The dissertation isolates in European romantic literature a particularly broad corpus of fictions with an oral frame organized in “watches”, “nights” or “evenings”. This bibliometric presence underlines a paradox: why does romantic...
moreThe dissertation isolates in European romantic literature a particularly broad corpus of fictions with an oral frame organized in “watches”, “nights” or “evenings”. This bibliometric presence underlines a paradox: why does romantic literature still dream of oral practices whereas at the same time are inaugurated the modern textualisation of literature and its regulation by commercial techniques? How to combine the idea of the sacre of the writer and the nostalgia for direct speech ? The cycle of night fictions seems initially a survival or a sign of nostalgia of the antique forms of oral narration (Panchatrantra, Thousand and One Nights) : the authors appear to resurrect the technique of the frame narrative to benefit from the vitality associated with the direct exchange simulated in these texts. However, the study of this corpus shows that this romantic intertextual reading has nothing to do with a taste for archaism. Initially, the nocturnal cycle is actually an intermediate form between the literary tradition and the contemporary modifications of the literary context : it is perfectly adapted to publication in the press, but nevertheless makes it possible to restore a form of auctorial aura auctoriale by establishing an oral ambivalence which suggests a direct presence of the storyteller. The “nights” thus allow the author to adapt to the increasing mercantilisation of the literary world, while continuing to profit from the prestige associated to the romantic magi and other « poets of the night ». Then, the old form of the cycle can seem a transitory technique between the romantic fragmentary ideal and the later novelistic totalization. On the one hand, the nocturnal cycle appears as a way of developing the articulatory faculties of literary work: flexible interlacing specific to the “chain of news” is combined here by a temporal fiction which encourages reading the work as a meaningful whole and an harmonious structure, accentuating the passage from fragmented romantic texts to the narrative smoothness of modern fictions. In addition, to establish orality as the simulated source of the tale is actually a manner of inscribing it in the textual horizon of the book, in particular because this forged and incomplete oral source underscores the silhouette of an author who does not align himself on the storyteller. On the contrary, the author appears all the more distinct from the storyteller as he adopts a higher, larger point of view, announcing the cognitive monopoly of the writers of realism. Far from being just archaic fictions stray on the way to modernity, the romantic nocturnal cycle thus appears as a laboratory of forms which paves the way for the novel of the 19th century.
I. Enjeu et résultats obtenus :
La thèse isole un corpus particulièrement large dans l'Europe romantique, constitué de fictions à récit-cadre oral nocturne organisées en « veillées », « nuits » ou « soirées ». Ce constat bibliométrique fait apparaître un paradoxe : la littérature de l'époque romantique rêve-t-elle encore de pratiques orales alors que s'inaugure au même moment le fonctionnement moderne de l'ordre des livres et sa régulation par des techniques commerciales ? Comment conjuguer l'idée du sacre de l'écrivain et la nostalgie apparente pour le récit de vive voix ?
Le cycle de fictions nocturnes semble d'abord une survivance ou une nostalgie des formes plurimillénaires de narration orale (Le Pantchatrantra, Les Mille et une nuits) : les auteurs ressusciteraient la technique du récit encadré pour mieux profiter de la vitalité associée à l'échange direct ainsi simulé dans ces textes. Pourtant, l'étude de ce corpus montre que la relecture romantique n'a rien d'un archaïsme. D'abord, le cycle nocturne est en réalité une forme intermédiaire entre la tradition littéraire et les modifications contemporaines du champ : parfaitement adaptées à la publication journalistique, les fictions nocturnes permettent néanmoins de rétablir une forme d'aura auctoriale en instaurant une ambivalence orale qui suggère une présence directe du conteur. Les « nuits » permettent donc de s'adapter à la mercantilisation croissante du monde des lettres, tout en continuant à bénéficier du prestige des mages romantiques et autres poètes de la nuit.
Ensuite, la forme ancienne du cycle peut apparaître comme une technique transitoire entre l'idéal fragmentaire romantique et la totalisation romanesque ultérieure. D'une part, le cycle nocturne apparaît comme une manière de développer les facultés articulatoires de l’œuvre littéraire : l'entrelacement souple propre à la « chaîne de nouvelles » est ici surdéterminé par une fiction temporelle qui engage à lire l’œuvre comme un tout signifiant et une structure harmonieuse, accentuant le passage du feuilleté propre aux textes romantiques au fondu typique des fictions modernes. D'autre part, l'oralité affichée comme la source du récit est en réalité une manière de valoriser de manière seconde l'horizon textuel du livre, notamment par la promotion d'une figure d'auteur qui ne s'aligne pas sur celle du conteur figuré, mais au contraire s'en distingue pour mieux conquérir un point de vue supérieur et englobant annonçant le monopole cognitif des auteurs réalistes.
Loin d'être des fictions archaïques égarées sur le chemin de la modernité, le cycle nocturne romantique est donc un laboratoire de formes qui prépare la voie au grand roman du XIXe siècle.
II. Plan de la thèse :
Le plan se propose de montrer que le choix du cycle de fictions nocturnes n'est pas dicté par la nostalgie pour la « parole vive », mais que celui-ci apporte une réponse efficace à trois problèmes conjoints auxquels est exposé le romantisme, et plus particulièrement la seconde génération de ses auteurs, chargés de perpétuer l'héritage inspiré de leurs aînés, tout en s'adaptant à la rationalisation croissante du champ littéraire.
Le premier problème consiste à sortir du paradigme romanesque du premier romantisme, qui fait du roman une forme articulatoire dont la vertu est proportionnelle à sa capacité d'agencer des réalités contraires. Or, en essayant d'appliquer les théories enthousiastes mais abstraites des théoriciens romantiques, les écrivains ont rapidement constaté que cette promotion du modèle romanesque aboutissait en l'état à un effet de stase, encourageant la compilation potentiellement approfondissante, mais rendant plus difficile toute progression et toute organisation horizontales, et finalement toute constitution réelle, de l’œuvre. L'avantage du cycle nocturne est qu'il évoque, par sa référence à la révélation nocturne, le mouvement récursif qui ramène à la même réalité après en avoir traversé toutes les hypostases paradigmatiques, mais qu'il autorise également une déclinaison sérielle qui déploie l’œuvre vers l'avant : l'exigence du feuilleté propre au roman romantique peut donc s'y conjuguer avec la possibilité du fondu, qui prépare la voie aux formes romanesques totalisantes ultérieures.
Le second problème concerne l'image de l'auteur pris entre la dignité spirituelle de sa charge et les nécessités du commerce. Le cycle de fictions de nuits permet ainsi la projection d'une image d'auteur-conteur qui profite du prestige associé à la temporalité nocturne, tout en élaborant une forme particulièrement bien adaptée à la structure médiatique de l'époque : la figure du conteur charismatique est aussi une manière de rassembler des textes auparavant parus dans la presse ou sur des supports moins valorisés que le livre, et correspond à un geste de réappropriation de l’œuvre comme œuvre, contre la pulvérisation des modes de publication et l'incertitude sur la propriété réelle du texte une fois qu'il a été vendu. On le voit, il ne s'agit donc pas d'une posture nostalgique, mais d'une stratégie adaptée aux contraintes du temps : d'ailleurs, l'image du conteur nocturne fait l'objet à la fois d'une projection et d'une dissociation qui laisse deviner, dans les interstices de cette représentation, la « figure de l'auteur1 ».
Enfin, le troisième problème à résoudre est celui de la communication du texte à cette nouvelle génération de lecteurs émancipés et rebelles. Le romantisme est une période de séparation croissante des savoirs et d'accroissement de la littérature journalistique, qui prétend donner une vision exhaustive des phénomènes du monde dans toute leur diversité et leur foisonnement. Entre le savant et le journaliste, le littérateur risque d'être absorbé : quelle est la spécificité de son activité, qui n'est ni discipline, ni diversion ? Celle d'une voie médiane, qui consiste à orienter la réception du texte en y inscrivant l'image d'une communauté interprétative : celle-ci justifie l'existence du littéraire en parallèle des diverses formes de sciences et permet de reprendre le contrôle d'un lecteur émancipé symboliquement et pratiquement. Or, le cycle de fictions nocturnes est l'une des rares formes littéraires à insérer le lecteur dans le texte et projette l'image d'une communauté soudée autour de l'activité herméneutique : il permet donc de modéliser cette réception, en inscrivant dans le texte les multiples possibilités de sa lecture, et en relativisant le contenu des savoirs eux-mêmes pour mieux mettre l'accent sur l'opération interprétative."