisans de branche paramilitaire […]. Conflits entre gens de
chaque camp humiliés et enfermés, des popu- Tanna et d’Ambrym vivant à Port-Vila […]. Griefs
lations françaises expulsées. Cette accession à soulevés par la question des terres… Revendications
la souveraineté marqua les esprits, révélant au salariales dans le secteur public […] Essor de la crimi-
grand jour les oppositions (entre populations an- nalité urbaine […]. Violences policières et évasions
3. Pour un exposé plus fouillé, nous renvoyons le lecteur aux nombreuses recherches, notamment françaises ou franco-
phones, menées dans ce pays antérieurement ou non à l’indépendance, à l’exception de la période 1985-1994, couverte par le
moratoire décidé par les autorités du pays sur les recherches étrangères au Vanuatu, notamment dans le domaine des sciences
sociales. Le but de ce moratoire était de rappeler que « la kastom appartient aux Ni-Vanuatu et que les étrangers doivent
respecter ce principe » (Rengenvanu, 1999 : 98). Les craintes qui l’avaient motivé ont donné lieu à la mise en place par les res-
ponsables du Centre culturel du Vanuatu (Vanuatu Kaljoral Senta ou vks) d’une audacieuse politique nationale de la recherche
culturelle, doublée d’un très efficace réseau d’informateurs de terrain bénévoles, les fieldworkers (Bolton, 1999 ; Tryon, 1999).
VERS UN CINQUANTENAIRE DE LA RÉPUBLIQUE DU VANUATU 231
de prisonniers […]. Heurts entre différents groupes culturels » pour touristes. Tout comme les sur-
insulaires entretenus par l’urbanisation et le taux de vivances précoloniales décontextualisées qu’ils
chômage, tout particulièrement parmi les jeunes gé- peuvent ou non intégrer, ces divertissements de
nérations en très forte croissance démographique. » masses sont classés sous la rubrique générique
(Dinnen, Porter and Sage, 2010 : 3) kastom. Parmi les conférences qui ont permis de
mûrir cet article, celle donnée au vks devant un
Autant d’indices qui, d’après cette étude pu- groupe de chefs et d’habitant de Pentecôte fut
bliée par la Banque mondiale sur les conflits en mémorable. Elle permit de tester les affirma-
Mélanésie, semblent confirmer : tions de l’auteur auprès des premiers concernés
« la possibilité pour le Vanuatu de suivre un trajet par ses analyses. Étonnamment, là où l’auteur
similaire à celui des ces voisins du nord [Papouasie souhaitait garder de la retenue, ses interlocu-
Nouvelle-Guinée, îles Salomon]. » (Dinnen, Porter teurs de Pentecôte le trouvèrent trop timoré :
and Sage, 2010 : 3) vendre ce qui vous est le plus cher parce que
vous ne disposez de plus rien d’autre, n’est pas
On peut facilement adhérer à ce constat, et une simple commercialisation, mais bien une
même ajouter à cette liste bien plus de facteurs « prostitution de la culture » – « olsem sapos yu
potentiellement déstabilisateurs pour ce pays : salem waef blong yu » – comme osait en son
intensification des pratiques de sorcellerie, des temps l’affirmer Roger Keesing (1996 : 174).
épidémies de mst ; des conduites socialement Les choses sont allées loin lorsque l’auteur fut
et politiquement à risque – aliénation foncière sollicité par divers médias australiens et calédo-
massive, accélération de l’instabilité gouver- niens à résumer ses positions. Par contrecoup,
nementale, développement du clientélisme et certains groupes de chefs proclamèrent dans
aggravation des malversations – ; pauvreté en les journaux du Vanuatu qu’ils souhaitaient
infrastructures publiques, disettes lors des catas- réduire, voire entraver, la portée commerciale
trophes naturelles, très forte dépendance envers de l’organisation des cérémonies. D’autres
les agences de financement étrangères, contrôle porte-parole locaux représentant d’autres types
du commerce de détail par les commerçants ex- d’intérêts répondirent sur les ondes de Radio
patriés, dont massivement des Asiatiques ; pa- Australia, que s’ils respectaient les opinions
ris risqués sur la scène internationale – relance contraires, leur analyse du problème n’était pas
régulière des revendications territoriales concer- le surnombre de touristes dans ces occasions,
nant les îlots Matthew et Hunter disputés à la mais l’absence d’infrastructures adaptées qui
Nouvelle-Calédonie, soutien sur la scène diplo- empêchent d’en attirer bien plus.
matique à Fidji et à l’attribution par le Groupe Depuis les années 1990, l’ouverture de l’éco-
mélanésien Fer de Lance (gmlf ) d’un statut nomie formelle du Vanuatu au secteur de l’im-
d’observateur à l’Indonésie, reconnaissance dou- mobilier a notamment permis de placer entre
teuse de la souveraineté de la république auto- les mains d’investisseurs étrangers près des trois
proclamée d’Abkhazie. quarts des terres d’Efate, presque 20 % de celles
En revanche, l’argument des possibles « com- de Santo4… un processus qui s’étend désormais
promis institutionnels hybrides » (Dinnen, aux principales îles de l’archipel (Regenvanu,
Porter and Sage, 2010 : 4) entre le néo-libé- 2008 ; Stefanova, 2008). Que les facteurs de
ralisme et la coutume (kastom) comme gage troubles au Vanuatu n’aient pas encore mené à
d’un développement harmonieux laisse son- des dérapages d’une même intensité qu’en Pa-
geur. Ces nouvelles hybridations idéologiques, pouasie Nouvelle-Guinée, aux Salomon ou à
où les investisseurs étrangers seraient le gage Fidji reste en tout cas une question ouverte au
d’une prospérité qui s’imposerait d’elle-même débat. Ni la très faible distribution d’armes à
aux populations locales, relèvent d’un pro- feu, ni « l’opium du peuple » que constitue le
gramme dont l’application n’est en rien appro- kava, ni l’ancrage chrétien ou les formes tradi-
priée aux besoins réels du Vanuatu. Dans un tionnelles de partage et de solidarité, ni les at-
horizon postcolonial, l’échange non équilibré tentions des agences étrangères et internationales
donne régulièrement lieu à des convoitises et de financement, ni les influences stabilisatrices
pratiques néocoloniales. de la Nouvelle-Calédonie voisine, n’expliquent
Dans un précédent article (Tabani, 2010), en eux-mêmes le calme relatif, voire précaire, qui
nous avons analysé les différentes phases règne dans les villes et les villages du Vanuatu.
historiques de l’exploitation commerciale, Si l’on aborde l’accélération des changements
puis de l’encadrement juridique et politique dans ce pays par le biais des chiffres, ceux-ci
d’anciennes cérémonies rituelles et autres man- n’ont rien de particulièrement rassurant. La po-
ifestations carnavalesques d’une culture popu- pulation a déjà plus que doublé depuis 1979
laire naissante, converties en des « spectacles pour passer à plus de 250 000 personnes en 2010
4, Estimations de Joël Simo, coordinateur du programme du Land Desk, au Centre culturel du Vanuatu (com. pers.) ;
chiffres confirmées par Vincent Lebot dans une publication à paraître.
232 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
(vnso, 2010 : 1)5. Sans diminution sensible de silencieuse » qu’est la sorcellerie ou nakaemas en
son taux de croissance, elle pourrait atteindre les bichlamar. La mortalité infantile, malgré des pro-
500 000 à l’horizon 2040. La densité démogra- grès, demeure à un niveau élevé pour la région.
phique des îles de certaines provinces, celle de En dépit du manque prononcé d’infrastructures
Penama par exemple (Pentecôte, Ambrym, Am- et de contrôle sanitaire, l’espérance de vie a fait
bae), dépasse déjà les 26 habitants au km² (ibid. : des progrès constants, s’élevant aujourd’hui à 67
8), rapprochant inéluctablement celles-ci vers un ans pour les hommes et 70 ans pour les femmes
seuil, encore imprécis, à partir duquel les terres (who, 2007 : 11).
arables ne suffiront plus à nourrir les hommes Sur le plan économique national, le Vanuatu
qu’elles supportent. connait une croissance soutenue depuis le milieu
L’exode rural s’est accentué même si 76 % de des années 1990, avec un taux moyen de plus
la population réside sur ses terres et continue de de 5 % de croissance du produit intérieur brut
les exploiter (ibid. : 8). La densité sur Efate, l’île- par an, principalement tirés par la croissance des
capitale, a déjà dépassé les 50 habitants par km² secteurs du tourisme et de la construction. L’in-
(ibid. : 8). Sur ses 42 000 habitants, plus des trois flation y est contenue à des taux assez bas. Plus
quarts résident à Port-Vila, dont un bon tiers de 70 % de la population disposent, même sous
dans des bidonvilles. Mais avec l’achèvement une forme indirecte, de revenus plus ou moins
d’une route circulaire, c’est tout le littoral de l’île réguliers (Vanuatu Government, 2010 : 10). Le
qui à moyen terme est menacé de se transformer taux du salaire minimum est fixé à 26 000 vt
en une vaste conurbation parsemée de stations (290 us$) par mois. Le revenu moyen par ha-
balnéaires. Une majorité des habitants d’Efate bitant se monte à 2,64 $ par jour ; 16 % de la
n’ont déjà plus accès aux ressources alimentaires population disposent d’un revenu de moins de
de l’environnement littoral. 1,25 $ par jour (ibid. : 2) ; 5 % des foyers af-
Concernant l’accès à l’éducation, la scolarisa- firment ne disposer d’aucun revenu monétaire
tion atteint des degrés élevés pour la région, de (vnso, 2010 : 28). La participation à l’économie
l’ordre de 90 % pour la classe d’âge des enfants globale passe par le tourisme qui représente 40 %
de 12 ans. Ce taux décline de manière drastique du pib et emploie près de 10 % de la popula-
pour les écoliers plus âgés (50 % à 16 ans et tion. Les autres revenus domestiques du Vanuatu
30 % à 18 ans) ; l’accès aux études supérieures proviennent des exportations de produits bruts
demeure le plus souvent l’apanage d’une élite (coprah, huile de coco, kava, bœuf dans l’ordre
(5 %) (vnso, 2010 : 23). Toutefois, la contrepar- décroissant) (Vanuatu Government, 2010 : 91).
tie à cette attention portée à la formation est une Les nouveautés technologiques qui ont le plus
quête généralisée pour trouver l’argent nécessaire affecté la société vanuataise depuis dix ans sont
au règlement des frais de scolarité. Leur coût l’introduction du mobile (76 % des foyers dispo-
économique moyen, premier poste de dépense sent d’un téléphone portable : 246 739 appareils
pour la plupart des familles, a largement contri- en 2009 pour 8 996 en 2006) et de l’internet
bué au renforcement de la monétarisation de (utilisé par 7,7 % des habitants, principalement
l’économie de subsistance dans les zones rurales à Port-Vila) (vnso, 2010 : 27 ; Vanuatu Govern-
et, par extension, à leur paupérisation en termes ment, 2010 : 83, 91).
d’économie formelle. Les capacités de scolarisa- Le processus d’édification nationale n’a encore
tion des enfants impliquent fréquemment une guère produit de résultats sensibles en termes de
émigration vers Vila ou vers l’étranger dans le loyauté primordiale envers l’État-nation, sinon
cadre d’emplois saisonniers ou d’embauches sur auprès d’élites politiques, économiques ou cultu-
les flottilles de pêche étrangères. relles. Les migrations circulaires se prolongent
Concernant la santé publique, près de 20 % de en laissant toujours plus de place aux influences
la population du pays n’a pas accès aux services culturelles et aux trajectoires sociales urbaines.
de santé (who, 2007 : 12). Selon le plan direc- Les contrepoids à l’intégration nationale sont
teur du ministère de la Santé (2004-2009), les puissants. Les distinctions de classes se renfor-
diarrhées, le paludisme et les maladies et infec- cent au fur et à mesure de la monétarisation du
tions respiratoires restent les causes d’affection champ de l’économie. La pratique du pidgin bi-
prévalentes pour l’ensemble des groupes d’âge. chlamar a atteint le stade d’une communauté de
Les causes principales de morbidité et de morta- langue, mais sans autant avoir effacé les identités
lité sont, dans un ordre décroissant, les maladies linguistiques francophones et anglophones héri-
cardio-vasculaires, les cancers, les maladies respi- tées du condominium. Les Églises néo-évangé-
ratoires. Autant de causes de décès qui, dans les listes se multiplient en parallèle à diverses orga-
représentations populaires, sont le plus souvent nisations cultuelles plus syncrétiques.
associées à une épidémie qui ne peut apparaître Dans ce contexte, le sentiment d’appartenance
dans aucune statistique officielle, cette « tueuse à une communauté nationale sur la base d’une
5. Chiffre réactualisé par le Pacific Regional Information System (prism) de la Commission du Pacific Sud (cps) (http://
www.vnso.gov.vu/).
VERS UN CINQUANTENAIRE DE LA RÉPUBLIQUE DU VANUATU 233
communauté de culture demeure encore distant Garanger [32 ; 40], Claude Lévi-Strauss [35],
pour la masse des populations rurales (Miles, Joël Bonnemaison [42 ; 58 ; 64], pour ne citer
1998 ; Tabani, 2002). Cette diversité culturelle, que ceux qui ne sont plus. Sans compter deux
sociale, linguistique, environnementale encore véritables pères fondateurs de la République du
très fournie a sans doute contribué à freiner le Vanuatu, le révérend père Walter Lini [47] et le
processus d’uniformisation des modes de vie et père Gérard Leymang [33 ; 56].
d’acculturation des habitants de cet archipel. Les articles publiés dans le JSO au cours de la
Mais malgré les pressions foncières et les ten- première décennie de l’indépendance du Vanua-
sions qui en découlent, cette diversité ne se cris- tu rassemblent un ensemble de recherches sur les
tallise pas en des oppositions plus actives ou des dimensions culturelles, sociales, économiques
divisions plus marquées. Sur un plan interne, les et botaniques d’une gestion mélanésienne des
frontières de mentalités héritées de la colonisa- espaces territoriaux et de leurs environnements
tion ne s’y transforment pas en lutte pour des (Joël Bonnemaison [42 ; 58], Pierre Cabalion
territoires, car l’essentiel de la paysannerie des [59], Vincent Lebot [72], Jean-Louis Rallu [61],
îles extérieures cultive encore ses propres terres Annie Walter [67 ; 72 ; 76]). À côté des études
suivant un mode de production domestique. historiques classiques (Ron Adams [63], Richard
L’économie d’autosubsistance reposant sur une Bedford [71]) firent également apparition à cette
agriculture vivrière et sur la pêche est encore, période les premiers travaux d’anthropologie du
même si peut-être plus pour longtemps, le gage fait urbain (Jean-Marc Philibert [60 ; 77]) et les
du maintien de formes de gouvernance et d’or- études d’anthropologie ou d’histoire politique
ganisation des communautés villageoises alter- retraçant l’accession à l’indépendance (Erich
natives à celle de l’État ou des forces du marché. Kolig [69], Élise Huffer [73], Stephen Hennin-
gham [74]).
La génération de chercheurs de l’après-mora-
toire commencera à publier à la fin des années
Le Vanuatu dans les publications de la Société 1990 jusqu’à aujourd’hui dans divers domaines :
- l’anthropologie : Knut Rio [89], Marc Ta-
Les publications la Société des Océanistes ont bani [83 ; 83 ; 84], Fabienne Tzerikiantz
souvent mis à l’honneur les études portant sur le [94], Éric Wittersheim [80]) ;
Vanuatu et, précédemment à l’indépendance de - la géographie et l’ethnobotanique (Michel
cet État-nation, celles concernant les Nouvelles- Aufray [96], Sophie Caillon [88], Elsa Fau-
Hébrides. Par une série d’ouvrages notamment, gère [93], Jean-Pierre Labouisse [87], Vir-
qui ont fait date : les remarquables monogra- ginie Lanouguère-Bruneau [88], Patricia
phies anthropologiques de Jean Guiart (1956) Siméoni [85]) ;
sur Tanna et de Bernard Vienne (1984) sur Mot- - l’archéologie (Jean-Christophe Galipaud
lav, les inclassables répertoires bibliographiques [81], Stuart Bedford [96 ; 97], Frédérique
et biographiques de Patrick O’Reilly (1957, Valentin [97], Matthew Spriggs [97]) ;
1958) sur l’histoire de l’archipel, les incontour- - sans oublier les articles consacrés à l’expédi-
nables travaux archéologiques de José Garanger tion Santo 2006 [90-95].
(1972). Chacun de ces livres est devenu une ré- Comme il ne nous est pas possible de passer
férence dans son domaine. en revue l’ensemble de ces travaux, mesurons
En incluant ceux du présent numéro, le JSO aura seulement le chemin parcouru entre le numéro
fait paraître plus d’une plus centaine d’articles spécial de 1956 et le présent. Au-delà de la durée
sur les Nouvelles-Hébrides puis sur le Vanuatu écoulée, la distance est manifeste entre les deux
en 65 ans d’existence. À partir de 1947 et pour périodes concernées. Le numéro de 1956 est très
les dix années qui suivirent furent publiés les porté sur la commémoration d’un passé, appré-
écrits de fondateurs de la Société des Océanistes, hendé tantôt comme héroïque – histoire de la
Maurice Leenhardt [1], Jean Guiart [2 ; 5 ; 6 ; mission presbytérienne (Gordon Parsonson,
10], Patrick O’Reilly [4 ; 11], Jean Poirier [3], [15]), de la poste (Louis Bouge, [25]), de la pré-
principalement des études sur documents (histo- sence américaine lors de la Deuxième Guerre
riques, linguistiques et muséographiques) hormis mondiale (Yves Geslin, [20])… aux temps des
les premiers résultats des recherches de terrain de Nouvelles-Hébrides – tantôt, quand il s’agit des
Jean Guiart à partir de 1951 (îles d’Ambrym et Mélanésiens, comme une survivance culturelle
de Malekula). En 1956 parut le numéro spécial éphémère : persistance du paganisme (Robert
pour le cinquantenaire du condominium, évo- Lane, [16]), de l’agriculture vivrière indigène
qué plus haut et sur lequel nous allons encore (Jacques Barreau, [17]), des spécificités tradition-
revenir. D’autres grands ancêtres de la recherche nelles (Jean Guiart, [18] ; André Pujol, [24]), des
sur le Vanuatu vinrent signer des articles témoi- cérémonies rituelles (Marie-Charlotte Laroche,
gnant de l’intérêt qu’ils portaient à cet archipel : Freddy Drilhon et Jean Guiart, [19]). D’autres
Edgard Aubert de la Rüe [13], Jacques Barrau textes participaient à une esthétisation du passé à
[17], André-Georges Haudricourt [29], José travers l’évocation d’éléments déjà largement en-
234 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
fouis de la culture matérielle (Jean Guiart, [22]). tion au pidgin » (Vandeputte-Tavo, infra : 241)
La plupart de ces écrits contribuèrent à dessiner comme mécanisme d’intégration sociale corres-
l’avenir des populations traditionnelles de la ré- pondant au mode de vie urbain. Les nouvelles
gion comme un futur vestige archéologique. constructions idiomatiques sont ensuite plus
facilement diffusées vers le monde rural du fait
des nouveaux moyens de communication et de
transport. Par le biais du système scolaire, pour
Présentation des contributions de ce dossier lequel cette doctorante a travaillé pendant trois
ans, elle constate également que seule l’élite du
Cinquante ans plus tard, on découvre une cen- pays persiste à rejeter le bichlamar comme une
tralité sans commune mesure du fait urbain dans non-langue, celle de classes sociales inférieures.
les analyses portant sur cet archipel. Un tiers des Lamont Lindstrom développe à son tour cer-
articles du présent numéro touchent directement tains aspects des nouvelles identités urbaines de
ou indirectement à la place massive du dévelop- Port-Vila, à propos de la première génération de
pement des villes (Port-Vila à Efate, Luganville à man Tanna étant nés et ayant grandi à Port-Vila,
Santo, Lakatoro à Malekula, Lenakel à Tanna), tandis que leurs pères étaient encore des migrants
dont principalement la capitale Port-Vila. Dans circulaires, des étrangers à cette ville. Il souligne
le numéro du cinquantenaire, on n’en trouvait qu’avec le développement et l’organisation de ses
aucun, à une exception près, l’article de Yves quartiers populaires, la cité devient à partir des
Geslin sur le débarquement des Américains aux années 1990 une ville mélanésienne. On y assiste
Nouvelles-Hébrides. Toutefois, l’urbanité dont il ainsi à une diversification des secteurs d’emploi et
traite est totalement importée, n’a encore rien de des expériences professionnelles par les migrants
mélanésien, une urbanité ready-made. Cent mille de Tanna installés dans la capitale, même s’il ne
soldats américains étaient stationnés en perma- s’agit le plus souvent que de petits boulots qui
nence à Santo et ils y construisirent autant d’in- permettent à peine une survie matérielle. Si ces
frastructures appropriées et une logistique dis- migrants pauvres présentent toutes les apparences
proportionnée. Ce fait urbain du passé dépasse d’un lumpenprolétariat, Lindstrom nous rappelle
de loin quantitativement son développement également certaines singularités de familles trans-
contemporain. Il faudra attendre le début des insulaires qui le composent : tout particulière-
années 1970 pour voir s’accélérer l’urbanisation ment la reproduction dans le socius urbain des
au Vanuatu. Toutefois le débarquement améri- formes d’organisation et des relations d’autorité
cain précipita à moyen terme tout le processus inspirées des modèles de Tanna. Dans le tableau
de modernisation et initia la première impulsion qu’il nous brosse des lumières et des ombres de
de masse, pour les insulaires ruraux, à vivre une vie des communautés tannaises à Port-Vila, il en
expérience urbaine. arrive à la conclusion que, dans la conscience de
L’article de Leslie Vandeputte-Tavo aborde un leur exil intérieur, leur rattachement à une iden-
sujet incontournable pour la compréhension des tité insulaire demeure primordial.
réalités socioculturelles contemporaines du Va- Le kava est-il une survivance d’anciennes formes
nuatu : les mécanismes d’identification linguis- anté-occidentales de religiosité ou la drogue ten-
tique sous-jacents au pidgin bichlamar, une des dance du Pacifique, une pratique cérémonielle
trois langues officielles de cet État, et ses déve- ancestrale ou l’objet purement marchand du né-
loppements urbains. Langue populaire la plus goce d’un stupéfiant institutionnalisé ? Poser en
utilisée, elle présente toutefois le désavantage de des termes aussi tranchés le sujet en ferait perdre
ne pas être officiellement codifiée et d’être jugée sa complexité. C’est tout le mérite d’Annabel
insuffisante comme langue de travail ou d’ensei- Chanteraux et de Gilbert David de rappeler la
gnement. Dans le JSO de 1956, on ne trouvait multiplicité des contextes dans lesquels le kava est
pas la moindre référence à cette langue. Suite aux consommé. Les filières de sa consommation sont
travaux de Charpentier et de Crowley, l’étude de organisées soit vers des consommateurs urbains,
Leslie Vandeputte-Tavo réactualise sérieusement soit vers des formes non pas nécessairement tra-
les données disponibles sur l’état du bichlamar ditionnelles, mais du moins rurales. Que le kava
trente ans après l’indépendance. L’auteur ana- soit devenu objet de consommation de masse,
lyse la dimension linguistique du processus de produit phare du marché intérieur, est indéniable.
créolisation, en soulignant notamment les inno- Toutefois, comme le soulignent les auteurs « la
vations dialectales opérées par la jeunesse. Les diffusion du kava reflète de nouveaux enjeux et
rôles des classes d’âge et des classes sociales dans de nouvelles alliances témoignant non seulement
la dimension linguistique des processus d’iden- du renouvellement des relations entre les indivi-
tification culturelle y sont finement examinés. dus, mais aussi de la dynamique identitaire col-
Notamment, le renforcement d’une classe so- lective » (Chanteraux et David, infra : 267). Il
ciale moyenne qui crée les conditions d’une stan- va sans dire, malgré la complexité sociale de la
dardisation plus affirmée du bichlamar. L’auteur consommation du kava, ses enjeux économiques
constate « une profonde et nouvelle appropria- et politiques, que les buveurs savent s’affranchir
VERS UN CINQUANTENAIRE DE LA RÉPUBLIQUE DU VANUATU 235
des catégories où l’on voudrait les placer. On peut par un argumentaire solide, l’auteur insiste de
apprécier la valeur spirituelle d’une cérémonie du manière convaincante sur la remise en cause des
kava à Tanna par exemple, tout en étant en dehors opinions établies. Remisant le politiquement
des vacances un pilier de Nakamal de Port-Vila, correct au profit de la précision scientifique, il
à boire des potions néo-rituelles à la fabrication nous rappelle que ces restitutions, habillées par-
douteuse. Inversement, un traditionaliste aguerri fois du costume de la repentance, si minimalistes
peut occasionnellement, même à contrecœur, soient-elles, ont des conséquences pratiques et
goûter au kava commercial, apprécier un goût et sérieuses sur ceux désignés pour en porter l’héri-
exercer une sociabilité dont il connait les usages. tage. Le savoir anthropologique n’est pas réservé
L’usage moderne du kava est une expérience très à une caste d’intellectuels spécialistes de l’altérité
largement partagée. Elle est une des rares pra- ou d’autres promoteurs des dialogues entre les
tiques qui à l’échelle nationale réunit tous les cultures. C’est à son point de départ qu’il re-
Ni-Vanuatu qui peuvent a fortiori s’exprimer au jaillit de manière la plus pénétrante. Au-delà du
moyen d’une terminologie compréhensive sur un contexte du Vanuatu, l’auteur aborde le thème
élément de culture immédiatement identifié, où audacieux des politiques de l’ethnographie et de
les ressemblances l’emportent sur les spécificités. la portée idéologique, en termes de savoir-pou-
Les auteurs insistent sur les aspects historiques et voir, des prolongements de l’enquête de terrain.
politiques de la consommation de kava à Vanuatu L’article de Sarah Mohammed-Gaillard consiste
à l’échelle locale ou nationale. Toutefois, dans le en un résumé des positions officielles de la France
contexte de la mondialisation, la consommation et de l’Angleterre, de leur opposition réciproque
locale de kava reste conditionnée par des exigences dans leurs démarches conjointes pour faire évo-
commerciales extérieures, afin de les transformer luer le condominium des Nouvelles-Hébrides
en de précieux revenus que recherchent désespé- vers l’indépendance. Basé exclusivement sur
rément les insulaires. des archives administratives françaises et autres
Avec son article « Bingo et enjeux sociaux : sources écrites partisanes, son principal mérite est
L’exemple de la communauté urbaine de Seaside de permettre de mesurer le profond décalage entre
Tongoa à Port-Vila (Vanuatu) », Alice Servy des propositions vides et abstraites – « l’identité
dévoile, pour les besoins de son doctorat, ses et l’unité nationales », « l’indépendance natio-
premiers résultats d’une ethnographie urbaine nale », « la société ni-vanuatu » – et les réalités
originale de Port-Vila, d’une grande fraîcheur, du terrain. Les acteurs locaux y sont notoirement
renouvelant nombre d’informations qui nous absents, tout comme les puissances régionales,
manquent depuis les travaux des années 1970 de telle l’Australie, dont le rôle n’est pas évoqué. Les
Joël Bonnemaison [58] ou de Jean-Marc Phili- vaines querelles et les faux prétextes qui ont jalon-
bert [71]. Son angle d’approche est celui des jeux né l’accession à l’indépendance du Vanuatu nous
de hasard, dans le contexte des relations sociales démontrent que, du point de vue des pratiques
complexes du bidonville de Seaside Tongoa à politiques d’État, l’héritage du condominium a
Port-Vila. L’auteur nous offre une présentation profondément influencé les modes d’actions des
originale du jeu de Bingo et de ses enjeux sociaux politiciens et des élites du pays jusqu’à nos jours.
contemporains à Port-Vila. Elle vise par ce biais Poursuivant une approche et un style qui lui
à analyser la place des processus d’identification sont propres, un savant mélange d’analyse po-
collective dans le contexte de la globalisation, litique et de description journalistique, Éric
du « devenir-monde » de l’individualisme et Wittersheim nous présente un tableau général
de l’économique comme valeur dominante. Sa des problèmes politiques, économiques et so-
conclusion est que le modèle économique global ciétaux qui guettent le Vanuatu, ou plus préci-
dominant et l’individualisme sont loin d’avoir sément l’économie politique de Port-Vila et de
totalement anéanti toute autre forme de socia- l’île d’Efate auquel se réduit le système formel de
bilité dans un milieu urbain comme celui de gouvernement au Vanuatu. Le mérite de cet ar-
Port-Vila, même celles qui reposent sur d’autres ticle est de quitter la neutralité habituelle en ma-
formes d’idéalisations économiques : les limites tière d’analyse sociologique pour afficher dans
concrètes de la communauté des gens majoritai- ses conclusions les espoirs qu’ils placent dans le
rement de Tongoa à Seaside et des relations qu’ils programme de certains nouveaux politiciens en
entretiennent avec les villages de leur île d’ori- vogue, tout particulièrement de l’actuel ministre
gine sont celles d’une économie de la prodigalité. de la Justice du pays, Ralph Regenvanu. Cet ar-
Fait partie de la néo-communauté urbaine celui ticle fortement engagé nous interpelle sur le rôle
qui accepte les valeurs culturelles et sociales du de l’analyste politique, ses devoirs et ses limites,
partage en son sein. dans un pays qui fut il y a encore trente ans, un
Original et novateur, l’article de Thorgeir Kos- des derniers confettis de l’Empire français.
hus porte sur un thème d’une grande impor- La contribution de Sophie Caillon pourrait
tance : les effets de la restitution des données nous rapprocher des articles de Jacques Barrau
ethnographiques aux populations locales. Sou- [17] et d’André Guillaumin [25] dans le numé-
vent iconoclaste, mais justifiant ses positions ro de 1956. Elle y traite du cocotier comme de
236 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
l’arbre incontournable d’une économie vivrière, terait « sa zee à 870 000 km2 (plus de 71 fois la
chargé en éléments nutritifs autant qu’en sym- superficie des terres émergées du pays) et son es-
boles, digne représentant de l’abondance végétale pace halieutique gagnerait près de 200 000 km2 »
et de l’exubérance de la nature en milieu tropical (ibid. : 353). L’argument des ressources mari-
humide. Cette curiosité partagée pourrait attester times convoitées n’épuise pas la question très
d’une continuité dans la volonté de comprendre complexe des rapports qu’entretient le Vanuatu
les écosystèmes dans leur diversité. Toutefois, l’ar- avec la France et désormais avec la Nouvelle-Ca-
gumentaire central de l’article de Sophie Caillon lédonie également dans le cadre du processus de
ne vise pas à s’appesantir sur les bénéfices hor- transfert des compétences à cette dernière, à pro-
ticoles du cocotier ou sur notre fascination na- pos de la fixation des frontières communes, mais
turaliste pour cette exceptionnelle graminée, surtout comme l’examine le fond de l’article,
mais bien à démontrer les changements sociaux « disposer d’un vaste territoire halieutique consti-
et culturels occasionnés par le détournement tue-t-il une condition nécessaire et suffisante au
d’usage du cocotier, plante pourtant endogène succès d’un développement halieutique tous azi-
aux îles Banks. Cet article très informé oscille muts ? » (ibid. : 353). Pour y répondre l’auteur
entre des parties techniques sur la botanique du se livre à une synthèse sur l’échec du programme
cocotier et l’analyse de ses usages et représenta- de pêche hauturière sous les années de gouver-
tions locaux. Présentant une abondance d’in- nance autocratique de Walter Lini (1980-1987)
formations ethnobotaniques précieuses, l’auteur jusqu’à ces relances actuelles et aux déboires qui
tente de restituer le complexe agraire du cocotier ont mené à l’abandon d’une politique nationale
dans le contexte culturel et social vanuatais, en se de développement de la pêche côtière. L’absence
fondant tout particulièrement sur des recherches de pragmatisme quant aux étapes nécessaires à
de terrain menées dans les îles du Nord. l’ajustement de tels programmes économiques
Gilbert David nous parle des espoirs et des liés à des ressources alimentaires transforme iné-
déceptions occasionnés depuis l’indépendance vitablement des espoirs en des illusions. Devant
en matière d’exploitation des ressources halieu- une relance possible d’une exploitation directe
tiques de la zone d’exploitation exclusive (zee) des ressources halieutiques, le Vanuatu se tient
du territoire maritime national. L’auteur appuie toujours dans une position passive d’exploita-
ses analyses à la fois sur une solide documen- tion de ses richesses maritimes, bradées aux puis-
tation et sur sa riche expérience personnelle à sances régionales, anglo-saxonnes ou asiatiques
l’égard de son sujet pour avoir travaillé à deux de la région.
reprises au Vanuatu, de 1984 à 1986 et de 1989 Christian Coiffier et Kirk Huffman perpétuent
à 1991, dans le cadre d’une mission de l’ors- pour le compte du musée du quai Branly une
tom (aujourd’hui ird) puis comme responsable grande tradition du mnhn, des recherches tous
de l’équipe de recherche du service des pêches azimuts sur les objets collectés : origine, contexte
de Port-Vila. La question des ressources halieu- culturel, fabrication, processus d’acquisition.
tiques est fondamentale pour l’économie des L’objet désigné est une grande figure sculptée
micro-États insulaires du Pacifique, un eldorado représentant un personnage masculin doté des
vers lesquels se sont précipités la plupart des pays attributs du pouvoir traditionnel, une sculpture
de la région à partir des années 1980 : recouverte de couleur bleu, vue pour la première
fois par des colons dans un hameau de l’île de
« une véritable “révolution bleue”, à l’instar de la “révo- Malo. Les auteurs nous présentent l’homme
lution verte” qui a transformé l’agriculture du Mexique bleu de Malo comme un objet qui n’est pas seu-
ou de l’Inde avec l’adoption d’espèces sélectionnées et lement esthétique, mais porteur de savoirs et de
de nouvelles pratiques culturales, puisqu’il s’agissait de
mettre en exploitation un nouvel espace économique à connaissances très divers et différenciés, ceux des
l’aide de technologies nouvelles offrant des rendements Mélanésiens, de ses premiers usagers, et ceux
sans commune mesure avec les pratiques halieutiques des Blancs qui en sont devenus les propriétaires.
traditionnelles » (David, infra : 353). Croyances, pratiques religieuses, hiérarchies,
styles sculpturaux, migrations des populations,
Il est aisé de constater par les chiffres les raisons échanges d’objets rituels entre groupes, histoire
de cet engouement. Pour le cas du Vanuatu : de la société coloniale, du collectionnisme et du
commerce local des « totems » et des « grands
« l’instauration d’une zone économique exclusive de tabous » (Coiffier et Huffman, infra : 367),
680 000 km2 permettait de disposer d’un nouvel es-
pace économique, 137 fois plus grand que l’ensemble toutes ces rubriques sont ici exploitées. Cet objet
des terres cultivables (4 970 km2) du pays et 450 fois muet qui a tant fait parler de lui porte en langue
plus étendu que les 1 490 km2 en culture. » (ibid. : 353) de Malo le nom de turu kuru : « celui qui est
dressé devant vous, qui vous regarde », qui est là
C’est sur ce point que l’auteur se fonde égale- « comme un mort, comme un arbre mort qui n’a
ment pour expliquer les différents territoriaux plus d’usage », « qui est dressé et qui n’a plus rien
avec la France à propos des îlots Matthew et à faire », « celui qui n’est plus à sa place » (ibid. :
Hunter, dont le rattachement au Vanuatu por- 367). Toutes ces constructions conceptuelles se
VERS UN CINQUANTENAIRE DE LA RÉPUBLIQUE DU VANUATU 237
complètent pour évoquer l’absent ; l’absent qui [7] Guiart Jean, 1951. En marge du « Cargo
fait parler de lui par sa présentification excep- Cult » aux Nouvelles Hébrides. Le mouve-
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