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Charlemagne à Compostelle

2014, Compostelle. Cahiers du Centre d’Études, de Recherches et d’Histoire Compostellanes, 17, pp. 5-25 [ISSN 0994-8597]

Adeline RUCQUOI Directeur de Recherches émérite au CNRS CHARLEMAGNE À COMPOSTELLE En 2013, diverses manifestations en Jacques Matamore. La mort de France ont célébré le 1200e anniversaire Charlemagne en 814 au lendemain du pèlerinage que la légende lui attribue de la “découverte du tombeau de saint permet de choisir 813 comme date Jacques par Charlemagne”. Le Ministère symbolique de la découverte du tombeau de la Culture justifia ainsi cette (...)”. commémoration: Les chroniques contemporaines de “Commémorer en France le 1200e Charlemagne ne mentionnent cependant anniversaire de la découverte du tombeau aucune campagne de l’empereur en Espa- de saint Jacques à Compostelle prend tout son sens si l’on considère gne l’année qui précéda sa mort, survenue qu’aujourd’hui notre territoire est le 28 janvier 814. Son biographe, traversé de “Chemins de Saint-Jacques Eginhard, formé au monastère de Fulda de Compostelle”, tracés dans les années avant de rejoindre la cour de celui qui 1970 mais inscrits par l’UNESCO sur la n’était encore que roi des Francs, passa au liste du Patrimoine mondial (...). Cette service de Louis le Pieux à la mort de commémoration offre au public une Charles, puis se retira à l’abbaye de approche de l’histoire politique de Compostelle. Car c’est bien d’histoire Selingenstadt, qu’il avait fondée, où il politique que traite, au XIIe siècle, la rédigea une Vita et gesta Karoli magni Chronique de Turpin lorsqu’elle relate vers 830. Eginhard prit pour modèle de comment Charlemagne, sollicité par saint son oeuvre celle de Suétone, les Vies des Jacques en personne, est parti délivrer Douze Césars, et exalta les campagnes son tombeau. Reconnue comme militaires et les activités politiques de son véridique dans toute l’Europe, elle fut incluse dans l’Histoire officielle de la héros, consacra quelques chapitres à sa France et a fourni la base de personnalité et à sa vie de famille, et l’ornementation du sceptre des rois de relata brièvement les dernières années de France utilisé de Charles V à Charles X. la vie de l’empereur avant de transcrire le Authentifiant la présence du corps du testament laissé par ce dernier1. saint à Compostelle, elle a fait connaître La seule campagne militaire au sud ce sanctuaire et donné l’empereur en exemple aux chevaliers invités à 1 EGINHARD, Vie de Charlemagne, éd. Michel s’engager sous la bannière de saint Sot & Christiane Veyrard-Cosme, Paris, Les Belles Lettres, 2014. Compostelle. Cahiers du Centre d’Étude, de Recherches et d’Histoire Compostellanes, 17 (2014), pp. 5-25 Adeline RUCQUOI des Pyrénées qui figure dans l’oeuvre Au Xe siècle, le couronnement d’Eginhard est celle qui mena le roi d’Othon Ier en 962 par le pape Jean XII Charles en 778 jusqu’aux rives de l’Èbre, suscita un nouvel intérêt pour Char- où l’avait appelé le gouverneur musulman lemagne et, en l’an 1000, Othon III fit de la région. Certaines versions ouvrir le tombeau. Adhémar des Annales regni Francorum de Chabannes, dans le mentionnent seulement que Chronicon qu’il rédigea un Charlemagne, cette année-là, quart de siècle plus tard, prit Pampelune et alla jusqu’à raconta qu’à cette occasion 2 Saragosse . D’autres s’étendent l’empereur découvrit un plus longuement sur les tombeau voûté dans lequel circonstances de l’expédition Charlemagne Charlemagne était assis sur un Denier. Mayence au sud des Pyrénées et relatent siège d’or, revêtu de ses l’attaque de l’armée impériale par les insignes impériaux, avec son épée d’or et Vascons lors du retour en France, en un évangéliaire d’or, et sur sa tête sa précisant que de nombreux membres de la couronne avec un morceau de la Vraie cour y perdirent la vie3. Les campagnes Croix, et l’évêque de Mersebourg, menées par la suite dans les Pyrénées Thietmar, précisa qu’il prit quelques orientales et vers Barcelone ne furent pas reliques avant de refermer le sépulcre5. le fait de l’empereur en personne qui, à la Charlemagne était donc à l’honneur fin de sa vie, poursuit Eginhard, était et Benoît, moine de Saint-André de accablé par la maladie et la vieillesse - et Soratte, au nord de Rome, lui attribua un morbo et senectute premeretur –. voyage aux Lieux Saints dans sa L’empereur décida de diviser son empire chronique écrite vers l’an 1000. Sous la entre ses fils, décision qu’il fit entériner plume de Benoît, Charlemagne se rendit par plusieurs synodes en 813 – Tours, d’abord au Mont Gargan pour vénérer Mayence, Arles, Chalon - puis, seul et l’archange Michel, puis s’embarqua pour fatigué, Charles retourna à Aix-la- la Terre Sainte où il fit de nombreuses Chapelle à la fin du mois d’octobre et donations au saint Sépulcre; il se dirigea 4 mourut de fièvres trois mois plus tard . ensuite vers Alexandrie en compagnie du Germaniae Historica, SS, t. 1, pp. 200-201. 2 5 Annales Laurissenses minores, Monumenta Fernand de MÉLY, “Le tombeau de Germaniae Historica, Scriptores (SS), t. 1, p. Charlemagne à Aix-la-Chapelle”, Comptes 118. rendus des séances de l'Académie des 3 Annales Laurissenses majores, Monumenta Inscriptions et Belles-Lettres, 59e année, N. 5, Germaniae Historica, SS, t. 1, pp. 158-159 et 1915. pp. 342-362. ADÉMAR DE CHABANNES, pp. 234-235 (Poeta Saxo). Chronique, ed. Jules Chavanon, Paris, A. 4 Annales Laurissenses majores, Monumenta Picard, 1897, p. 153. 6 CHARLEMAGNE À COMPOSTELLE roi des Sarrasins, puis alla à Cons- L’intérêt pour le personnage de tantinople où il signa un pacte d’amitié Charlemagne et les exploits de son armée avec l’empereur et obtint des reliques de ne décrut pas au cours du XIe siècle. Vers saint André, qu’il déposa dans le 1065-1070, en marge d’un manuscrit du monastère du mont Soratte, avant de monastère de San Millán de la Cogolla, rentrer en France victor et coronator, non loin de Nájera, une main anonyme triumphator rex. Le récit de cette expé- écrivit: “Alors que l’armée traversait le dition en Orient clot les paragraphes col de Cize, à Roncevaux, par des consacrés par le moine de Saint-André à l’empereur6. Le récit fut sans doute rédigé afin d’attribuer à Charlemagne le don des reliques apostoliques au monastère du chroniqueur, des reliques qui venaient en droite ligne de Terre Sainte et étaient dues à un empereur voyageur et pèlerin7. Quelques décennies plus tard, dans l’abbaye de Saint-Denis, la Descriptio qualiter Karolus Magnus clavum et coronam Domini a Konstantinopoli Aquisgrani detulerit qualiterque Karolus Calvus hec ad Sanctum Dionysium Charlemagne vénérant les reliques de la Passion retulerit expliqua comment Charlemagne, (BM Besançon, Ms. 863, fº 86) lorsqu’il était passé à Constantinople, Sarrasins fut occis Roland”9. Et selon le avait reçu des mains de l’empereur le clou poète normand Wace, qui acheva son de la Passion et la couronne d’épine qu’il Roman de Rou un siècle plus tard, vers avait rapportés à Aix-la-Chapelle, et dont 1175, le souvenir de Roncevaux accom- son fils Charles le Chauve avait fait don à pagnait les combattants en 1066 pendant Saint-Denis8. la bataille de Hastings qui ouvrit l’Angle- 6 terre aux Normands: BENEDICTI Sancti Andreae monachi, Chronicon, Monumenta Germaniae Historica, “Taillefer, qui mult bien chantout SS, t. 3, pp. 695-719, en part. pp. 708-711. 7 sor un cheval qui tost alout The Legend of Charlemagne in the Middle Ages, ed. Matthew Gabriele & Jace Stuckey, devant le duc alout chantant New York, Palgrave MacMillan, 2008. 8 Paris, Bibliothèque Mazarine Ms. 1711, c. 1100. Voir Matthew GABRIELE, “The the first Crusade”, Viator, 39/2 (2008), pp. 93- provenance of the Descriptio qualiter Karolus 118. 9 magnus: Remembering the Carolingians in the Madrid, Real Academia de la Historia, Cód. entourage of King Philip 1 (1060-1108) before 39, fº 245v. 7 Adeline RUCQUOI de Karlemaigne et de Rolant Pierre” car elle avait été évangélisée par et d'Oliver et des vassals sept évêques envoyés depuis Rome par 10 qui moururent en Roncevals” . saint Pierre et saint Paul12. Le Saint- C’est alors que Compostelle dota Siège, qui avait nié la présence de l’apôtre l’empereur d’une nouvelle facette, celle dans le tombeau de Compostelle, niait de découvreur/libérateur du tombeau de donc également qu’il eût évangélisé l’apôtre Jacques. Rome ne voyait pas l’Espagne. Les menaces qui accompa- d’un très bon oeil le succès du sanctuaire gnaient la lettre étaient sérieuses et furent de Galice et, en 1049 déjà, au concile de prises au sérieux. Reims, le pape Léon IX avait excom- Tandis que le roi Alphonse VI de munié l’évêque d’Iria-Compostelle pour Castille et León prescrivait l’abandon du avoir affirmé que son siège était aposto- rite hispanique au profit de la liturgie 11 lique ; cela revenait, naturellement, à romaine – mais se réservait l’investiture nier la présence du corps de l’apôtre à des évêques -, à Compostelle, probable- Compostelle. La menace d’excommunion ment au sein de l’école cathédrale, une de Léon IX n’eut pas de conséquences et histoire fut élaborée afin de répondre aux les pèlerins continuèrent à se rendre allégations romaines. Pendant qu’une chaque fois plus nombreux auprès du partie de l’école rédigeait, sous diverses sépulcre. formes – chroniques, préambules de do- Néanmoins, un quart de siècle plus cuments, cartulaires -, l’histoire de la tard, en 1074, la situation avait changé. découverte du tombeau par l’évêque Le pape, Grégoire VII, arrivé l’année Théodemire (p.818-842) et le roi Al- précédente sur le trône de Pierre, avait la phonse II, auteur en 834 de la première ferme intention d’uniformiser son pa- donation faite à l’apôtre, une autre partie triarcat, la Chrétienté occidentale, sous de la schola attribua à l’empereur l’égide de Rome. Il envoya aux rois de Charlemagne († 814) cette même décou- Castille et de Navarre une lettre exigeant verte13. Dans ce récit, saint Jacques que ceux-ci se soumettent à Rome et apparaissait en songe à Charlemagne, lui adoptent sa liturgie; le pape leur rappela montrait un chemin d’étoiles qui allait de par la même occasion que l’Espagne 12 José María SOTO RÁBANOS, “Introducción del appartenait au “patrimoine de saint rito romano en los reinos de España. Argumentos del papa Gregorio VII”, Studi 10 WACE, Roman de Rou, v. 8013–8019. Gregoriani, XIV (La riforma gregoriana e 11 Johannes D. MANSI, Sacrorum conciliorum l’Europa), Roma, LAS, 1992, pp. 161-174. 13 nova et amplissima collectio, t. 19, Venise, Adeline RUCQUOI, “Un pèlerinage et ses 1774, col. 741: “Excommunicatus est etiam textes”, Études sur les Terres saintes et Sancti Jacobi archiepiscopus Galliciensis, quia pèlerinages dans les religions monothéistes, éd. contra fas sibi vendicaret culmen apostolici Daniel Tollet, Paris, Honoré Champion, 2012, nominis”. pp. 77-92. 8 CHARLEMAGNE À COMPOSTELLE la Frise à la Galice et lui enjoignait d’aller dont il ôta la partie méridionale deux ans délivrer son tombeau des mains des plus tard pour doter une autre de ses infidèles. Charlemagne répondait à filles15. l’appel, réunissait son armée, passait les Pyrénées et affrontait les musulmans à de nombreuses reprises – à Pampelune, Monjardín, Nájera, Sahagún -; à Nájera avait lieu un combat entre les champions de deux armées, Roland pour les chrétiens et le Turc Ferragut pour les musulmans. Charlemagne entrait finalement en Gali- ce, découvrait le tombeau apostolique et poursuivait jusqu’à Padrón où il jetait sa lance dans l’océan, ne pouvant aller plus loin14. Le songe de Charlemagne (Paris, Bibl. Arsenal, Ms. 5223, fº 112v, c. 1390) Les spécialistes qui se sont penchés sur ce texte le datent de la dernière Au cours, donc, de la dernière décennie du XIe siècle, vers 1090-1095. décennie du XIe siècle, Charlemagne, L’appel fait à Charlemagne pour qu’il l’empereur, le pèlerin de Jérusalem, avait “délivre” le tombeau de l’apôtre renvoie acquis en Espagne un nouveau rôle: celui immanquablement à celui que fit Urbain de “croisé” contre les musulmans. Le II à Clermont en 1095 lorsqu’il prêcha la désastre de Roncevaux n’était plus dû aux première croisade; la présence de “Turcs” Basques attaquant l’arrière-garde d’une parmi les infidèles évoque les Turcs armée franque, mais aux infidèles, et Seldjoukides qui s’étaient emparés de Roland, comme les douze pairs de France, Bagdad en 1055, avaient vaincu l’empe- devenait un martyr pour la foi. reur byzantin en 1071 à Manzikert, et Mais Compostelle ne se contenta avaient pris Jérusalem en 1073; enfin, la pas de faire de Charlemagne un croisé Galice dans laquelle entre Charlemagne inventeur ou libérateur du tombeau de est celle que le roi Alphonse VI de Castille et León avait donnée en dot à sa 15 Fernando LÓPEZ ALSINA, “La prerrogativa de Santiago en España según el Pseudo-Turpín: fille Urraca lorsque celle-ci épousa le fils ¿tradiciones compostelanas o tradiciones carolingias?”, El Pseudo-Turpín. Lazo entre el du comte de Bourgogne peu avant 1095 et culto jacobeo y el culto de Carlomagno (Actas del VI Congreso Internacional de Estudios 14 Liber Sancti Iacobi – Codex calixtinus, lib. Jacobeos), éd. Klaus Herbers, Xunta de Galicia, IV, éd. Manuel Santos Noia & Klaus Herbers, 2003, p. 113-129 [trad. française dans Xunta de Galicia, 1998, pp. 191-229. Compostelle, 8 (2005), pp. 38-56]. 9 Adeline RUCQUOI saint Jacques. Vers 1120-1130, alors que Calixtinus entre 1140 et 1160, donnant l’Église compostellane rivalisait avec cel- ainsi naissance à l’Historia Turpini, qua- le de Tolède, devenue en 1086 le siège du trième livre de l’ouvrage, attribué à la primat des Espagnes, et tentait de se plume de l’évêque Turpin; quelques soustraire à son autorité, l’école cathé- ajouts lui furent apportés avant 118016. drale attribua à Charlemagne un second En Espagne, des voix s’étaient voyage à Saint-Jacques. L’empereur, élevées dès la rédaction du premier de ces ayant appris que les Galiciens étaient textes pour réfuter et rejeter catégori- retombés dans le paganisme, dit le texte, quement l’histoire proposée par Com- retourna à Compostelle – sans son armée postelle. À León vers 1115, l’anonyme -, convertit les Galiciens et fonda l’Église chroniqueur de la Chronique dite Silense expliqua qu’il était faux d’attribuer à Charlemagne des victoires en Espagne sur les musulmans, qu’il n’y était entré que sur l’invitation d’un quidam maurus appelé Ibn al-Arabi de Saragosse, avide d’or comme tous les Francs – more Francorum -, mais qu’il avait dû faire demi-tour et avait été attaqué par les Navarrais dans un défilé des Pyrénées, perdant alors les comtes Eginhard, Ansel- me, Roland et beaucoup d’autres17. Dans la première moitié du XIIIe siècle, l’archevêque de Tolède, Rodrigo Charlemagne fonde l’église de Compostelle (Paris, BN, Ms. Français 2820, fol. 115v) Jiménez de Rada, rapporta dans son Histoire des choses d’Espagne qu’Al- compostellane qu’il dota de nombreux phonse II avait invité Charlemagne à privilèges. Charlemagne devenait dès lors l’aider dans l’entreprise de reconquête du à la fois un pèlerin de Compostelle et le fondateur d’une Église qui n’avait aucun 16 Fernando LÓPEZ ALSINA, “La prerrogativa de lien avec Tolède. Santiago en España según el Pseudo-Turpín: ¿tradiciones compostelanas o tradiciones Les deux textes relatifs à Char- carolingias?”, op. cit.. Manuel C. DÍAZ Y DÍAZ, El Codice Calixtino de la catedral de Santiago. lemagne, celui des années 1090 et celui Estudio codicológico y de contenido, Monografías de Compostellanum, Santiago de des années 1120, furent fondus en un seul Compostela, 1988. 17 lors de la compilation du Codex Historia Silense, éd. Justo Pérez de Urbel & Atilano González Ruiz-Zorrilla, Madrid, CSIC, 1959, pp. 129-131. 10 CHARLEMAGNE À COMPOSTELLE territoire sur les musulmans, mais que les doivent pas être crues”20. comtes du royaume s’y étaient fermement Officiellement, donc, pour les opposés disant qu’ils “préféraient mourir Espagnols Charlemagne n’était jamais libres plutôt que de tomber sous le joug entré en Espagne, sauf en ce qui concerne des Francs” - malebant enim mori liberi l’épisode du désastre de Roncevaux. Vers quam in Francorum degenere servitute -, 1147-1148, l’anonyme auteur de la Prefa- et traita de “fables” les histoires qui tio de Almaría, compara Alvar Fañez à racontaient que Charlemagne avait créé le Roland et Olivier, pour dire que, s’il chemin de Saint-Jacques et gagné ou s’était joint à eux, la nation des Sarrasins 18 fondé des villes en Espagne . À la même serait sous le joug des Français et les deux époque, Lucas de Tuy, qui vivait à León fidèles compagnons ne seraient pas et défendait les intérêts de Saint-Jacques, morts21. Seul l’évêque de Burgos Gonzalo attribua à Charlemagne une campagne en de Hinojosa, dans ses Cronice ab origine Espagne au cours de laquelle il aurait mundi, une histoire universelle rédigée soumis à son pouvoir la Catalogne, les dans la troisième décennie du XIVe siècle, monts des Basques et la Navarre, avant lui consacra quelques feuillets, à la suite d’aller visiter le tombeau de saint Jacques des empereurs byzantins, mais avant un pour y prier19. chapitre intitulé “De Alfonso IIº Casto in Tandis que les poètes s’emparaient Yspania et bello Ronci de Vallis”22. La de l’histoire et inventaient le personnage Catalogne, ensuite, où dès le milieu du Xe de Bernardo del Carpio qui aurait pris la siècle avait été rédigée une brève Chro- tête de l’opposition à Charlemagne, nique des rois francs, lui donnera une l’empêchant de pénétrer en Espagne, place dans son histoire. l’Estoria de España, première chronique Hors d’Espagne, un tel rejet “officielle” en langue vulgaire, reprit n’exista pas. Bien au contraire. Le Codex quelques décennies plus tard le thème en Calixtinus fut compilé entre 1140 et 1160 signalant qu’en dehors de quelques villes 20 Adeline RUCQUOI, “La France dans l’histo- en Catalogne, les conquêtes qui seraient riographie médiévale castillane”, Annales E.S.C., Primera Chronica General, attribuées à Charlemagne en Espagne “ne 21 Prefatio de Almaria, v. 228-231, éd. Juan Gil, Chronica Hispana saeculi XII, Corpus Chris- tianorum continuation Medievalis LXXI, 18 RODERICI XIMENII DE RADA, Historia de Brepols, Turnhout, 1990, p. 262. 22 rebus Hispanie sive Historia gothica, IV, X, éd, GONZALO DE HINOJOSA, Cronice ab origine Juan Fernández Valverde, Corpus Chris- mundi, Real Biblioteca de El Escorial, P.I.4, fº tianorum, Continuatio medievalis LXXII, 206ª-209b. Cf. Stéphanie AUBERT, Les Cronice Turnhout, Brepols, 1997, pp. 126-128. ab origine mundi de Gonzalo de Hinojosa, de la 19 LUCAE TUDENSIS, Chronicon mundi, IV, 15, cathédrale de Burgos à la cour de France (XIVe éd. Emma Falque, Corpus Christianorum, siècle): biographie et édition d’une chronique Continuatio medievalis LXXIV, Turnhout, universelle, thèse de doctorat, soutenue à Brepols, 2003, pp. 235-236. l’université de Lyon II le 24 novembre 2012. 11 Adeline RUCQUOI à partir des textes élaborés antérieu- commanda une Vie de Charlemagne à rement, mais ces textes étaient souvent Godefroid de Spitzenberg, qui mêla dans déjà connus. Copiée entre 1140 et 1170 son texte la Vita Karoli magni d’Egin- dans ce que nous connaissons comme hard, le “Voyage à Jérusalem” de Benoît “manuscrit d’Oxford”, la Chanson de de Saint-André, et l’Historia Turpini du Roland signala que Codex Calixtinus24. Charlemagne était resté L’apparition de saint sept ans en Espagne, Jacques à Charlemagne situa l’évêque Turpin et la découverte ou de Reims parmi les délivrance du tombeau combattants et attribua apostolique par ce der- aux musulmans l’atta- nier étaient ainsi des que de l’armée conduite éléments qui prouvaient par Roland et Olivier23. la sainteté de l’ancêtre Indubitablement, les de Frédéric Ier. Frédéric exploits légendaires de II fit ensuite faire une l’empereur que relatait splendide châsse pour La Chanson de Roland le Codex Calixtinus les reliques de l’empe- (Oxford, Bodleian Library, MS Digby s’étaient alors diffusés. 23,fº 17v) reur, et fit représenter, à Lorsque l’empe- l’extrémité de celle-ci, reur romain germanique, Frédéric Ier, qui Charlemagne surmonté par le Christ et rivalisait avec le pape pour les inves- flanqué par le pape Léon III et par titures ecclésiastiques, chercha à faire l’archevêque Turpin de Reims. canoniser son prestigieux ancêtre Char- Récusée en Espagne comme un lemagne, il réunit un concile à Aix-la- tissu de fables, l’Historia Turpini connut Chapelle qui proclama en décembre 1165 un énorme succès en dehors de ses la sainteté de l’empereur. Sur quelle base? frontières, notamment en France, tout au Le diplôme du 8 janvier 1166, qui évoque long du XIIIe siècle. Le récit fut traduit la canonisation proclamée le 29 décembre dans de nombreuses langues et plus de précédent, faisait de l’empereur un verus 170 manuscrits conservés témoignent de apostolus et un fortis athleta; paral- 24 Gaston PARIS, Histoire poétique de lèlement, afin d’établir les mérites du Charlemagne, Paris, Librairie A. Franck, 1865, p. 63. Ludwig VONES, “La canonización de “saint” empereur, Frédéric Barberousse Carlomagno en 1165, la Vita S. Karoli de Aquisgrán y el Pseudo-Turpín “, El Pseudo- 23 La Chanson de Roland, éd. Ian Short, 2e éd., Turpín. Lazo entre el culto jacobeo y el culto de Paris, “Le Livre de Poche”, Librairie Générale Carlomagno, éd. Klaus Herbers, Xunta de Française, 1990. Galicia, 2003, pp. 271-283. 12 CHARLEMAGNE À COMPOSTELLE l’intérêt qu’il suscita. La dynastie capé- ment illustrées et les miniatures repré- tienne en France s’efforça de démontrer sentèrent aussi bien l’apparition de saint son ascendance carolingienne, le reditus Jacques à Charlemagne avec la vision du regni Francorum ad stirpem Karoli, la chemin d’étoiles, que la fondation de revendication de Charlemagne comme l’église de Compostelle par l’empereur, ancêtre étant désormais celle d’un saint, les exploits militaires de l’armée et Saint Louis fit aménager les tombes impériale en Espagne ou encore la mort royales à Saint-Denis dans cette pers- pective. Dès le milieu du XIIIe siècle, l’Historia Turpini du Codex Calixtinus fut considérée comme une source fiable par les chroniqueurs, depuis Primat de Saint-Denis jusqu’à la quatrième et dernière rédaction des “grandes chroni- ques” en 1461. On connaissait, disaient les chroniqueurs, la vie de Charlemagne car le récit avait été “escrit et baillié en partie par la main Eginalt, son chapelain, et en partie par l’estude Turpin, l’arcevesque de Rains, qui present furent ovec lui par touz ses Châsse de Charlemagne faiz en divers tens et sont tesmoing de sa (Aix-la-Chapelle, c. 1200-1210) vie et de sa conversation. Cil Eginalz nous descrit sa vie jusques aus faiz de Roland à Roncevaux26. À la fin du d’Espagne; le seurplus nous determine XVe siècle, la substitution des Troyens Turpins, li arcevesques, jusques en la fin par les Gaulois comme ancêtres des de sa vie, certains des choses qui Français et l’exaltation de Clovis avindrent, come cil qui toz jors fu n’ôtèrent rien à l’importance accordée à 25 presens ovec lui” . saint Charlemagne, roi “croisé” comme Le récit inventé à Compostelle à la saint Louis, pourvoyeur des reliques de la e fin du XI siècle, pour contrer les Passion déposées à Saint-Denis, dont assertions pontificales, fut donc incorporé l’âme fut sauvée de l’enfer par “un à l’histoire “officielle” du royaume de France comme “historique”. Les Grandes chroniques de France furent abondam- 26 Joachim EHLERS, “El Pseudo-Turpín en las Grandes Chroniques de France”, El Pseudo- 25 Les Grandes chroniques de France, éd. Jules Turpín. Lazo entre el culto jacobeo y el culto de Viard, 10 vol., Paris, 1920, t. III, pp. 3-4. Carlomagno, pp. 285-296. 13 Adeline RUCQUOI Galicien sans tête”, saint Jacques27. Les historiens humanistes du XVIe Lorsque le roi Charles V le Sage siècle en France, qui avaient pour objectif (1364-1380) fit faire un sceptre pour le d’écrire une histoire “scientifique”, tel couronnement de son fils Charles VI, il fit Paul Émile de Vérone dans son De rebus représenter sur le pommeau, en dessous gestis Francorum, accordèrent néanmoins d’une sculpture de Charlemagne en une grande place à Charlemagne et à ses majesté, trois scènes tirées campagnes en Espagne où, de l’Historia Turpini: l’ap- s’il n’est plus question de parition de saint Jacques à saint Jacques, il se rendit l’empereur, la bataille de dans sa matûrité – matura Sahagún avec la légende aetate – pour y répandre le des lances fleuries, et la christianisme et pour ré- mort de Charlemagne dont pondre à l’appel du roi l’âme est sauvée des grif- Alphonse II dans les Astu- fes du démon par l’apôtre. ries29. Quelque soixante Parallèlement, d’innom- ans plus tard, Bernard du brables romans et chan- Girart, seigneur du Hail- sons de geste exaltèrent les lan, dans L’histoire de hauts faits de l’empereur, France qu’il publia en de son neveu Roland ou 1580, tout en ayant l’air de des membres de son prendre le récit des palais, qu’ils associèrent à Sceptre de Charles VI de France campagnes de Charlema- (Musée du Louvre) l’Espagne et aux sarrasins. gne en Espagne pour une Citons entre autres Mainet, Fierabras, légende, reprit fidèlement l’Historia Gui de Bourgogne, Anseïs de Carthage, Turpini dans le chapitre consacré à Aye d’Avignon, Roland à Saragosse ou le “Charles le Grand I, roy”30. Charlemagne de Girart d’Amiens en En Espagne, l’historien “officiel”, France, la Karlamagnúss saga en Juan de Mariana, consacra un long Norvège, le Karl Meinet en Allemagne, chapitre de son Historia de rebus Hispa- L’Entrée d’Espagne ou La prise de niae (1592) à “Comment Charlemagne 28 Pampelune en Italie . vint en Espagne”. Il y expliqua que 27 Colette BEAUNE, Naissance de la nation Thiry, Paris, Les Belles Lettres, 1978, tome I. 29 France, Paris, Gallimard, 1985, pp. 35-38, 84, PAULI AEMILII VERONENSIS, De rebus gestis 100, 102-104. Francorum. Libri X, 1520, lib. II, fº 54-56v. 28 30 Charlemagne et l’épopée romane (Actes du Bernard de GIRART, seigneur DU HAILLAN, VIIe Congrès International de la Société L’Histoire de France, livre III, chap. XXIII, Rencesvals), éd. Madeleine Tyssens & Claude Pierre de Saint-André, 1580, pp. 268-275. 14 CHARLEMAGNE À COMPOSTELLE l’empereur était allé une fois en Espagne, Les relations entre la France des avait pris Pampelune, puis avait rançonné Valois, puis des Bourbons, et l’Espagne l’émir de Saragosse, mais que ses trésors des Habsbourg furent conflictuelles au avaient été pillés par les Navarrais, cours des XVIe et XVIIe siècles, en raison obligeant Charlemagne à “rentrer en Alle- de problèmes politiques, religieux et, magne avec peu de contentement et peu finalement, successoraux, et les deux d’honneur”; puis que, plus tard, les villes royaumes entretinrent une guerre endé- de Barcelone et Gérone s’étaient données mique. Par ailleurs, la révision du Bre- à lui. Quant à l’histoire selon laquelle viarium romanum par le pape Clément Charlemagne, VIII en 1602 – qui mettait en doute “ayant sçû que l'on avoit trouvé le corps l’évangélisation de la Péninsule par de S. Jacques dans la Galice, rentra de l’apôtre Jacques -, puis la canonisation de nouveau en Espagne pour s'éclaircir lui- Thérèse d’Ávila vingt ans plus tard, même du fait, & pour être le témoin créèrent une polémique en Espagne quant oculaire des miracles qui s'opéroient tous au patron de celle-ci. Saint Jacques les jours au tombeau de ce saint Apôtre ; que ce Prince religieux fut bien-aise par conserva finalement ce rôle et la sainte son authorité & par sa présence, d’Ávila dut se contenter de celui de d'augmenter encore la dévotion du patronne de la Castille, mais l’Église Peuple & la véneration pour ce saint lieu; compostellane avait dû s’employer à fond qu'enfin ayant vu de ses propres yeux pour l’emporter32. tant de prodiges, il donna à l'Evêque de Pour sa part, Juan de Mariana, en Compostelle le droit & l'authorité de 1609, avait publié un traité sur la venue Primat sur toutes les Eglises d'Espagne”, de saint Jacques en Espagne, dans lequel ce n’est, dit-il, qu’“une pure fable qui n'a il mettait largement à profit “le très nulle vraisemblance, & nul fondement célèbre livre de Calixte II sur les miracles dans l'Histoire, comme je pourrois le et la translation de saint Jacques apôtre”, montrer par diverses preuves qu'il est qui lui avait été envoyé de Saragosse par inutile de rapporter”31. Juan de Mariana Bartholomé Morlianus. Bien qu’il men- ajoute ensuite l’histoire des nobles qui, tionnât Lucas de Tuy à propos du pèle- sous la conduite de Bernardo del Carpio, rinage de Charlemagne à Compostelle, s’opposèrent à l’entrée des Français en l’illustre jésuite, qui ne mettait pas en Espagne. doute l’autorité du pape Calixte, auquel il 31 32 Juan de MARIANA S.J., Historia de España, Jean-Robert ARMOGATHE, “¿Santiago, patrón lib. II, c. XI. L’Histoire Générale d’Espagne du de las Españas? Le début de l’époque Moderne, P. Jean de Mariana fut traduite en français par XVIIe-XVIIIe siècles”, Compostelle. Cahiers du Joseph-Nicolas Charenton S.J. et publiée à Paris Centre d’Études, de Recherche et d’Histoire en 1725; la citation se trouve pp. 65-66 du t. II. Compostellanes, 11 (2008), pp. 50-60. 15 Adeline RUCQUOI attribuait également les sermons qu’il sous le nom de Philippe V. Juan de citait, était nettement plus réservé à Ferreras entreprit cette même année le propos du troisième livre reçu, sur premier des 16 volumes de son Synopsis l’itinéraire à Saint-Jacques, qui lui histórica chronologica de España, qui paraissait être un tissu de fables et de furent très vite traduits en français et en 33 mensonges . allemand. Bibliothécaire de la Biblio- C’est dans de telles circonstances, thèque royale et l’un des premiers et cette même année 1609, que les fondateurs de l’Académie Royale d’Es- chanoines de la cathédrale Saint-Jacques pagne, Juan de Ferreras situa la décou- considérèrent qu’il n’était pas acceptable verte du tombeau de saint Jacques en 808, que le “découvreur/libérateur” du sépul- et l’attribua à l’évêque Théodemire et au cre apostolique, qui plus est nouvel évan- roi Alphonse II. Il ajouta cependant: gélisateur de Galiciens retombés dans le “On ne peut sçavoir avec certitude en paganisme, fût un “Français”, c’est-à-dire quelle année fixe on trouva le Corps du Saint Apôtre de l’Espagne, parce que les un ennemi de l’Espagne, et de la foi uns marquent que ce fut vers l’an 835. un puisque les protestants y avaient pignon peu plus tôt ou un peu plus tard, d’autres en sur rue. Ils retirèrent du Codex Calixtinus 825. & d’autres en 816. Cependant en le quatrième livre, l’Historia Turpini, et suivant l’Histoire de Compostelle & la relièrent à nouveau le manuscrit en faisant Chronique d’Iria, je ne fais point difficulté de placer en cette année 808. ce fameux du cinquième livre – le “Guide du pèlerin événement. Je me fonde, sur ce que ceux à Saint-Jacques de Compostelle” – le qui ont écrit cette Histoire, assûrent, qu’ils quatrième, immédiatement à la suite du ont toujours entendus dire à leurs peres & livre qui relate la translation du corps de aux Vieillards, que la découverte du Corps l’apôtre. Les feuillets retirés furent placés du l’Apôtre s’étoit faite du tems de Charlemagne, comme on le voit par ces sur une haute étagère et oubliés. À partir paroles: Hoc autem sub tempore Caroli du XVIIe siècle, le Codex Calixtinus de la Magni factum fuisse, multis referentibus cathédrale compostellane ne comportait audivimus. La Lettre du Pontife Léon III. plus que quatre livres et les aventures de mort en 816. de laquelle la même Histoire Charlemagne disparurent de la scène de Compostelle fait mention, & ce que je raconterai par la suite, contribuent encore à espagnole. 34 nous faire embrasser cette opinion” . En 1700, le duc d’Anjou, petit-fils Au nord des Pyrénées, pendant ce du roi de France Louis XIV et de Marie temps-là, les spéculations sur l’auteur et Thérèse d’Autriche, devint roi d’Espagne 34 Jean de FERRERAS, Histoire Générale 33 Juan de MARIANA, Tractatus VII. I- De d’Espagne, IVe partie, IXe siècle, trad. par M. adventu B. Jacobi Apostoli in Hispaniam, d’Hermilly, tome II, à Paris, rue Saint Jacques, Cologne, 1609, pp. 1-32. 1742, pp. 549-550. 16 CHARLEMAGNE À COMPOSTELLE la date de l´Historia Turpini allaient bon Eichhorn qui expliquait aussi, au tout train. En 1680, Guy Allard acheva sa début du XIXe siècle, que: Bibliothèque du Dauphiné en affirmant: “C’est après la première croisade du “J’ajôuteray que le Roman de commencement du XIIe siècle que les l’Archevéque Turpin de l’an 1092. et moines inventèrent l’histoire de Charle- celuy de Girard de Vienne de 1130. ont Magne connue sous le nom de Turpin. Il esté composés dans Vienne. Le premier y a peu de galanterie, mais beaucoup de par un Moine de Saint André, & l’autre valeur religieuse, et de bigoterie roma- par je ne sçay qui” . 35 nesque. Les fables des guerres de Charle-Magne Les temps changeaient, et de Roland avec les cependant. En 1735, dans infidèles devoient encou- le IXe livre de la rager et enflammer les Bibliotheca Latina Me- Chrétiens contre les diae et Infimae Aetatis, Mahométans. On remar- Johannes Alberti Fabricii, que que l’imagination de indiqua, sous le nom de l’auteur de l’histoire de Charle-Magne qui est Turpin, que celui-ci ne connu sous le nom de pouvait pas être l’auteur Turpin a beaucoup puisé de l’histoire fabuleuse de des Contes Orientales Charlemagne, et que (...) En 1122 Caliste celle-ci datait de l’époque jugea l’histoire de Turpin de la première croisade36. authentique”. Juan de Ferreras (1652-1735) Ciampi concluait son En 1822, Sebastiano Ciampi publia à Florence étude préliminaire en un De vita Caroli Magni et Rolandi supposant que l’histoire attribuée à Historia à partir d’un manuscrit de la fin Turpin était une compilation née de la du XIIe siècle ou du début du XIIIe qu’il tradition orale depuis la fin du IXe siècle, avait acquis chez un libraire florentin. Il unie à la dévotion croissante pour saint évoqua dans sa préface les opinions de Jacques, et complétée par des ajouts ses prédécesseurs, dont le moine de Saint- divers au cours du XIIe siècle. Dans ses André de Vienne proposé par Guy Allard notes au chapitre XXX du De vita Caroli et l’orientaliste allemand Johann Gottfried Magni, Ciampi expliqua qu’on pouvait en déduire que, si pas le premier auteur, du 35 Guy ALLARD, La Bibliothèque de Dauphiné, moins le réformateur du pseudo-Turpin Grenoble, chez Laurent Gilibert, 1680, p. 224. 36 Jo. Alberti FABRICII, Bibliotheca Latina avait été un Français, et remarqua, à pro- Mediae et Infimae Aetatis, Lib. IX, X et XI, pos de la date de la mort de Charlemagne Hambourg, 1735, pp. 471-474. 17 Adeline RUCQUOI donnée dans le chapitre XXXI – le V kal. ville de León et qu’il arrive tout de suite 38 Février 814 -, que cela correspondait à au terme de sa route, à Compostelle” . celle qui était communément admise37. Dans les manuscrits consultés par lui, En 1847, Victor Le Clerc, dans le l’hymne attribuée à Aimeric Picaud étant tome XXI de l’Histoire Littéraire de la placée immédiatement après ce texte et France consacré au XIIIe siècle, publia un suivie par “la bulle, vraie ou fausse, en article intitulé “Aimeric Picaudi de Par- faveur des porteurs de ce livre” signée par thenai. Cantique et itinéraire des pèlerins le pape Innocent II, Victor Le Clerc se de Saint-Jacques de Compostelle”. Il y contente de mettre en rapport les pèlerins analysait d’abord l’hymne attribuée à qui suivaient l’itinéraire et les chants ou Aymeric Picaud où il releva l’énumé- hymnes qui accompagnaient leur 39 ration des miracles attribués à l’apôtre, marche . dont un pour un Poitevin, et signala que Lorsqu’au XIXe siècle, les philo- l’interjection Ultreia était “notre cri fran- logues commencèrent à s’intéresser aux çais”. Passant ensuite à l’Itinéraire, “une récits et légendes du Moyen Âge qui espèce de Guide à l’usage des pèlerins qui prenaient Charlemagne pour thème, ceux- partaient en Espagne”, qu’il intitule De ci paraissaient donc avoir une origine corporibus sanctorum qui in itinere sancti française exclusivement, la Chanson de lacobi requiescunt, que a peregrinis eius Roland en étant le point de départ. “Prise sunt uisitanda (titre, en fait du seul dans son ensemble”, écrit en 1865 Gaston chapitre VIII), Le Clerc y voyait “comme Paris, “l’épopée française a pour sujet une route militaire (...) où ils rencontrent l’histoire de Charlemagne” et pour objet presque à chaque pas les honneurs rendus “la lutte de l’Europe chrétienne contre les à ceux qui ont jadis combattu les Sarrasins sous l’hégémonie de la Fran- Sarrasins”. Puis, ayant longuement para- ce”40. Dans son Histoire poétique de phrasé le trajet en France, c’est-à-dire le Charlemagne, après avoir passé en revue chapitre VIII, il résumait les dix chapitres la légende de l’empereur dans l’Église, suivants en disant: puis en France, en Allemagne, dans les “Enfin, après tant de stations pieuses, Pays-Bas, dans les pays scandinaves, en nous nous trouvons en Espagne, mais il Angleterre et en Italie, Gaston Paris se est à regretter que l’auteur ne s’arrête penchait finalement sur l’Espagne qui, qu’un instant pour recommander de visiter le corps de saint Isidore dans la 38 Histoire Littéraire de la France, tome XXI, Paris, 1847, pp. 285-286. 39 Histoire Littéraire de la France, tome XXI, 37 Sebastiano CIAMPI, De vita Caroli Magni et pp. 272-292. 40 Rolandi Historia Joanni Turpino archiepiscopo Gaston PARIS, Histoire poétique de Remensi vulgo tributa, Florence, 1822. Charlemagne, pp. 12 et 16. 18 CHARLEMAGNE À COMPOSTELLE pour lui, “n’a pas eu d’épopée”. Évoquant ce qui lui fit douter de l’attribution à un le passage de la Prefatio de Almaria de auteur français. S’appuyant sur l’Historia 1147-1148 qui mentionne Roland et compostellana, il estima que les cinq Olivier, il en déduisit qu’il s’agissait d’un premiers chapitres de l’“Histoire de emprunt aux Français, ce que confir- Turpin” avaient été écrits avant celle-ci et maient, à ses yeux, les passages relatifs à proposa le milieu du XIe siècle pour sa Charlemagne dans l’Es- rédaction par un moi- toria de España rédigée ne de Compostelle; les dans la seconde moitié chapitres VI à XXXII, e du XIII siècle, ainsi que en revanche, auraient les chansons, poèmes et été écrits à Vienne autres romances de la vers 1109-1119, sous littérature hispanique41. l’archiépiscopat de Dans un ouvrage Guy, le futur Calixte en latin dédicacé à Vic- II, par un moine de tor Le Clerc, Gaston Saint-André. Paris analysa par ail- Dans ce De leurs spécifiquement Pseudo-Turpino, l’Historia Caroli Magni Gaston Paris mention- et Rolandi, Turpino, Gaston Paris na les liens qui exis- (1839-1903) Remensi archepiscopo, taient entre le texte adscripta. Il y passa en revue les opinions qu’il appelle le “Pseudo-Turpin” et le diverses émises par ses prédécesseurs sur “Livre des miracles” ainsi que l’auteur et son ouvrage, les éditions l’Itinerarium peregrinorum (les livres II depuis celle de Francfort en 1566, et les et V du Codex), en citant l’article de manuscrits au nombre de vingt-deux avec Victor Le Clerc, et supposa qu’Aymeric le nombre de chapitres copiés dans les Picaud avait effectivement apporté le principaux. Dans son étude de ce texte livre à Compostelle vers 1150. Il acheva qu’il ne connaissait qu’à travers les copies sa dissertation par une évocation des qui en avaient circulé en Europe, Gaston diverses traductions du “Pseudo-Turpin” Paris souligna deux éléments: la piété de en langue vulgaire depuis la fin du XIIe l’auteur, tout entier voué au culte de saint siècle, ainsi que des mises en vers du Jacques, et sa connaissance de l’Espagne, récit42. Gaston Paris avait donc établi la 41 42 Gaston PARIS, Histoire poétique de Gaston PARIS, De Pseudo-Turpino, Paris, A. Charlemagne, pp. 203-217. Franck, 1865. 19 Adeline RUCQUOI date de rédaction du texte vers 1050, mais la composition, au moins en partie, de la le lecteur se trouvait face à l’irruption chronique (sauf les cinq premiers cha- 43 pitres)” . d’un Aymeric Picaud apportant l’ouvrage Le thème des légendes épiques à Compostelle, ce qui semblait contredire relatives à Charlemagne fut repris quel- l’idée d’un texte écrit par un dévot de ques décennies plus tard par Joseph l’apôtre Jacques qui aurait été en même Bédier, disciple de Gaston Paris. Après temps un fin connaisseur de l’Espagne. avoir travaillé sur les fabliaux et le L’évocation d’Aymeric Picaud à propos Roman de Tristan et Iseut, Bédier publia du Pseudo-Turpin était-elle une conces- entre 1908 et 1913 Les légendes épiques. sion à Victor Le Clerc? Recherches sur la formation des chansons Il est vrai que, quelques années plus de geste. Le troisième tome fut consacré à tard, dans le compte-rendu qu’il fit de Charlemagne et, avant d’y analyser La l’ouvrage de Reinhardt Dozy Recherches Chanson de Roland, Bédier rédigea un sur l’histoire et la littérature de l’Espa- long chapitre sur “Les chansons de geste gne pendant le Moyen Âge, Gaston Paris et le pèlerinage de Compostelle”. révisa sa thèse, admit que la date de 1050 Joseph Bédier commença par était trop reculée, renonça à l’idée d’un résumer brièvement celle qu’il appelle clerc galicien puis d’un clerc de Vienne “La chronique de Turpin”, qui avait été en 1108 comme auteurs, et les remplaça publiée à partir de sept manuscrits en par un clerc français attaché à l’Église 1880 par le doyen de la Faculté des compostellane vers 1100 et un clerc de Lettres de Montpellier, Ferdinand Castets. Vienne vers 1140. Ayant pris connais- Il indiqua que la seule certitude à propos sance des théories du P. Fidel Fita qui de sa date était que le texte existait avant considérait que l’autorité de Calixte II ne 1165, puisqu’il avait servi d’argument pouvait être mise en doute et qui attribuait certaines interpolations dans la chronique 43 de Turpin, “par exemple à Aimeric”, Romania, 11 (1882), pp. 419-426. P. Fidel FITA & D. Aureliano FERNÁNDEZ-GUERRA, avant d’en faire l’auteur du dernier livre – Recuerdos de un viaje a Santiago de Galicia, Madrid, 1880, pp. 53-60. En 1886, le chanoine le Guide du pèlerin à Saint-Jacques de compostellan Antonio López Ferreiro retrouva Compostelle -, Gaston Paris n’hésita pas à le manuscrit du livre IV du Codex; la nouvelle fut publiée dans le Boletín de la Real Academia parler du “manuscrit d’Aimerí” en sou- de la Historia nº 9 (1886), p. 225. En 1907, Philipp August BECKER affirma que l’auteur de lignant que: la Chronique de Turpin était Aymeri Picaud “en lisant les détails donnés dans ce livre “lequel a achevé vers 1147, peut-être vers 1160 seulement, ou plus tard encore, le Codex sur le ms. d’Aimeri Picaud, et en relisant Calixtinus, qui doit être considéré comme le manuscrit archétype de l’ouvrage” (Grundriss ensuite le Turpin, je me sens de plus en der altfranzösischen Literatur, t. I, Heidelberg, plus porté à attribuer à Aimeri lui-même 1907, p. 45). 20 CHARLEMAGNE À COMPOSTELLE pour la canonisation de l’empereur à “(...) en d’autres termes, un pseudo-Léon Cologne et arriva à la conclusion qu’il authentique la Translation. Un pseudo- était l’oeuvre “d’un seul écrivain, un Turpin authentique l’Histoire de Charlemagne. Un pseudo-Calixte Français, qui écrivait entre les années authentique la bulle du pseudo-Léon et la 1126 et 1165, plus Chronique du pseudo- précisément (...) vers Turpin. Un pseudo- 44 1140-1150” . Il mit en Innocent authentique le valeur l’étroite relation recueil du pseudo-Calixte entre la Chronique de et authentique, par surcroît, les additions des derniers Turpin et le pèlerinage à rédacteurs de l’ouvrage, Saint-Jacques de Com- notamment celles d’Ay- postelle, dont il rappela, meri Picaud, qui est peut- après Mgr Louis Duches- être, à son tour, un pseudo- e ne, l’apparition au IX Aymeri Picaud” . 45 siècle et les grandes Tout en indi- étapes. Puis, analysant ce Joseph Bédier quant que le Livre de (1864-1938) qu’il appelle Le livre de saint Jacques “n’est saint Jacques, réservant le nom de Codex pas une oeuvre individuelle et arbitraire, Calixtinus à celui qui est conservé à mais collective et concertée”, Joseph Compostelle, il rappela que la Chronique Bédier ne mit pas en doute que l’ouvrage de Turpin s’y trouvait “encadrée entre une ne fût “clunisien probablement, et sûre- Translation de saint Jacques et un Guide ment français”, et il loua les auteurs de la des pèlerins de Saint-Jacques”, cons- Chronique de Turpin d’avoir réuni les tituant ainsi le livre IV de l’ouvrage, et lui héros de toutes les Chansons de Geste le donnant un sens. Après avoir montré que long des chemins de Compostelle, “idée l’attribution à Calixte était aussi fausse qui procède de la vieille Chanson de que celle de Turpin, et que la lettre Roland”, devenant ainsi “les créateurs des d’Innocent II authentifiant le manuscrit et plus beaux mythes”46. chargeant Aymeric Picaud et ses compa- Les érudits du XIXe siècle avaient gnons de l’apporter à Compostelle était donc définitivement abandonné l’idée “aussi superbement apocryphe que les d’un texte qui fût historique ou qui relatât précédentes”, il concluait: des faits historiques. La “Chronique de 44 45 Joseph BÉDIER, Les légendes épiques. Joseph BÉDIER, Les légendes épiques..., t. III, Recherches sur la formation des Chansons de pp. 87-88. Geste, 3e éd., tome III, Paris, Honoré Champion, 46 Joseph BÉDIER, Les légendes épiques..., t. III, 1966, p. 68. pp. 98-99. 21 Adeline RUCQUOI Turpin” était une oeuvre littéraire et les 813, il se contenta de signaler que depuis auteurs qui lui avaient été attribués trois ans, Charlemagne vieillissait et était n’avaient pour seul rôle que de lui donner en proie à des accès de fièvre, et qu’au une apparence d’authenticité. En 1740 début de l’année il avait convoqué cinq déjà, Voltaire, qui entreprenait pour la synodes, suivis d’une assemblée générale maquise du Châtelet son Essai sur les à Aix-la-Chapelle50. moeurs et l’esprit des nations, ne men- La légende de Charlemagne jouait tionnait que l’épisode de l’entrée en cependant un autre rôle. En 1643 étaient Espagne de Charlemagne à l’appel de parus les premiers tomes des Acta Sanc- l’émir de Saragosse dont “il se donna bien torum, dédiés au mois de janvier dans garde de le faire chrétien” et la défaite de lequel figure, le 28, la fête de saint son armée à Roncevaux47. Charlemagne. Somme qui regroupait tous Dans l’Histoire générale du Moyen les écrits sur la vie et le culte des saints, Âge qu’il publia en 1835, Ovide-Chry- les volumes des Acta Sanctorum se sandre Des Michels n’attribua à Charle- voulaient exhaustifs et, de fait, leur magne que l’expédition de 778 et aux importance dans le domaine hagiogra- Francs la prise de Barcelone en 80148. En phique reste considérable; ils furent réé- 1830 François Guizot, parmi les cam- dités au XVIIIe siècle, puis entre 1863 et pagnes de Charlemagne, ne cita que celle 1867 à Paris par Victor Palmé. Or parmi de 778 ainsi que la conquête de Barcelone les textes placés sous l’intitulé De S. pendant son règne, et Jules Michelet Carolo Magno roman. imperat. rege n’évoqua que l’“échec si mémorable à Francorum se trouvent diverses versions Roncevaux” en 77849. Et dans le second de l’Historia Turpini51. tome de son Histoire de la France, Ernest Désireux donc de trouver une Lavisse ne mentionna également, pour véracité à l’histoire de la découverte du l’Espagne, que la campagne de 778 qui tombeau de saint Jacques par Charle- s’acheva sur le massacre d’une partie de magne, ceux qui au cours de l’histoire l’armée dans les Pyrénées; pour l’année s’intéressaient au pèlerinage et à la renommée du sanctuaire galicien s’étaient 47 VOLTAIRE, Essai sur les moeurs et l’esprit des penchés sur la question et avaient compris nations, (1756), t. I, Paris, chez Trottel et Würtz, 1835, p. 171. 48 50 Ovide-Chrysandre DES MICHELS, Histoire Ernest LAVISSE, Histoire de France illustrée, générale du Moyen Âge, Paris, Louis Colas, t. II, Paris, Hachette, 1911, pp. 293-295 et 329- 1837, pp. 49-55 et 84-88. 330. 49 51 François GUIZOT, Histoire de la civilisation Acta Sanctorum, Ianuarius, 3e éd., Paris, en France depuis la chute de l’empire romain, Victor Palmé, 1863, vol. 3, pp. 490-507. 10e éd., t. II, Paris, 1868, pp. 121-122. Jules Bibliotheca Hagiographica Latina antiquae et MICHELET, Histoire de France, nouvelle mediae aetatis, ed. Société des Bollandistes, édition, Paris, 1861, t. I, p. 257-258. Bruxelles, 1898-1899, t. I, pp. 238-245. 22 CHARLEMAGNE À COMPOSTELLE que la découverte ne pouvait pas être liée n’y attribuait pas spécifiquement le texte à la malheureuse campagne franque de à Aymeric Picaud, mais en faisait indu- 778. S’appuyant sur l’indication donnée bitablement une oeuvre “française”. Le en 1520 par Paul Émile de Vérone qui qualificatif était anachronique. Le comté situait l’expédition vers Compostelle alors de Poitou, à l’époque, était uni au duché que l’empereur était dans un âge mûr, ils d’Aquitaine qui jouissait, sous les ducs choisirent la dernière année de la vie de Guillaume VII et Guillaume VIII, d’une ce dernier, soit 813, comme date possible. autonomie quasi complète; en 1152, Alié- Une possibilité qui devint vite une nor d’Aquitaine les rattacha au royaume assurance, et de là un postulat. Dans le d’Angleterre par son mariage avec Henri VIe tome du mois de juillet des Acta II. Lors de l’élaboration du texte qui Sanctorum, publié en 1729, le corpus deviendrait une vingtaine d’années plus hagiographique de saint Jacques le 25 tard le Ve livre du Codex Calixtinus, soit juillet incorpora largement l’histoire de vers 1130, Guillaume VIII gouvernait Charlemagne telle qu’elle avait été éla- depuis quatre ans le Poitou, l’Aquitaine et borée à Compostelle52. Dans le domaine la Gascogne, les trois régions qui, de par religieux, Charlemagne restait donc inti- les mentions qui en sont faites dans le mement lié à l’apôtre de la Galice. texte, sont à l’origine de l’attribution du Entre le XVIIIe et le XIXe siècle texte à un “Français”. Quant à l’église de cependant, l’histoire de Charlemagne Parthenay-le-Vieux, elle avait été donnée délivrant le tombeau de l’apôtre Jacques à à l’abbaye de la Chaise-Dieu en 1092 et, la suite d’une campagne militaire, ou en 1134, saint Bernard y rencontra le duc celle de son retour en Galice pour y Guillaume et lui fit reconnaître la légiti- fonder l’église apostolique et lui donner mité du pape Innocent II; l’évêque schis- des privilèges avait cessé d’être matique d’Angoulême mourut en mars “historique” pour trouver sa place dans le 1136 et le duc Guillaume décéda l’année domaine littéraire. suivante pendant son pèlerinage à Saint- À la suite du P. Fidel Fita, Jeanne Jacques, lors de la cérémonie du Vendredi Vielliard publia en 1938 une nouvelle Saint dans l’église de l’apôtre53. Même si édition du Ve livre du Codex Calixtinus Aymericus Picaudi presbiter de Parti- sous le titre, désormais accepté, de Guide niaco fut effectivement l’auteur de l’hym- du pèlerin à Saint-Jacques de Compos- ne qui figure dans les ajouts faits au telle, avec une traduction en français. Elle Codex après 1160, et est le même qui est 53 Alfred RICHARD, Histoire des comtes de 52 Acta Sanctorum, Julii tomus sextus, Anvers, Poitou, 2 vols., Paris, Alphonse Picard, 1903, t. 1729, pp. 5-39. I, pp. 399-400, et t. II, pp. 39-42. 23 Adeline RUCQUOI indiqué dans la fausse lettre d’Innocent II jusqu’en 118055. comme étant “le Poitevin Aymeric Picaud Par ailleurs, la découverte, en 1949 de Parthenay-le-Vieux” – notons que, au cours de fouilles dans les fondations de dans le premier cas, il est “prêtre” de la cathédrale romane de Saint-Jacques de Parthenay et dans le second il n’est plus Compostelle, de la tombe de l’évêque prêtre et vient de Parthenay-le-Vieux -, Théodemire d’Iria, avec la date de son aucun lien ne pouvait le rattacher à décès le 20 octobre 843 – In hoc tumulo l’abbaye de Cluny, et son requiescit famulus Dei origine en faisait, après Theodemirus Hiriense 1152, un sujet du roi sedis episcopus qui obiit d’Angleterre. XIII kalendas Novembris Par ailleurs, la redé- era DCCCLXXXVª -, couverte en 1964 de l’ori- corroborait le récit de la ginal de l’Historia Turpini découverte de la tombe dans la bibliothèque de la apostolique par ce dernier. cathédrale compostellane, Or la documentation du suivie de la restauration des haut Moyen Âge, quoique Codex Calixtinus, livre IV feuillets et leur minutieuse rare, indique clairement (Cathédrale de Santiago de étude par Manuel C. Diaz y Compostela) qu’en 818 Théodemire Díaz, confirma les intuitions n’était pas encore évêque qu’avait eues Joseph Bédier: l’Historia puisque son prédécesseur Quindulfus Turpini était bel et bien une partie soussignait un document cette année-là. intégrante et consubstantielle du Codex La première apparition de Théodemire Calixtinus54. Les études suivantes mon- dans la documentation remonte à son trèrent que le récit avait été composé à association avec le sépulcre dans la Compostelle, sans doute au sein d’une donation que leur fit le roi Alphonse II en école épiscopale cosmopolite, au cours de 83456. Une fois définitivement écartée plusieurs époques – entre 1090 et 1130 –, l’histoire de la découverte du tombeau par que ces textes avaient été fusionnés au Charlemagne et élucidés les motifs et les milieu du siècle sous le nom d’Historia circonstances de l’élaboration de cette Turpini, et que celle-ci avait été enjolivée 55 El Pseudo-Turpín. Lazo entre el culto jacobeo y el culto de Carlomagno (Actas del VI Congreso Internacional de Estudios Jacobeos), 54 Manuel C. DIAZ Y DÍAZ, El Codice Calixtino éd. Klaus Herbers, Xunta de Galicia, 2003. 56 de la catedral de Santiago. Estudio Tumbo A de la catedral de Santiago, éd. codicológico y de contenido, Monografías de Manuel Lucas Álvares, Santiago, Cabildo de la Compostellanum, Santiago de Compostela, SAMI Catedral de Santiago – Seminario de 1988. Estudios Gallegos, 1998, nº 1, pp. 49-51. 24 CHARLEMAGNE À COMPOSTELLE légende, l’autre récit de la découverte découvert le tombeau, par deux semble présenter une plus grande véracité “Espagnols”, l’évêque Théodemire et le historique. Attribuant l’invention à l’épo- roi Alphonse II, comme le voulaient les que du roi Alphonse II le Chaste (791- chroniqueurs ibériques. Le choix n’était 842) et de l’évêque d’Iria Théodemire (p. pas seulement “symbolique”, il était sur- 818-843), il prend également appui sur le tout politique. premier diplôme royal en faveur du tom- Quoi qu’il en soit, la créativité, beau apostolique, qui est daté de 834. Le entre la fin du XIe siècle et le milieu du sépulcre aurait donc été découvert entre XIIe, des rédacteurs de l’Historia Turpini, 819 et 834, et sans doute plutôt vers 830 et de sa suite logique, le “Guide du que 820, c’est-à-dire pendant la période pèlerin à Saint-Jacques de Compostelle”, de trêve entre le royaume chrétien et dota l’imaginaire européen d’une de ses l’émirat de Cordoue qui s’étendit entre les légendes les plus fécondes, sur laquelle campagnes musulmanes des années 823- furent fondées aussi bien des décisions 825 et celles qui reprirent en 83857. politiques et religieuses que des récits épi- L’année 813 n’a donc aucune va- ques et d’innombrables oeuvres artisti- leur historique pour dater la découverte ques. Fallait-il y chercher une quelconque du tombeau de saint Jacques au Finis véracité historique? Laissons la dernière Terrae de la Chrétienté. Prudemment, le parole à Joseph Bédier lorsqu’il déclare, Ministère français de la Culture dans sa après avoir montré la fiction de l’ex- présentation parlait de “date symbolique”. pédition de Charlemagne à Compostelle: Mais choisir 813 comme “date symbo- “Les mêmes clercs qui ont fabriqué ces lique” renvoie tout d’abord aux textes apocryphes, la lettre risible de Turpin à hagiographiques compilés aux XVIIe et Léoprand, et la bulle risible de Calixte II, et la bulle risible d’Innocent II, si XVIIIe siècles, donc à la seule tradition c’étaient eux qui avaient imaginé en religieuse. Cela oblige par ailleurs à se même temps de lier les chansons de geste reporter à Charlemagne et donc à attribuer aux sanctuaires et les pairs de Char- la découverte du tombeau à un étranger, lemagne aux pèlerins du XIIe siècle, si l’illustre ancêtre des empereurs germa- c’étaient eux qui avaient trouvé pour les niques et des rois de France, en d’autres morts de Roncevaux les tombes magni- fiques de Saint-Seurin et des Alyscamps, termes à un “Français”. Choisir comme prenons garde qu’ils seraient les créa- “date symbolique” 830 renvoie au con- 58 teurs des plus beaux mythes” . traire à l’histoire de l’Espagne où fut 57 Claudio SÁNCHEZ ALBORNOZ, Orígenes de la 58 nación española. El reino de Asturias, Madrid, Joseph BÉDIER, Les légendes épiques..., t. III, Sarpe, 1986, pp. 162-174. p. 99. 25
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Centre National de la Recherche Scientifique / French National Centre for Scientific Research, Faculty Member

Docteur d'État ès Lettres, Université de Paris IV-Sorbonne, Directeur de Recherches émérite, C.N.R.S., Spécialiste de la Péninsule ibérique au Moyen Âge (histoire culturelle, politique, droit, arts, littérature), Membre du Comité International des Experts du Chemin de Saint-Jacques de Compostelle

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