Document de travail n°176
Série Trajectoires et Origines (TeO) Enquête sur la diversité des
populations en France
Ce document de travail s’inscrit dans une série de textes résultant de l’exploitation de l’enquête
« Trajectoires et Origines, enquête sur la diversité des populations en France » (TeO). Il s’agit
de versions de travail qui seront publiées sous une forme révisée dans un ouvrage aux Editions
de l’Ined.
L’enquête TeO est une coproduction de l’Ined et de l’Insee. Elle a été réalisée entre septembre
2008 et février 2009 par les enquêteurs de l’Insee. Elle décrit et analyse les conditions de vie et
les trajectoires sociales des individus en fonction de leurs origines sociales et de leur lien à la
migration. Elle s’interroge sur l’importance et l’impact des expériences de discrimination sur
les parcours des individus.
TeO a été réalisée auprès d’environ 21 000 personnes nées entre 1948 et 1990, vivant dans un
ménage ordinaire en France métropolitaine en 2008. Pour les individus fils ou filles d’immigré
ou d’une personne née dans un DOM, le champ représentatif de l’enquête est limité aux
personnes nées après 1958.
Le questionnaire de TeO explore l’histoire migratoire de personnes ou de leurs parents, décrit
leurs parcours scolaires et professionnels, leur histoire résidentielle et leurs conditions de
logement, leur vie familiale, les modalités de transmission des langues et la religion. De façon
transversale, il examine l’accès des individus aux biens et services (travail, logement, services,
soins…) ainsi que les discriminations pouvant y faire obstacle. Bien qu’évoquant à de
nombreuses reprises la couleur de la peau comme facteur de discrimination, l’enquête n’a
finalement pas enregistré cette caractéristique personnelle, suivant en cela l’avis du Conseil
constitutionnel du 15 novembre 2007.
Pour plus d’information : http://teo.site.ined.fr/
2
Les registres de l’identité
Les immigrés et leurs descendants face à l’identité nationale
Patrick Simon 1 et Vincent Tiberj 2
La question de l’identité est devenue un lieu commun dans les sciences sociales, au point d’être
perçue comme hypertrophiée et envahissante (Bayart, 1996 ; Brubaker, 2001). Convoquée pour
traiter de nombreux phénomènes sociaux, elle est d’autant plus facilement mobilisable qu’elle
se laisse difficilement observée. Pour reprendre la fameuse conclusion de Claude Lévi-Strauss
au séminaire consacré à l’exploration des multiples facettes de cette notion, l’identité est « une
sorte de foyer virtuel auquel il nous est indispensable de nous référer pour expliquer un certain
nombre de choses, mais sans qu’il ait jamais d’existence réelle » (Lévi-Strauss, 1977 :
332). Contredisant la vision de l’identité comme une unité cohérente et fixée une fois pour
toute à travers la socialisation et les héritages familiaux, de nombreuses recherches travaillent
les notions de pluralité d’identités ou de configurations identitaires pouvant être mobilisées
différemment selon les contextes (Lahire, 1998; Dubar, 2000). Ces approches de l’identité
plurielle prennent une résonnance particulière pour les immigrés et leurs descendants dont on
considère, du fait des situations d’acculturation provoquées par la migration et la socialisation
dans une famille ayant connu la migration, qu’ils se situent plus ou moins harmonieusement
entre une identité « d’origine » et celle construite dans la société d’installation (Camilleri et al,
1990).
Les théories de l’assimilation font de la modification profonde de la personnalité des migrants
–et donc de leur identité- l’un des principaux moteurs du processus, mais également
l’indicateur central de sa réalisation. Dans sa fameuse grille déconstruisant le processus
d’assimilation, Milton Gordon identifie ainsi « l’identificational assimilation » au centre des 7
dimensions qu’il retient (Gordon, 1964, p.71). Il la définit comme le développement d’un
sentiment d’appartenance exclusivement orienté vers la société d’installation, c’est-à-dire
l’abandon complet de l’attachement à la société d’origine (pour les migrants) ou pour une autre
référence ethno-culturelle (pour les descendants des générations suivantes). La traduction de ce
déplacement d’une identité forgée dans la société d’origine vers une nouvelle identité
structurée par l’expérience dans la société d’installation, jusqu’à une identification complète
(processus s’étalant sur plusieurs générations) est fournie par de nombreux indicateurs
renseignant simultanément sur des ressources nécessaires pour participer à la société globale et,
le plus souvent indirectement, sur la mutation identitaire. On retrouve l’idée de l’incorporation
la plus intime des valeurs et normes, conduisant à partager la mémoire et l’histoire, les
sentiments et attitudes définissant le corps national chez Renan dans son discours sur la Nation
(1882). Elle est centrale dans le « modèle français d’intégration » dès ses origines, et
caractérise la plupart des modèles nationaux en Europe (Noiriel, 1988, Thiesse, 1999). Dans ce
contexte, l’identité des immigrés et de leurs descendants fait l’objet de nombreuses attentes,
interrogations et, trop souvent, de suspicion.
Le débat sur « l’identité nationale » qui s’est tenu à la fin de 2009 a ainsi mis en scène
l’hypothèque qui pèse constamment sur la loyauté des immigrés et de leurs descendants. Les
1
2
INED et Sciences Po, CEE
Sciences Po, CEE.
3
accusations portées sur leurs allégeances multiples et leurs conséquences sur leur moindre
engagement dans la société française et leur « communautarisme » supposé reviennent à
intervalles réguliers depuis les débuts de la IIIe République jusqu’aux années 2000 (Schor,
1985 ; Gastaut, 2000). A l’automne 2010 et au printemps 2011, la double nationalité est remise
en question pour les menaces qu’elle ferait peser sur la cohésion nationale et la nécessité de
faire un choix, notamment dans le cadre du droit de vote. Ce débat doit se comprendre dans le
cadre de la formation historique de l’Etat-Nation français. Alors que les pays ayant adopté le
multiculturalisme valorisent les identités nationales et/ou ethniques multiples comme autant de
marques positives de la diversité des héritages (Canada, Etats-Unis, Australie, GrandeBretagne) les pays assimilationnistes, au premier rang desquels la France, tendent à valoriser
les choix exclusifs et à considérer le maintien d’une identité ethnique 3 comme la marque d’une
assimilation inachevée (Bloemraad, 2007). Se revendiquer publiquement d’une identité
combinant les références à une culture ou un pays étranger et à la France, identité dite « à trait
d’union » (hyphenated identity), est perçu négativement (Simon, 2005). Cette crainte révèle
une conception des identités comme un « stock fini » : le sentiment d’appartenance orienté vers
un pays devrait se traduire mécaniquement par la faiblesse corrélative du sentiment d’être
Français. Elle est contredite par la réalité des identités multiples que les individus articulent sur
plusieurs niveaux et dans différents contextes, dispositions qui s’appliquent théoriquement à
l’ensemble de la population comme aux immigrés et à leurs descendants. Dans quelle mesure
ces derniers se singularisent ou pas dans leurs définitions identitaires est précisément au cœur
de ce chapitre.
Ce chapitre prend appui sur une série de questions de l’enquête TeO consacrées à « l’image de
soi et le regard des autres », selon l’appellation choisie pour décrire cette section du
questionnaire. En raison de la complexité de la question, il existe peu d’enquêtes quantitative
spécifiquement consacrées aux questions d’identité, l’enquête Histoire de vie- construction des
identités (HdV dans le reste du texte) réalisée par l’INSEE en 2003 faisant exception (Crenner
et al., 2006). La place dédiée à l’identité dans TeO est beaucoup plus réduite que dans le cas de
HdV, aussi nous nous concentrerons sur l’analyse des configurations d’identité des immigrés et
leurs descendants, avec une focalisation sur les rapports à « l’identité nationale ».
Dans un premier temps, nous établissons la « matrice des identités » constituée par la
combinaison des différentes dimensions déclarées dans l’enquête TeO. Notre questionnement
ici est relativement simple, voire simpliste : identifie-t-on des configurations d’identité
différentes entre la population majoritaire, les originaires des DOM, les immigrés et les
descendants d’originaires des DOM et d’immigrés ? Et si oui, ces variations sont-elles
imputables à l’origine en tant que foyer d’identification ou à des effets de composition sociodémographiques ? Assiste-t-on à un déplacement des références identitaires au fur à mesure de
l’allongement de la présence en France et, plus encore, à la succession des générations liées à
l’immigration ?
Dans un deuxième temps, nous resserrons la focale sur le sentiment national proprement dit.
Puisque la question du conflit de loyauté apparaît centrale dans l’interprétation de l’identité des
immigrés et de leurs descendants, nous testons dans quelle mesure l’hypothèse d’un
attachement exclusif à une identité nationale reflète l’expérience des enquêtés. Ces analyses
seront conduites en référence à la nationalité effective, déclinée entre ses différentes formes
3
Par identité ethnique, ou ethnicité, on fait référence à un concept qui désigne simultanément l’ensemble (ou une
partie) des « attributs» individuels ou collectifs comprenant la nationalité ou l’origine nationale, la langue, la
religion, les « traits » culturels ou physiques, d’une part, et un sentiment d’appartenance fondé sur un partage
d’intérêts (un projet commun) et d’un passé, réel ou mythique, d’autre part. Voir (Simon, 2002).
4
d’acquisition et surtout son éventuelle multiplicité (essentiellement les cas de double
nationalité). Parmi les éléments d’explication à la variation du sentiment national, on testera les
hypothèses bien établies des effets de la mobilité sociale, du milieu de résidence et des
expériences de rejet et discrimination. On fera appel ici à la notion « d’identité réactive »
formulée par Portes et Rumbaut (2001) qui suppose que la formalisation d’une identité
minoritaire n’est pas uniquement (voire même pas du tout) la conséquence d’une conservation
culturelle liée à la dynamique interne au groupe ou à l’identité, mais qu’elle est provoquée par
les traitements négatifs, l’expérience répétée d’exclusion et d’infériorisation et la stigmatisation
de l’origine concernée.
L’analyse des relations dialectiques entre la société et les groupes minoritaires sera poursuivie
dans la dernière partie consacrée à l’émergence éventuelle d’une identité minoritaire. La
discussion sur le sentiment national sera reprise à partir des réponses à une question ouverte sur
l’origine posée dans l’enquête. A quels registres (national, géographique, culturel, religieux,
etc) les enquêtés font-ils appel pour définir leur origine ? Peut-on interpréter les résultats
obtenus sous l’angle de l’émergence d’une identité hybride, mais minoritaire, qui ne traduit pas
un « manque d’intégration », mais au contraire l’émergence d’une « ethnicité symbolique »
comme l’a qualifiée Gans pour les secondes générations aux Etats-Unis (1979) ? Plus qu’une
reproduction de l’identité d’une génération à l’autre (des immigrés à leurs enfants nés en
France), c’est d’un bricolage identitaire qu’il faudrait dès lors parler, bricolage où les formes
de stigmatisation et d’exclusion prévalant dans la société française prennent une part
importante, ainsi que nous essaierons de le montrer tout au long de ce chapitre.
La matrice des identités
Notre identité est caractérisée par une pluralité de dimensions, articulées et sans doute peu
hiérarchisées. Ces dimensions plurielles s’agencent différemment selon les contextes, et les
configurations suivent également des logiques sociales qui déterminent l’ouverture ou la
réduction du spectre des possibles. L’enquête TeO s’est attachée à restituer la « matrice des
identités », c’est-à-dire les combinaisons d’identité que nous évoquons pour nous définir. Les
enquêtés ont été invités à choisir jusqu’à 4 « caractéristiques » susceptibles de les définir, sans
les hiérarchiser, dans une liste de 14 modalités (voir tableau 1). Le choix du libellé de la
question et des modalités de réponses est évidemment important. La question ouvrant les choix
était formulée de la manière suivante : « D’après vous, parmi les caractéristiques suivantes,
quelles sont celles qui vous définissent le mieux ? ». On sait que les premières propositions
d’une liste ont tendance à attirer les réponses au détriment de celles du milieu ou de fin de la
liste. Pour éviter ces effets d’ordre, les enquêtés ont été divisés en deux groupes recevant
chacun une séquence différente des mêmes modalités. La liste A commençait ainsi par l’âge,
puis le sexe, le métier ou catégorie sociale, le niveau d’étude etc, tandis que la liste B proposait
d’abord la nationalité, puis les origines, la couleur de peau, la région d’origine etc. Les
variations observées entre les deux listes restent contenues dans des amplitudes modérées en
valeur absolue (2.5 % en moyenne). On observe malgré tout un effet important sur l’âge qui
passe de 28% à 37% quand il est proposé en premier. Le sexe en revanche ne varie absolument
pas d’une liste à l’autre. Nationalité, origines, couleur de peau et religion varient de 1 à 3%
selon leur place dans la liste. La suite des analyses porte sur la fusion des deux listes, de telle
sorte que les variations dues à l’ordre d’apparition sont en partie réduites.
La possibilité d’utiliser plusieurs réponses a été majoritairement utilisée : seuls 15% des
enquêtés se sont définis avec une seule modalité, tandis que 21% en ont retenu 2, 25% se sont
5
fixés sur 3 et 39% sont allés jusqu’à 4. Le nombre moyen de mention est de 2.88 et cette
fréquence varie peu selon le sexe, l’âge ou le groupe d’origine (entre 2.84 et 2.95), même si les
descendants d’immigrés tendent à citer plus de modalités que les autres. La structure du
nombre de réponses est en revanche sensible au niveau d’éducation et à la catégorie
socioprofessionnelle. On observe ainsi une diminution régulière du nombre moyen de
modalités d’identité des cadres (3.21) aux ouvriers (2.71) et des diplômés du supérieur (3.1) à
ceux sortis de l’école sans diplôme (2.51). Cette relation témoigne du fait que l’expression
d’identités multiples et leur objectivation dans un questionnaire dépendent autant des capitaux
sociaux que de l’expérience effective des personnes. Les immigrés, et surtout les descendants
d’immigrés, présentent ainsi un niveau de déclaration supérieur à la population majoritaire.
Avançons à titre d’hypothèse que le rapport aux origines stimule l’expression d’identités
multiples qui viennent s’articuler avec les registres identitaires plus traditionnels. L’expérience
de la migration façonne l’identité individuelle sur plusieurs générations, et peut être encore
plus pour la seconde génération que pour celle qui a véritablement vécu la migration. C’est ce
que nous tenterons de vérifier dans la suite du chapitre.
Il est utile pour commencer de situer les résultats obtenus dans TeO avec l’enquête HdV. La
question retenue dans TeO est proche de celle figurant dans le module de conclusion du
questionnaire de HdV, moyennant quelques variations significatives. Tout d’abord, les
enquêtés de HdV étaient invités à hiérarchiser par ordre d’importance les trois réponses
sollicitées, suivant en cela un modèle proche de celui adopté dans la version 2003 de
l’International Social Survey Programme (ISSP, 2003). Ensuite, la liste proposée diffère de
celle retenue dans TeO 4 et des regroupements ont été nécessaires pour effectuer la
comparaison. Le tableau 1 présente la totalisation des éléments d’identité choisis
indépendamment les unes des autres et du nombre de réponses données pour les enquêtes HdV
et TeO. Par construction leur somme dépasse 100% puisque les enquêtés ont fait plusieurs
choix. La hiérarchie des registres entre les deux enquêtes est relativement similaire, mais les
ordres de grandeur sont très différents. Alors que la famille était « plébiscitée » et faisait
« quasiment l’unanimité » dans HdV en recevant 86% des mentions (Houseaux, 2003), elle est
un peu moins citée (41%) que les centres d’intérêts et les passions (47%) ou la catégorie
sociale et les études (47%) dans TeO 5 . Au titre des différences entre les deux enquêtes, la
modalité « amis », souvent citée dans HdV, n’a pas d’équivalent dans TeO, où les modalités
d’âge et de sexe, absentes dans HdV, recueillent en revanche de nombreuses réponses. Mais ce
sont les dimensions d’origine, nationalité et couleur de peau qui forment l’originalité de TeO et
qui apparaissent nettement plus saillantes que la seule modalité des « origines géographiques »
dans HdV. Ces trois modalités cristallisent à elles seules 43% des choix, signalant l’émergence
d’une dimension identitaire qui se distingue du pôle « famille-passion-catégorie sociale ».
4
La liste contient 9 modalités au lieu de 14 dans TeO, certaines sont regroupées et d’autres sont détaillées dans
l’une des enquêtes et pas dans l’autre. Il en va ainsi des « opinions politiques ou religieuses ou vos
engagements » dans HdV qui font l’objet de deux items distincts « Opinions politiques » et « Religion » dans
TeO. Par ailleurs, « Physique ou apparence » est une modalité dans HdV mais pas dans TeO ; inversement TeO
détaille la nationalité, les origines, la couleur de peau là om HdV mentionne les « origines géographiques » et les
« lieux auxquels vous êtes attachés ». Il est clairement difficile d’établir des comparaisons sur ces dimensions
entre les deux enquêtes tant le questionnement est différents, comme le souligne le texte de présentation de
l’enquête : « faute de s’intéresser directement à la dimension ethnique, il restait utile d’aborder les questions de
l’identification aux lieux et des migrations en prenant en considération les origines géographiques des individus,
quelles qu’elles soient » (Crenner et al., 2006)
5
A noter cependant que ces deux modalités, distinctes dans le questionnaire de TeO, ont été regroupées pour les
besoins de la comparaison. De fait, catégorie sociale et famille sont à égalité dans l’enquête si l’on retire les
études.
6
Tableau 1 : Caractéristiques ou thèmes cités comme descriptifs de l’identité dans les
enquêtes HdV et TeO (en %)
HdV
Total
Hommes
TeO
Femmes
Total
Hommes
Femmes
Famille
86
83
89
41
34
48
40
45
35
47
49
45
Métier ou catégorie sociale et
études
Amis
37
37
37
Passions
29
36
23
47
49
45
28
26
30
27
31
24
Lieuxa
b
Origines
9
9
9
20
21
19
Santé
7
7
8
7
7
7
Opinions politiques ou religieuses
6
6
5
14
16
13
Physique, apparence
6
4
7
Couleur de peau
6
5
6
Sexe
22
16
27
Nationalité
17
18
15
Age
33
32
33
Source : Enquête HdV-Construction des identités, INSEE 2003 et Trajectoires et Origines, INED-INSEE, 2008
Champ : HdV=population âgée de plus de 18 ans, TeO=population âgée de 18 à 50 ans.
Lecture : 86% des personnes interrogées dans l’enquête HdV ont répondu au moins une fois que la famille
constituait un thème leur « correspondant le mieux » et 41% des personnes interrogées dans TeO ont effectué ce
choix parmi les 4 qui leur étaient possibles comme étant celle « les définissant le mieux »
a
Dans HdV, l’intitulé est : « Les lieux auxquels vous êtes attachés ». Dans TeO, il s’agit de l’agrégation de
« Région d’origine » et de « quartier ou ville »
b
HdV précise « Origines géographiques »
On conçoit volontiers que la saillance de certains registres d’identité par rapport à d’autre suit
des logiques sexuées, sociales et familiales. Le tableau 1 indique clairement que la dimension
familiale est sans surprise avant tout féminine, tandis que le métier est plus souvent cité par les
hommes. Hélène Garner, Dominique Méda et Claudia Senik ont ainsi montré avec l’enquête
HdV que l’importance du travail parmi les éléments constitutifs de l’identité est fortement
déterminée par la position sociale et la situation familiale des personnes : les actifs cadres et
professions intermédiaires, diplômés du supérieur et sans charge de famille citent cette
modalité plus fréquemment que les autres (2006 :26-27). La suprématie de la famille comme
mode de représentation de son identité s’explique avant tout par la position des personnes dans
le cycle de vie et par leur sexe : les célibataires sans enfant la mentionnent nettement moins
que les personnes en couple avec enfants, les femmes plus que les hommes (Houseaux, 2003).
L’identité sexuée est également mentionnée avant tout par les femmes dans TeO. Des écarts
importants s’observent pour les passions, thème masculin dans HdV, alors qu’ils restent
relativement modestes dans TeO. Cette thématique et celle des des amis sont privilégiées par
les jeunes et tendent à décliner avec l’avancement en âge. Enfin, les « lieux d’attachements »
jouent un rôle important dans la vie des personnes et prennent des significations différentes
selon leurs origines (Guérin, 2006). L’enquête HdV n’ayant pas évoqué directement les
origines ethniques ou culturelles, une grande partie des immigrés ont donc trouvé dans la
thématique des lieux d’attachement un vecteur d’expression particulier 6 .
6
La spécificité des immigrés et des « personnes issues de l’immigration maghrébine » est du reste relevée par
Garner et al. (2006, encadré 2, p.37-38). Elles soulignent que « pour les immigrés du Maghreb l’identité se
caractérise par une très forte composante de famille d’origine et de lieux et une faible place accordée aux autres
7
La saillance de l’origine
Ce profil général connaît-il d’importantes variations selon l’origine, comme on peut
intuitivement le supposer ? Le tableau 2 présente les statistiques descriptives des choix
d’identité suivant le même principe de réponses multiples : les pourcentages représentent le
nombre de fois où une caractéristique a été citée. Le pôle « Famille-Passions-Catégorie
sociale » qui se dégageait pour la population majoritaire laisse place au binôme « Originesfamilles » pour les immigrés. Chez les immigrés, la place de l’origine se fait au détriment du
thème des passions et des identifications d’âge et de catégorie sociale qui diminuent nettement
par rapport à leur poids dans la population majoritaire. La nationalité occupe un espace
similaire à celui de la catégorie sociale, tandis que la religion rejoint l’âge comme descripteur
de second rang. Les descendants d’immigré(s) gardent ce rapport particulier aux origines, tout
en privilégiant l’âge et les passions sur la famille et la nationalité. Des effets de structure par
âge sont prévisibles ici. La distinction selon la mixité des parents fait ressortir la forte
proximité des descendants d’un seul parent immigré avec la population majoritaire. Les
citations de l’origine baissent fortement dans leur cas par rapport aux descendants de deux
parents immigrés.
Un principe de substitution se dégage donc entre la catégorie sociale et les passions, modalités
structurantes pour la population majoritaire, et les origines, la nationalité et de façon plus
subsidiaire la religion pour les immigrés et les descendants de deux parents immigrés. La
déformation de la morphologie de la matrice des identités témoigne ainsi de l’existence d’un
pôle de l’ethnicité pour les immigrés et leurs descendants qui tend à écraser, mais non à faire
disparaître, l’identité de classe. La persistance de l’importance de l’origine pour la deuxième
génération fournit d’ors et déjà une indication que la convergence avec la population
majoritaire, en partie observée pour les descendants de parents mixtes, n’est pas probante pour
ceux dont les deux parents sont immigrés. Enfin, la couleur de peau et la religion forment des
références très actives pour des origines ciblées.
La matrice des identités par origines détaillées confirme la relative similitude de profil entre les
immigrés et les descendants d’immigrés, tout comme entre les originaires d’un DOM et leurs
descendants nés en France métropolitaine. L’origine s’impose comme la principale
caractéristique citée pour la quasi-totalité des groupes, et ce à des niveaux comparables et
parfois un peu supérieurs pour les descendants par rapport aux immigrés. La saillance de
l’origine tendrait donc à se maintenir, voire à augmenter d’une génération à l’autre. Elle est
distinguée de la nationalité proprement dite qui est moins souvent citée, sauf par les immigrés
d’Europe du Sud. Nationalité et origine relèvent donc de deux champs qui ne prennent pas
exactement les mêmes significations. Plus du tiers des immigrés et descendants d’immigrés
d’Afrique sub-saharienne ou d’originaires d’un DOM se définissent par la couleur de peau, la
modalité n’étant quasiment pas retenue par les autres groupes. Si la notion de couleur de peau
ne fait pas sens pour les originaires d’Asie du Sud-Est, du Maghreb ou de Turquie du point de
vue de l’identité, cela ne préjuge pas de sa signification éventuelle en termes de
éléments (métier, amis, loisirs, etc.). Alors même que les deux tiers des immigrés sont ouvriers ou employés, ils
ne revendiquent pas, à l’instar de ces catégories, le travail comme élément constitutif de « ce qu’ils sont ». »
8
Tableau 2 : Dimensions d’identité choisies pour se définir selon l’origine (en %)
DOM
Algérie
Age
Sexe
CS
Etude
Quartier
Santé
Nation.
Origine
Couleur
Région
Religion
Passions
Politique
Famille
Migrants
17
18
27
6
6
5
18
54
35
18
14
29
6
32
Descendants
30
27
28
5
11
5
13
54
32
11
9
47
4
26
Migrants
18
12
28
10
12
9
24
48
7
10
26
20
7
40
Descendants
30
17
30
8
15
5
16
42
7
8
21
36
8
35
19
19
24
11
9
7
23
49
8
10
31
18
6
37
Maroc et Tun. Migrants
Descendants
Migrants
31
20
27
14
14
5
17
48
9
8
30
36
7
30
15
19
20
11
7
5
23
46
43
10
22
16
7
34
Descendants
33
22
17
8
15
3
16
48
44
7
20
37
7
17
Migrants
14
9
29
8
11
9
25
56
12
11
13
22
3
40
Descendants
38
25
31
13
12
4
13
60
11
6
6
53
4
24
Turquie
Migrants
16
16
25
9
10
7
27
47
3
11
27
15
7
46
31
18
22
13
15
8
23
57
3
8
28
30
9
30
Portugal
Descendants
Migrants
24
14
32
3
12
7
38
41
3
9
12
23
4
47
Esp. et Italie
Descendants
Migrants
32
31
20
17
36
33
7
7
13
12
5
7
19
36
45
40
3
1
8
11
8
7
47
43
5
4
41
38
Descendants
32
19
40
6
12
7
15
33
2
11
5
42
7
43
Migrants
23
23
40
10
8
5
27
37
2
6
8
54
8
36
Descendants
36
24
43
8
12
6
18
23
1
10
8
50
10
39
Immigrés venus adultes
16
16
26
10
8
7
31
44
12
10
21
22
6
39
Immigrés venus enfants
25
18
29
9
11
6
22
50
11
8
19
31
6
38
Descendants immigrés
29
18
29
10
13
5
19
51
9
8
21
35
6
34
Descendants couple mixte
35
21
39
8
14
6
14
31
4
10
7
49
8
37
Population majoritaire
35
23
42
7
14
7
15
13
4
15
4
51
7
43
France métropolitaine
33
22
40
7
13
7
17
20
6
14
7
47
7
41
Afrique sub.
Asie du SE
UE27
Source : Trajectoires et Origines, INED-INSEE, 2008
Champ : personnes de 18 à 50 ans
Lecture : 17% des migrants originaires des Dom ont cité l’âge comme caractéristique les définissant et 35% ont choisi la couleur de peau.
9
discrimination ou de racisme. De fait, on vérifie que plus du quart des immigrés et le tiers des
descendants d’immigrés du Maghreb, et de 40% (immigrés) la moitié (descendants) des
originaires d’Asie du Sud-Est considèrent qu’ils ont été ou pourraient être victime de racisme
du fait de leur couleur de peau.
La catégorie sociale ne constitue une référence de premier plan que pour les originaires
d’Europe. Famille et Passions sont des registres très sensibles à l’âge et à la situation de
famille, et les immigrés et originaires des DOM plébiscitent le premier, tandis que les
descendants d’immigrés citent plus volontiers le second. De même, se définir par son âge est
beaucoup plus fréquent chez les moins de 25 ans et tend à décliner aux âges plus élevés au
profit de la famille. Enfin, la religion est citée de façon spécifique par certains groupes : elle
peut ainsi concerner un peu plus du quart des personnes d’origine maghrébine ou Turque et
20% des Africains subsahariens, alors qu’elle tombe en dessous de 10% pour les descendants
d’immigrés des autres groupes. De fait, la religion comme dimension de l’identité n’est citée
que par 7% des Catholiques et 5% des Bouddhistes, mais par 33% des Musulmans et 45% des
Juifs.
L’espace des identités est donc façonné fortement par l’histoire migratoire et par l’expérience
en France, mais il se modifie différemment selon les groupes d’origine. Qu’est-ce qui
détermine les variations observées, entre les effets de composition socio-démographiques
(éducation, position sociale, situation familiale, âge), les effets d’environnement (quartier), les
expériences d’altérisation et de discrimination qui peuvent renforcer les identités ethnoculturelles et les configurations spécifiques aux différentes origines concernées qui influencent
l’univers de référence des immigrés et de leurs descendants. La partie suivante sera consacrée à
l’identification des effets propres de ces différentes sphères sur le choix d’une identité.
Déterminants de l’identité
On imagine facilement que les profils de réponse de chaque origine sont influencés par les
caractéristiques socio-démographiques (sexe, âge, nationalité), la position sociale et le niveau
d’éducation. Mais quel rôle spécifique joue l’origine dans les configurations identitaires ? On
s’intéressera ici aux variables susceptibles d’expliquer le choix de trois des identités saillantes
dans la matrice obtenue précédemment : la catégorie sociale, la situation de famille, l’origine et
la nationalité. Pour chacun de ces registres, nous estimons l’influence des caractéristiques
socio-démographiques (sexe, âge, situation familiale, diplôme, activité et catégorie
professionnelle), du contexte (résidence en ZUS, taux de chômage et concentration d’immigrés
dans l’iris), de l’origine en deux niveaux de détail (lien à la migration et origine détaillée) et
enfin du rôle spécifique des expériences de rejet, de renvoi aux origines et de discrimination à
travers 4 variables (voir encadré). On vérifiera également si la durée de séjour et l’âge à
l’arrivée influencent la place de l’origine dans l’identité des immigrés. Le tableau 3 fournit le
détail des régressions logistiques (logit) effectuées pour les quatre registres.
La catégorie sociale
Les variables liées à la position sociale organisent logiquement l’expression de l’identité par le
métier ou la catégorie sociale. Etre éloigné de l’emploi ou avoir une profession d’exécution ne
pousse pas à s’identifier par le métier. A l’inverse les cadres et les professions indépendantes
valorisent fortement l’identité professionnelle. Dans les statistiques descriptives, les femmes
citent moins souvent le métier que les hommes. Cette sous-déclaration s’annule cependant
lorsque l’activité, la position sociale et surtout la situation familiale sont contrôlées. En
10
d’autres termes, les femmes en emploi, à niveau professionnel et situation comparable aux
hommes choisissent comme eux la catégorie sociale pour se définir. On identifie peu « d’effet
quartier » : résider en ZUS ou dans un quartier défavorisé (fort taux de chômage) a peu
d’impact sur l’identité sociale. Seul le niveau de concentration d’immigrés tend à réduire cette
identité. Les variables liées à l’origine ont des effets contrastés : alors que la nationalité est
sans influence, le lien à la migration s’avère, toutes choses égales par ailleurs, relativement
significatif. Les immigrés ont ainsi nettement moins de chances de se définir par leur catégorie
sociale que la population majoritaire. Les descendants de deux parents immigrés ont également
une moindre propension à se définir par la catégorie sociale, tandis que les descendants de
parents mixtes ne se distinguent pas sous ce rapport de la population majoritaire. Le détail par
origine montre que cette sous-déclaration concerne essentiellement les originaires des DOM et
d’Afrique subsaharienne, ce qui peut s’expliquer par l’effet de substitution avec la couleur de
peau, identifié avec les statistiques descriptives. L’expérience auto-déclarée de la
discrimination n’affecte pas l’identification par la catégorie sociale, alors que le fait de ne pas
se sentir considéré comme un Français la dégrade.
Encadré : Indicateurs de rejet et d’altérisation
Indicateur
Déni de francité
Question
« On me voit comme un
Français »
modalités
Résultats
Plutôt pas ou pas Pop. Totale : 11%
du tout d’accord Immigrés : 54%
Descendants : 54%
Pop. Majoritaire : 3%
NR et NSP : 2%
Renvoi aux origines « à quelle fréquence vous
Souvent
Pop. Totale : 10%
demande-t-on vos origines »
Immigrés : 29%
Descendants : 21%
Pop. Majoritaire : 5%
NR et NSP : 0%
Dissonance
Je me sens Français et on ne Tout à fait et
Pop. Totale : 7%
me voit pas comme tel
plutôt d’accord Immigrés : 24%
sur le sentiment Descendants : 19%
national français Pop. Majoritaire : 3%
et déni de
NR et NSP : 0%
francité
Discrimination
Expérience auto-déclarée
Oui
Pop. Totale : 12%
d’une discrimination dans
Immigrés : 26%
les 5 dernières années
Descendants : 24%
Pop. Majoritaire : 10%
NR et NSP : 0%
Racisme
a été la cible d’insultes, de Oui
Pop. Totale : 20%
propos, ou d’attitudes
Immigrés : 30%
racistes
Descendants : 37%
Pop. Majoritaire : 18%
NR et NSP : 0%
La famille
11
L’identification de soi par la famille est principalement structurée, qui en doutait ?, par sa
situation familiale. Les personnes en couple ont ainsi 1,7 fois de plus de chances de choisir
cette identification que ceux qui vivent seuls, et les personnes ayant des enfants on 7,5 fois plus
de chances. L’intérêt pour la famille est aussi genré : les femmes la citent 1,5 fois plus que les
hommes. Au-delà de la contribution de ces variables, bien peu participent activement. Les
ouvriers et les personnes sans profession sont plus « familialistes », tandis que les immigrés
venus adultes évoquent nettement moins la famille au titre de leur identité. Il y a là encore un
effet de concurrence avec d’autres descripteurs plus actifs, notamment l’origine, et le fait que
se voir dénier sa francité ou se faire renvoyer à ses origines fait baisser significativement la
citation de la famille le confirme.
L’origine
Ce sont cette fois les variables d’origine qui déterminent la place de ce thème dans les formes
identitaires des enquêtés. Il n’est pas surprenant de trouver un effet très fort du lien à la
migration et de la nationalité. Il est en revanche moins attendu que ce sont les Français par
acquisition et les binationaux, plus que les étrangers, qui mentionnent l’origine. Les étrangers
quant à eux parlent de nationalité. L’origine est donc bien un concept qui est dissocié de celui
de nationalité, comme le confirme les odds ratios croissants observés des immigrés venus
adultes aux descendants de parents immigrés. Si les descendants de couple mixte évoquent plus
souvent l’origine que la population majoritaire, ils le font moins que les autres groupes liés à
l’immigration.
La surprise vient de l’absence d’effet de la catégorie socioprofessionnelle et du diplôme. On
aurait pu penser que la position dans l’espace social viendrait moduler la saillance de l’origine
dans l’identité, il n’en est apparemment rien. Les variables de contexte sont également peu
actives : le taux de chômage ou la concentration d’immigrés dans le quartier n’influent pas sur
la saillance de l’origine dans l’identité. Ce sont en définitive les variables du pôle de la
réception qui se montrent déterminantes : le renvoi fréquent aux origines et le déni de francité
construisent, conjointement avec les éléments d’histoire personnelle, la place des origines dans
l’identité.
On le vérifie avec les régressions séparées sur les seuls immigrés et descendants d’immigrés.
Pour les premiers, la durée du séjour et l’âge à l’arrivée n’ont pas d’effet alors que la religion et
l’expérience du rejet et du renvoi sont significatives et tendent à renforcer le rôle de l’origine.
Pour les seconds, la mixité du couple parental change de manière importante la relation aux
origines, mais là encore, les expériences de rejet et de renvoi apparaissent déterminantes.
12
Tableau 3 : Probabilités de choisir différents thèmes pour identité (Odds Ratio)
Sexe
Age
Situation
familiale
Diplôme
Nationalité
Origines
CSP
Statut
d'activité
Femme
17-25 ans
26-35 ans
36-50 ans
Célibataire
En couple sans enfant
Avec enfant(s)
Sans diplôme
BEPC
CAP-BEP
Bac
Supérieur
Catégorie
Sociale
ns
0,762 ***
ref
ns
ref
1,125 *
1,195 **
0,769 ***
0,786 ***
ref
0,853 ***
ns
1,427 ***
ns
ref
0,905 *
ref
1,700 ***
7,503 ***
0,870 *
ns
ref
ns
0,850 **
1,126 **
ns
ref
ns
ref
ns
0,858 **
ns
ns
ref
ns
ns
0,814 ***
ns
ref
ns
ref
ns
ns
ns
ns
ref
0,800 ***
0,727 ***
Français de naissance
Français par acquisition
Binational
Etranger
Population majoritaire
Immigrés arrivés adultes
Immigrés arrivés enfants
Descendants immigrés
Descendants mixtes
ref
ns
ns
ns
ref
0,723 ***
0,745 ***
0,841 *
ns
ref
ns
ns
ns
ref
0,693 ***
ns
ns
ns
ref
1,501 ***
1,653 ***
ns
ref
2,879 ***
3,666 ***
3,742 ***
2,35 ***
ref
ns
1,294 ***
1,666 ***
ref
1,525 ***
ns
1,192 *
ns
Indépendant
Cadre
Prof intermédiaire
Employé
Ouvrier
Sans profession
En emploi
Chômage
En étude
Inactif
2,012 ***
2,664 ***
1,641 ***
ref
ns
0,508 ***
ref
0,514 ***
0,649 *
0,440 ***
0,814 *
ns
ns
ref
1,129 *
1,261 *
ref
ns
ns
ns
0,816 *
ns
ns
ref
ns
ns
ref
0,826 ***
ns
ns
ns
0,777 **
0,848 *
ref
ns
ns
ref
ns
ns
ns
ns
ref
ns
0,769 ***
ns
ref
ns
0,853 **
ns
ref
1,158 *
ns
ns
ref
ns
ns
0,825 ***
0,886 **
ns
1,262 ***
1,370 ***
1,126 **
ns
ns
ns
0.1697
0.1144
0.0339
Quartiers
ZUS
Concentration immigrés faible
Concentration immigrés moyenne
Concentration immigrés forte
Exclusion Francité
0,820 ***
Renvoi origines
ns
Expérience discrimination
ns
Expérience racisme
Pseudo R2
0.1411
* p< .05, ** p<.01, *** p<.0001
Source : Trajectoires et Origines, INED-INSEE, 2008
Champ : personnes de 18 à 50 ans
Famille
Origine
Nationalité
13
Tableau 4 : Probabilités de se définir par les origines, Immigrés et descendants
d’immigrés (Odds Ratios)
Sexe
Age
Situation
familiale
Homme
Femme
Origines
Immigrés Descendants
ref
ref
1.199 **
1.102 *
ns
0.991 **
ref
ref
0.714 *** ns
ns
0.810 ***
ref
1.334 *** 1.265 **
1.616 *** 1.424 ***
ref
ns
0.777 *
ns
ns
ns
ns
ns
ref
ref
ns
ns
ns
ns
ref
ref
ns
0.809 **
ns
ns
ns
ns
ns
ns
1.229 *
ns
ref
ref
ns
ns
ns
ns
ns
ns
ns
ns
ns
0.699 ***
ns
0.739 **
ns
ns
ns
0.761 (*)
Célibataire
En couple sans enfant
Avec enfant(s)
Nationalité
Français de naissance
Français par acquisition
Binational
Etranger
CSP
Indépendant
Cadre
Prof intermédiaire
Employé
Ouvrier
Sans profession
Statut
En emploi
d'activité
Chômage
En étude
Inactif
Diplôme
Sans diplôme
BEPC
CAP-BEP
Bac
Supérieur
Quartiers
ZUS
Concentration immigrés
Origines
Algérie
Maroc et Tunisie
Afrique Sahélienne
Afrique Centrale et
Guinéenne
Asie du Sud Est
1.566 **
1.717 ***
Turquie
ns
ns
Portugal
ns
ref
Espagne-Italie
ref
ns
Autre UE27
0.715 *
0.601 ***
Exclusion francité
1.263 *** 1.227 ***
Renvoi origines
1.243 *** 1.440 ***
Expérience discrimination
1.150 *
1.127 **
Expérience racisme
Durée de séjour
ns
Age à l'arrivée
ns
Mixte
0.663 ***
Pseudo R2
0.0454
0.0933
* p< .05, ** p<.01, *** p<.0001
Source : Trajectoires et Origines, INED-INSEE, 2008
Champ : Immigrés et descendants d’immigrés, âgés de 18 à 50 ans
14
L’analyse des odds ratios calculés pour les seules origines détaillées (figure 1) montre que les
descendants ont bien une plus grande probabilité que les immigrés de se définir par l’origine.
Mais l’intérêt principal du graphique réside dans la comparaison des odds par origine : les
originaires des DOM et d’Asie du Sud-Est se détachent très nettement, tandis que les
originaires du Portugal font preuve d’un attachement à l’origine plus important que ce qui
aurait été attendu. Ce sont en définitive les immigrés et descendants d’immigrés du Maghreb
qui témoignent, en relatif, de moins d’intérêt pour l’origine comme marqueur d’identité.
Figure 1 : Probabilités de se définir par l’origine selon l’origine détaillée (odds ratio)
Autres UE27
Espagne et Italie
Portugal
Turquie
Asie du Sud-Est
Afrique Centrale et Guinéenne
Afrique sahélienne
Maroc-Tunisie
Algérie
DOM
1
10
Migrants
Descendants
Source : Enquête Trajectoires et Origines, INED-INSEE, 2008
Champ : population âgée de 18 à 50 ans
Référence : population majoritaire
Variables contrôlées : sexe, âge, nationalité, diplôme, cs, activité, situation familiale, caractéristiques de quartier,
religion, expérience des discriminations et d’exclusion.
La nationalité
On aurait pu penser que la nationalité serait le plus souvent associée à l’origine mais il n’en est
rien. Les corrélations sont nulles ou insignifiantes entre ces deux dimensions qui fonctionnent
en parallèle. De fait, alors que les femmes tendent à citer plus souvent l’origine, la nationalité
est une référence plutôt masculine. Ceux qui s’expriment dans les termes du national sont peu
diplômés et relèvent des catégories sociales ouvrières et employées. Ce sont bien évidemment
d’abord les étrangers et les binationaux qui saisissent cette dimension, c’est-à-dire que la
nationalité est saillante pour les étrangers. C’est en cela qu’elle se distingue fortement de
l’origine et qu’elle prend très clairement une signification plus étroite. Du reste, aucune autre
dimension de contexte ou d’expérience ne vient modifier le profil de la variable : la nationalité
importe essentiellement à certains groupes choisis. La liste des origines qui l’évoquent plus que
les autres est ainsi instructive : les immigrés portugais, espagnols, italiens et de l’UE27 la
citent, toutes choses égales par ailleurs, plus que la population majoritaire, mais surtout que les
immigrés du Maghreb, d’Afrique subsaharienne ou de Turquie. La nationalité semble ainsi une
référence plus prégnante chez les Européens, sans doute parce qu’elle est appuyée sur une idée
nationale stabilisée dans les pays d’origine (mais on pourrait en dire autant de la Turquie, et ce
n’est pas la nationalité, mais l’origine que les immigrés turques choisissent pour se définir) et
que la nationalité a perdu de sa dimension administrative dans l’espace européen au profit
d’une fonction d’identité plus affective (Duchesne et Frognier, 2008).
15
Nationalité et sentiment d’appartenance
Nationalité et origine renvoient donc à des dimensions distinctes pour les immigrés et leurs
descendants, et le rapport aux origines occupe une place singulière et importante dans leur
matrice des identités des immigrés. Dans quelle mesure ce rapport aux origines influence-t-il le
sentiment d’appartenance national, que celui-ci soit exprimé pour la France ou pour le pays
d’origine ? Les immigrés et leurs descendants diffèrent-ils de la population majoritaire dans
leurs rapports à la France ? Si c’est le cas, est-ce une question d’origine, certaines vagues
migratoires se différenciant sur cette question ou non ? Est-ce une question de parcours
migratoire (ancienneté de la présence en France, nationalité) ? Ou bien est-ce dû à la manière
dont ils sont catégorisés par la société française ? Ce rapport identitaire à la société française
est-il tributaire d’un rapport au pays d’origine des individus ou bien en est-il déconnecté ?
Cette question du sentiment national est abordée dans TeO par des questions séparées portant
sur l’identification au(x) pays d’origine de la personne interrogée (ou à son territoire d’outremer s’il est ultramarin ou descendant d’ultramarin). Elles étaient formulées de la même façon
quel que soit l’espace de référence : « je me sens Français, ou Algérien ou Guadeloupéen,
etc ». Pour les descendants d’immigrés la question était dupliquée pour chaque parent et
renvoyait au pays d’origine de la mère et du père immigré. Les cas de parents immigrés
originaires de pays différents sont relativement rares 7 et nous avons alors retenu dans l’analyse
le pays préféré. Par ce questionnement séparé, TeO évite les erreurs de nombreuses enquêtes
qui tendent à opposer les identités les unes aux autres ou tout au moins à les mettre en
concurrence 8 . On teste ici la proximité à la nation française seule et ensuite en articulation avec
le pays d’origine (d’ego ou de ses parents) en décrivant toutes les combinaisons. En effet,
l’absence d’attachement à la France ne signifie pas nécessairement une préférence pour un
autre pays : il peut tout aussi bien représenter un manque d’intérêt pour le sentiment national
en tant que tel. De même, rien ne dit que les espaces nationaux de référence sont en
concurrence, ils peuvent au contraire se cumuler sans se hiérarchiser.
La première indication importante est que l’essentiel des variations du sentiment national
envers la France distingue les immigrés du reste des répondants (tableau 5). Ainsi 93% des
descendants se sentent Français, soit une proportion très proche des originaires des DOM et de
leurs descendants (93% et 96%) ou de la population majoritaire (98%). Les immigrés en
revanche ne sont que 66% à répondre ainsi. Le fait d’être venu jeune en France joue sur le
sentiment national, comme celui d’avoir un parent français. On observe ainsi une progression
linéaire du sentiment national français selon le lien à la migration, vérifiant de la sorte
l’incorporation de l’ethos national au fil des générations.
7
7% des descendants de deux parents immigrés ont des parents d’origines différentes, et les combinaisons se
tiennent dans 90% des cas à l’intérieur d’un espace géographico-culturel très proche : italiens-espagnolsportugais, algériens-marocains-tunisiens, vietnamiens-laotiens-cambodgiens, maliens-sénégalais-mauritaniensivoiriens, etc.
8
Une autre question classique est la question Moreno qui prend la forme suivante dans les eurobaromètres :
« dans un futur proche, est-ce que vous vous imaginez comme (nationalité) seulement, comme (nationalité) et
Européen, comme Européen et (nationalité), ou comme Européen seulement ? voir à ce sujet le numéro spécial
que la Revue internationale de politique comparée 2007/4 (Vol. 14).
16
Tableau 5 : Indicateurs de sentiment national selon l’origine (en %)
Je me sens chez moi en France
Tout à fait Plutôt
total
d'accord d'accord d'accord
Je me sens Français
Plutôt
Tout à
total
d'accord d'accord
fait
d'accord
75
18
93
81
16
96
DOM
56
28
84
Descendants DOM
69
24
93
Immigrés
Algérie
64
27
42
91
Maroc et Tunisie
65
27
41
91
Afrique
42
34
33
76
subsaharienne
Asie du Sud Est
62
32
40
94
Turquie
54
31
21
85
Portugal
73
20
43
93
Espagne et Italie
76
17
36
93
UE27
59
32
22
90
Autres
56
33
31
89
Ensemble immigrés
60
29
38
89
Descendants d’immigré(s)
Algérie
71
22
68
93
Maroc et Tunisie
67
25
64
92
Afrique
48
36
58
85
subsaharienne
Asie du Sud Est
71
26
66
97
Turquie
63
30
42
93
Portugal
81
17
75
97
Espagne et Italie
87
10
85
97
UE27
85
13
86
97
Autres
73
Descendants
74
20
71
94
d’immigrés
Immigrés venus
51
32
25
83
adultes
Immigrés venus
66
24
50
90
enfants
Descendants de
69
23
63
92
parents immigrés
Descendants de
83
13
85
96
couple mixte
Population majoritaire
79
17
88
96
France métropolitaine
75
18
81
93
Source : Enquête Trajectoires et Origines, INED-INSEE, 2008
Champ : personnes âgées de 18 à 50 ans
Lecture : 64% des immigrés d’Algérie sont tout à fait d’accord pour se
sentir Français et 54% pour se sentir Algériens .
Je me sens [pays ou Dom]
Plutôt
Tout à
total
d'accord d'accord
fait
d'accord
78
14
92
47
26
72
27
29
29
69
70
62
54
61
68
31
25
20
84
86
88
32
29
19
19
21
29
28
72
50
62
55
43
60
66
42
55
57
48
46
56
55
33
26
25
26
25
23
26
74
80
82
74
71
79
81
22
25
30
90
89
88
34
38
40
32
26
34
66
64
74
30
34
18
10
11
21
21
96
76
93
95
97
94
93
29
47
37
22
10
31
34
33
29
18
59
81
70
51
28
30
29
60
27
52
62
22
84
26
76
46
29
75
26
89
41
33
74
12
97
14
25
39
10
13
98
94
-
-
-
sentir chez eux en France, 42% pour se
17
Cette incorporation est cependant modulée selon les origines détaillées. Une distance relative
s’observe parmi les immigrés d’origine turque (50%) et les immigrés de l’UE27 (43%). La
répartition de l’attachement selon un gradient d’intensité, mesuré ici par la distinction entre
« tout à fait d’accord » et « plutôt d’accord », met en lumière d’autres variations. Ainsi le
niveau de tout à fait d’accord de la population majoritaire (88%) n’est atteint ou approché que
par les descendants originaires d’Espagne ou d’Italie ou du reste de l’UE27 (86%) ou les
descendants d’ultramarins (81%). En revanche parmi les descendants d’immigration extraeuropéenne, cette proportion est généralement inférieure à 70% et atteint un minimum de 42%
parmi les descendants de l’immigration turque. Il faut également noter que les originaires des
DOM ne sont que 75% à se dire tout à fait d’accord. Ces proportions s’avèrent encore plus
faibles parmi les immigrés puisqu’elles s’échelonnent entre 52% pour les immigrés d’origine
italienne ou espagnole et 24% pour les immigrés d’origine turque ou du reste de l’UE27.
Une grande partie de l’explication de ces variations résident dans la nationalité effective des
immigrés (tableau 6) : les immigrés naturalisés se sentent Français pour plus des ¾ d’entre eux.
Il reste néanmoins des écarts qui signalent que la nationalité ne fait pas tout. La diffusion du
sentiment national français parmi les immigrés étrangers est à ce titre tout à fait remarquable.
Plus de la moitié des immigrés étrangers se sentent français, ce sentiment concernant même les
2/3 des immigrés du Maghreb. S’il est donc un résultat à commenter ici, ce n’est pas le manque
d’adhésion à l’identité nationale des immigrés et de leurs descendants, mais bien la force de la
diffusion de cette identité.
Tableau 6 : Relations entre nationalité et sentiment national, immigrés et descendants
d’immigrés, selon l’origine (en %)
Immigrés
Algérie
Maroc et Tunisie
Afrique
subsaharienne
Asie du Sud Est
Turquie
Portugal
Espagne et Italie
UE27
Autres
Ensemble
% de
naturalisés
% de
binationaux
46
47
37
32
30
13
Sentiment national
Français
Immigrés
Immigrés
Français
étrangers
84
81
80
66
67
56
Descendants immigrés
Sentiment national pays
parents
%
Descendants Descendants
binationaux binationaux
uniquement
Français
34
37
10
81
86
81
56
52
63
82
4
79
46
2
31
17
75
45
48
88
28
12
92
55
26
89
51
8
89
42
11
77
26
13
78
39
11
60
45
21
82
55
22
76
41
19
82
56
23
82
Source : Enquête Trajectoires et Origines, INED-INSEE, 2008
Champ : personnes âgées de 18 à 50 ans
Lecture : 41% des immigrés ont la nationalité française, et 19% combinent cette nationalité avec une nationalité
étrangère. 82% des immigrés devenus Français déclarent se sentir Français pour 56% des immigrés étrangers.
23% des descendants d’immigrés ont une double nationalité, 82% des binationaux déclarent une appartenance au
pays d’origine de leur(s) parent(s), pour 49% des descendants qui sont uniquement Français.
Se sentir Français est-il de la même nature que de se « sentir chez soi en France » ? On peut ne
pas partager un sentiment national tout en ayant une forte proximité avec le pays où l’on vit 9 .
9
Comme le fait remarquer Evelyne Ribert (2009), tester la proximité à la nation française peut être polysémique
et pour le moins flou particulièrement dans les enquêtes quantitatives.
18
56
73
61
44
23
46
49
Plus qu’une identification à la nation, il s’agit alors d’une forme d’enracinement fondée sur
l’adoption des codes et d’une familiarité avec la société où l’on évolue. C’est ce que l’on
vérifie dans le tableau 5 où les immigrés se sentent chez eux en France alors même qu’ils n’ont
pas de sentiment national. Bien qu’il y ait une assez forte corrélation entre les deux variables
(coefficient de Pearson autour de 0.5 variant selon les groupes), on identifie que pour les
immigrés, avoir construit sa vie en France et s’y sentir attaché n’engagent pas nécessairement
une appartenance nationale. Cette distinction se traduit par le fait que 61% des enquêtés qui ne
se sentent pas « Français » disent se sentir chez eux en France. Qu’on prenne le total des
réponses « d’accord » ou les proportions de « tout à fait d’accord », le résultat est le même, la
proportion des immigrés se sentant chez eux ici est supérieure à celle de ceux qui se sentent
français avec des écarts particulièrement forts notamment pour les immigrés d’origine turque
(+30 points), pour les immigrés de l’UE27 (+35 points) ou pour les immigrés d’origine
marocaine, tunisienne, d’Asie du Sud-Est d’Espagne ou d’Italie (entre +22 et +24 points).
Autrement dit la proximité au pays d’installation prend des formes variées et pas simplement
qu’en termes d’identité nationale. Le fait de se sentir chez soi est comporte des dimensions
d’investissement des individus dans ce lieu symboliques, affectives et matérielles qui
démontrent clairement un attachement fort à l’ici. A l’inverse, on observe très rarement des
personnes se définissant comme Français et éprouvant une extériorité par rapport à la société
où ils vivent. Les originaires des DOM font exception : 10% d’entre eux disent simultanément
Français tout en ne se sentant pas chez eux en France métropolitaine.
Reste maintenant à expliquer les variations d’intensité de la « francité » chez les immigrés et
les descendants. La piste la plus évidente, pour les immigrés, est de rattacher ces variations à
un facteur de durée de présence en France couplée à la possession de la nationalité française.
Autrement dit, il existe des raisons objectives inhérentes au parcours migratoire conditionnant
la « francité ». Ces raisons ne jouent pas de la même façon pour les descendants et il faut cette
fois mobiliser d’autres dimensions qui relèvent d’une part des dispositions spécifiques aux
individus (égotropiques) et des configurations d’expérience qu’ils ont traversées. La formation
de la « francité », ou son refus, traduit en creux la réception et l’acceptation dont les immigrés
et leurs descendants font l’objet : la société a sa part de responsabilité. Auquel cas, un
sentiment national moins fort n’est pas forcément synonyme de repli communautaire de la part
des immigrés ou des descendants, il peut surtout être le signe d’une société qui peine à les
considérer comme Français. Pour tester ces différentes hypothèses nous avons donc construit
trois modèles emboités qui les incorporent successivement (tableau 7). A noter que nous ne
reproduisons que la part des résultats pertinents compte tenu de nos hypothèses, mais que
plusieurs variables de contrôle (sexe, âge, diplôme, profession, part d’immigrés dans le
quartier où réside ego) étaient ajoutées. Pour la question des discriminations nous avons testé
plusieurs variables avec des résultats similaires (contrôle par la police, déclaration de
discriminations lors des cinq dernières années, etc…).
A priori prise seule l’origine détaillée semble bien entretenir une relation significative avec le
fait de se déclarer « plutôt d’accord » ou « pas d’accord » à cette question de francité. On
pourrait donc s’arrête là et conclure à un problème d’identité nationale. Ce serait trompeur. Ces
résultats d’autres phénomènes sont en fait à l’œuvre, qui relativise considérablement certaines
des craintes exprimées dans le débat public. Pour ce faire il suffit de comparer les rapports de
chances entre les différents modèles présentés en tableau 7.
Tableau 7 : Probabilités de se sentir Français (régression multinomiale, odds ratio)
19
Modèle 1
DOM
Descendants DOM
Plutôt d'accord
2.025***
1.421***
5.720***
6.080***
5.474***
7.209***
7.820***
10.383***
4.621***
5.441***
11.693***
8.410***
2.662***
2.876***
4.451***
2.977***
3.078***
4.983***
1.947***
1.080
1.114
2.075***
Modèle2
Plutôt
Pas d'accord d'accord
Pas d'accord
4.166***
1.721***
3.087***
1.428
1.546***
1.775**
22.923***
1.355
1.833**
23.578***
1.464**
2.036***
34.198***
1.060
1.99093**
31.122***
1.486**
1.983**
27.001*** 2.678***
5.907***
63.351*** 2.372***
5.357***
31.492***
1.437*
3.677***
63.352***
1.823**
7.879***
132.281*** 2.206***
6.737***
48.154*** 1.788***
3.290***
4.0283*** 2.191***
3.419***
3.900***
2.240***
3.175***
7.933***
4.386***
9.011***
4.584***
2.866***
4.929***
1.928***
3.167***
2.333***
14.827*** 3.581***
11.269***
3.267***
1.488***
2.367***
1.764***
0.944
1.436*
1.480
1.040
1.382
2.335***
1.831***
2.232***
Algérie
Maroc Tunisie
Af sahelienne
Af centrale
Asie VLC
Turquie
Portugal
Espagne Italie
UE27
Autres
2g Algérie
2g Maroc-tun
2g Af sahel
2g Af centrale
2g Asie VLC
2g Turquie
2g Portugal
2g Espagne-it
2g EU27
2g Autres
Population
majoritaire
ref
ref
ref
ref
arrivé avant 1977
0.885
0.598*
arrivé entre 1977 et 1987
1.781***
1.765**
arrivé entre 1987 et 1999
2.132***
3.051***
arrivé après 1999
2.478***
5.093***
né en France
ref
ref
Français par acquisition
1.760***
1.921***
Binationaux
1.988***
2.293***
Etranger
3.515***
9.977***
Français de naissance
ref
ref
On me voit comme un Français
plutôt d'accord
plutôt pas
Pas du tout d'accord
Tout à fait d’accord
Pseudo R2
16%
19%
* p< .05, ** p<.01, *** p<.0001
Source : Enquête Trajectoires et Origines, INED-INSEE, 2008
Champ : personnes âgées de 18 à 50 ans
Modèle 3
Plutôt d'accord Pas d'accord
0.734**
0.846
0.615***
0.534**
0.8568
1.004
0.831
0.966
0.578**
0.730
0.811
0.774
1.521*
2.665***
1.587**
3.073***
1.249
2.899***
2.390***
9.967***
2.043***
6.620***
1.138
1.885**
0.937
0.946
0.942
0.726
1.375**
1.453*
0.960
1.035
1.191
0.593*
1.950***
4.202***
1.133
1.635**
1.003
1.468*
1.207
1.336
1.161
0.974
ref
0.788
1.275
1.528**
1.843***
ref
1.339***
1.525***
2.809***
ref
ref
0.484***
0.997
1.568*
2.629***
ref
1.410***
1.619***
7.118***
ref
7.348***
8.923***
8.895***
ref
4.208***
14.638***
34.393***
ref
29%
Cet effet de l’ascendance tient bien en partie à la question du parcours des individus (durée de
résidence, acquisition de la nationalité française). C’est ce qu’on remarque en comparant les
modèles 1 et 2 : d’une part la part de variance expliquée progresse, surtout, les odds ratio de
l’ascendance détaillée se réduisent fortement. Ainsi les immigrés d’origine algérienne avaient 6
fois plus de chances de se dire plutôt d’accord et 22 fois plus de chances de se dire pas
d’accord. Une fois contrôlée par la date d’arrivée et la position en termes de nationalité ces
odds ne sont plus respectivement que de 1.35 (non significatif) et 1.9. Autrement dit, l’intensité
de la proximité avec cette identité tient au nombre d’années passées en France, plus le séjour
est long plus fortes les chances de développer un attachement fort, tout comme le fait de
disposer de la nationalité française.
20
Surtout, quand on prend en compte les effets de l’assignation identitaire, non seulement la part
de variance expliquée augmente fortement, mais les effets de l’ascendance détaillée perdent
beaucoup en significativité. Dès lors, une moindre proximité avec la francité s’explique
largement par les discriminations que la société fait subir aux immigrés et aux descendants
d’immigrés.
Cette question mise à part, le sentiment national français est plus faible, toutes choses égales
par ailleurs, chez les femmes, les moins de 35 ans et les célibataires. Les catégories sociales
agissent peu sur les déclarations, mais les chômeurs et les inactifs ont moins de chance de se
sentir Français que les actifs occupés. Résider en ZUS ou dans un quartier à forte
concentration d’immigrés renforce la distance à l’égard du sentiment national.
L’ici et là-bas : concurrence ou complémentarité des identités nationales ?
L’autre versant du sentiment national français est celui de l’allégeance au pays d’origine.
Systématiquement présentées comme antithétiques dans les discours publics, ces allégeances et
proximités envers plusieurs espaces nationaux ne sont pas nécessairement vécus comme
contradictoires par les immigrés et leurs descendants. La binationalité permet ainsi de concilier
juridiquement la réalité d’engagements simultanés, tout comme l’affirmation d’un attachement
comparable au pays où l’on vit et celui d’où l’on vient (et où souvent on va-et-vient) est une
forme de syncrétisme appelée à se développer dans le contexte de la globalisation des liens et
la multiplication des institutions supranationales. Cependant, la forte crispation autour de
l’identité nationale et les critiques adressées à la double nationalité tendent à polariser la
question des appartenances : il semblerait qu’il faille faire des choix entre des références
placées en concurrence. Les critiques formulées à l’égard de la multiplicité des appartenances,
que celles-ci soient juridiques avec la double nationalité ou symboliques et affectives partent
d’un postulat fort que nous pouvons discuter à partir de nos données : l’engagement pour un
pays se fait au détriment de la qualité de l’engagement pour l’autre, selon un principe basique
de vase communicant. Ce postulat est-il vérifié ou doit-il être abandonné ?
La première observation qui ressort de la comparaison est que le sentiment national est
relativement important quel que soit l’espace considéré, et que la variation de l’intensité du
sentiment national français est de fait moyennement corrélée à celle du sentiment national pour
le pays d’origine. Le rapport entre les deux espaces fonctionne sur un registre d’articulation
plus que de concurrence. Ainsi, bien que l’on constate une moindre intensité du sentiment
national français chez les descendants d’immigrés par rapport à la population majoritaire, celleci ne s’explique pas par un surcroît d’appartenance nationale envers le pays d’origine des
parents. A l’exception des descendants d’immigrés de Turquie où les deux allégeances sont
tout autant présentes (76% et 81%), les écarts dans les autres groupes sont beaucoup plus
importants en faveur de l’Hexagone : ainsi par exemple les descendants d’origine algérienne
sont 69% à être tout à fait d’accord avec « je me sens Français », ils ne sont que 34% à penser
de même pour l’Algérie, pour les descendants d’origine sahélienne les proportions sont de 51%
contre 40% pour les descendants d’Asie de 65% contre 29%. Là encore, la nationalité effective
joue un rôle non négligeable. Les descendants d’immigrés qui ont la nationalité du pays
d’origine de leurs parents gardent un sentiment national pour ce pays comparable à celui qu’ils
éprouvent pour la France. La prise de distance vis-à-vis du pays des parents est donc relative
aux liens formels entretenus avec ce pays. Elle apparaît malgré tout marquée pour ceux qui
n’ont pas conservé de nationalité étrangère (77% des deuxièmes générations), et ce quelles que
soient les origines, témoignant ainsi d’un mouvement profond et structurel.
21
Ce mouvement prend logiquement des formes différentes chez les immigrés pour qui le pays
d’origine évoque une dimension plus concrète, notamment par la conservation de la nationalité.
L’orientation vers le pays d’origine est dans leur cas un peu plus élevée que vers la France
mais les écarts restent somme toute relativement limités. On peut synthétiser les termes de
l’alternative à travers une combinaison des allégeances en 4 modalités : se sentir Français de
façon exclusive, se sentir étranger de façon exclusive, combiner les deux références ou n’en
avoir aucune. Ce 4e type correspond à une attitude distante à l’égard du sentiment national,
quel que soit l’espace considéré. La figure 2 montre la distribution des 4 groupes de
populations liés à l’immigration dans les 4 types de rapport au sentiment national. Pour les
immigrés venus enfants en France et les descendants de parents immigrés, c’est bien la
combinaison des références qui domine (respectivement 58% et 66%). Le choix prioritaire
envers le pays d’origine ne concerne véritablement que les immigrés venus adultes (40%)
tandis que l’exclusivité du sentiment national français ne se rencontre significativement que
chez les descendants de couples mixtes (58%). L’absence de sentiment national est
anecdotique (moins de 5%), mais la possibilité de se dire « plutôt d’accord » a sans doute
limité les refus de se positionner.
Figure 2 : Combinaison du sentiment d’appartenance français et étranger selon le lien à l
a migration
100%
90%
80%
70%
60%
Aucun référent national
50%
Etranger exclusif
40%
30%
Combinaison
Français exclusif
20%
10%
0%
Immigrés
venus
adultes
Immigrés Descendants Descendants
venus
d'immigrés
mixtes
enfants
Source : Enquête Trajectoires et Origines, INED-INSEE, 2008
Champ : Immigrés et descendants d’immigrés âgés de 18 à 50 ans
On observe donc l’émergence d’une appartenance plurielle qui combine les références à la
France et au pays d’origine (le leur pour les immigrés, celui de leur(s) parent(s) pour les
descendants) qui devient le modèle dominant pour les descendants. Si l’on considère les
descendants de couples mixtes comme une sorte de « deuxième génération et demi », le
schéma d’une évolution temporelle d’un espace vers l’autre semble se dessiner.
Définir son origine
22
Une innovation méthodologique de l’enquête TeO a consisté à interroger les enquêtés au
moyen d’une question ouverte laissant de la sorte une grande latitude d’interprétation. La
question était libellée ainsi : « En pensant à votre histoire familiale, de quelle(s) origine(s) vous
diriez-vous ? Vous pouvez donner plusieurs réponses ». Aucun exemple n’était fourni. Lors
des tests effectués sur cette question précisément, il est apparu qu’elle était comprise comme
renvoyant aux parents et grands-parents (« histoire familiale »), tout en permettant de faire une
synthèse personnelle (« son origine »). La référence à l’histoire familiale était sensée guider les
enquêtés vers une influence débordant leur propre expérience. On sait cependant que les
réponses à ces questions sont fondamentalement subjectives et qu’elles ne restituent que très
imparfaitement la généalogie familiale 10 . Dans le cas de TeO, allait-on retrouver dans les
réponses les caractéristiques des parents ou la notion d’origine allait-elle renvoyer à des
générations plus lointaines, voire à d’autres dimensions de l’identité des personnes ?
La première indication sur les réponses fournies à la question ouverte sur l’origine réside dans
leur nombre extrêmement élevé. Même en réduisant les différences orthographiques du même
nom qui augmentent artificiellement la liste totale, on obtient 4630 différentes réponses. En
dépit de l’invitation à fournir plusieurs réponses, près de 89 % des enquêtés ont défini leurs
origines par une simple mention et 10 % en ont choisi deux. Les immigrés et les descendants
d’immigré(s), surtout quand ils sont d’ascendance mixte, ont un peu plus souvent cité une
seconde référence. Le modèle prédominant d’une origine unique contredit l’idée d’une
pluralité héritée des brassages historiques et des histoires régionales. D’une certaine façon, le
processus d’assimilation tendant à éroder les identités régionales et ethniques singulières
semble opérer avec succès si l’on s’en tient à ce résultat. Le contexte français, plutôt
défavorable à l’expression des identités multiples ou « à trait d’union », pousse également à
trier dans les origines : il faut être d’ici ou de là-bas semble-t-il.
Les thèmes cités confirment l’influence de « l’identité nationale » comme mode d’expression
de l’origine : 66% des enquêtés mentionnent un ou plusieurs noms de pays pour définir leurs
origines, dont 53% citent au moins la France. Les autres thèmes obtenus dans les réponses,
après reclassification, relèvent de domaines contigus aux pays (régions, grandes
régions/continents), de références plus explicitement ethno-culturelles (groupes ethniques tels
que Berbère, créole ou Kurde, couleur comme noir ou religion) de références au milieu social
(bourgeois, milieu modeste, ouvriers, milieu rural), familial (famille nombreuse, famille
monoparentale) ou à des traits de personnalité (honnête, franc). Un dernier groupe de réponses
couvrant les mentions « muticulturel », « cosmopolite », « humain » a été associé avec des
généralités et point de vue sur la question. Enfin, les refus de répondre et les « ne sait pas » ne
dépassent pas 7% quel que soit le groupe d’origine, ce qui montre une acceptabilité élevée de
la question.
C’est principalement parmi la population majoritaire que les références citées empruntent
d’autres registres que celui d’un pays. Les identités régionales représentent alors une autre
forme d’identification importante (17%), dans la plupart des cas en substitution aux citations
de pays plutôt qu’en combinaison. La Bretagne (18% des citations de régions), loin devant
l’Alsace (7%), constitue une référence notable puisque 3% de la population majoritaire s’en
revendique. La question des origines pour la population majoritaire appelle également une
réponse en termes de milieu social ou de traits de personnalité (11%). Compte tenu de
l’indétermination du questionnement, le fait que 84% des enquêtés sans origine immigrée sur
deux génération interprètent leurs origines en termes nationaux ou régionaux montre que cette
10
Voir (Waters, 1990) pour une analyse détaillée des réponses à l’ancestry question du recensement de 1980 et
de ses significations complétées par des entretiens qualitatifs.
23
thématique est fortement connotée par le débat public et intériorisée par les enquêtés. La
question ouverte permettait également d’identifier parmi la population majoritaire celles et
ceux qui avaient des origines immigrées remontant à plus de deux générations. De fait, seuls
4% de la population majoritaire citent un autre pays que la France, ce qui ne correspond pas au
potentiel démographique des « troisièmes générations et plus » en lien avec l’immigration 11 .
De plus, un peu moins de 20% de ceux qui citent un autre pays sont des Français nés à
l’étranger, des rapatriés ou leurs descendants nés en France. La perte en ligne des traces
laissées par les brassages de la fin du XIXe et début du XXe siècle dit assez bien le travail
d’érosion de la mémoire des origines immigrées et de l’intériorisation de l’identité nationale
Les pistes de réponse sont moins diversifiées pour les immigrés et leurs descendants : la
référence à un pays concerne les 4/5e d’entre eux. On observe peu d’évocation du milieu social
ou de traits de personnalité pour ces groupes, au profit de références ethno-culturelles ou de
grandes régions (Maghreb, Europe, Afrique, Asie …). L’alternative principale se situe donc
dans l’articulation entre la France et un ou des pays d’origine de la famille. On relève que 8%
des immigrés citent uniquement la France pour leur origine, dans un ensemble de 17% qui y
font référence sous différentes formes. Les descendants de deux parents immigrés sont 23% à
se revendiquer d’une origine française unique, ce qui exprime assez bien la force du processus
d’assimilation qui tend à dissoudre les identités minoritaires. En effet, la question renvoyant
aux « origines » et non pas à la nationalité effective, on aurait pu s’attendre à trouver peu de
citations exclusives de la France, les descendants d’immigrés ayant objectivement leurs racines
familiales dans d’autres pays. Paradoxalement, les descendants de couple mixte ne se
revendiquent pas plus que les autres d’une origine plurielle. Le choix de se doter d’une origine
française unique relève d’une affirmation comparable aux « préférences » relevées par Mary
Waters dans son analyse des réponses à l’ancestry question dans le recensement aux Etats-Unis
(Waters, 1990). En conséquence, les « Français à traits d’union », c’est-à-dire qui combinent la
France et un autre pays dans leurs réponses, restent relativement minoritaires : tout juste 15%
chez les descendant(s) d’immigré(s), et ce sans variation importante selon la mixité du couple
parental.
La façon de se représenter ses origines ne connaît pas de très grandes variations parmi les
immigrés. C’est le pays d’origine qui reçoit le plus de citations, avec des références ethniques
plus présentes (supérieures à 10%) quand des entités infra ou transnationales sont significatives
(Berbères et Kabyles au Maghreb, Kurdes en Turquie et différents groupes ethniques en
Afrique subsaharienne). Les originaires des DOM gardent un rapport fort à leurs origines qu’ils
distinguent clairement de la France métropolitaine. Définir ses origines comme « françaises »
exclusivement est plus fréquente parmi les descendants d’immigrés, mais cette identification
est plus élevée (entre le tiers et la moitié) chez les descendants d’immigrés d’Europe, d’Afrique
centrale, d’Algérie et d’Asie du Sud Est. La référence française est équivalente, voir dépasse
celle du pays d’origine des parents dans les réponses spontanées. Les descendants d’immigrés
de Turquie, d’Afrique Sahélienne et du Maroc ou de Tunisie montrent un ancrage plus fort
pour la référence au pays des parents. Les combinaisons entre les références à la France, à un
pays ou à une dimension ethnique se situent un peu en dessous de 20%, un niveau assez proche
quelle que soit l’origine considéré.
Tableau 8 : Thèmes cités à la question ouverte sur les origines selon le lien à la migration (%)
11
Voir (Borrel et Simon, 2004) pour une estimation de ce potentiel et (Simon et Clément, 2006) pour une
discussion sur les différences de déclaration de l’origine selon l’ascendance des parents et grands-parents.
24
Immigrés
Citent au moins
France
Citation unique
France+autre pays
Autre combinaison
Pays (autre que France)
Région
Grande région/Continent
Ethno-culturel
Social et personnalité
Cosmopolite et
généralités
Refus et NSP
Descendants
de 2 parents
immigrés
Descendants
de couples
mixtes
Population
majoritaire
France
métropolitaine
41
66
58
53
17
8
8
1
23
15
3
47
17
2
51
4
3
45
6
2
61
2
5
7
2
3
45
2
3
5
2
3
16
5
4
5
3
3
4
17
3
2
11
4
13
14
3
3
9
4
6
4
4
7
6
Nombres d'éléments
cités
1
87
80
77
90
89
2
12
19
20
9
10
3
1
1
2
1
1
Source : Trajectoires et Origines, INED-INSEE, 2008
Champ : personnes de 18 à 50 ans
Lecture : 17% des immigrés citent au moins la France comme origine(s), dont 8% ne citent que ce pays, 8% le cite
avec un ou plusieurs autres pays et 1% le cite avec un autre thème qui n’est pas un pays. Plusieurs réponses étant
possibles, le total est supérieur à 100
Etre Français ou avoir l’air Français ?
Le sentiment national se construit non seulement sur les formes d’attachements et
d’appartenance qui se développent au cours de la vie, mais aussi en relation avec la perception
qu’ont les autres de notre identité. Le caractère interactif de la formation de l’appartenance est
particulièrement bien mis en lumière dans les dimensions du sentiment national parce que
celui-ci peut être dénié en vertu de définition restrictive de l’identité nationale, notamment
fondée sur la couleur de peau ou des normes socio-culturelles qui devraient être partagées pour
être considérés comme des membres à part entière de la communauté nationale.
Nous avons analysé jusqu’à présent des indicateurs exprimant la proximité au sentiment
national tel qu’elle est construite par les individus, mais l’enquête a recueilli une information
plus originale sur la perception par les autres de cette « francité ». Fondée sur une réflexivité
des enquêtés vis-à-vis de leur image dans leur environnement quotidien, la question décale
quelque peu la notion d’appartenance en la confrontant à sa mise en miroir. Il n’est pas rare
qu’une dissonance puisse se manifester entre la représentation de soi pour soi –je me sens
Français- et la perception d’autrui –mais on ne me voit pas comme tel. Cette dissonance est
indéniablement source de tensions et nourrit un sentiment de déni d’identité et de rejet d’autant
plus fort que les discours publics insistent sur l’identité nationale. On qualifiera
« d’altérisation » le processus de renvoi à des origines non françaises, ou de déni de la qualité
de Français, qui concerne les personnes dont l’apparence ou d’autres caractéristiques
personnelles donnent à penser qu’elles ont une relation à l’immigration. Nous avons construit
trois indicateurs de cette altérisation qui permettent d’évaluer l’ampleur du processus (voir
encadré en début de chapitre, tableau 9).
25
Tableau 9 : Indicateurs d’altérisation selon l’origine (en %)
Renvoi aux
origines
Population majoritaire
DOM
Descendants DOM
Immigrés
6
32
38
Déni de
Dissonance
francité (a)
4
37
26
3
30
24
Algérie
27
29
49
Maroc et Tunisie
27
34
54
Afrique sahélienne
51
31
65
Afrique centrale
50
35
50
Asie SE
33
31
44
Turquie
25
21
15
Portugal
17
14
10
Espagne et Italie
24
3
29
UE27
32
9
40
Ensemble immigrés
32
24
45
Descendants d’immigré(s)
Algérie
29
38
30
Maroc et Tunisie
31
42
36
Afrique sahélienne
50
56
45
Afrique centrale
43
41
34
Asie
41
31
28
Turquie
27
44
25
Portugal
19
14
12
Espagne et Italie
13
7
5
EU27
10
4
3
Ensemble descendants
24
24
19
Descendants parents immigrés
27
36
28
Descendants de couple mixte
20
11
9
France Métropolitaine
11
8
7
Source : Trajectoires et Origines, INED-INSEE, 2008
Champ : personnes de 18 à 50 ans et (a) personnes de nationalité française seulement
Lecture : 32% des originaires des DOM disent qu’on leur parle souvent de leurs origines, 37% pensent qu’on ne
leur voit pas comme Français et 30% se sentent Français et considèrent qu’on ne les voit pas comme tels.
Le renvoi aux origines est lié à des paramètres de visibilité qui tiennent en premier lieu à la
couleur de peau, mais relèvent aussi de la langue, accent, présentation de soi ou au nom de
famille qui contribuent à signaler l’altérité et donc à susciter des questions relatives aux
origines. Se faire interpeller souvent au sujet de ses origines n’est pas en soi un élément
péjoratif et n’induit pas nécessairement de jugement de valeur, mais la récurrence de
l’expérience renforce le sentiment de singularité culturelle. Le renvoi aux origines est lié à
l’expérience du déni de francité mais ces deux indicateurs opèrent aussi de manière
indépendante (corrélation de Pearson autour de 0.25 selon les groupes).
La conviction de ne pas être vu comme Français (déni de francité) concerne près de la moitié
des immigrés de nationalité française. Elle est encore partagée par le quart des descendants de
parent(s) immigré(s). La mixité du couple parental atténue considérablement cette expérience :
11% des descendants de couple mixte pour 36% des descendants de deux parents immigrés ne
sont pas vus comme Français. Le sentiment du déni de francité suit clairement une « ligne de
26
visibilité », touchant d’abord les immigrés d’Afrique subsaharienne et leurs descendants, puis
les immigrés et descendants du Maghreb, de Turquie et d’Asie du Sud Est. Tranchant avec cet
ensemble cohérent, les immigrés d’Europe se considèrent comme acceptés dans la
communauté nationale, et plus encore leurs descendants nés en France. De toute évidence, la
« francité » n’est pas attribuée sur la base de la nationalité ou de codes culturels, tels que la
langue parlée, mais bien sur une vision limitative de ceux qui « ressemblent à des Français ».
On peut prendre la mesure des conséquences du rejet lorsque l’on rapporte cette expérience au
sentiment national français, ce que l’on a qualifié de dissonance. La population majoritaire et
les immigrés et descendants d’immigrés européens (hors Portugal) sont moins de 5% à
éprouver une dissonance, signe que leur sentiment d’appartenance entre en concordance avec
la façon d’ont-ils sont perçus. A l’opposé, les immigrés et descendants du Maghreb, d’Asie du
Sud Est et d’Afrique subsaharienne témoignent d’un substantiel décalage entre leur sentiment
d’être Français et les perceptions de leur altérité. La dissonance est même un peu plus forte
pour les descendants que pour les immigrés de même origine. Le processus d’altérisation
s’accuse à la deuxième génération : les descendants des migrations post-coloniales, qui se
trouvent également être les plus « visibles » dans la société française, cristallisent sur eux la
tension autour de la définition de l’identité nationale.
Conclusion : l’incorporation de l’identité nationale et la formation d’une identité
minoritaire
La question de l’identité est beaucoup trop complexe pour être traitée dans le détail dans un
chapitre, et nous avons resserré notre discussion autour du sentiment national et du rapport aux
origines. Dans un premier temps, nous avons vu que parmi les multiples dimensions de
l’identité, les immigrés et les descendants d’immigrés se singularisent par la place importante
prise par les éléments reliés à l’origine, la nationalité et la couleur de la peau. Bien que
s’articulant aux autres dimensions structurantes de l’identité –le sexe, la catégorie sociale, les
passions, la famille-, le pôle de l’ethnicité tend à les dominer, et ce pour les immigrés comme
pour la deuxième génération. La saillance de l’origine dans la formation et l’expression de
l’identité des immigrés et des descendants s’explique peu par les positions sociales, niveau
d’éducation ou contexte de résidence. Elle est déterminée principalement par l’origine ellemême et par les expériences de rejet, de discrimination et d’altérisation. Autrement dit,
l’identité est aussi réactive, sans que l’on puisse décider des responsabilités respectives de
l’attachement aux origines et des conséquences des exclusions multiples.
L’importance de l’origine dans l’identité n’est cependant pas contradictoire avec le
développement du sentiment national français. Prédominant chez les descendants d’immigrés,
ce sentiment est largement partagé par les immigrés, même lorsqu’ils n’ont pas la nationalité
française (47% des immigrés étrangers disent se sentir Français). Non seulement la référence
aux origines dans l’identité peut se maintenir avec une appartenance française forte, mais celleci ne s’oppose pas à l’existence d’un sentiment national envers le pays d’origine, d’ego ou de
ses parents. Nous observons ainsi un modèle composé d’une pluralité d’appartenances, peu
hiérarchisées, qui coexistent en dépit des pressions à choisir entre elles qui reviennent
régulièrement dans certains discours politiques.
La force de l’identification nationale est enfin confirmée par les réponses fournies à une
question ouverte sur la définition de l’origine. Devant les possibilités offertes par cette
question, les enquêtés dont la famille a ses racines en dehors de la France métropolitaine se
sont définis principalement dans les termes de l’origine ethno-nationale, et plutôt dans un choix
27
binaire entre la France et le pays d’origine. Pourtant ces deux références relèvent de répertoires
un peu différents, puisque le pays d’origine est tout autant de l’ordre de l’identité que de la
description d’une provenance (ma famille a ses origines dans tel ou tel pays), tandis que pour
les immigrés et les descendants d’immigrés, citer la France signe une forme d’appartenance.
Etre né en France déplace le centre de gravité de l’origine, mais n’efface pas pour autant le
maintien de la référence au pays des parents : les ¾ des descendants d’immigrés y rattachent
leurs origines.
Nos résultats montrent ainsi la formation de ce qu’on appellera une identité minoritaire, plus ou
moins symbolique, qui s’inscrit non pas contre mais comme une composante du sentiment
national français. La particularité de l’identité minoritaire est qu’elle n’est pas le produit d’une
résistance à l’incorporation d’éléments de la société majoritaire dans les références
individuelles, comme le pronostiquerait une théorie de l’assimilation portée par la hantise du
« communautaire ». Il est ainsi frappant de constater que plus de 90% de ceux qui mettent en
avant leurs origines comme trait de leur identité considèrent également qu’ils « sont chez eux
en France ». Les « Français à traits d’union » sont une réalité de la société multiculturelle
contemporaine, mais la synthèse opérée par la plupart des immigrés et des descendants
d’immigrés est contrariée par des formes d’assignation aux origines, considérées négativement,
qui sapent en partie le processus d’identification en cours. Le sentiment d’appartenance est
moins compromis par un repli identitaire que nos données ne valident pas que par un défaut de
reconnaissance de cette appartenance. Les dénis de francité ciblent principalement les
immigrés, mais touchent aussi les descendants dont l’origine est associée à une forte visibilité
dans l’espace public. Les originaires des DOM connaissent des situations similaires, en dépit
de l’ancienneté de leur appartenance à la communauté nationale. Le concept de « minorités
visibles », employé à propos des discriminations, trouve avec cette ligne de partage une
concrétisation extrêmement éloquente. On touche ici aux limite de l’ouverture de la société
française à sa diversité.
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Documents de Travail
Ces fascicules vous seront adressés sur simple demande à l’auteur :
Institut national d’études démographiques, 133, bd Davout, 75980 PARIS Cedex 20
Tél : (33) 01 56 06 20 86
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N° 117. – Stephanie CONDON et Armelle ANDRO, Questions de genre en démographie.
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N° 116. – Maryse JASPARD et l’équipe Enveff, Le questionnaire de l’enquête Enveff.
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Céline PERREL), 2001, 124 p.
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Youssef COURBAGE, Sergio DELLAPERGOLA, Alain DIECKHOFF,
Philippe FARGUES, Emile MALET, Elias SANBAR et Jean-Claude SEBAG
(intervenants et organisateurs), L’arrière-plan démographique de l’explosion de
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III. Histoire des populations, 1997, 90 p.
IV. Économie et emploi, 1997, 50 p.
V. Vieillissement – retraite, 1997, 66 p.
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VII. Santé – mortalité, 1997, 136 p.
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N° 51.– Alexandre AVDEEV, Alain BLUM et Serge ZAKHAROV, La mortalité a-t-elle
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Avec, en supplément, 1 volume d'Annexes de 384 p.
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N° 48.– François HÉRAN, Figures et légendes de la parenté:
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II. La modélisation de l'écart d'âge et la relation groupe/individu, 1995, 84 p.
III. Trois études de cas sur l'écart d'âge: Touaregs, Alyawara, Warlpiri, 1995, 102 p.
IV. Le roulement des alliances, 1995, 60 p.
V. Petite géométrie fractale de la parenté, 1995, 42 p.
VI. Arbor juris. Logique des figures de parenté au Moyen Age, 1996, 62 p.
VII. De Granet à Lévi-Strauss, 1996, 162 p.
VIII. Les vies parallèles. Une analyse de la co-alliance chez les Etoro de NouvelleGuinée, 1996, 80 p.
IX. Ambrym ou l'énigme de la symétrie oblique : histoire d'une controverse, 1996, 136
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N° 45.– Graziella CASELLI, France MESLÉ et Jacques VALLIN, Le triomphe de la
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N° 44.– Magali BARBIERI, Alain BLUM, Elena DOLGIKH, Amon ERGASHEV, La
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N° 12.– Philippe FARGUES, Les saisons et la mortalité urbaine en Afrique. Les décès à
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N° 11.– Gilles PISON, Les jumeaux en Afrique au Sud du Sahara : fréquence, statut social et
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N° 10.– Philippe FARGUES, La migration obéit-elle à la conjoncture pétrolière dans le
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N° 9.– Didier BLANCHET, Deux études sur les relations entre démographie et systèmes de
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N° 7.– Jacques VALLIN, France MESLÉ et Alfred NIZARD, Reclassement des rubriques de
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N° 2.– Claude LÉVY, Aspects socio-politiques et démographiques de la planification
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N° 1.– Georges TAPINOS, Les méthodes d'analyse en démographie économique, 1976, 288
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