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Archéologie de Grand Jeu: une brève histoire de l'Asie Centrale

Le grand jeu Collection Mémoires/Histoire Le suivi éditorial de cet ouvrage a été effectué par Chloé Pathé. © 2009, Éditions Autrement, 77, rue du Faubourg-Saint-Antoine, 75011 Paris. Tél. : 01 44 73 80 00. Fax : 01 44 73 00 12. E-mail : [email protected] ISBN : 978-2-7467-1088-7. ISSN : 1157-4488. Dépôt légal : janvier 2009. Imprimé en France. Dirigé par JACQUES PIATIGORSKY et JACQUES SAPIR Le grand jeu XIXe siècle, les enjeux géopolitiques de l’Asie centrale Avec des textes de Sergueï Dmitriev, Juliette Le Doré, Jacques Sapir et Alexey Tereshchenko Éditions Autrement - collection Mémoires/Histoire no 145 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE 1 Sergueï Dmitriev Une définition géographique délicate L’Asie centrale, une des régions clés de l’histoire humaine, dispose de frontières extrêmement difficiles à déterminer. L’étendue de ses steppes et déserts, la richesse de ses traditions et de ses cultures, les innombra- bles drames épiques qui s’y sont déroulés, bouleversant les peuples et les tribus, déconcertent celui qui voudrait savoir quelles sont les fron- tières précises de l’Asie centrale. L’Asie centrale peut être étudiée soit comme une région géogra- phique, soit comme un concept historique et culturel ; les deux appro- ches, donnant des résultats très différents, doivent être combinées. L’approche purement géographique a été proposée par Ferdinand von Richthofen, un géologue et voyageur allemand. Il définit l’Asie cen- trale (ou l’Asie intérieure) comme une vaste zone au milieu du continent asiatique où les fleuves ne se jettent pas dans l’océan, mais nourrissent des lacs ou bien s’épuisent dans des déserts. Il s’agit d’un territoire dont les frontières sont les montagnes de l’Altaï au nord, le plateau tibétain au sud, le massif montagneux du Pamir à l’est et la chaîne des monta- gnes du Grand Khingan à l’ouest. Cette zone intérieure est entourée par des terres intermédiaires dont des sols sont riches en lœss fertile. Le cercle suivant est formé par la zone périphérique et littorale du continent. 1. Vous trouverez à la fin de ce chapitre, p. XXX, une chronologie récapitulative. 20 • LE GRAND JEU Mais du point de vue ethnologique, linguistique et historique, le monde centrasiatique inclut aussi la plupart des territoires intermé- diaires et même certaines régions de la périphérie, comme le Turkestan occidental, le Tibet du Nord (Amdo), le pays en amont du fleuve Jaune (Huang-he), l’Ordos (les terres dans la « grande boucle » du Huang-he), les steppes de la Sibérie du Sud et de la Russie méridionale, la région caucasienne, l’Iran, l’Afghanistan et le nord-ouest de l’Inde. Un autre facteur unifiant les différentes zones de l’Asie centrale est le climat : aride (la norme annuelle des précipitations atmosphéri- ques dans la plupart des régions est de 100 à 400 mm) et très conti- nental. Ce facteur a déterminé le mode de vie des peuples qui y habitent. Exception faite de quelques foyers sédentaires dans les oasis du Tur- kestan oriental et autour des fleuves du Turkestan occidental et du Tibet, l’Asie centrale est un monde nomade. Les agriculteurs étaient plutôt les représentants des cultures sédentaires de la périphérie. En Asie centrale fut donc élaboré un système très stable de cohabitation entre des peu- ples agriculteurs et nomades. Et, s’il arrivait que certains peuples nomades se sédentarisent et deviennent agriculteurs, ils étaient rem- placés dans les steppes par d’autres nomades. Ce sont les peuples nomades qui ont étendu les frontières « eth- niques » de l’Asie centrale. La steppe est un puissant facteur unifiant, le berceau de grands empires, un monde sans frontières – sinon celles des- sinées par les avancées et mouvements des empires nomades. La coexistence de deux modes de vie L’Asie centrale est divisée en trois zones géographiques : la steppe, le désert et les montagnes, dont la plupart forment les chaînes les plus hautes et les plus vastes de l’Eurasie. La steppe, qui a comme frontière sud la mer d’Aral, le fleuve Syr-Daria et les montagnes de Tien Shan, fait partie de la grande steppe de l’Eurasie qui s’étale de la Mandchourie occidentale jusqu’à la Hongrie. Le nord de cette steppe se trouve dans une zone de climat modéré et assez humide, riche en pâturages et bordée par les forêts de la taïga sibérienne, mais la partie plus au sud se compose de terrains arides et même semi-désertiques, avec de rares rivières et de petits lacs salés. La plupart des terres de l’Asie centrale sont des déserts dont les plus vastes sont le Karakoum (qui signifie littéralement en türk « sables 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 21 noirs »), le Kyzylkoum (littéralement « sables rouges »), le Taklamakan (littéralement « celui qui y entre ne revient jamais ») et le désert de Gobi. Les rivières de l’Asie centrale, sauf quelques fleuves périphériques (l’Irtych qui se jette dans l’Ob avant de rejoindre l’océan Glacial Arc- tique, le Huang-he qui coule vers la mer Jaune, etc.), se déversent à l’intérieur même des terres. Les principaux fleuves sont, pour la partie occidentale de la région, l’Amou-Daria (l’Oxus des auteurs antiques) et le Syr-Daria (le Jaxartes des Grecs, le Jeikhoun des Arabes) qui prennent leurs sources respectivement dans les montagnes du Pamir et le Tien Shan, et se jettent dans la mer d’Aral en arrosant les terres alentour et en créant l’une des principales zones agricoles. Le fleuve principal du Turkestan oriental est le Tarim, dont les affluents descendent des mon- tagnes de Kunlun et Tien Shan. Il alimente le Lob-Nor, un lac instable, « nomade », dont l’étendue et l’emplacement peuvent varier. Tous ces fleuves ont pour sources les neiges et les glaciers des montagnes. Un de leurs traits caractéristiques est le fait qu’ils changent très facilement de cours, ce qui rend les choses difficiles pour les peuples qui vivent près de leur lit. Parfois, les rivières ne coulent que pendant le printemps, quand fondent les neiges des montagnes, et elles meurent souvent en plein désert. Il faut aussi mentionner les lacs de l’Asie centrale qui sont des réservoirs importants d’eau douce (ou, au contraire, de sel) et de pois- sons. Les plus grands lacs salés sont la mer Caspienne, la mer d’Aral et le Köknor (Kukunor, Qinghai ou lac Bleu) dans l’Amdo, la partie sep- tentrionale du Tibet ; le Balkhach, au nord du Tien Shan, est un impor- tant réservoir d’eau douce (bien que sa partie orientale soit assez salée). Les terres de la zone aride sont très riches, mais, à cause du climat, l’agriculture n’est possible qu’avec l’apport de l’irrigation. Au deuxième millénaire avant notre ère, au moment où l’agriculture s’est répandue en Asie centrale, est ainsi née la structure agraire caractéristique de l’éco- nomie centrasiatique, avec les agriculteurs autour des rivières ou des oasis et les éleveurs nomades dans les steppes. Ces deux mondes étaient fortement liés. Les agriculteurs, beaucoup plus nombreux et souvent urbanisés, menant une vie plus stable, produisaient la plupart des biens et des marchandises de la région, mais la force militaire appartenait presque toujours aux nomades qui exerçaient souvent un contrôle poli- tique sur les villes. Affaiblies par leur isolement, les villes étaient entou- rées par des déserts et des steppes, parfois très vastes (comme au Turkestan oriental), où régnaient les nomades. Si les nomades 22 • LE GRAND JEU devenaient agriculteurs, leurs campements abandonnés étaient occupés par une nouvelle vague d’éleveurs qui, après quelques générations, commençaient à les dominer. Ce mode de vie très stable était, jusqu’à la colonisation russe, éga- lement caractéristique de l’une des régions périphériques du monde cen- trasiatique, la basse et moyenne Volga (Itil). Les bâtisseurs de villes étaient entourés par des nomades et, plus au nord, par les chasseurs des forêts. Les sédentaires étaient toujours des « pasteurs d’hier » qui avaient changé de mode de vie (à l’instar des Khazars, des Bulgares, des Mongols ou encore des Tatars) et leurs voisins étaient souvent leurs anciens compatriotes qui continuaient à mener un mode de vie nomade, d’où des relations entre les deux parties de la population souvent plus paci- fiques que dans le Turkestan. La différence principale résidait dans le fait que les classes dominantes des États de la Volga préféraient s’ins- taller dans les villes, tandis que les souverains des oasis du Turkestan restaient nomades dans la plupart des cas et ne venaient dans les villes vassales que pour recevoir leur tribut. La majorité de la population sédentaire de la région centrasia- tique habitait dans cinq régions : la vallée des rivières de Zeravchan et Qashqa-Daria (la Sogdiane ou le Sogd de l’Antiquité) ; le Khwarezm (Chorasmia), autour du bas Amou-Daria et dans son delta ; le Ferg- hana, les terres fertiles du cours moyen du Syr-Daria ; les provinces de Chach (ou Al-Shash, correspondant à l’actuelle Tachkent) et d’Ilaq, situées dans les bassins du Chirchik et de l’Ahangaran, des affluents du Syr-Daria ; et enfin la province de Balkh, au sud de l’Amou-Daria. Toute la région située entre les cours moyens et les deltas du Syr-Daria et de l’Amou-Daria est connue depuis l’arrivée de l’islam sous le nom de « M ?’ war ?’ an-Nahr (Mavarannahr) » (« Ce qui est de l’autre coté du fleuve »), ce qui correspond d’ailleurs au terme antique de Transoxiane. La région au sud de l’Amou-Daria et au nord des montagnes de l’Hindu-Kush était appelée Tokharistan. L’Amou-Daria était tradition- nellement considéré comme la frontière entre le Khorasan, la province du nord-est de l’Iran, et le Mavarannahr – mais ces deux entités furent souvent unifiées et sous la même domination. Le pays du Syr-Daria et de l’Amou-Daria est souvent appelé le Tur- kestan occidental (ou le Turkestan russe, après la conquête de ces terres par l’Empire russe), qui doit être distingué du Turkestan oriental, ou chinois, comme on appelle les oasis du bassin du Tarim et parfois aussi 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 23 la Dzoungarie, le plateau au nord du Tien Shan. Le bassin du Tarim est aussi appelé la Kachgarie, d’après la ville de Kachgar. Les steppes du nord de l’Amou-Daria et de la mer Caspienne étaient baptisées du nom des peuples nomades qui y vivaient. Ainsi, au début du VIIIe siècle, on les appelait en persan Dasht-i-Ghuzz (« la steppe des Oghuzz »), et à partir du XIe siècle, elles sont devenues Dasht-i-Qïp- chaq (du nom des Qïpchaqs, les Coumans des chroniques occidentales ou les Polovtsis de l’histoire russe), terme qu’on a utilisé jusqu’à XIXe siècle, bien que la domination des steppes par des Qïpchaqs (ancê- tres des Kazakhs et, en partie, des Tatars de la Volga) ait pris fin avec l’invasion mongole. La région isolée des steppes qui se trouve au nord du Tien Shan et au sud du lac Balkhach s’appelle Yeti-su (« Sept rivières ») en turc, mais on utilise souvent aussi le terme russe de Semi- retchiye, qui a la même signification. Une autre importante région de nomadisme était le nord du pla- teau tibétain, l’Amdo, la zone principale des contacts du monde tibétain avec les autres cultures. Le plateau montagneux, en plus de l’aridité, est caractérisé par un froid extrême – cette région était, peut-être, la plus rigoureuse de l’Asie centrale. Pour en finir avec les définitions géographiques, il nous faut revenir au début. Il existe quelques termes généraux dont nous aurons besoin : l’Asie centrale (Âsiyâ-yi Markazî en persan) qui embrasse cet immense ensemble de régions très diverses que nous venons de décrire ; la Haute-Asie, qui englobe les plateaux assez élevés de la Mongolie et le Tibet ; l’Asie médiane (Âsiyâ-yi Wustâ en persan, Sredniaya Aziya en russe), concept plus limité et assez flou, décrivant les régions centrasia- tiques au sud des steppes kazakhes comprises entre les grands empires, russe, britannique et chinois (d’où le terme « médiane »), et conquises par la Russie au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. On a déjà dit que les frontières de l’Asie centrale et des régions périphériques avaient changé plusieurs fois au gré des péripéties de l’his- toire. C’est pourquoi, pour comprendre l’histoire de l’Asie centrale, il est nécessaire de s’en faire une idée complète et globale. L’Empire perse : VIe-IVe siècle av. J.-C. C’est au VIe siècle av. J.-C. qu’on trouve dans les sources écrites une pre- mière information sur l’Asie centrale, quand la région au sud de la mer 24 • LE GRAND JEU Aral était incluse dans l’Empire perse des Achéménides. Grâce au déve- loppement de l’agriculture fondée sur l’irrigation, les premières villes furent bâties dans des vallées alluviales du Sogd et, peu après, au Khwa- rezm. Les sédentaires de ces régions parlaient des langues de la branche orientale du groupe iranien. Dans les déserts autour des villes vivaient des peuples nomades du même groupe linguistique, les Sakas (ou les Scythes, en grec). Il est probable qu’ils peuplaient aussi les terres du Turkestan oriental, avec un autre peuple indo-européen, les Tokhars. L’Asie centrale est entrée dans l’histoire de l’humanité avec la pre- mière victoire des nomades sur les grandes armées sédentaires, bien connue du monde occidental. En 530 av. J.-C., le grand empereur perse et stratège Cyrus II mena une campagne contre les Massagètes, une tribu scythe habitant à l’est de la mer Caspienne (ou de la mer d’Aral). Cette campagne fut meurtrière : son armée fut décimée et lui-même y fut tué. Les victoires de Darius II en 422 av. J.-C. transformèrent la situa- tion, et les terres sédentaires du Sogd ainsi qu’une partie des territoires scythes entrèrent dans l’Empire perse, constituant la 16e satrapie (pro- vince) de l’empire. La Bactrie (ou Bactriane), se composant surtout des terres de l’Afghanistan contemporain, forma la 12e satrapie. Ces deux provinces étaient célèbres pour leurs cavaliers, qui participèrent à la plu- part des campagnes menées par l’empire, de l’Égypte à la Grèce. Des Grecs aux Kouchans : IVe siècle av. J.-C.-IIe siècle av. J.-C. La puissance perse fut détruite par les phalanges macédoniennes d’Alexandre le Grand en quelques batailles. En 331 av. J.-C., le dernier empereur, Darius III, défait, s’enfuit, accompagné par un détachement de cavaliers bactriens, en Bactrie, où il fut tué par le satrape Bessos qui s’était proclamé empereur sous le nom d’Artaxerxès et qui continua la résistance contre Alexandre, jusqu’en 329 av. J.-C., date à laquelle Bessos fut livré par des traîtres et exécuté. L’armée d’Alexandre, après avoir pacifié la Bactrie, prit la ville prin- cipale du Sogd, Smarakanda (Marakanda en grec, la future Samarcande), mais la résistance continuait, dirigée par Spitamenes, un Sogdien qui, ayant contribué à livrer Bessos aux Macédoniens, avait réussi à conclure une alliance avec les Massagètes, des descendants des Scythes. Cette résistance dura presque trois ans, jusqu’à la mort de Spitamenes, assas- siné par ses alliés nomades, en 328 av. J.-C. 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 25 Des Perses aux Kouchans (VIe siècle av. J.-C.-IIe siècle av. J.-C.) 26 • LE GRAND JEU Pour gagner la sympathie des nobles locaux, bactriens et sogdiens, Alexandre les avait récompensés par des titres et des postes administra- tifs, et avait encouragé ses compagnons d’armes à épouser leurs filles. Lui-même épousa, au printemps 327, Roxane, une princesse bactrienne (ou sogdienne). Peu après, le roi du Khwarezm vint à la cour d’Alexandre pour offrir sa soumission. L’inclusion de la région dans l’Empire macédonien fut marquée par la colonisation hellénistique de ces terres, particulièrement en Bac- trie. Alexandre fondait de nouvelles villes ou réaménageait les anciennes, en y installant des colons, pour la plupart des vétérans de son armée. En Asie centrale les principaux centres de colonisation furent Alexandrie de Margiana (probablement dans l’oasis du Merv), Alexan- drie d’Ariana (l’actuelle Herat), Alexandrie de Bactriana (Bactra, près de la Balkh contemporaine), Alexandrie du Caucase (Begram ou Bamiyan), Alexandrie-sur-Oxus (site de Ay-Khanum, Sogd), Alexandrie Eschatae (littéralement « la plus éloignée », située probablement à proximité de Khodjent sur le Syr-Daria). Après la mort d’Alexandre en 323 av. J.-C., son empire fut divisé entre ses généraux. Le Sogd et la Bactrie devinrent des provinces de l’un des nouveaux États, l’Empire séleucide, englobant la plupart des terres de la partie asiatique de l’empire d’Alexandre. Antiochos, fils du fonda- teur de l’État 2 et de la fille de Spitamenes, devint vice-roi de l’est dont la capitale était située en Bactrie, avant de devenir le roi Antiochos Ier. Pendant son règne, le pouvoir des Séleucides dans la région se renforça, et de nouvelles colonies grecques furent établies, en particulier en Bac- trie, dont l’économie était florissante. Au milieu du IIIe siècle av. J.-C., la Bactrie et la Parthie (au sud-est de la mer Caspienne) déclarèrent chacune leur indépendance. Diodote, le satrape de Bactrie, fonda ce que l’on connaît sous le nom de Royaume gréco-bactrien. Peu de temps après, la Parthie, de son côté, subit l’inva- sion des nomades du nord, les Parni, dont le chef, Arsac, fonda une nouvelle dynastie. En 208, l’empereur séleucide Antiochos III essaya de reconquérir les provinces rebelles. Il vainquit l’armée parthe et assiéga Bactres (l’actuelle Balkh), la capitale du Royaume gréco-bactrien, mais fut contraint de l’abandonner deux ans plus tard, reconnaissant l’indé- pendance de ces deux provinces. Après cette victoire, la Parthie et la Gréco-Bactrie continuèrent leur 2. Séleucos Ier Nicator qui donna son nom à la dynastie des Séleucides. 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 27 expansion – la première surtout vers le sud-ouest, en Mésopotamie, et la deuxième vers le sud, en Inde. La Parthie atteignit, au nord, le fleuve Uzboy (l’ancien lit de l’Amou-Daria, qui se jette dans la mer Caspienne) et détacha de la Gréco-Bactrie les régions de Merv et d’Herat. La frontière septentrionale de la Gréco-Bactrie n’est pas très clairement connue – peut-être passait-elle le long de la vallée de l’Amou-Daria jusqu’à la Ferg- hana du Sud. Ses rois préféraient mener des guerres au sud, de l’autre coté de l’Hindu-Kush, où ils soumirent les vastes territoires de l’Inde du Nord. Les sources archéologiques prouvent qu’à l’époque, le Sogd et le Khwarezm, indépendants, prospéraient, mais les sources écrites n’en disent rien. Au milieu du IIe siècle av. J.-C., ces régions subirent l’invasion de nomades venus du nord, conséquence de la fondation, vers la fin du IIIe-début du IIe siècle, dans les steppes de la Mongolie, de l’un des pre- miers empires des steppes connus : l’État des Xiong-nu (les Huns). Cet empire, après avoir obligé la Chine des Han à lui payer un tribut très lourd, entama une expansion vers le sud-ouest, dans la région du « cor- ridor du Gansu », l’unique voie terrestre reliant la Chine à l’Asie cen- trale. Cette région était habitée par un peuple nomade, les Yuezhi (ou Tokhars, peuple indo-européen). En 176 av. J.-C., les Yuezhi furent battus par les Xiong-nu et se divisèrent en deux parties : les Petits Yuezhi qui migrèrent au nord-est du plateau tibétain, et les Grands Yuezhi qui, après avoir attaqué leurs voisins occidentaux, les Wusun (peuple aux origines inconnues), les contraignant à migrer au nord, vers la vallée d’Ili, ont continué à se déplacer vers l’ouest. En chemin, ils chassèrent les Sakas (ou Scythes orientaux) du Turkestan oriental et de la région du Syr-Daria, les obli- geant à migrer vers le Pamir, l’Inde du Nord et les frontières orientales de la Parthie, où ils s’installèrent dans le bassin de la rivière Helmend, région qui prit le nom de Sakastène (ou Sagestan, qui devint plus tard le Sistan). De son côté, le royaume parthe réussit à résister aux invasions des peuples nomades et devint, pendant le règne de Mithridate II (123-87), l’une des grandes puissances mondiales et l’adversaire le plus dangereux de l’Empire romain. Durant ces bouleversements, les Sakas ruinèrent la Gréco-Bactrie, dont le dernier roi, Helioclès, régna jusqu’en 141 av. J.-C. Les Yuezhi, qui suivaient de près les Sakas, occupèrent la Ferghana et, peu après, la Bactrie. Les terres des Yuezhi furent divisées alors en cinq principautés ; par la suite, l’un des princes, Heraios, les unifia en fondant la nouvelle 28 • LE GRAND JEU dynastie des Kouchans (d’après le nom de son clan), dont l’histoire est très difficile à reconstituer du fait de l’extrême rareté des sources. Sous le règne du roi Koujoula Kadfiz (30-78), les Kouchans conquirent Kaboul et le Cachemire. Kanishka Ier (100-126 ou 120-146), le roi le plus célèbre des « Grands Kouchans », avait une capitale à Purushapura (l’actuelle Peshawar) et, peut-être, une autre en Bactrie. Les frontières septentrio- nales de son royaume suivaient celles de la Gréco-Bactrie. Le Khwarezm, la Ferghana et le Sogd abritaient des principautés indépendantes ou vas- sales des Kouchans. L’apparition des Chinois. La route de la Soie : IIe siècle av. J.-C.-IIIe siècle apr. J.-C. L’exode des Yuezhi du Gansu et du Turkestan oriental modifia consi- dérablement le paysage de la région. Les nomades étaient désormais bien affaiblis et les Xiong-nu trop lointains pour être une menace per- manente. C’est ainsi que les villes-États situées dans les oasis du bassin du Tarim prospérèrent ; on a pu en dénombrer trente, dont neuf parti- culièrement puissantes. À l’apogée de leur gloire, les Xiong-nu contrô- laient ces dernières et en percevaient l’impôt, mais vers la fin de IIe siècle av. J.-C., ils furent remplacés par les Chinois qui, après une période de troubles, y rétablirent leurs positions. En 138 av. J.-C., afin de s’allier aux Yuezhi contre les Xiong-nu, l’empereur Wu-di (140-87) envoya un ambassadeur, Zhang Qian, en expédition. Celui-ci, capturé par les Xiong-nu au début de sa mission, resta leur prisonnier pendant dix ans. Après s’être évadé, il réussit à traverser les villes du Tarim et à atteindre les campements des Yuezhi en Bactrie. Ces derniers ne se souciaient plus de se venger d’ennemis devenus trop lointains pour être effrayants, mais la mission eut quand même un certain succès – ce voyage élargit considérablement l’écou- mène chinois et montra à l’empereur les grands avantages du commerce avec les pays centrasiatiques. Lors de la deuxième ambas- sade de Zhang Qian, qui eut lieu en 116-115 av. J.-C., celui-ci parvint à établir de bonnes relations avec les Wusun et les tribus kanju, qui menaient une vie nomade dans les environs de l’Aral et dans le désert du Kyzylkoum. 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 29 Zhang Qian (?–103 av. J.-C.) Le premier diplomate à apporter en Chine des informations sur l’Asie centrale naquit dans la ville de Hanzhong, province du Shaanxi. En 138 av. J.-C., il fut envoyé par l’empereur Wu-di à la recherche des Grands Yuezhi afin de les persuader de devenir les alliés de la Chine contre les Xiong-nu. C’était une mission très importante, mais avec des chances de succès très médiocres – on ne savait pas exactement où étaient les Yuezhi et, en tout cas, pour les trouver, il fallait traverser les terres des terribles Xiong-nu. L’ambassade, constituée d’une centaine de personnes, fut très vite capturée par l’ennemi, dans la ville de Longxi (province du Gansu). Le souverain des Xiong-nu donna à Zhang Qian, qui avait su lui plaire, une épouse, et l’installa au cœur même de son empire. Au bout de dix années, après avoir endormi les soupçons, Zhang Qian, avec sa femme, son fils et un Hun nommé Ganfu, compa- gnon fidèle depuis son départ de Chine, réussit à s’enfuir et à atteindre le lac Issïq-köl, campement du chef des Wusun, où il apprit que les Yuezhi s’étaient installés plus au sud. Il passa la Ferghana et trouva enfin ces derniers en Bactrie – baptisant celle-ci du nom de Daxia. Zhang Qian y passa une année, recueillant des informations sur la région et sur d’autres contrées, encore plus éloignées. Finalement, le roi des Yuezhi refusa l’alliance avec la Chine et, en 127 av. J.-C., Zhang Qian repartit pour la Chine via le Pamir et les oasis du sud du Taklamakan. Près du lac de Lob-Nor, il fut emprisonné par les Huns et passa encore une année en captivité. Profitant de querelles au sein de l’aristocratie hun, il parvint à s’enfuir. À son arrivée en Chine, il n’était plus accom- pagné que par Ganfu, qui, excellent tireur à l’arc, lui avait sauvé plu- sieurs fois la vie – sa femme et son fils étaient morts pendant leur deuxième captivité. Durant ce périple de 15 000 kilomètres et malgré toutes les péripéties, Zhang Qian était parvenu à conserver ses insignes d’ambassadeur. Il éveilla l’intérêt impérial à l’égard des États occiden- taux, ce qui devait mener à la conquête chinoise de l’Asie centrale et de tout l’Occident. En 123, Zhang Qian fut nommé général en chef et mena une grande expédition victorieuse contre les Huns. L’année suivante, son détache- ment fut battu ; il fut déchu de ses titres de noblesse, mais sauva sa tête grâce à ses connaissances exceptionnelles des pays occidentaux. En 116-115, il fut envoyé de nouveau en ambassade chez les Wusun. 30 • LE GRAND JEU Les informations ramenées par Zhang Qian influencèrent énormément la politique extérieure de la Chine, qui comprit qu’au-delà des déserts se trouvaient des pays riches et fertiles. Le commerce avec l’Occident devint d’ailleurs un des principaux revenus de la Chine, et la conquête de l’Asie centrale fut toujours une aspiration majeure des empereurs de l’Empire céleste. Zhang Qian fut un digne précurseur des joueurs du « Grand Jeu ». Au début de notre ère, les Kanju, devenus souverains du Sogd, de la Ferghana et du Khwarezm, devinrent assez puissants pour repousser l’offensive des Wusun et conquérir les tribus sarmates qui peuplaient les steppes au nord-ouest de la mer d’Aral. En 121 av. J.-C., l’armée du général Huo Qu-bing chassa les Xiong-nu du corridor du Gansu en les séparant de leurs alliés qiang, qui vivaient au nord du Tibet. En 121-119, les Xiong-nu subirent plusieurs graves défaites face aux Chinois et leurs alliés, et leur importance dans la région diminua. L’apogée de la puissance chinoise fut atteint lors de l’expédition de la Ferghana (appelée Dawan par les Chinois de l’époque). En 105 av. J.-C., l’empereur Wu-di y envoya l’armée du général Li Guang-li, célèbre pour ses victoires sur les Xiong-nu. La campagne avait pour objectif de soumettre cette région, très importante du point de vue du commerce, et surtout de capturer les fameux « chevaux célestes 3 », beau- coup plus grands et plus forts que les chevaux des Chinois et des Xiong-nu. Wu-di espérait que les « chevaux célestes » lui conféreraient un avantage dans son combat difficile contre les nomades du Nord. Cette première expédition fut un fiasco ; et une nouvelle expédition fut organisée en 102. Les Chinois investirent la Ferghana, dont les habitants devinrent leurs vassaux et furent contraints de leur payer un lourd tribut en chevaux. Cependant, les lourdes pertes enregistrées par les Chinois leur firent sentir que l’expansion vers l’Occident avait atteint ses limites. Le Gansu, colonisé et fortifié, devint l’avant-poste de l’État et du commerce chinois sur la route qu’on appellera plus tard la route de la Soie. Des caravanes chargées de soie chinoise cheminaient à travers l’Asie centrale, d’où les marchandises étaient transportées par des 3. Ces chevaux sont vraisemblablement les ancêtres de la race de chevaux turk- mènes, Akhal-Tékés. 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 31 négociants sogdiens et parthes vers les portes du Levant et l’Europe. Ce fut la première ouverture réciproque entre l’Occident et l’Extrême- Orient. Elle fit naître en Europe la légende du royaume de la Soie, fabu- leusement riche, qui d’ailleurs attira les voyageurs jusqu’à l’époque des Grandes Découvertes. La Chine, quant à elle, pouvait désormais s’appro- visionner en pierres précieuses, fourrures et épices. C’est à cette époque que les Chinois purent découvrir le raisin, le haricot ou encore le safran. Mais, c’est peut-être aux villes et aux commerçants de l’Asie centrale que ce commerce profita le plus. Le prix de la soie à Rome était si élevé que, pour diminuer les sorties de capitaux vers la Parthie (avec laquelle l’Empire romain était toujours en guerre), l’empereur Tibère (14-37) fut obligé d’interdire aux Romains de porter des habits de soie. L’interdic- tion n’eut que peu d’effet, la soie étant devenue un symbole important de richesse et de haute position sociale. Cette époque se caractérise par une concentration des pouvoirs sans précédent et qui ne sera plus jamais atteinte par la suite. Le monde civilisé était partagé entre quatre grandes puissances : l’Empire romain, la Parthie, l’État kouchan et l’empire des Han. Afin de sécuriser son commerce, la Chine s’efforçait, souvent avec succès, de conserver un contrôle sur les villes du Tarim ; mais les déserts l’empêchaient d’y établir son pouvoir directement. En 60 av. J.-C., un poste de gouverneur-protecteur de l’Occident, représentant de l’empe- reur dans la région du Tarim, fut créé. Cette personne y exerçait l’auto- rité suprême, tout en maintenant les dynasties locales. Sa force reposait sur les colonies militaires installées dans les oasis, mais surtout sur les conflits permanents entre les villes, incapables de former une coalition contre la Chine. Les cités les plus puissantes étaient Shatche (l’actuelle Yarkand), Yutian (l’actuelle Hotan) et Loulan. Le pouvoir des Chinois dans la région prit fin avec le déclin de la dynastie des Han antérieurs, au début du Ier siècle apr. J.-C., et ne fut restauré que vers la fin de ce siècle par Ban Chao, un général des Han postérieurs. En 74, il prit les villes de Yarkand et de Koutcha. Les Kou- chans, qui avaient soutenu Ban Chao contre Yarkand, tentèrent de l’attaquer en 90 en passant par le Pamir, mais ils furent battus. Vers 94, toutes les villes de la route de la Soie reconnurent la suzeraineté de la Chine. Au début du IIe siècle, les Chinois perdirent à nouveau cette région, dont la partie septentrionale était dominée par les Xiong-nu, et Hotan dominée, elle, par les Kouchans. En 126, Ban Yong, le fils de Ban Chao, 32 • LE GRAND JEU vainquit les Xiong-nu, rétablissant partiellement l’influence chinoise, mais ce fut l’ultime succès chinois dans la région. Vers la fin du siècle, le déclin de l’empire devint irréversible. Lorsqu’en 220, la division de la Chine en trois royaumes inaugura une période d’affaiblissement, ses positions dans le bassin du Tarim avaient déjà été perdues depuis des décennies. Après la chute de l’empire des Han, l’État kouchan établit son contrôle sur la partie sud-est du Turkestan oriental et remplaça la Chine en tant que protecteur du commerce international sur la route de la Soie. Durant cette période, la branche méridionale de cette route (pas- sant au sud du désert de Taklamakan) devint plus importante que la branche septentrionale, toujours menacée par les Xian-bi, confédéra- tion nomade qui avait écrasé l’État des Xiong-nu en 155. Une partie de ces derniers chercha refuge en Chine, une autre se retira en direction du nord-est. Trois siècles plus tard, Attila allait les conduire vers les champs Catalauniques. Attila (règne de 444 à 453) Le peuple des http ://fr.wikipedia.org/wiki/HunsHuns avait, au IIe siècle, quitté les steppes mongoles pour s’établir, à des milliers des kilomètres de là, dans les plaines de Pannonie près du Danube (la Hongrie actuelle). Pendant le règne de Bleda (434-441), frère d’Attila, l’empire hun s’éten- dait jusqu’aux Alpes, au Rhin et à la Vistule. À la fin de 444 (ou au début de 445), Attila, aidé par ses vassaux germaniques, destitua son frère par un coup d’État – Bleda fut assassiné et remplacé par Attila. Le règne d’Attila marqua l’apogée de la puissance des Huns, reposant sur la force armée et le tribut payé par Constantinople. Selon toute vrai- semblance, Attila était certain de sa prédestination comme créateur d’un empire mondial (une légende dit qu’il aurait trouvé, dans des circons- tances mystérieuses, l’épée de Mars, dieu de la guerre). C’est ainsi qu’il se fit appeler « Europae Orbator » (« empereur d’Europe ») et entreprit l’invasion de la province romaine de Pannonie-Savie (le reste de la Pan- nonie était déjà aux mains des Huns). L’empereur d’Occident fut contraint de le nommer « magister militiae » (« maître de la milice »), titre signifiant qu’Attila était son vassal gouvernant la Pannonie. En 449, Honoria, co-impératrice d’Occident, fut contrainte par son frère cadet Valentinien III d’épouser Attila, afin de préserver l’unité impériale. 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 33 Envoyée à Constantinople en exil, elle fit parvenir sa bague à Attila, qui accepta le bijou comme « dot », avant de demander en sus la Gaule. Après le refus de l’empereur, Attila déclara la guerre à l’empire d’Occi- dent. Au printemps de 451, à la tête d’une armée coalisée (plus germa- nique que hun d’ailleurs, ayant de ce fait perdu beaucoup des avantages de la cavalerie nomade sur les sédentaires), Attila entra en Gaule. À Orléans, Attila se trouva face aux Wisigoths de Théodoric Ier et à l’armée coalisée de tous les peuples de la Gaule (plutôt barbares fédérés que Gaulois romanisés) menée par le patricien romain Aetius. La bataille déci- sive eut lieu, près de Troyes, dans des champs près du village de Maurica ou Mauriacus (en latin Campus mauriacus) ou, comme certains auteurs le pensent, aux « champs Catalauniques » près de Châlons-en-Cham- pagne [OK ?]. Cette fois, Attila fut vaincu et son armée décimée. Il se retira vers le Rhin. Au printemps 452, il attaqua l’Italie, se dirigea vers Rome, mais dut finalement conclure la paix, parce que l’armée du nouvel empereur d’Orient, Marcien, franchit le Danube, menaçant le cœur même de l’empire hun. Attila se retira alors en Pannonie, mais mourut subitement au printemps de 453 après un festin gigantesque, probablement empoisonné. Il reçut des funérailles royales, et fut enterré dans un triple cercueil, peut-être sous le lit du fleuve Tisza (dans la Hongrie actuelle), temporairement détourné pour l’occasion. Son fils Ellac lui succéda ; mais peu de temps après, il fut vaincu à Nedao par les Gépides et les Ostrogoths, tribus germaniques qui rejetaient sa souveraineté. L’empire hun se disloqua à la suite de cette défaite. Attila est surtout connu dans l’historiographie et dans la tradition chré- tienne occidentale comme le « fléau de Dieu », un des personnages les plus sinistres de l’histoire. Il devint aux yeux des Européens le symbole du souverain-guerrier nomade, se confondant dans l’imaginaire popu- laire avec les traits que l’on prêtera plus tard à Gengis Khan : sanguinaire, aimant la guerre et les pillages, et, par-dessus tout, cruel, rusé et exter- minateur de la civilisation. Or, cette vision est éloignée de la vérité : en effet, les Germains étaient largement majoritaires dans la coalition du Campus mauriacus, et on ne peut donc pas dire qu’Attila était réellement le souverain d’une armée de nomades venus de steppes sauvages. La cour d’Attila était d’ailleurs sans doute l’une des plus raffinées de son temps, et elle avait intégré beaucoup de traditions romaines. Néanmoins, l’époque à laquelle vécut Attila, fatale pour l’empire 34 • LE GRAND JEU d’Occident et la civilisation antique –en effet, l’invasion des Huns n’a pas été la plus dangereuse qu’ait connue Rome, mais seulement une parmi tant d’autres –, sa confrontation avec le général Aetius, nommé « le dernier des Romains », ainsi que l’origine nomade des Huns ont frappé les historiens du Moyen Âge, qui ont fait d’Attila la figure typique du barbare nomade détruisant la civilisation. Sous la domination des Kouchans, très favorables au bouddhisme, les marchands de l’Inde du Nord – à l’époque, le centre du bouddhisme ont joué un rôle primordial dans le commerce sur la route de la Soie. Progres- sivement, le bassin du Tarim devint l’un des principaux centres de diffusion de l’enseignement bouddhique vers la Chine et la Transoxiane. Une icono- graphie religieuse fut élaborée par les artisans indiens de Gandhara et de Mathura, avec une forte influence des sculpteurs grecs restés en Inde du Nord après l’époque de la Gréco-Bactrie. Diverses cultures de l’Eurasie tout entière se rencontraient dans ces oasis du Taklamakan. L’influence des Kou- chans subsista dans la région pratiquement jusqu’au milieu du IIIe siècle. Les Sassanides et les Türks : IIIe-VIIe siècle À l’ouest de l’Asie centrale, le début du IIIe siècle fut marqué par le retour de l’empire perse. En 224, Ardachir Ier , fondateur de la dynastie sassa- nide, chassa les Arsacides et fonda un nouvel empire, dont la capitale fut Ctésiphon, une ville située sur le Tigre. La religion officielle y était le zoroastrisme. À l’est, les frontières de cet empire allaient jusqu’à Sakastan ; Merv était une principauté vassale. Vers la fin du IIIe siècle, les Sassanides occupèrent le Sogd et l’oasis de Boukhara, et installèrent un conglomérat de principautés semi-dépendantes dans les terres kou- chanes de Bactrie. Pendant quelques décennies, le reste de l’État kou- chan fit partie de l’Inde du Nord. La Transoxiane, qui était, selon toute évidence, un territoire vassal des Sassanides, subit à la fin du IVe siècle une invasion de nomades du Nord, les Kidarites (probablement des Huns s’étant jadis déplacés à l’ouest). Avant d’attaquer la Transoxiane, ils avaient démantelé l’État nomade des Kanju ; au début de Ve siècle, ils franchirent l’Hindu-Kush et conquirent le Pendjab. 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 35 Les Kidarites restés en Transoxiane reconnurent assez vite la suze- raineté des Perses. Mais dès le milieu du Ve siècle, ils furent remplacés par les Hephtalites, nomades eux aussi. Les origines de ces derniers ne sont pas très claires ; peut-être s’agissait-il d’une confédération de tribus altaïques et iraniennes. Ils occupèrent le Tokharistan. Et, en 484, ils furent à l’origine de la défaite et de la mort du shah sassanide Peroz. Vers le début du VIe siècle, ils conquirent Sogd et les villes du Turkestan oriental, à l’exception de la région du Lob-Nor, où un royaume indé- pendant dont la population parlait une langue indienne perdura jusqu’au milieu du Ve siècle, avant d’être conquis par les Tuyuhuns, tribu proto-mongole liée aux Xiang-bi de la région du Kukunor (dans le nord-est du Tibet). Au sud, la puissance des Hephtalites s’étendait jusqu’à l’Inde du Nord, dont les dynasties locales étaient leurs vassaux. Le commerce sur la route de la Soie était toujours très important, mais les commerçants indiens avaient été remplacés par les Sogdiens, qui avaient des colonies dans toutes les villes de la route jusqu’à la Chine du Nord. Pour un temps, les Sogdiens étaient devenus les maîtres du commerce international de la Chine jusqu’à Byzance, et leur langue constituait la lingua franca de toute l’Asie centrale. Le milieu du VIe siècle donna naissance à l’une des plus grandes puissances nomades, le khaganat türk. En 551, Bumïn, chef de dix (et plus tard, de douze) tribus post-xiong-nu, qui avaient pris le nom de Türks et qui nomadisaient entre l’Altaï et le fleuve Jaune, vainquit la confédération des Rurans (dont les Türks étaient vassaux), et se pro- clama « khagan », ce qui était le titre du khan des Rurans. Durant les dernières décennies du VIe siècle, les Türks conquirent les terres de la Mandchourie, devinrent maîtres de la Chine du Nord et chassèrent les Hephtalites du Turkestan oriental. Pour la première fois, ils avaient réussi à unifier presque toute la Grande Steppe, de l’océan Pacifique jusqu’au Caucase et à la Crimée. À cette époque, les popula- tions iraniennes avaient définitivement quitté les steppes, où elles avaient été remplacées par des tribus türks. Arrivés en Sogd et en Bactrie, les Türks signèrent alors une alliance avec les Sassanides : le shah Chosroês épousa la fille du khagan Ichtemi, et les deux armées unies écrasèrent la puissance hephtalite, tuant leur roi en 563. Après la victoire décisive en 588-589, les alliés se partagèrent les terres de leurs ennemis : les Sassanides reçurent la Bactrie et le Tok- haristan, les Türks le Khwarezm et le Sogd. En 582, une guerre civile divisa le khaganat. Le khaganat de l’Est 36 • LE GRAND JEU profita du chaos qui régnait alors en Chine pour ravager ce pays. Dans les années 630, il fut à son tour affaibli par la résurrection des tribus oghuz, puis détruit par la dynastie Tang, qui inaugura la montée en puissance de la Chine. À l’ouest, le yabghu-khagan (titre des chefs du khaganat de l’Ouest) Tong (618-630), après avoir renforcé ses positions dans le Sogd et dans le Tokharistan, conclut une alliance avec l’Empire byzantin contre les Sassanides, et son armée prit part à la campagne de l’empereur Héraclius dans le Caucase (627-628). Après l’assassinat de Tong, en 630, une époque de guerres civiles commença. En 634, les Türks perdirent des territoires à l’ouest du Syr-Daria, et en 638, le khaganat fut une nouvelle fois divisé en deux parties, avec le bassin de la rivière Ili comme fron- tière. En 657, les Türks furent battus dans la région de Semiretchye par les Chinois, et le dernier khagan mourut en captivité. Mais à l’est comme à l’ouest, les Türks étaient encore forts et attendaient une occasion pour se soulever. Les Tang et les Arabes : VIIe-IXe siècle En 618, la dynastie Tang prit le pouvoir en Chine, laquelle, bien que fatiguée par des siècles de morcellement, retrouva très vite de nouvelles forces pour entamer une nouvelle expansion. Vers 650, toutes les villes du Tarim reconnurent sa suzeraineté. Le système inventé par les Han fut restauré presque sans changement : les villes conservaient une cer- taine autonomie ainsi que leurs dynasties, mais elles étaient adminis- trées par un gouverneur-protecteur de l’Anxi (« Occident pacifié ») siégeant à Koutcha (ville située dans l’actuel Xinjiang). Le pouvoir de ce dernier s’appuyait sur quatre garnisons chinoises, à Koutcha, Kachgar, Hotan et Qarashahr. Dans la seconde moitié du VIIe siècle, le pouvoir des Chinois dans la région se heurta aux Tibétains. Depuis le début de ce siècle, les rois du sud du Tibet avaient, en effet, soumis la quasi-totalité des tribus du plateau et avaient atteint les frontières chinoises près du Gansu et au sud des villes du Tarim. En 660, avec leurs alliés, une partie des Türks occidentaux, ils attaquèrent Kachgar et, en 665, Hotan. En 670, ils lancèrent une offensive générale dans la région du Tarim et contraignirent les Chinois à évacuer leurs armées vers le Kukunor (Koutcha, le dernier bastion chinois, fut pris en 677). Cependant, à cause du manque de stabilité intérieure, les Tibétains ne purent conserver leur 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 37 Les khaganats türks 38 • LE GRAND JEU influence pendant très longtemps. En 692, les Chinois reprirent Koutcha et restaurèrent leur pouvoir, Kachgar gardant néanmoins son indépen- dance jusqu’en 728. Mais un autre phénomène capital n’allait pas tarder à se produire. En effet, l’essor du califat arabe fut aussi inattendu qu’écrasant. Les tribus faibles et isolées des Bédouins de la péninsule Arabique furent unifiées rapidement en un puissant État grâce au charisme de Mahomet (570-632) et à la force de l’islam qu’il prêchait. Les Arabes montrèrent au monde la force du nomade devenu un ghazi, un guerrier de l’islam. Ces guerriers voulaient inviter tous les peuples du monde à embrasser l’islam, et le fait que même leurs généraux ne sussent pas grand-chose des pays lointains dans lesquels ils partaient en croisade, les rendait en fait presque invincibles, car ils ne pouvaient pas imaginer les difficultés réelles de leurs entreprises ! Vers 651, l’Empire sassanide fut conquis, les Arabes ayant atteint l’Amou-Daria et occupant Merv et Herat. À l’époque, le Sogd (Mavaran- nahr) était divisé en quelques principautés dont la plus forte était Samar- cande ; de son côté, le Tokharistan rassemblait une vingtaine d’États avec une population irano-hephtalite mélangée à des Türks. En 652, les Arabes prirent Bactres (Balkh) ; mais, par la suite, l’offensive fut stoppée par les troubles intérieurs du califat. Dès la fin des années 660, ils avaient commencé à effectuer des raids réguliers à travers l’Amou-Daria, percevant l’impôt à Boukhara, Samarcande, Termez et Khodjent. Vers le début du VIIIe siècle, les Chinois rencontrèrent de nouveau des problèmes avec les khaganats restaurés des Türks. Au nord du Tarim existait un khaganat türgesh qui, en 708, avait battu l’armée chinoise près de Koutcha. En 711, les Türgesh furent décimés en Dzoungarie par le deuxième khaganat türk, restauré en 680 dans les steppes mongoles. En pourchassant les troupes türgesh en 712-713, l’armée des Türks tra- versa la région de Semiretchye et arriva dans le Sogd qu’elle essaya de défendre contre les Arabes, mais fut battue et contrainte de rentrer en Mongolie. Les Türgesh revinrent également et essayèrent de restaurer leur pouvoir dans la région d’Ili. En 742, le deuxième khaganat türk fut détruit par une guerre civile et, en 745, un nouveau khaganat fut fondé à sa place par une des tribus türks, les Ouïgours. Dès le début du VIIIe siècle, les Arabes, aidés des Perses déjà isla- misés, commencèrent la conquête systématique du Mavarranahr et du Khwarezm. Cette invasion fut menée par Qutayba ben Muslim, le 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 39 vice-roi de Khorasan. Vers 715, profitant du manque d’unité de ses ennemis, ce dernier atteignit la Ferghana, qu’il conquit avec l’aide des Tibétains. Mais, après s’être révolté contre le nouveau calife, il fut tué la même année, et plusieurs de ses conquêtes furent perdues. La poli- tique de taxation arabe dans la région provoqua des rébellions en 728-730 et en 736-737 (la dernière fut soutenue par les Türgesh et les Tibétains) dont l’ampleur fut si importante que les Arabes ne conservè- rent que quelques villes, dont Samarcande. Cependant, en 737, les Tür- gesh furent battus, leur khagan assassiné et leur État démantelé. Les Chinois profitèrent de l’affaiblissement des Türgesh pour reprendre leur expansion vers l’ouest. La Ferghana, face à la menace arabe, accepta alors le protectorat chinois. Et, en 747, les premières troupes chinoises arrivèrent dans la région à travers Kachgar et le Pamir. Sur ces entrefaites, la situation des Arabes changea. En 747, débuta à Khorasan un mouvement contre la dynastie des califes umayyades et, en 749, ils furent remplacés par une nouvelle dynastie, celle des Abbas- sides. Le chef du mouvement, Abû Muslim, devenu vice-roi de Kho- rasan, décida de chasser les Chinois et envoya contre eux une armée sous le commandement de Ziyad ben Salih. En juillet 751, l’armée des Chinois de Gao Xian-zhi, renforcée par les forces alliées des Türks qar- luqs et des Ferghanais, rencontra l’armée arabe près de la rivière Talas. Pendant la bataille, les Qarluqs trahirent les Chinois, provoquant ainsi leur défaite. La bataille de Talas La bataille de Talas est peut-être une des batailles les plus importantes de l’histoire de l’Asie centrale, mais les sources sont très laconiques. Un annaliste chinois nous informe que le prince d’un État shiguo (situé peut- être dans la région de Tachkent), dont le père était prisonnier des Chi- nois, diffusait parmi toutes les tribus de la région des rumeurs sur la cruauté de Gao Xian-zhi, gouverneur général des terres de l’extrême- occident de l’empire. Les tribus décidèrent alors de s’unir en secret avec les Arabes, contre les Chinois. Apprenant cela, Gao Xian-zhi rassembla 30 000 (d’après une autre source, 60 000) soldats chinois et tibétains pour faire face aux Arabes. À l’époque, les régions à l’ouest du Pamir étaient disputées par les empires chinois et arabe. Presque toutes les tribus et principautés 40 • LE GRAND JEU reconnaissaient la souveraineté des Chinois, mais il s’agissait souvent d’une soumission plutôt formelle. Le gouverneur général ne disposait que d’un corps assez peu nombreux de soldats chinois, mais pouvait s’appuyer sur les forces alliées tibétaines ; sa stratégie principale était d’« anéantir les Barbares en utilisant les Barbares », une version chinoise de « divida et impera ». Gao Xian-zhi se devait donc de réagir très rapi- dement, l’apparition dans la région de la puissance arabe pouvant être très nuisible. En juillet-août 751, les troupes chinoises traversèrent la frontière et ren- contrèrent l’armée arabe à 300-400 km de là, près de la ville de Talas (la Taraz contemporaine, Djamboul à l’époque soviétique, au Kazakhstan). L’armée arabe du général Ziyad ben Salih se composait de 40 000 cavaliers du Khorasan et d’un nombre inconnu de troupes auxi- liaires issues des tribus alliées. Outre l’infanterie chinoise et les troupes tibétaines, l’armée chinoise comptait dans ses rangs de nombreux déta- chements de cavaliers alliés, dont une partie importante était des Qarluqs. La bataille dura cinq jours. Les Qarluqs jouèrent un rôle décisif : ils tra- hirent les Chinois et les attaquèrent de flanc. L’armée chinoise fut décimée et mise en fuite. Une chronique chinoise raconte que Gao Xian-zhi prit la fuite par un chemin très étroit, encombré de soldats et de bétails d’une tribu alliée ; un officier chinois dut galoper en avant, battant et même tuant à la massue hommes et animaux, pour laisser son général passer. La défaite des Chinois ne fut cependant pas catastrophique sur le moyen terme. Les Arabes n’avaient pas assez de forces pour continuer l’offen- sive, et quelques années plus tard, Gao Xian-zhi réussit presque à res- taurer l’influence chinoise en Ferghana. Mais la rébellion d’un général, An Lu-shan, qui déchira l’empire des Tang de 755 à 763, et la crise économique et politique qui s’ensuivit, mirent fin aux projets des Tang d’expansion vers l’ouest. La plupart des territoires occidentaux furent perdus. Grâce au soutien des Arabes, les Qarluqs commencèrent alors à unifier les tribus de la vallée d’Ili, en y créant un nouvel État nomade assez influencé par l’islam (les Qarluqs se convertirent finalement au Xe siècle). L’installation de l’islam à l’ouest du Pamir fut la conséquence la plus importante de la défaite des Chinois, cette région devenant une partie du monde islamique et non du monde chinois. En outre, à l’issue de la bataille de Talas, les Arabes capturèrent des 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 41 artisans chinois, dont certains d’entre eux furent installés à Samarcande où ils commencèrent à fabriquer du papier, inventé en Chine au IIe siècle, jusque-là inconnu en Occident. Peu de temps après, la fabrication du papier se répandit dans le monde islamique ; pendant les Croisades, vers la fin du XIe siècle, on commença à en fabriquer en Italie et, peu après, dans les autres pays européens. Ainsi la bataille de Talas, si éloignée de l’Europe, influença-t-elle énormément la culture occidentale. Cette bataille devint le moment décisif de l’histoire centrasiatique. L’empire des Tang qui, quelques années plus tard, allait subir une crise et des rébellions, dut renoncer à ses projets occidentaux. À l’inverse, les Arabes étaient devenus les maîtres indiscutables de la région. La popu- lation, après l’étouffement de quelques révoltes (dont la plus sérieuse eut lieu en 774-780, touchant tout le Mavarannahr avec pour épicentre Samarcande), fut convertie (pas toujours par la force) à l’islam, même si des vestiges des cultes indigènes subsistèrent pendant des siècles. L’islam devint alors une partie intégrante de la culture centrasiatique, et l’arabe la langue des lettrés et de l’État. L’Asie centrale était complè- tement entrée dans le monde islamique, bien que l’influence des Arabes ethniques dans la région fût de plus et plus faible. Par exemple, des membres de la famille des Barmakides, anciens prêtres du temple boudd- histe près de Balkh, devinrent secrétaires et vizirs des premiers califes abbassides. Au IXe siècle, la famille des Tâhirides, descendants d’un général iranien, occupait héréditairement le poste de gouverneur du Khorasan ; en 873, ils furent remplacés par un aventurier, Ya’qub ben Layth as-Saffar, qui créa un État presque indépendant, ne reconnaissant que formellement la suzeraineté du calife. Mais en 900, l’armée des Saf- farides fut battue près de Balkh par l’armée des Samanides. Des Samanides aux Khwarezmshahs : VIIIe-XIIIe siècle Le fondateur de la dynastie samanide, Ismail Samani, était gouverneur de Boukhara et descendait d’une famille locale islamisée dont des repré- sentants gouvernaient les villes de la région. Les Samanides avaient pris en main le commerce des esclaves türks, qui, depuis la première moitié du IXe siècle, étaient utilisés comme gardes du calife, connus sous le nom 42 • LE GRAND JEU de ghulam. Les Samanides prirent des ghulams à leur service pour créer leur propre garde, laquelle devint la force principale de leur armée. Les ghulams étaient des soldats professionnels non liés aux élites locales – ils dépendaient complètement de leur maître. Ce qui n’empêchait pas, parfois, le chef des ghulams de détrôner son maître et de prendre le pouvoir. Le règne des Samanides fut marqué par l’essor d’une grande culture. La langue sogdienne fut remplacée par le persan, et des chefs- d’œuvre de la littérature persane, tels que les poèmes de Rudaki et de Ferdowsi, furent écrits sous le patronage du gouvernement samanide. Pour les Tadjiks, les Samanides furent la première et unique dynastie nationale authentiquement tadjik. Cependant, la situation dans le bassin du Tarim restait fort compli- quée. Les Chinois avaient évacué leurs forces en 756, à cause d’une rébellion qui avait éclaté au cœur de l’empire. Le nord du Tarim avait été de ce fait envahi par des Ouïgours. En 762, le khagan ouïgour fut converti par un Sogdien au manichéisme, une sorte de zoroastrisme tardif, qui devint la religion officielle de l’État. Cette période marqua le deuxième essor des Sogdiens dans la région. L’écriture sogdienne fut adoptée pour la langue ouïgoure (plus tard, elle sera aussi adoptée par les Mongols et les Mandchous). Cependant, le pouvoir des Ouïgours était contesté par les Tibétains, qui, en 787, s’étaient convertis au boudd- hisme. De 780 à 790, les Tibétains prirent Hami, Hotan et Bishbaliq. Il s’ensuivit une guerre qui dura jusqu’en 822, quand les Ouïgours se trou- vèrent très affaiblis par la révolte des Kirghiz, tribus türkes arrivées de Khakassie, en Mongolie du Nord. En 840, les Kirghiz prirent la capitale du khaganat et tuèrent le khagan, proclamant un nouveau khaganat kirghiz. Une grande partie des Ouïgours s’installa alors dans l’oasis de Tourfan et la région de Bishbaliq, en fondant un nouvel État sédentaire dont le roi avait pris le titre d’idiqut. L’Empire tibétain, quant à lui, finit également par souffrir de crises intérieures et se désintégra vers 880. Au nord du Tarim, les Qarluqs, dont la puissance fut renforcée par la chute des Ouïgours en 840, avaient fondé leur propre khaganat. Cet État, qui avait embrassé l’islam au début du Xe siècle, est connu sous le nom d’État des Karakhanides. Il avait unifié les tribus türks de Semiret- chye et était devenu une menace permanente à la frontière septentrio- nale des possessions samanides. L’islamisation des Karakhanides avait affaibli les Samanides – les ghazis préférant se battre contre les infidèles en Occident que contre un État musulman. En 976, les Karakhanides lancèrent une offensive générale ; en 992, Boukhara fut prise et pillée. 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 43 Et dans les années qui suivirent, les Karakhanides finirent par dominer tout le Mavarannahr. Grâce à eux, l’islam avait conquis de nouvelles terres dans le bassin du Tarim – notamment Khotan et Koutcha, au début du XIe siècle. En 977, un nouvel État türk fut fondé sur les frontières méridio- nales du domaine samanide. Son fondateur était un ghulam du commandant en chef de l’armée samanide, un Qarluq originaire du lac Issïq-köl. Son État, vassal formel des Samanides, fut baptisé d’après le nom de sa capitale, Ghazna, État des Ghaznévides. En 996, les Ghazné- vides, sous couvert d’apporter de l’aide aux Samanides contre les Karak- hanides, occupèrent Khorasan ; et, en 999, le dernier Samanide fut détrôné. En 1008, des Karakhanides essayèrent de franchir l’Amou- Daria, mais furent battus par le roi ghaznévide Mahmud, qui avait réussi à élargir son État dans toutes les directions. En 1017, Mahmud avait en effet conquis le Khwarezm, et ses incursions (17 au total) contre le Sind et le Pendjab lui avaient donné les moyens de mettre sur pied une énorme armée professionnelle. Dans les steppes, les Karakhanides furent partiellement remplacés par des Türks oghuz qui avaient occupé les steppes au nord de la mer d’Aral jusqu’à la Volga, d’où ils avaient chassé les Kangars (Petchenè- gues). En 965, alliés à Sviatoslav de Kiev, ils attaquèrent Itil, la capitale des Khazars. Les Khazars Les Khazars sont, à l’origine, un peuple türk nomade, dont l’existence est attestée entre le VIe et le XIIIe siècles. Initialement, les Khazars étaient des sujets de l’empire des http ://fr.wikipedia.org/wiki/Turq %C3 %83 %C2 %BCtes Türks occidentaux, gouvernés par des représentants de la branche cadette de la dynastie des khagans, les yabghu-khagan. Ils acquirent leur indépen- dance après la destruction de cet État, au milieu du VIe siècle. Vers 650, ayant chassé du Nord-Caucase les Bulgares, autre peuple türk et ayant soumis les tribus nomades des Huns, les Khazars y fondèrent un État indépendant. Leur expansion les mit en contact avec les conquérants arabes au Caucase et avec l’Empire byzantin à l’ouest. Pendant tout le VIIIe siècle, les Khazars menèrent des guerres acharnées contre les Arabes, en ravageant la Transcaucasie et la Perse septentrionale ; ils comptaient parmi les ennemis les plus dangereux du califat. Les Arabes 44 • LE GRAND JEU purent arrêter les razzias khazares en prenant Derbend, une ville au bord de la mer Caspienne qui contrôlait la route vers la Transcaucasie. Ils atta- quèrent le pays khazar à plusieurs reprises, mais ne purent vaincre complè- tement leurs ennemis, ni s’implanter dans le Caucase du Nord. Derbend, la seule perte importante de l’État khazar pendant ces guerres, devint la frontière toujours menacée entre les deux empires. Vers le début du IXe siècle, les guerres avec les Arabes cessèrent et les Khazars entrèrent dans une période d’une certaine stabilité, abandonnant peu à peu leurs habitudes nomades. Leur capitale, initialement située dans le Caucase et donc menacée par les Arabes, fut transférée vers 750 à Itil (ou Atil), dans le delta de la Volga, où fut fondé le centre sédentaire de leur État semi-nomade. La domination khazare sur les différentes populations slaves, türkes, iraniennes et finno-ougriennes du Caucase, dans l’actuelle Russie méridionale et l’Ukraine, atteignit son apogée au IXe siècle, sa fortune étant liée à l’importance stratégique de son territoire pour le commerce de la route de la Soie. Les Khazars sont surtout connus pour avoir adopté le judaïsme comme religion officielle, sous le règne du bek Boulan en http ://fr.wikipedia.org/wiki/838738, peut-être au contact de Juifs persécutés par les empereurs byzantins. Il est probable que cette conversion ne concerna que l’aristocratie khazare. Les Byzantins respectaient l’empire khazar, un allié précieux contre les Vikings et les Arabes. L’empereur Constantin V épousa d’ailleurs une princesse khazare, dont le fils, Léon IV, fut surnommé Léon le Khazar. Vers la fin du IXe siècle, les Khazars furent affaiblis par une nouvelle vague d’invasions nomades türks, les Petchenègues, qui, en 889, franchirent la Volga et s’installèrent entre le Don et le Dniepr. En 965, le prince russe Sviatoslav Ier lança une guerre contre les Khazars. Il prit la forteresse de Sarkel et, peu de temps après (967), pilla Itil, leur capitale. La Khazarie exista en tant qu’État indépendant quelques décennies encore, jusqu’au début du XIe siècle. Les villes khazares étaient très développées. Les Khazars battaient mon- naie et possédaient la technologie du papier, venue de Chine. Il s’agit sans doute de la première civilisation urbaine de la région de la Volga. Leur particularisme religieux et la méconnaissance de leur histoire leur valurent d’être l’objet d’un ensemble de légendes à caractère ésotérique et de conceptions très largement erronées sur leur civilisation 4. 4. On trouvera plus de détails dans Jacques Piatigorsky et Jacques Sapir (dir.), op. cit. 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 45 En 985, une partie des Oghuz, sous le commandement d’un général nommé Seldjouk, s’était détachée du khaganat et installée dans le delta du Syr-Daria, où ils embrassèrent l’islam. Ce peuple reçu le nom de « turkmène ». Au début du XIe siècle, des Turkmènes, appelés Seldjoukides d’après le nom de leur premier chef, commencèrent à accumuler leurs forces dans le Mavarannahr. En 1035, ils battirent l’armée ghaznévide et, en 1038, prirent Nishapur. En 1040, l’armée ghaznévide, sous le comman- dement du sultan Ma’sud, fut défaite lors de la bataille de Dandanaqan, près de Merv. Le vainqueur, Töghril Bek, chef des Seldjoukides, s’auto- proclama sultan de Khorasan sur le champ de bataille. En 1043, il prit Ray, en 1050, Ispahan, qui devint sa capitale. En 1055, il entra à Bagdad, où il épousa la fille du calife. La dynastie fondée par Töghril est connue sous le nom de Grands Seldjoukides. En 1071, ils battirent l’armée byzantine près de Manzikert, occupant l’Asie mineure et la Syrie. La bataille de Manzikert Le 1 er janvier 1068, l’impératrice de Byzance Eudoxie, veuve de Constantin X, épousa Romain Diogène (1032-1071), couronné sous le nom de Romain IV, administrateur compétent et soldat courageux. L’empire était alors menacé sur toutes ses frontières : par les Normands en Italie, par les Türks petchenègues et oghouz dans les Balkans, par les Türks seldjoukides en Orient. Depuis 1048, les Seldjoukides multipliaient les incursions et les pillages dans les terres byzantines d’Arménie et du centre de l’Anatolie. En 1064, Ani, la capitale du royaume d’Arménie, passa sous le contrôle du sultan Alp Arslan (1029-1072), qui régnait depuis 1063. Une large brèche était donc ouverte sur la frontière orientale de l’empire, permettant aux nomades de multiplier leurs raids dans ces régions. Entre 1068 et 1070, Romain IV tenta de mettre fin aux incursions inces- santes des Seldjoukides, mais sans beaucoup de succès. Son incapacité à contrer la menace turque fragilisa d’ailleurs son pouvoir, menacé ouvertement par la famille Doukas. Néanmoins, en juin 1071, à la tête de son armée, Romain IV atteignit Theodosioupolis (Erzeroum). Alp Arslan, à cette nouvelle, leva immédiatement le siège de la ville fatimide d’Alep (depuis le règne de son père Töghril, le khalifat chiite des Fati- mides d’Égypte et de Syrie était l’adversaire numéro un des Seldjoukides) 46 • LE GRAND JEU et se précipita avec sa garde personnelle à la rencontre des Byzantins, recrutant des soldats en chemin. Son vizir fit de même en Azerbaïdjan. Romain IV, pensant que l’armée ennemie était encore loin, décida de prendre les forteresses de Manzikert (Malazgirt actuelle, Turquie) et de Khliat (aujourd’hui Akhlat). L’empereur envoya vers Khliat une avant- garde composée de mercenaires « francs » et petchenègues sous les ordres de Roussel de Bailleul, un aventurier normand ; et se dirigea lui- même avec le reste d’armée vers Manzikert. La forteresse fut prise sans combats, et l’empereur envoya la partie la plus expérimentée de son armée (de 20 000 à 30 000 hommes) en renfort près de Khliat. Mais, pour une raison inconnue, ses troupes n’arrivèrent pas à Khliat, et c’est près de Manzikert que les Byzantins furent attaqués par Alp Arslan. Les Seldjoukides disposaient d’environ 30 000 archers à cheval, tandis que Romain IV était à la tête d’une armée plus hétérogène mais bien supé- rieure en nombre (environ 60 000 hommes). La tactique traditionnelle des peuples de la steppe (harcèlements, fuites simulées afin de rompre la cohésion de l’ennemi et l’entraîner dans des embuscades) qu’utilisa Alp Arslan, la valeur des guerriers nomades, l’hétérogénéité de l’armée byzantine jouèrent chacun leur part dans le résultat de la bataille. Pendant trois jours, du 24 au 26 août, les Türks réussirent à séparer les quatre corps byzantins et à les écraser un à un. Cette bataille fut un coup fatal pour Romain IV. À son retour de captivité, il fut détrôné par son beau-fils Michel VII Doukas, qui lui creva les yeux et l’enferma dans un monastère, où il mourut quelques jours après. L’empire byzantin perdit ainsi l’Anatolie et l’Arménie. Très vraisembla- blement, ces pertes ne furent pas le résultat de cette seule bataille, au cours de laquelle les pertes byzantines furent considérables mais pas critiques, mais plutôt celui de la politique des prédécesseurs de Romain IV, ainsi que celui de la crise profonde de l’empire qui avait commencé bien avant lui. Mais pour la postérité, la bataille de Manzikert devint le symbole du début de la fin de l’Empire byzantin. À l’est, les Seldjoukides menèrent des expéditions contre les Oghuz et les Qïpchaqs du Khwarezm et, en 1089, ils envahirent le Mavaran- nahr. En 1097 le sultan nomma son gulham gouverneur du Khwarezm. Il allait devenir le fondateur de la dynastie des Khwarezmshahs. Au début du XIIe siècle, l’empire seldjoukide se trouva divisé en 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 47 deux parties, dont l’orientale (Mavarannahr, Khorasan, Mazandéran, Rey) était gouvernée par le malik (roi) Ahmad Sandjar, avec pour capitale Balkh, et, plus tard, Merv. En 1119, les Seldjoukides occidentaux (en Irak) reconnurent eux aussi Sandjar. Ce dernier prit Ghazna et reçut l’hommage du roi ghaznévide (en 1150, cette dynastie sera détrônée par des chefs montagnards, les Ghurides). Souvent, il prenait également en charge les affaires des Karakhanides, et même du Turkestan oriental. Les Khwarezmshahs, dont le domaine s’était élargi au delta du Syr-Daria et à la péninsule de Manguychlak, étaient aussi ses vassaux, bien que pas très dociles. Cependant, en 1131, en Dzoungarie, un nouvel État naquit. Yelü Dashi, un prince de la dynastie Liao, fut couronné et prit le titre de gurkhan, « khan universel ». L’histoire est la suivante : la dynastie Liao, fondée par des Khitans, un peuple d’origine mongole, avait contrôlé la Chine du Nord de 907 à 1115 avant d’en être chassée par les Jürchens, un peuple toungouze, qui, à leur tour, fondèrent la dynastie Jin. Une partie des Khitans, qui conservait encore leur mode de vie nomade tandis que la plus grande partie d’entre eux était sinisée, quitta la Chine et migra vers l’ouest, y fondant un nouvel État, nommé par la tradition chinoise Xi Liao (Liao de l’Ouest) et connu en Occident sous le nom d’État des Kara Khitaïs. Des Kara Khitaïs s’installèrent dans la région de Semiretchye ; en 1137, ils battirent les Karakhanides près de Khodjent, et en 1141, ils décimèrent près de Samarcande l’armée de Sandjar. Ainsi, l’État des Kara Khitaïs contrôlait toutes les terres du Khwarezm à l’Altaï et du Lob-Nor à l’Amou-Daria avec pour centre la vallée de Chu. Mais, comme la plupart des autres puissances centrasiatiques d’origine nomade, ils laissaient souvent les dynasties locales régner, en tant que vassales. Les gurkhans étaient connus pour leur tolérance. Ils étaient bouddhistes, mais l’église nestorienne jouait également un rôle consi- dérable dans leur empire. La victoire des Kara Khitaïs fut fatale à l’empire de Sandjar. Les Khwarezmshahs devenaient, en effet, de plus en plus indépendants. En 1153, l’armée seldjoukide fut battue par les Oghuz révoltés de Balkh, et Sandjar lui-même fut capturé. Il passa trois ans en captivité, pendant que les Oghuz ravageaient le Khorasan. Il réussit à s’enfuir, mais mourut avant de parvenir à restaurer son empire, plongé dans l’anarchie géné- rale. Les Karakhanides, devenus des vassaux des Kara Khitaïs, se divisè- rent bientôt en plusieurs principautés. Les Khwarezmshahs réussirent à profiter de l’anarchie dans la 48 • LE GRAND JEU région. En 1187, ils prirent Nishapur ; en 1190, ils battirent près de Merv les Ghurides, qui essayaient de contrecarrer leurs projets. En 1194, le khwarezmshah Tékéch vainquit l’armée seljoukide près de Ray, tuant le sultan. En 1196, l’armée du calife fut également écrasée, et Tékéch devint le maître indiscutable de l’Iran de l’Est. La puissance du khwa- rezmshah était surtout fondée sur sa cavalerie qïptchaq. Après la mort de Tékéch, en 1199, Khorasan et Merv furent conquis par les Ghurides, mais son fils Muhammad réussit, avec l’aide des Kara Khitaïs et de leurs vassaux karakhanides, à vaincre l’ennemi et restaura son pouvoir vers 1206, avant de prendre Boukhara en 1207. En 1212, il saccagea Samar- cande, qui s’était révoltée contre son pouvoir, et y installa sa capitale ; le Khwarezm, avec son ancienne capitale Ourguentch, mais aussi le Kho- rasan et le Mazanderan, restèrent sous le pouvoir absolu de Terken- khatun, la mère de Muhammad, une Qïpchaq. En 1216, Muhammad détrôna le sultan ghuride et donna ses terres, à l’exception de l’Inde du Nord, à son fils Jalal ad-Din, un guerrier vaillant et un général talen- tueux. Vers 1217, l’Iran de l’Est et l’Azerbaïdjan furent également conquis. Mais l’État de Muhammad était très instable, comme la suite des événements allait rapidement le montrer. Gengis Khan et les États gengiskhanides : XIIIe-XIVe siècle Les tribus nomades des steppes mongoles, parlant des langues mongoles et türkes assez proches les unes des autres, dépendaient plus ou moins, au milieu du XIIe siècle, de la dynastie jürchen des Jin. De niveaux cultu- rels très différents, elles se querellaient constamment. Personne n’aurait pu imaginer leur grandeur future. Mais, vers la fin du XIIe siècle, un certain Temüjin (1155 ou 1162-1227), issu d’une famille noble mais très pauvre, réussit à rassembler les clans mongols proprement dits et commença à unifier les tribus voisines. En 1206, au congrès général (quriltay) des tribus, il fut proclamé grand khan sous le nom de Gengis Khan. En 1207-1209, il vainquit le Xi Xia, l’État d’un peuple d’origine tibétaine, les Tangouts, qui avait été fondé à la fin du Xe siècle, dont le centre se trouvait dans le Gansu et l’Ordos, et qui contrôlait une zone qui s’éten- dait jusqu’à Kukunor. En 1211, Gengis Khan entama une guerre contre les Jin et prit Pékin en 1215, dominant ainsi presque toute la Chine du Nord. 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 49 Les conquêtes de Gengis Khan (1206-1227) 50 • LE GRAND JEU Gengis Khan (1155 ou 1162-1227) L’enfance de Temüjin est peu connue. On raconte qu’il naquit dans la région du Khentei sur la rivière Onon, en Mongolie. Il était le fils aîné d’Yesügei-baatar, un aristocrate influent. Selon les croyances mongoles, il naquit en tenant dans sa main un caillot de sang – signe infaillible de ses futurs exploits. À l’âge de 9 ans, il fut fiancé à Borté, fille du puissant chef des Khongirats. Peu de temps après, son père mourut empoisonné lors d’un festin par- tagé avec les Tatars, ses ennemis jurés. Temüjin étant alors trop jeune, son clan ne se soumit pas à lui, et ses sujets le quittèrent avec leur bétail. Une source de l’époque nous raconte qu’Oélun, veuve de Yesügei, dut ramasser des tubercules sauvages pour nourrir ses enfants. À 16 ans, il épousa finalement Borté. La pelisse de zibeline qu’il reçut en dot, Temüjin l’offrit à Wang-khan, puissant chef des Kereites et ami de son père, qui l’adopta. Peu de temps après, Borté fut enlevée par la tribu des Merkits, mais Temüjin, avec l’aide de Wang-khan et Djamoukha, son frère adoptif depuis l’enfance, réussit à écraser les Merkits et à libérer sa femme. Le butin récolté et sa générosité lui valurent alors popularité et influence. Vers 1206, après des années d’intrigues et de batailles – pas toujours victorieuses, d’ailleurs –, Temüjin réunit sous son autorité toutes les tribus des steppes mongoles. Pendant ces guerres, il écrasa non seulement ses ennemis, comme les Tatars qu’il fit massacrer pour venger son père, mais aussi ses anciens alliés – Wang-khan et Djamoukha. En 1206, lors de la grande réunion des tribus mongoles, il fut proclamé grand khan des Mongols sous le nom de Gengis Khan (son nom signifie, peut-être, « océan », tengis). Comme tous les souverains des empires nomades, il mena de nom- breuses guerres contre ses voisins sédentaires, l’économie nomade ne permettant pas de produire assez de biens pour entretenir l’aristocratie et l’appareil d’État. L’armée de Gengis Khan, formée de guerriers nomades, cavaliers nés, fut encore renforcée par les mesures qu’il prit pour la discipliner. Les sédentaires, beaucoup plus nombreux et souvent plus développés du point de vue de la technique militaire (les Chinois connaissaient déjà la poudre !), ne purent résister à cette armée profes- sionnelle et motivée. En 1209, les Mongols écrasèrent l’État tangout Xi Xia, et en 1211, ils 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 51 entrèrent en guerre contre les Jin, la dynastie jürchen qui gouvernait la Chine du Nord. En 1215, l’armée de Gengis Khan prit Yanjing (l’actuel Pékin). Les Jürchens ne furent pas vaincus, mais perdirent cependant la plupart de leurs terres. Pendant la campagne de Chine, les Mongols apprirent à prendre des villes fortifiées, et l’armée fut renforcée par les catapultes chinoises, à l’époque les meilleures au monde. Après avoir neutralisé les Jin, Gengis Khan entama son expansion vers l’Occident. En 1218, les armées mongoles conquirent le Turkestan oriental et atteignirent la frontière de l’État gigantesque du Khwarezm afin de le soumettre, à son tour, en cinq ans seulement. Un corps expé- ditionnaire, dirigé par les généraux Djebé et Subötaï, franchit le Caucase, battit l’armée coalisée des principautés russes et des Coumans (Polovtsis) sur la rivière Kalka et retourna en Mongolie par les steppes du Kazakhstan. La dernière campagne de Gengis Khan fut dirigée contre les Tangouts, vassaux infidèles. Gengis Khan mourut sous les murs de la capitale tan- goute, saccagée et brûlée quelques jours après sa mort. Il est enterré en Mongolie, non loin de l’endroit où il est venu au monde, mais l’empla- cement de son tombeau reste toujours un secret. Gengis Khan laissa à ses descendants un empire et une armée bien orga- nisés. Leurs conquêtes continuèrent jusqu’à la fin du XIIIe siècle, et ils gardèrent les terres conquises jusqu’au milieu du XIV e siècle – longévité incroyable pour un État nomade. Gengis Khan est devenu le patron céleste des Mongols, l’une des divi- nités des plus populaires et respectées. En Europe, en revanche, il est considéré comme le symbole de l’invasion nomade, catastrophique et ruineuse pour la civilisation, bien que cette confrontation et ces échanges entre l’Orient et l’Occident aient permis à la civilisation euro- péenne de bénéficier des technologies chinoises du papier, de la poudre et de l’imprimerie. Au XIIIe siècle, l’État des Kara Khitaïs était mal en point. Küchlük, un prince naïman qui s’était enfui après la défaite de sa tribu face à l’armée de Gengis Khan, avait été accueilli par le gurkhan, mais profita de l’hospitalité de ce dernier pour piller la trésorerie de l’État et prendre la tête de l’armée révoltée. En 1211, le gurkhan fut vaincu et Küchlük devint le seul maître de l’État. Le prince, qui était un chrétien nestorien 52 • LE GRAND JEU converti au bouddhisme, écrasa plusieurs rébellions musulmanes dans les villes du Tarim et interdit l’islam sur ses terres. En 1218, il fut battu et tué par les Mongols et sa tête fut exhibée dans toutes les villes du Turkestan oriental. C’est à cette époque que Gengis Khan reçut le ser- ment de tous les chefs locaux et devint le voisin direct du Khwarezm. En 1218, Inaltchik, gouverneur d’Otrar, massacra, probablement sur l’ordre du khwarezmshah Muhammad, 450 marchands musulmans d’une caravane envoyée par Gengis Khan, confisquant toutes leurs mar- chandises. L’ambassadeur mongol, qui était venu exiger l’extradition d’Inaltchik, fut également assassiné. La guerre était ainsi devenue iné- vitable. Muhammad disposait d’une armée bien plus nombreuse que celle des Mongols et de leurs alliés, mais il décida d’éviter une bataille rangée et d’attendre les Mongols derrière les murs de ses villes. Il connaissait bien les guerriers nomades – formidables en bataille rangée, mais impuissants contre des fortifications. Cependant, cette règle ne prévalut pas avec les Mongols, qui avaient avec eux des ingénieurs chi- nois et forçaient les captifs à se jeter contre les fortifications. La décision de Muhammad allait donc lui être fatale. Gengis Khan divisa son armée et entama une ample offensive. Plusieurs villes capitulèrent, sachant que les Mongols étaient très cruels envers ceux qui osaient leur résister. Pendant l’année 1220, les Mongols prirent Boukhara, Otrar (la ville fut dévastée et Inaltchik exécuté), Samarcande et les autres grandes villes du Khwarezm et de Khorasan. Ourguentch fut prise quelques mois plus tard (irrités par la ténacité des défenseurs, les Mongols ouvrirent les digues de l’Amou-Daria détruisant ainsi complètement la cité). Muhammad, pourchassé, trouva la mort sur un îlot caspien en décembre 1220. Le corps mongol, conduit par les généraux Djebé et Subétei [Subötaï plus haut], ayant reçu l’ordre de le capturer, continua son incursion, traversa le Caucase, écrasa, en 1223, sur la rivière Kalka une armée de princes russes et de Coumans et retourna en Mongolie via les steppes au nord de la mer Caspienne. Terken-khatun fut capturée et envoyée en Mongolie, où elle mourra dans la misère pendant le règne d’Ögödeï. Jalal ad-Din, devenu khwarezmshah, essaya de continuer la résis- tance et même réussit à vaincre une importante armée mongole sous la direction de Chigi-Khutuktu, frère adoptif de Gengis Khan. Mais, peu après, ses alliés l’abandonnèrent et, vers la fin de 1221, le prince fut battu par Gengis Khan au bord de l’Indus, son armée fut massacrée, son harem capturé, tandis que lui-même réussit à traverser le fleuve et gagner 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 53 l’Inde. Là, il réunit quelques dizaines de ses soldats qui avaient échappé au massacre et avec lesquels il prit des armes aux Indiens. Après, en augmentant ses forces, il retourna au Khorasan, détrôna son frère et essaya de s’installer dans les terres à l’ouest de l’ancien État de son père, mais, étant plus guerrier qu’administrateur, il ne sut mettre en place un État stable, surtout face à la menace mongole. Pendant quelques années, ses armées ravagèrent les territoires situés entre la Mésopotamie et le Caucase, détruisirent la puissance du royaume de Géorgie en quelques razzias, menant en même temps des campagnes plus ou moins victo- rieuses contre les Mongols. Finalement, en 1230, Jalal ad-Din fut battu lors de deux batailles successives par l’armée de la coalition réunissant à la fois le sultan seldjoukide de Roum (Asie mineure), le sultan d’Égypte, le roi de Cilicie et les Mongols. Blessé, il s’enfuit vers les montagnes du Kurdistan où, en 1231, il fut tué par des brigands kurdes qui, très vrai- semblablement, ne lui reconnurent même pas. C’est ainsi que finit l’État des khwarezmshahs. Après la mort de Gengis Khan, l’empire fut divisé en quatre apa- nages (ulus) pour ses fils : Djötchi (décédé avant son père, mais ses fils ont reçu la part qui devait lui revenir), Djaghataï, Ögödeï et Tului. Cependant, Ögödeï, qui avait été élu grand khan, conservait le pouvoir suprême. Les régions sédentaires avaient leur propre administration. Ainsi, les villes de l’ancien État des khwarezmshahs étaient gouvernées par Mahmoud Yalavatch, un marchand originaire du Khwarezm, qui réussit assez rapidement à y effacer les stigmates de la guerre. Cependant, les conquêtes continuaient, et les ulus devenaient de plus en plus indépendants, souvent même hostiles entre eux. Entre 1236 et 1242, une armée sous le commandement de Batu, fils de Djötchi, conquit les principautés russes, la vallée de la Volga et les steppes près de la mer Noire, écrasant les Polonais et les Hongrois. Sur ces terres fut fondé l’ulus des Djötchides, « la Horde d’or » comme l’appelèrent les sources occidentales (en réalité, la partie occidentale de l’ulus était nommée Aq-Orda, « la Horde blanche », et la partie orientale Kök-Orda, « la Horde bleue »). Cet ulus contrôlait aussi la Sibérie de l’Ouest et le nord du Khwarezm. Sa capitale était Saraï sur la Volga. En 1258, Hülegü, le fils de Tului, conquit l’Iran et Bagdad. Le calife fut tué et, sur les ruines du califat, fut créé l’État des Ilkhans (signifiant les « descendants de Hülegü »). La frontière nord-ouest de l’ulus était l’Amou-Daria. En 1279, Khubilaï, le frère de Hülegü, acheva la conquête de la 54 • LE GRAND JEU Chine. Il devint ainsi le fondateur de la dynastie Yuan, dont les empe- reurs conservèrent le titre de grands khans mongols, bien que la vassa- lité des ulus, parfois hostiles les uns envers les autres, fût plutôt formelle. L’ulus des Djaghataïdes était sous une dépendance plus directe. Son centre était la ville d’Almaliq, au sud-est de la région de Semiret- chye. Après 1264, l’ulus engloba aussi le Khwarezm et le Mavarannahr – l’ancien ulus d’Ögödeï. Les deux premiers successeurs de Gengis Khan appartenaient à cette branche de la famille, mais par la suite le pouvoir passa aux descendants de Tului (Mongke et de Khubilaï), et les Ögö- deïdes perdirent leur apanage. Mais en 1266, un petit-fils d’Ögödeï, Qaïdu, général de talent, refusa de reconnaître la légitimité des Tuluides. Vers 1271, il conquit l’ulus des Djaghataïdes (en conservant pour les khans de ce lignage une position particulièrement importante dans son État) ainsi que les villes du Turkestan oriental, et se proclama khan. Ses guerres contre les Yuan, souvent couronnées de succès, durèrent jusqu’en 1301, quand son armée fut décimée par l’empereur Timur, le petit-fils de Khubilaï. Qaïdu mort, ses héritiers ne parvinrent pas à conserver son État. Il fut remplacé par l’ulus djaghataïde restauré, dont le centre, cependant, s’était déplacé vers le Mavarannahr. Comme les tribus nomades étaient appelées les Moghules, l’ulus reçut le nom de Moghulistan. Dans toutes leurs possessions, les Mongols étaient une minorité absolue. C’est pourquoi, pendant les premières décennies du XIVe siècle, les khans de la Horde d’or, de l’État des Ilkhans et, un peu plus tard, de l’ulus des Djaghataïdes, se convertirent à l’islam, tout en perpétuant la tolérance religieuse. Les Mongols en Chine, surtout l’aristocratie, embrassèrent le bouddhisme. À l’époque, les Mongols étaient presque tous déjà assimilés par les Türks (la Horde d’or et l’ulus des Djaghataïdes) ou par les Perses (l’État des Ilkhans). Les ulus mongols commencèrent à s’affaiblir. La Horde blanche était entrée dans un processus de morcellement et de chaos politique, tandis que la Horde bleue, appelée désormais l’État des Ouz- beks (Ulus-i Özbek, d’après Özbek, le dernier khan vraiment puissant de la Horde d’or, qui a introduit l’islam), était devenue plus forte et presque indépendante. L’ilkhan Abou Saïd mourut en 1335 sans laisser de successeur ; plongé dans une crise dynastique, son pays cessa d’exister après 1353. Dans le même temps, les khans djaghataïdes avaient perdu le pouvoir réel sur leurs terres, en devenant les fantoches des amir (chefs) des tribus 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 55 qui se disputaient toujours la prééminence. Ils durent quitter le Khwa- rezm et le Mavarannahr, mais leurs raids ravageaient périodiquement ces régions. L’empire de Timur : seconde moitié du XIVe-début du XVe siècle Les guerres des tribus türkisées dans le Mavarannahr contre les khans du Moghulistan et entre elles aboutirent à la naissance d’un nouvel empire. Timur Bek, nommé par ses ennemis Timur-i Lang, « Timur le Boiteux » ou « Le Boiteux de fer » (d’où « Tamerlan », son nom euro- péen), était un jeune noble de la tribu des Barlas (qui contrôlèrent la région de Kesh et la vallée de Qashqa-Daria) dont la famille prétendait descendre de l’un des généraux de Gengis Khan. Vers 1370, après des années d’intrigues et de combats qui ne furent pas toujours heureux, il devint le maître de Samarcande et de tout le Mavarannahr. Au cours d’une campagne qui dura de 1372 à 1379, il conquit le Khwarezm, en annihilant l’État des Sufis (créé en 1360 par Hussein, le chef d’une tribu mongole türkisée des Qongrats, qui avait pris le surnom de Sufi ; cet État reconnaissait formellement la souveraineté des Djötchides). Ensuite, ses armées prirent possession de la Ferghana et de Kachgar (Tourfan et Hami étant contrôlés par la Chine), en cherchant toujours un combat décisif avec le khan djaghataïde. Le pouvoir du khan du Moghulistan était alors devenu inexistant. C’est alors que Timur se heurta à un autre ulus gengiskhanide, la Horde bleue, devenue très puissante sous le commandement d’Urus Khan. Timur accueillit Toqtamich, un prince banni de la Horde bleue, et lui donna des troupes pour en conquérir le trône. Ce n’est qu’après la mort d’Urus Khan que le projet réussit. En 1378, Toqtamich devint khan de la Horde bleue et, en 1379, à Saraï, fut couronné khan de la Horde d’or unifiée. Il s’agissait là du dernier essor de l’ulus de Djötchi, qui ne dura pas. En 1386, Toqtamich, ne voulant pas être une marion- nette de Timur, envahit l’Azerbaïdjan, une ancienne terre de la Horde d’or. Courroucé, Timur, qui était en train de conquérir l’Iran, y envoya une armée qui battit Toqtamich près de Derbent. Mais l’année suivante, Toqtamich ravagea le Mavarannahr. Après avoir dévasté le Khwarezm, dont le gouverneur avait soutenu son ennemi, Timur défit Toqtamich 56 • LE GRAND JEU en 1391. En 1395, Toqtamich fut battu pour la dernière fois près de Terek, dans le Caucase du Nord. Timur brûla les villes principales de la Horde d’or dans la basse Volga et mit fin à la puissance de l’ulus de Djötchi. En 1381-1396, Timur avait conquis tout l’Iran et la Transcaucasie, en prenant Bagdad. En 1398-1399, il envahit et dévasta l’Inde, prit Delhi, retournant dans ses terres avec un butin fabuleux. En 1399-1404, il reprit une nouvelle fois Bagdad, saccagea Alep, Damas et la Géorgie. En 1402, il battit et captura le sultan Bayazid Ier, détruisant ainsi l’État turc ottoman. Timur mourut à Otrar en février 1405, alors qu’il se pré- parait à restaurer le pouvoir des gengiskhanides en Chine. C’était en effet là une idée centrale chez Timur. Il faut dire que l’idée de la légiti- mité gengiskhanide était très puissante en Asie centrale, et Timur, qui n’était pas issu de la « famille dorée », ne pouvait pas devenir khan, devant se contenter du titre d’émir à côté d’un khan fantoche du lignage d’Ögödeï. Ayant épousé une princesse gengiskhanide, il reçut le titre de gurgan, « gendre impérial », pour renforcer la légitimité de son pouvoir. Paradoxalement, Timur ne laissa pas à ses héritiers un État fort. Il n’avait jamais essayé de s’implanter sérieusement dans les terres conquises en dehors de l’Asie centrale, le but principal de ses guerres étant le butin qu’il utilisait pour embellir sa capitale, Samarcande, où des artisans captifs issus de toute l’Asie lui construisaient de beaux bâti- ments inspirés par les mosquées et les mausolées des villes saccagées. Le musulman fervent (bien que très influencé par les traditions mon- goles, souvent peu compatibles avec l’islam traditionnel) et le légiti- miste gengiskhanide qu’était Timur ont assené un coup mortel aux deux États gengiskhanides les plus puissants et ont défait l’Empire ottoman, l’État musulman le plus fort du Proche-Orient, l’obligeant à recom- mencer ses conquêtes depuis le début. En outre, Timur a ainsi prolongé pour un demi-siècle la survie de l’Empire byzantin. Des États des Timurides et des ulus gengiskhanides : XVe siècle La nombreuse famille de Timur avait refusé de reconnaître le successeur nommé par Timur, et la guerre pour son héritage commença. Vers 1409, Shah Rukh, fils de Timur, qui contrôlait l’Iran et avait sa capitale à Herat, 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 57 conquit le Mavarannahr et y nomma gouverneur son fils Ulugh Bek, un astronome renommé. Après la mort de Shah Rukh en 1447, presque tout l’Iran, à l’exception de Khorasan, était contrôlé par la dynastie turk- mène Qara Qoyunlu (« Ceux qui ont les moutons noirs »). Ulugh Bek essaya de perpétuer l’influence des Timurides dans la région, mais ses campagnes ne furent pas très heureuses (en 1435, les moghuls dughlats prirent Kachgar et, en 1445, la Ferghana). Cependant, il réussit à pré- server pendant longtemps la paix et la stabilité économique dans son domaine. Pendant la guerre pour l’héritage de Shah Rukh, Ulugh Bek fut vaincu et tué par son propre fils en 1449. Le dernier Timuride qui gouverna toutes les terres de Mavarannahr et du Khorasan fut Abu-Saïd ; il régna de 1458 à 1469, date à laquelle il fut battu et tué en Azerbaïdjan par les Turkmènes Aq-Qoyunlu (« Ceux qui ont les moutons blancs », qui avaient remplacé les Qara Qoyunlu). Après sa mort, les terres des Timurides furent divisées en quelques khanats instables, souvent hos- tiles entre eux. L’époque est surtout connue pour ses grands poètes, comme, par exemple, Jami et Nava’i qui créèrent la langue littéraire türk djaghataï (à l’époque, les Türks de Mavarannahr furent appelés Djaghataïs, dis- tingués ainsi des Moghuls, les tribus mongoles türkisées des khanats djaghataïdes à l’est de Mavarannahr), et la répandirent chez les Türks d’Asie centrale. Les voisins affaiblis ne purent profiter du déclin des Timurides. L’ulus djaghataïde avait été bouleversé, les khans ayant commencé à préférer la vie sédentaire et perdant ainsi le soutien de leurs vassaux nomades. De plus, ils durent subir les premiers coups de la confédéra- tion des quatre tribus de Mongols occidentaux, connus sous le nom d’Oïrats (Kalmouks), qui nomadisaient dans la vallée de Chu et qui, vers 1450, conquirent la Dzoungarie. En 1457, les Oïrats saccagèrent de nom- breuses villes sur le Syr-Daria. Après 1487, l’ulus djaghataïde se trouvait divisé en trois parties inégales : occidentale, avec les khans sédentarisés, installés à Tachkent ; orientale, de Aqsu à Tourfan, où les khans conservaient leurs habitudes nomades et luttaient toujours contre des Oïrats ; et la troisième sous le pouvoir des amirs dughlats, qui avait son centre à Yarkand, en Kach- garie, contrôlant le bassin du Tarim et les terres de Badakhshan au Ladakh et au nord du Cachemire. Abu’l-Khayr Khan, élu en 1428 au quriltay des Ouzbeks et des Man- gïts (une horde nogaïe errant à l’est de Volga), réussit, pendant sa vie 58 • LE GRAND JEU pleine de combats, à conserver de l’influence dans la plupart des terri- toires de la Horde bleue. Mais, après sa mort en 1468, cette dernière fut partagée entre plusieurs khans des différentes branches gengiskhanides, et menacée par les Oïrats. De nombreux Ouzbeks nomades s’étaient enfuis dans les domaines des Djaghataïdes qui leur avaient offert des pâturages à l’ouest de Semiretchye. Ils reçurent le nom d’Ouzbeks- Kazakhs (en türk, on nommait Kazakhs ceux qui voulaient abandonner leur tribu pour mener la vie libre des vagabonds et brigands). Peu de temps après, les Ouzbeks-Kazakhs devinrent une puissance importante ; leurs chefs Janibek et Kirey, du lignage d’Urus Khan, revinrent à Dasht- i-Qïpchaq et furent proclamés khans, puis, plus tard, sultans. Quelques décennies après, le nom de leurs sujets nomades sera raccourci : ils deviendront les Kazakhs. Les conquêtes ouzbeks : XVIe siècle Muhammad Shah-Bakht, un petit-fils de Abu’l-Khayr Khan, dont le pseudonyme littéraire était Shïbani Khan (en l’honneur de son ancêtre djötchide Shïban, frère cadet de Batu), avait dû quitter ses steppes natales pour s’installer dans la région du Syr-Daria moyen sous la pro- tection des Timurides, qui utilisaient dans leurs guerres intestines ses Ouzbeks, venus en grand nombre de Dasht-i-Qïpchaq. Vers 1500, il était devenu assez fort pour entreprendre ses propres conquêtes. C’est ainsi qu’il prit les capitales timurides de Samarcande et Bouk- hara. Vers 1508, les armées de Shïbani Khan conquirent Tachkent, la Ferghana, le Khwarezm, Balkh et Herat, établissant leur contrôle sur tout le Khorasan jusqu’à Astrabad. Les Timurides, à l’exception de Zahir ad-Din Bâbur, chef de Kaboul, furent éliminés. Les Djaghataïdes de l’ouest furent chassés et les Dughlats, souverains de Kachgar, occupèrent une partie considérable des terres des Djaghataïdes nomades, qui ne conservèrent que Tourfan et Ili. En 1509, au nord du Syr-Daria, Shïbani Khan battit les sultans kazakhs qui avaient pris l’habitude de faire des incursions dans ses ter- ritoires. En 1510, le sultan Qasim, fils de Janibek, réussit néanmoins à le vaincre. Vers la fin de cette même année, une nouvelle menace apparut à l’ouest. Il s’agissait du nouvel État safavide. En 1501, Isma’il Safavi, chef de l’un des groupes turkmènes d’Azerbaïdjan et grand maître d’Ardabil, l’ordre sufi chiite, battit les Turkmènes Aq-Qoyunlu, s’installa 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 59 à Tabriz, fut intronisé shah et entama ses conquêtes en diffusant l’islam chiite. Le 29 février 1510, l’armée safavide rencontra près de Merv l’armée de Shïbani Khan, qui se pressait et n’avait pas attendu de renforts. Après cette bataille, au cours de laquelle Shïbani Khan fut tué et son armée décimée, les Safavides, alliés à Bâbur, occupèrent des terres jusqu’au Syr-Daria. Mais en 1511, les garnisons safavides du Khwarezm furent égorgées par des Ouzbeks arrivés de Dasht-i-Qïpchaq. Ces Ouzbeks, dont les khans étaient de l’autre lignage shïbanide, les Arabshahides, établi- rent à Khwarezm leur propre khanat. En 1512, les successeurs de Shïbani Khan battirent deux fois Bâbur et ses alliés safavides et reconquirent Mavarannahr et Samarcande. Bâbur fut obligé de s’enfuir à Kaboul. En 1526, ce dernier envahit l’Inde et fonda l’empire des Grands Moghols, un des États les plus puissants de l’histoire indienne. Bâbur (1483-1530) Zahir ud-Din Muhammad reçut le surnom de Bâbur, qui voulait dire « le tigre » (il était très fort, pouvant courir en portant deux hommes sur ses épaules). Descendant de Timur par le fils de ce dernier, Miran Shah, et de Gengis Khan par sa mère, il naquit le 14 février 1483 dans la ville d’Andijan. Son père, Omar Sheikh Mirza, souverain de Ferghana, mourut en 1494, et Bâbur hérita du trône, bien qu’âgé seulement de 12 ans. Une tentative de coup d’État par ses oncles échoua, et, une fois son trône assuré, Bâbur pensa à accroître son territoire. En 1497, il attaqua et prit Samarcande, sur laquelle il pensait avoir un droit héréditaire, mais il dut mater une révolte de l’aristocratie et recon- quérir la Ferghana. Une partie de son armée l’abandonna et il perdit finalement Samarcande. Il reprit son royaume perdu, mais en fut de nouveau délogé en 1501 par son ennemi mortel, Shïbani Khan, khan des Ouzbeks. Pendant trois ans, il tenta en vain de récupérer ses pos- sessions perdues. Puis en 1504, rassemblant quelques troupes fidèles, il traversa l’Hindu-Kush, prit la ville forte de Kaboul et se retrouva alors à la tête d’un riche royaume. En 1505, il s’allia avec un autre prince timou- ride, Husayn Bayqarah, souverain de Herat, contre Shïbani Khan. En 1506, Husayn mourut et Bâbur réussit à hériter de lui. Il passa une année à Herat, mais à cause d’une rébellion il dut revenir à Kaboul. Deux ans 60 • LE GRAND JEU plus tard, un complot de généraux le chassa de Kaboul, mais il réussit à reprendre la ville. En 1510, Shïbani Khan fut battu et tué par le shah d’Iran Isma’il Safavi, et Bâbur décida d’en profiter pour reconquérir les possessions timourides au Mavarannahr. Nommé par le shah gouverneur du Mavarannahr, il dut en revanche reconnaître sa suzeraineté, adopter des coutumes chiites, en conservant toutefois l’indépendance de son domaine de Kaboul. Avec l’assistance de l’armée persane, Bâbur se dirigea vers Bouk- hara où on l’accueillit comme un souverain légitime, descendant du grand Timur. En octobre 1511, il entra dans Samarcande, dont la popu- lation sunnite fut révoltée par son chiisme et ses conseillers persans. En effet, Bâbur perdit très vite sa popularité et, huit mois plus tard, fut chassé (une fois de plus !) de Samarcande par les Ouzbeks. Il abandonna alors l’espoir de revenir à Samarcande et décida de se tourner vers l’Inde, en particulier vers le Pendjab qu’il considérait comme son héritage légitime par Tamerlan (Timur avait laissé au Pendjab son vassal Khizr Khan, fondateur de la dynastie Sayyid du sultanat de Delhi, détrônée plus tard par un Afghan, Ibrahim Lodî). Pendant quelques années, Bâbur se consacra à la réforme de son armée, notamment en y intégrant des armes à feu. Cette prévoyance lui don- nera un avantage décisif contre les Indiens qui, au début, se moquaient des soldats de Bâbur et de leurs armes bizarres. Il fit plusieurs incursions préliminaires contre le sultanat de Delhi, dont la plus importante fut le siège de Kandahar, qui dura trois ans. En 1521, invité par des nobles afghans révoltés contre Ibrahim, il rassembla 12 000 hommes et quel- ques pièces d’artillerie, puis marcha sur l’Inde, son armée grossissant au fur et à mesure de son avancée. De son côté, Ibrahim l’attendait avec ses 100 000 soldats et une centaine d’éléphants. Au cours d’une grande bataille qui eut lieu à Pânipat le 21 avril 1526, Ibrahim fut tué et son armée mise en déroute. Le fils de Bâbur, Humayun, prit Agra (où se trouvait la trésorerie du sultanat), et Bâbur en personne s’empara de Delhi. Mais un autre ennemi de taille l’attendait : Rana Sangha de Chit- torgarh, chef de la confédération des Rajputs. Ce dernier savait que l’armée de Bâbur venait de subir des pertes considérables. Il rassembla donc 210 000 hommes. Bien moins nombreuse, l’armée de Bâbur était cependant animée par le fait qu’elle luttait contre des infidèles, des kafir. Bâbur prit alors même le titre de ghazi, guerrier de l’islam, titre adopté par Timur pendant ses batailles en Inde. À Kanwaha, le 10 mars 1527, il remporta une grande victoire sur les Rajputs grâce à la trahison d’une 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 61 partie de leur armée, tandis que son fils pacifiait la vallée du Gange. Une année plus tard, Rana Sangha mourut, peut-être empoisonné, et les princes rajputs cessèrent toute résistance, Bâbur leur ayant garanti le maintien de leurs possessions et la liberté de conscience. Le 6 mai 1529, lors de la bataille de Ghagra, Bâbur annihila l’armée de Mahmud, frère d’Ibrahim. Ce fut la fin de l’opposition en Inde du Nord. Bâbur passa la fin de sa vie à organiser son nouvel empire, à entraîner l’armée et à embellir Âgrâ, sa nouvelle capitale. Fin lettré, il aimait la musique, composait des poèmes et dicta ses mémoires, le Bâbur Nâmâ, chronique de sa vie et de ses proches entre 1494 et 1529, probablement le premier texte autobiographique du monde islamique, écrit en turc djaghataï. Il mourut le 26 décembre 1530 et fut enterré à Kaboul. Humayun lui succéda. La dynastie de Bâbur, connue sous le nom de Grands Moghols, durera jusqu’au XIXe siècle et sera détrônée par les Anglais. Après leurs victoires, les Ouzbeks shïbanikhanides (on les appelle souvent les Abulkhayrides) établirent quelques khanats indépendants : Samarcande, qui était considérée comme la capitale commune mais dont la primauté était purement formelle, Boukhara et Tachkent. Des raids au Khorasan continuèrent jusqu’en 1538, mais la seule acquisition permanente fut Balkh, qui devint un nouveau khanat. Les Arabshahides du Khwarezm, hostiles aux Abulkhayrides, s’emparèrent de Merv et des tribus turkmènes des steppes de Üst-Yurt, à l’est de la mer Caspienne, ainsi que de Karakoum dans les années 1520. Le khanat des Arabshahides était une confédération d’apanages semi- indépendants de quatre clans, obéissant au khan, dont la capitale était à Vezir, puis plus tard à Ourguentch. Au Moghulistan, l’émir dughlat de Yarkand, Abu Bekr, avait été battu en 1514 par Sultan Sa’id Khan, frère cadet du khan djaghataïde de Tourfan, lequel avait trouvé un soutien auprès de la cour de Bâbur. Abu Bekr fut chassé de Kachgar et Yarkand jusqu’au Ladakh, et le sultan Sa’id établit son État en Kachgarie, après avoir reconnu formellement la suze- raineté de son frère à Tourfan. Sur ces entrefaites, les Djaghataïdes dispu- tèrent les terres au nord du bassin du Tarim aux tribus türks des Kirghiz. Sous le règne de Qasim, le khanat des Kazakhs atteignit à l’ouest le fleuve Yaïq (Oural) et même la Volga, prenant une partie du domaine 62 • LE GRAND JEU des Mangïts. Mais en 1521, après (ou juste avant) la mort du khan, les Kazakhs furent battus et les Mangïts devinrent à leur tour les maîtres de Dasht-i-Qïpchaq. Peu de temps après, une guerre éclata entre les khanats abulkhay- rides. Vers 1583, A´ bdallah, khan de Balkh, détruisit les trois autres kha- nats (Boukhara, Samarcande et Tachkent) et se proclama khan suprême des Ouzbeks, fixant sa capitale à Boukhara. En 1584, il conquit le Badakhshan en 1588 [quelle est la bonne date ?], Herat en 1593-1596 ; il prit ensuite le contrôle du Khwarezm, dont le khan dut s’enfuir en Iran. Durant ses campagnes victorieuses en Iran (1591-1598), trois khans djötchides, venus de Haji-Tarkhan (Astrakhan) après la destruction de ce khanat par le tsar Ivan le Terrible en 1556, jouèrent un rôle non négligeable et prêtèrent allégeance à A ´ bdallah. En 1598, A ´ bdallah mourut après une défaite face à l’armée kazakhe. Son fils commença par assassiner tous ses oncles et cousins, mais lui-même trouva vite la mort à son tour, tué par ses propres émirs. Vers 1599, une nouvelle dynastie arriva au pouvoir, les Ashtarkhanides (ou Janides). Toutes les conquêtes extérieures d’’Abdallah furent per- dues ; et en 1598, les Arabshahides, aidés par les Perses, retournèrent au Khwarezm. Les Janides divisèrent le pays en deux khanats, Boukhara et Balkh, gouvernés par deux frères. Pendant tout le XVIIe siècle, les khanats des Janides et des Arabshahides menèrent des guerres entre eux, la for- tune changeant souvent de camp. Mais ils se battirent aussi avec leurs voisins, en particulier les tribus turkmènes, l’Iran et les Mughols [Mog- hols ?]. Les deux khanats s’affaiblirent au cours du XVIIe siècle, et fina- lement, en 1657, les Janides perdirent Badakhshan. L’apparition de la Russie dans les steppes et l’État des Oïrats : seconde moitié du XVIe siècle-XVIIe siècle La seconde moitié du XVIe siècle vit de profonds bouleversements dans les steppes, avec l’émergence d’une nouvelle puissance à l’ouest. En 1552, les Russes conquirent le khanat de Kazan, en 1556 celui d’Astrakhan. Peu de temps après, les Cosaques commencèrent à s’ins- taller sur les bords du Yaïq. En 1581, ils prirent et dévastèrent la capitale de la Grande Horde des Mangïts, Saraïtchik. Une partie des Mangïts partit vers les steppes à l’ouest de la Volga, et ceux qui restèrent 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 63 devinrent tributaires de la Russie. Les khans kazakhs surent, de leur côté, tirer profit de l’affaiblissement des Mangïts, restaurant leur influence avec l’aide de A´ bdallah. À Tumen’, en Sibérie orientale, les Taibughides, beks locaux qui régnaient depuis 1497, furent détrônés en 1563 par Koutchoum, un Shïbanide. Malgré ses tentatives d’instauration d’un État fort, en quelques campagnes, entre 1582 et 1598, Koutchoum fut vaincu par les Russes et son État cessa d’exister. Désormais, l’État russe était frontalier des terres kazakhes. Les Kazakhs commencèrent à mener des incursions contre les colons qui occupaient leurs pâturages. Pour les protéger, la Russie renforça ses frontières avec la steppe par une ligne de forteresses. Au XVIIe siècle, les steppes virent l’avènement de la dernière grande puissance nomade, les Oïrats, qui, à la différence des autres nomades de l’Asie centrale de l’époque, étaient mongols et bouddhistes. Après la chute du khanat de Sibérie, quelques groupes d’Oïrats entamèrent une vie nomade au nord de Dasht-i-Qïpchaq, dans les bassins de l’Irtych et du Tobol. Au début du XVIIe siècle, ils se séparèrent de leurs frères restés en Dzoungarie et se déplacèrent vers l’ouest, où ils se firent connaître sous le nom de Kalmouks. Vers 1640, ils chassèrent les Mangïts et lan- cèrent des raids contre le Khwarezm, et même, en 1657-1658, contre l’Iran. En 1635, les Oïrats de Dzoungarie s’unifièrent sous le pouvoir des khung-tayiji, parfois appelés la confédération des Dzoungars. Ils opérè- rent des raids destructeurs et presque toujours victorieux contre les Kazakhs et contre la Ferghana. En 1642, Gouchi-khan, un khan oïrat de Kukunor, se rendit au Tibet pour défendre le cinquième dalaï-lama contre l’hostilité des aristocrates locaux. C’est ainsi que le dalaï-lama disposa pour la première fois d’un réel pouvoir politique au Tibet (avant, en tant que patriarche de l’école gelugpa, il n’était qu’un parmi d’autres leaders spirituels). L’influence des Oïrats (dont la piété bouddhique ne les empêcha pas de saccager consciencieusement Lhassa et ses alentours) est longtemps demeurée très puissante au Tibet. En 1682, l’Oïrat Galdan-Bosoktu Khung-tayiji détruisit l’ulus djag- hataïde. Le pouvoir dans les villes du bassin du Tarim fut alors pris par les khoja, chefs du Naqshbandi, ordre sufi qui reconnaissait la souverai- neté des Dzoungars. Galdan-Bosoktu était sans doute sorti du même moule que Gengis Khan ou Timur, mais les temps avaient changé. En 1696, son armée fut battue dans les steppes au nord de Pékin par les forces alliées Mongoles et Mandchous – les descendants toungouzes des 64 • LE GRAND JEU Jürchens qui venaient de conquérir la Chine. Le rôle principal dans cette bataille fut joué par les canons modernes que les jésuites avaient fabri- qués pour l’empereur de Chine. Les guerriers nomades, cavaliers profes- sionnels qui étaient toujours plus forts que leurs adversaires sédentaires, furent impuissants devant le progrès technique. La destruction de l’État des Oïrats était maintenant inévitable. Le XVIIIe siècle : le commencement de la fin Au XVIIIe siècle, le déclin des khanats de Boukhara et de Khiva se pour- suivit, tandis que l’influence des nomades (des Kazakhs à Boukhara, des Turkmènes au Khwarezm) se faisait encore sentir. Le khanat de Bouk- hara était devenu une sorte de conglomérat d’apanages. La population sédentaire quittait les zones régulièrement dévastées par les Kazakhs ; Samarcande était presque complètement abandonnée ; et, à Boukhara, seuls deux quartiers étaient encore habités. L’Iran aussi était en crise, menacé par ses ennemis et déchiré par des rébellions internes. Un général talentueux, Nadir Shah Afshâr, par- vint toutefois à repousser les Ottomans et à soumettre les Turkmènes ; il mit aussi Delhi à sac et les tribus afghanes sous son joug, tout en réprimant les révoltes. En 1732, il fut proclamé régent et détrôna les Safavides en 1736. Il fut alors couronné shah de la nouvelle dynastie, les Afsharides. En 1736-1737, son fils occupa Balkh, et en 1740, il se déplaça en personne dans le Mavarannahr. Le khan de Boukhara accepta alors de payer un tribut considérable et de devenir son vassal. De son côté, la ville de Khiva tomba en quelques jours dans les mains du shah, qui libéra les nombreux esclaves du khanat et nomma un khan de la famille des Ashtarkhanides. Mais, en réalité, les deux khanats étaient gouvernés par les chefs de deux tribus ouzbeks alliées (Manghïts [Mangït plus haut] à Boukhara et Qongrats à Khiva), souverains véri- tables à côté d’un khan au pouvoir symbolique. En 1717, le khanat kazakh fut divisé en trois parties, les zhuz : Ouli (Aîné) Zhuz, Orta (Moyen) Zhuz et Kshi (Cadet) Zhuz, chacun étant gouverné par son propre khan. Les deux premiers zhuz subirent au début du XVIIIe siècle l’attaque des Dzoungars, impuissants contre les fusils mandchous mais encore invincibles dans les steppes. En 1723, les Dzoungars prirent Tachkent et saccagèrent la Ferghana. De nombreux Kazakhs furent tués, les autres fuirent à Mavarannahr. En 1726 et 1730, 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 65 les Kazakhs réussirent à vaincre leurs ennemis à deux reprises, mais les Oïrats continuèrent leurs incursions, surtout au nord. Au nord aussi, les Russes, qui avançaient toujours à l’intérieur des steppes, avaient construit, de 1715 à 1743, quelques lignes (liniya en russe) de fortifica- tions pour se défendre contre les Kazakhs et contre les Oïrats, qui étaient pourtant, en théorie, leurs alliés (Aïouka, le khan kalmouk de la Volga, avait reçu des mains de l’empereur Pierre le Grand une charte lui octroyant les vastes pâturages occupés par son peuple dans les steppes le long de la basse Volga jusqu’à Yaïq, le gouvernement russe souhaitant utiliser les belliqueux Kalmouks contre les nomades musulmans, les Kazakhs et les Nogaïs). En 1715, la Russie envoya deux expéditions pour explorer les routes menant à l’Asie centrale et à l’Inde. La première expé- dition d’Astrakhan à Khiva, sous le commandement du prince Beko- vitch-Tcherkasski, fut massacrée en 1717 par les Khiviens (du khan de Khiva) ; la seconde, celle du lieutenant-colonel Buchholtz, partie de Tobolsk, fut battue et chassée par les Dzoungars en 1716. Après la mort de Nadir Shah en 1747, le nouveau khan de Bouk- hara fut très vite assassiné par Muhammad Rahim Atalïq Manghït qui, en 1756, se proclama khan de la nouvelle dynastie, les Manghïts. Ainsi, pour la première fois depuis cinq siècles, un chef qui n’était pas gen- giskhanide était devenu khan (bien qu’il préférât le titre d’émir). Cepen- dant, avant son intronisation, Muhammad Rahim Atalïq Manghït épousa la fille du dernier khan gengiskhanide. Il réussit à soumettre les nombreuses tribus ouzbeks dont les chefs avaient déjà pris l’habitude de l’indépendance, et reconquit plusieurs terres perdues, à l’exception de Balkh, conquise par le fondateur du nouvel État afghan, Ahmad Shah Durrani. En 1788-1789, les Boukhariotes conquirent Merv, alors indé- pendante de la Perse, et y installèrent une garnison. Merv devint ainsi une tête de pont pour les incursions contre la Perse. Dans le même temps, un processus semblable se déroulait à Khiva. Après la mort de Nadir Shah, les chefs des Qongrats devinrent les maî- tres de l’État. Après des décennies d’anarchie et d’incursions (les Turk- mènes yomoudes avaient même pillé Khiva en 1770), les inaq (chefs) des Qongrats réussirent même à établir une certaine stabilité à Khiva vers le début du XIXe siècle. À l’est, l’État des Dzoungars fut complètement détruit par la Chine, qui le conquit en 1755 et massacra la majorité de la population dzoun- gare après une révolte en 1759. Vers 1760, les Mandchous chassèrent les khodja de Kachgarie, et le Turkestan oriental devint lui aussi chinois. 66 • LE GRAND JEU En 1771, la plupart des Kalmouks de la Volga, irrités par la colonisation de leurs pâturages par les Cosaques et les colons allemands invités par le gouvernement russe, ainsi que par la répression religieuse, décidèrent de quitter la Russie pour la Dzoungarie sous le commandement d’Oubachi-khan. La marche fut très pénible, seules 60 000 personnes (sur 160 000 parties des bords de la Volga) atteignirent la frontière chi- noise. Ces Kalmouks s’installèrent dans les terres vides de Dzoungarie ; leurs descendants, assez nombreux dans le nord du Xinjiang, s’appellent aujourd’hui les Torgouts. Les Kalmouks restés en Russie (près de 20 000 familles) s’établirent dans les steppes entre la Volga et Manytch, et se divisèrent en quelques ulus administrés par le gouverneur d’Astrakhan. Vers le milieu du XVIIIe siècle, la Ferghana fut divisée en quelques principautés, dont la plus puissante était le Kokand, administré par les souverains de la tribu ouzbek Ming. Le bey de Kokand trouva raison- nable d’envoyer à Pékin une ambassade pour reconnaître la souverai- neté toute formelle de la Chine. Pendant le règne de son fils, Narbouta Bey, la Ferghana fut unifiée sous le pouvoir de Kokand, jouissant d’une certaine stabilité économique et politique. Le fils de Narbouta se pro- clama khan et fonda la dynastie Ming. Le XIXe siècle : l’arrivée des empires Vers le début du XIXe siècle, les régions sédentaires du Turkestan occi- dental étaient divisées en trois khanats : Boukhara, Khiva et le Kokand. Boukhara contrôlait les vallées du Zeravchan et de la Qashqa-Daria, ainsi que le moyen Amou-Daria. Ses khans menaient des guerres contre Khiva (qui avait conquis Merv en 1823), mais surtout contre les tribus ouzbeks révoltées. L’émir Nasr’Ullah, qui en raison de sa cruauté envers ses ennemis fut surnommé « Émir le Boucher », dut effectuer des dizaines de campagnes pour écraser leur résistance. Les guerres contre les deux autres khanats furent moins heureuses : en 1843, l’armée de Nasr’Ullah fut battue par celle des Khiviens. Quelques territoires tributaires au sud de l’Amou-Daria furent annexés par l’émir afghan Dost Muhammad en 1849-1850. Dans le Khwarezm, les chefs qongrats se proclamèrent khans de la dynastie qongrate en 1804. Ils guerroyaient principalement contre les tribus nomades et semi-nomades de la périphérie, surtout du littoral de la mer d’Aral. Au prix de quelques campagnes épuisantes, les Khiviens 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 67 L’Asie au début du XIXe siècle : le terrain de la rivalité anglo-russe 68 • LE GRAND JEU parvinrent à dominer la tribu turkmène la plus puissante : les Tékés. Plusieurs tribus turkmènes s’établirent aux confins du khanat, consti- tuant une partie importante de l’armée de Khiva. De plus, celle-ci devint le principal centre centrasiatique du commerce des esclaves, notam- ment des Perses capturés par les Turkmènes, et des Russes faits prison- niers au cours des raids kazakhs. Le khanat de Kokand, de son côté, devenait de plus en plus fort. En 1805, il occupa Khodjent, et en 1809, Tachkent. Dans les années 1840, le khanat contrôlait les territoires allant du Syr-Daria à l’Issïq-köl, les Kazakhs du Zhuz aîné et les Kirghiz étant ses tributaires. Dans tous ces territoires, on construisit des forteresses entourées de colonies d’Ouz- beks et de Tadjiks venus de la Ferghana. Mais en 1842, une grande révolte, ou plutôt une guerre civile entre les sédentaires et les nomades, eut lieu dans la région de la Ferghana, révolte dont l’émir Nasr’Ullah profita pour prendre le Kokand et exécuter le khan. Trois mois plus tard, les Boukhariotes furent contraints de se retirer, mais le Kokand en resta très affaibli. Pendant ce temps, dans les steppes kazakhes, se poursuivait l’offen- sive méthodique de la Russie. En 1824, le Zhuz cadet fut divisé en trois parties, chacune placée sous la direction d’un gengiskhanide nommé par les Russes et contrôlée par les troupes russes. Le Zhuz moyen fut scindé en plusieurs districts gouvernés également par des sultans dési- gnés par les Russes. Bien entendu, les changements mis en place par les Russes ne furent pas acceptés facilement. Des révoltes marquèrent les années 1805-1816, 1815-1821 et 1836-1847. La dernière, dirigée par Sultan Kenesar ?, khan du Zhuz moyen, fut la plus grave, mais celui-ci dut finalement s’enfuir dans la région de Semiretchye où il fut abattu par les Kirghiz. Les Kazakhs opposés aux Russes pouvaient toujours, de leur côté, compter sur l’aide de Khiva et du Kokand, longtemps inac- cessibles aux forces russes – ainsi, durant l’hiver 1839-1840, le corps expéditionnaire russe dut revenir à Orenbourg, décimé par le froid. Néanmoins, l’avancée des Russes était inexorable. En 1847, ils construi- sirent une forteresse près du delta du Syr-Daria, et une autre dans la région de Semiretchye. Au lieu de créer une coalition anti-russe, les trois khanats menaient des guerres contre les nomades (en 1854, un khan de Khiva fut mis en déroute, puis tué par les Tékés) et se combattaient entre eux, ce qui finalement leur coûtera très cher ! En 1863, les Russes annexèrent le pays kirghiz de l’Issïq-köl. En juillet 1864, le général Tchernyaïev, commandant de la « ligne du 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 69 Kokand », fut battu près de Tchimkent par le khan du Kokand. Mais les Boukhariotes envahirent la région, et en septembre Tchimkent était russe. En mai 1865, l’armée du Kokand fut mise en déroute près de Tach- kent, qui tomba au mois de juin et fut officiellement annexée en août 1866. En juin 1866, les Russes prirent Khodjent, réduisant l’État de Kokand à la vallée de la Ferghana. Quelques villes autour de Boukhara furent également annexées. Sur les terres conquises en 1847-1867, les Russes créèrent le gouvernorat général du Turkestan, dont le centre administratif était situé à Tachkent. Le général Kaufman en devint le premier gouverneur, avec des pouvoirs presque illimités. En avril 1868, le khan de Boukhara proclama la guerre sainte contre les Russes. Le 2 mai, après une bataille victorieuse, Kaufman prit Samarcande, en faisant fusiller un grand nombre de ses habitants. En juin, Boukhara capitula. Les conditions de paix poussèrent le fils du khan à la révolte, qui, malgré le soutien de quelques tribus de Zerav- chan, fut matée par l’armée russe. Le khanat conserva son statut officiel d’État indépendant (le khan, qui venait périodiquement en visite en Russie, était d’ailleurs accueilli à Saint-Pétersbourg avec le respect qui lui était dû), mais le contrôle russe fut renforcé. Puis vint le tour de Khiva. En 1869, fut fondée la forteresse de Krasnovodsk au bord de la mer Caspienne. Au printemps 1873, les troupes russes lancèrent une offensive et Khiva tomba le 10 juin. Le khanat, formellement indépendant, ne jouit jamais des mêmes égards que Boukhara : sur tous les sujets, le khan devait demander l’accord du commandant du district de l’Amou-Daria. La structure intérieure des deux khanats demeura inchangée, à ceci près que l’esclavage fut aboli. En 1875, une révolte antirusse éclata dans la Ferghana, mais fut vite étouffée par les troupes du général Skobelev. En 1876, le khanat de Kokand fut supprimé et annexé. Krasnovodsk devint alors la base principale des expéditions contre les Turkmènes, dont les plus belliqueux étaient les Tékés. En 1879, ces derniers réussirent à vaincre les troupes du général Lomakine. Mais en janvier 1881, leur forteresse, Geok-Tepe, fut prise d’assaut par Skobelev à l’issue d’un siège de trois semaines ; près de 15 000 Tékés furent tués. Vers la fin de 1883, la Russie reçut la soumission des Turkmènes de Merv, annexée en 1884. La conquête russe s’acheva avec l’annexion du Pamir en 1895. Dans le même temps, une grande révolte des musulmans chinois (Dounganes) eut lieu dans le Turkestan chinois. Commencée à l’ouest 70 • LE GRAND JEU de la Chine en 1862, elle se poursuivit en Dzoungarie l’année suivante, et la région fut divisée en quelques États indépendants. Après quelques combats, le pouvoir fut pris par Ya’qub Bek, chef des Türks taranchis, et par le commandant en chef de l’armée de Kokand, envoyé par son khan pour essayer de rétablir le pouvoir des khoja à Kachgar. En 1865, Kachgar fut investie, et en 1867, Ya’qub Bek devint le souverain de tout le bassin du Tarim. En 1870, il vainquit les Dounganes, s’empara d’Ürümqi et établit un État doté d’une administration régulière, Yetishar (« Sept villes »), qui signa des traités avec la Russie (1872) et l’Angleterre (1873). Mais en 1876, ses terres furent reconquises par l’armée chinoise du général Zuo Zongtang ; Ya’qub Bek fut tué en 1877, et son fils s’enfuit dans le Kokand. La révolte musulmane fut noyée dans le sang. Le XXe siècle : le triste sort des provinces Le pouvoir russe modifia considérablement l’économie de l’Asie médiane. Le coton fut introduit massivement, de sorte qu’au début du XXe siècle, l’Asie médiane produisait la moitié du coton consommé en Russie. Le deuxième changement concerna la construction du réseau de voies ferrées, reliant cette région au reste du pays. Des nombreux Russes, surtout des ouvriers, vinrent travailler sur ces chantiers. Les paysans russes colonisèrent les terres, en particulier les anciens pâturages des nomades. Tout ceci, ainsi que la hausse des impôts depuis le début de la Grande Guerre, augmentait la nervosité de la population. Au début de 1916, les Turkmènes révoltés prirent Khiva, mais ils furent battus peu après. En juin 1916, Nicolas II donna l’ordre de mobi- liser des indigènes du Turkestan et de Sibérie âgés de 19 à 31 ans pour construire des fortifications sur le front allemand. Rendu public pendant le mois de Ramadan, cet ordre fut interprété par les musulmans comme un outrage délibéré. La révolte éclata en même temps dans les oasis et la steppe kazakhes, avant de se propager dans la région de Semiretchye et de se transformer en une guerre totale des Kirghiz et des Kazakhs contre les Cosaques et les colons russes. Près de 2 000 colons furent tués par les insurgés, tandis que dans les campements nomades, les Cosaques égor- geaient parfois tous les hommes adultes. Matée vers la fin de l’année, la révolte continua de couver jusqu’à la révolution russe. Depuis 1884, le Turkestan oriental était une province connue sous le nom de Xinjiang (« Nouvelle Frontière »). De 1911 jusqu’en 1944, ce 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 71 territoire fut gouverné par des commandants chinois presque indépen- dants du pouvoir central, tandis que le gouvernement au niveau local était souvent aux mains des chefs des tribus. En 1921, lors d’un congrès à Tachkent, les intellectuels türks de la région, très différents de par leurs origines, proposèrent le nom de Ouïgours (ethnonyme utilisé auparavant seulement pour désigner les habitants des oasis de Tourfan et de Hami) pour nommer la totalité des peuples et tribus locaux. L’idée ne déplut pas aux Russes, dont l’influence était très forte dans le Tur- kestan, et qui espéraient que la naissance d’un mouvement nationaliste au sein de ces peuples mènerait à la création d’une nouvelle république soviétique. Pour leur part, les Anglais menaient des activités semblables en Kachgarie. Le gouverneur Sheng Shi-cai (1933-1944), qui voulait obtenir une aide soviétique pour étouffer la rébellion qui avait gagné toute la région (1931-1934), accorda à l’Union soviétique des droits exceptionnels sur l’extraction des ressources naturelles et les exporta- tions provenant de la région. Il se proclamait marxiste et devint même membre du Parti communiste soviétique. Cependant, en 1942, il préféra le Guomindang et le généralissime Jiang Jieshi et contraignit les Russes à quitter la région. Peu de temps après, il fut destitué par les nouveaux dirigeants de la Chine. En 1943-1944, une grande rébellion éclata dans la région d’Ili, et les insurgés proclamèrent la république du Turkestan oriental avec Kouldja comme capitale. Ils reçurent un soutien considé- rable de la part de l’Union soviétique, qui leur envoya des armes prises aux Allemands et des officiers qui, souvent, prenaient la tête des déta- chements d’insurgés. Mais, peu de temps après, l’URSS décida de sou- tenir les communistes chinois de Mao Zedong plutôt que les séparatistes ouïgours. En 1955, la république du Turkestan oriental fut abolie, ses leaders émigrèrent ou furent tués, et le Xinjiang devint une région auto- nome de la République populaire de Chine. À cette époque, le gouver- nement chinois leur accorda le statut de peuple le plus nombreux de la région. À l’heure actuelle, la population chinoise est concentrée surtout dans les villes et en Dzoungarie, mais dans les régions rurales et le pays des éleveurs nomades, elle est assez peu nombreuse. Des mouvements indépendantistes de caractère local et souvent terroriste (comme l’Armée de libération du Turkestan oriental) existent toujours malgré un contrôle et une répression sévères du pouvoir central. Le pouvoir soviétique fut établi à Tachkent le 14 novembre 1917. Mais le soviet de Tachkent était trop faible pour contrôler toute la région, et la soi-disant Autonomie de Kokand, fondée par des 72 • LE GRAND JEU musulmans de la Ferghana, cessa d’exister en janvier 1918, lorsque le Kokand fut pris par l’Armée rouge. Plus de 10 000 habitants furent mas- sacrés, et les denrées alimentaires confisquées. La Ferghana répondit par une guérilla connue sous le nom de « mouvement des Basmatchis ». L’armée du khanat de Boukhara, soutenue par la population, repoussa les détachements rouges en mars 1918 ; à Khiva, le chef des Yomoudes établit un pouvoir despotique et fit la chasse aux sympathi- sants de la révolution bolchevique. En juin 1918, la révolte des Turk- mènes des steppes caspiennes fit tomber le pouvoir soviétique, et le Gouvernement transcaspien fut établi, soutenu par les troupes anglaises. Mais en 1919, les Anglais se retirèrent, et au début de 1920, les bolche- viks restaurèrent leur pouvoir dans toute la région transcaspienne. En juillet 1919, le gouvernement autonome des Kazakhs, fondé en décembre 1917 et allié aux contre-révolutionnaires russes, reconnut le gouvernement soviétique et désarma ses troupes. Une offensive contre Khiva et Boukhara suivit ces événements. Le dernier khan qongrat signa son abdication ; en avril 1920, le khanat fut aboli et la République sovié- tique de Khiva proclamée. En août, une « révolte populaire », orchestrée par les bolcheviks, eut lieu à Tchardjoou (l’actuelle Çärjew, au Turkmé- nistan), et le « comité révolutionnaire de Boukhara » appela l’Armée rouge à l’aide. La ville fut prise le 2 septembre 1920, et le 6 octobre, une république soviétique fut proclamée. Le mouvement des Basmatchis se trouva renforcé en 1921 par l’arrivée d’Enver Pacha, un jeune Turc largement responsable du géno- cide arménien de 1915, qui espérait créer un nouvel État panturc en s’appuyant sur les Basmatchis. Après quelques succès, il fut tué par hasard par un soldat arménien, et le projet fut abandonné. Mais les Basmatchis continuèrent leur lutte jusqu’au début des années 1930, grâce aux nouveaux combattants qui fuyaient la collectivisation forcée. Pendant les premières années du régime communiste, Moscou s’occupa activement du découpage administratif de la région, très compliqué, surtout dans les zones sédentaires où différentes ethnies se côtoyaient depuis des siècles. En 1924, naquirent les Républiques sovié- tiques socialistes turkmène (Turkménistan) et ouzbek (Ouzbékistan) ; en 1929, la République autonome tadjik (Tadjikistan) fut séparée de l’Ouz- békistan, en devenant République soviétique socialiste. En 1936, deux républiques autonomes de la République fédérative de Russie, le Kazakhstan et le Kirghizstan, reçurent le même statut. Le découpage dépendait souvent davantage d’intérêts économiques que de 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 73 considérations nationales ; ainsi, des villes tadjiks comme Samarcande et Boukhara étaient restées en Ouzbékistan. Un certain nombre de per- sonnes furent forcées de changer leur « nationalité ». Ainsi, des milliers de Tadjiks durent se déclarer ouzbeks pour rendre le découpage plus plausible. Les nouveaux États avaient besoin de langues littéraires, ce qui ne manqua pas de poser des problèmes. Jadis, à Boukhara et dans le Kokand, on écrivait en persan, et à Khiva en djaghataï, qui servait éga- lement de lingua franca à tous les Türks de l’Asie centrale. Mais dans l’esprit des idéologues communistes, cette langue était trop liée au mou- vement panturc ; il faillait donc s’en débarrasser. Une nouvelle langue littéraire fut créée pour l’Ouzbékistan sur la base des dialectes locaux. Pour des raisons analogues, le traditionnel alphabet arabe fut remplacé par l’alphabet latin en 1929-1930, puis par le cyrillique en 1940-1941. La plupart des lettrés de la région furent exterminés en tant que « nationalistes ». Les nomades se heurtèrent également à d’autres difficultés. La col- lectivisation et la sédentarisation forcées provoquèrent l’extermination presque complète du bétail et aboutirent à la grande famine de 1930-1932. Des rébellions spontanées éclatèrent partout, et près de 300 000 Kazakhs s’enfuirent en Chine. Environ 1,5 million de Kazakhs périrent à cause de la famine et des représailles. La vie économique de la période soviétique fut marquée par une certaine industrialisation de la région. Par ailleurs, l’augmentation de la surface ensemencée de coton, culture qui a besoin de beaucoup d’eau, causa des problèmes écologiques graves, dont, entre autres, l’assèche- ment de l’Aral qui ne reçoit presque plus d’eau de l’Amou-Daria et du Syr-Daria. Le XXIe siècle : des espoirs encore à concrétiser Après la chute de l’Union soviétique en 1991, les élites communistes locales se sont dépêchées de proclamer l’indépendance de leur État afin de conserver le pouvoir. La faiblesse des forces démocratiques a été la cause de l’établissement de régimes autocratiques comme au Kazakhstan ou purement et simplement despotiques comme en Ouzbékistan ou au Turkménistan, dont le leader, Nyy´azov, a pris le titre de « père des Turk- mènes ». Le Tadjikistan est traversé [est traversé par une guerre civile 74 • LE GRAND JEU qui a déjà fait » ou bien « a été traversé » ?] par une guerre civile qui a fait 50 000 morts et obligé plus de 800 000 Tadjiks à émigrer. L’éco- nomie de la plupart de ces pays est stagnante, sauf peut-être celle du Kazakhstan, qui se modernise assez vite. Les pics du Pamir ont été rebaptisés en 1998. Le plus haut, qui, de 1932 à 1962, se nommait le pic Staline et, de 1962 à 1998, le pic du Communisme, est devenu le pic d’Ismaïl Samani ; le deuxième par l’alti- tude, autrefois appelé le pic Kaufman puis Lénine, se nomme désormais pic de l’Indépendance. Les temps changent, et l’Asie centrale change avec eux. Dates repères 530 av. J.-C. – Cyrus II est tué au cours de la malheureuse campagne contre les Sakas. 522 av. J.-C. – Darius II soumet le Sogd, la Bactrie (une partie de l’Afg- hanistan actuel) et des terres de nomades. 331 av. J.-C. – Darius III, battu par Alexandre le Grand, est tué en exil par le satrape de Bactrie. 327 av. J.-C. – Le mariage entre Alexandre et Roxane marque la fin de la résistance dans la région. Début de l’hellénisation de l’Asie centrale. 323 av. J.-C. – Mort d’Alexandre. Le Sogd et la Bactrie deviennent des provinces de l’Empire séleucide. 208 av. J.-C. – Antiochos III reconnaît l’indépendance de la Parthie et de la Gréco-Bactrie. Fin du III e -début du II e siècle av. J.-C. – Fondation de l’État des Xiong-nu. 176 av. J.-C. – les Yuezhi, battus par les Xiong-nu, entament leur migra- tion vers l’ouest. 141 av. J.-C. – Le dernier roi de la Gréco-Bactrie est détrôné par les Yuezhi (Kouchans). 138-126 av. J.-C. – Ambassade de Zhang Qian. 121 av. J.-C. – Le général Huo Qu-bing chasse les Xiong-nu du Gansu. 105, 102 av. J.-C. – Expéditions chinoises dans la Ferghana (Dawan). Établissement de la route de la Soie. 94 apr. J.-C. – Ban Chao restaure le pouvoir de la Chine dans les villes 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 75 du Turkestan oriental dont le contrôle avait été perdu au début du Ier siècle apr. J.-C. 100-126 (120-146) apr. J.-C. – Règne de Kanichka Ier, apogée de la puis- sance des Kouchans. 155 – L’État des Xiong-nu est écrasé par les Xian-bi. 220 – L’empire des Han est divisé en trois royaumes. Les Chinois sont remplacés sur la route de la Soie par les Kouchans. 224 – Ardachir Ier fonde l’empire des Sassanides. Fin du IVe siècle – Invasion des Kidarites en Transoxiane. Début du VIe siècle – Apogée des Hephtalites en Asie centrale. 551 – Fondation du khaganat türk. 563 – L’armée unifiée des Sassanides et des Türks écrase les Hephtalites. 582 – Partition du khaganat türk en deux entités. 630 – Les Türks orientaux reconnaissent la souveraineté de la Chine 657 – Les Türks occidentaux sont battus par les Chinois. 618 – Fondation de la dynastie des Tang. 650 – Restauration du pouvoir chinois dans le bassin du Tarim. 670-692 – Les oasis du Turkestan oriental sont sous la domination des Tibétains. 570-632 – Mahomet, fondateur du califat arabe. 651 – L’empire des Sassanides est détruit par les Arabes. 680 – Fondation du deuxième khaganat türk. Fin du VIIIe siècle-737 – Khaganat türgesh. 745 – Après la destruction du deuxième khaganat (742), des Ouïgours établissent à sa place leur propre État. 747 – L’armée chinoise atteint la Ferghana. Juillet 751 – Bataille de Talas. 774-780 – Dernière révolte antimusulmane dans le Mavarannahr. 864 – Fondation de la dynastie des Samanides. 762 – Le khagan ouïgour embrasse le manichéisme. 787 – Le roi du Tibet se convertit au bouddhisme. 780-822 – Guerre entre les Ouïgours et les Tibétains pour le contrôle des oasis du Tarim. 840 – Le khaganat ouïgour est détruit par des Kirghiz ; peu de temps après, les Ouïgours établissent un royaume sédentaire à Tourfan. 840-1137 – Khaganat des Karlouks (l’État des Karakhanides). 880 – Désintégration de l’empire tibétain. Milieu du Xe siècle – Les Karakhanides se convertissent à l’islam. 977-1150 – État des Ghaznevides. 76 • LE GRAND JEU 985 – Une partie islamisée des Oghuz sous la direction de Seldjouk s’ins- talle dans le delta du Syr-Daria. 999 – Le dernier Samanide est détrôné par les Karakhanides. 1040 – L’armée ghaznevide est vaincue lors de la bataille de Danda- naqan par Töghril Bek, fondateur de la dynastie des Grands Seldjoukides. 1071 – Töghril Bek écrase l’armée byzantine près de Manzikert et occupe l’Asie mineure. 1097 – Le fondateur de la dynastie des Khwarezmshahs est nommé gou- verneur du Khwarezm. 1131 – Fondation de l’État du Xi Liao (État des Kara-Khitaïs). 1141 – Les Kara-Khitaïs déciment l’armée de Sandjar, le dernier des Grands Seldjoukides. 1150-1216 – État des Ghurides. 1187-1217 – Formation de l’empire des Khwarezmshahs. 1155 (1162)-1227 – Temüjin (Gengis Khan). 1206 – Temüjin est proclamé khagan des Mongols sous le nom de Gengis Khan. 1215 – Les Mongols soumettent la Chine du Nord. 1220-1223 – L’empire des Khwarezmshahs est détruit par Gengis Khan. 1221-1231 – Règne et guerres de Jalal ad-Din. 1237-1242 – Campagne européenne des Mongols sous le commande- ment de Batu et formation de l’ulus des Djötchides. 1258 – L’Iran est conquis par Hulagu. 1266-1301 – L’État de Qaïdu. Guerres contre les autres États gengiskhanides. 1271 – Khubilaï prend le titre d’empereur et fonde la dynastie Yuan. 1279 – La Chine est totalement occupée par des Mongols. 1336-1405 – Timur Bek (Tamerlan). 1370 – Timur devient maître de Samarcande. 1379 – Avec le soutien de Timur, Toqtamich devient khan de la Horde d’or. 1395 – Timur détruit l’armée de Toqtamich, écrase la Horde d’or et sac- cage ses principales villes. 1402 – Bataille d’Ankara ; Timur détruit l’armée du sultan ottoman Bayazid II. 1409-1449 – Ulugh Bek gouverne le Mavarannahr. 1428-1468 – Règne d’Abu’l-Khayr Khan, dernier khan de la Horde bleu unie. 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 77 1458-1469 – Règne d’Abu-Saïd, dernier Timuride, contrôle Mavaran- nahr et Khorasan. 1450 – Les Oïrats s’installent en Dzoungarie. 1500 – Début du règne de Shïbani Khan. 1501 – Isma’il Safavi devient shah d’Iran et fonde la dynastie des Safavides. 1510 – Shïbani Khan est tué lors d’une bataille malheureuse contre des Safavides. Les Iraniens occupent toutes les terres jusqu’au Syr-Daria. 1511 – Le khanat des Arabshahides est fondé à Khwarezm. 1512 – Des Shïbanikhanides reconquièrent Mavarannahr et Samarcande en les divisant en quatre khanats. 1521 – Les Mangïts battent les Kazakhs et deviennent souverains de Dasht-i-Qïpchaq. 1526 – Bâbur envahit l’Inde et y fonde la dynastie des Grands Moghols. 1583 – A´ bdallah se proclame khan suprême des Ouzbeks après avoir aboli les khanats de ses cousins. 1593-1596 – A ´ bdallah conquiert le Khwarezm. 1598 – Mort d’’Abdallah. 1598 – Les Arabshahides reviennent au Khwarezm. 1599 – Sur les ruines de l’État d’’Abdallah sont fondés les deux khanats des Janides (Ashtarkhanides), Boukhara et Balkh. 1603 – Khiva devient la capitale du Khwarezm. 1552 – La Russie conquiert Kazan. 1556 – Le khanat d’Astrakhan est détruit par les Russes. 1563 – Koutchoum fonde le khanat de Sibérie. 1581 – Les Cosaques installés sur les bords du Yaïq pillent Saraïtchik, la capitale de la Grande Horde des Mangïts. 1598 – L’État de Koutchoum est détruit par des Russes. Début du XVIIe siècle – Une partie des Oïrats, les Kalmouks, se séparent de leurs compatriotes en se déplaçant vers la Volga. 1635 – Formation de la confédération des Dzoungars (Oïrats occidentaux). 1642 – Les Oïrats de Gouchi-khan occupent le Tibet et intronisent le Ve dalaï-lama. 1670-1697 – Règne du chef oïrat Galdan-Bosoktu Khung-tayiji. 1682 – L’ulus djaghataïde est anéanti par des Oïrats. 1696 – L’armée de Galdan-Bosoktu est décimée par les Mandchous au nord de Pékin. 78 • LE GRAND JEU 1715-1743 – Les Russes construisent des lignes de fortifications (liniya) contre les Kazakhs et les Oïrats. 1716 – L’expédition russe de Buchholz est écrasée par des Dzoungars. 1717 – Le détachement russe de Bekovitch-Tcherkasski est massacré par des Khiviens. 1717 – Le khanat kazakh se scinde en trois zhuz. 1726 et 1730 – Deux victoires importantes des Kazakhs sur les Oïrats. 1736 – Nadir Shah Afshâr détrône la dynastie safavide et se proclame shah d’Iran. 1740 – Khiva et Boukhara sont soumises par l’armée de Nadir Shah. 1756 – Muhammad Rahim Atalïq Manghït se proclame khan de Bouk- hara de la nouvelle dynastie manghïte. 1755 – La Dzoungarie est conquise par la Chine. 1759 – Révolte en Dzoungarie ; la plupart des Oïrats sont massacrés. 1760 – Les Chinois occupent la Kachgarie ; le Turkestan oriental devient chinois. 1771 – La plupart des Kalmouks quittent la Russie pour la Chine. 1763-1798 – Règne de Narbouta Bey, chef de la tribu Ming, qui unifie la Ferghana sous le pouvoir de Kokand. 1804 – Des chefs qongrats se proclament khans de Boukhara. 1827-1860 – Règne de Nasr’Ullah, émir de Boukhara. 1847 – Les premières forteresses russes sont construites près du Syr-Daria et dans le Semiretchye. 1862 – Révolte musulmane dans l’ouest de la Chine. 1870 – Ya’qub Bek, le chef des rebelles, unifie sous son pouvoir tout le Turkestan oriental. 1871-1883 – Occupation de la région d’Ili par l’armée russe. 1877 – Mort de Ya’qub Bek et reconquête chinoise du Turkestan oriental. 1863 – Les Russes annexent les terres kirghizes adjacentes à l’Issïq-köl. 1866 – Kokand perd Tachkent et Khodjent, qui deviennent russes. 1867 – Les Russes fondent le gouvernorat général du Turkestan, et le général Kaufman en devient le premier gouverneur général. 1868 – Après la défaite de la guerre sainte, le khanat de Boukhara devient vassal de la Russie. 1873 – Le khanat de Khiva, vaincu par les Russes, devient vassal de l’Empire russe. 1876 – Le khanat de Kokand est supprimé et annexé. 1881 – Prise de Geok-Tepe par Skobelev et victoire sur les Tékés. 1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 79 1884 – Annexion de Merv. 1884 – La province chinoise du Xinjiang est fondée sur les terres du Turkestan oriental. 1895 – Rattachement du Pamir à la Russie. 1911-1944 – Indépendance de facto du Xinjiang gouverné par des géné- raux chinois. 1916 – Révolte antirusse en Asie médiane. 7 novembre 1917 – Révolution bolchevique à Saint-Pétersbourg. Fin novembre 1917 – Inauguration du gouvernement du Turkestan autonome à Kokand. Décembre 1917-juillet 1919 – Autonomie des Kazakhs. Janvier 1918 – Kokand est prise d’assaut par l’Armée rouge. Des répres- sions provoquent une longue guérilla des Basmatchis. Mars 1918 – Les Bolcheviks sont chassés de Boukhara et de Khiva. Juin 1918-début 1920 – Création du Gouvernement transcaspien. Avril 1920 – Abolition du khanat de Khiva qui est remplacé par la Répu- blique soviétique populaire de Khwarezm. 2 septembre 1920 – Boukhara est prise par l’Armée rouge. 6 octobre 1920 – Proclamation de la république soviétique populaire de Boukhara. 1924 – Fondation des Républiques soviétiques socialistes turkmène et ouzbek. 1929 – Fondation de la République soviétique socialiste tadjik. 1929-1930 – L’alphabet arabe est remplacé par le latin en Asie médiane. 1930-1932 – Famine dans les steppes kazakhes, causée par la collectivisation. 1931-1934 – La révolte au Xinjiang est réprimée par les Chinois avec l’aide soviétique. 1936 – Fondation des Républiques soviétiques socialistes kazakhe et kirghize. 1940-1941 – Introduction de l’alphabet cyrillique dans les républiques soviétiques de l’Asie médiane. 1944 – Proclamation de la république du Turkestan oriental. 1955 – Fondation de la région autonome ouïgoure du Xinjiang de la RPC. 80 • LE GRAND JEU BIOGRAPHIE DES AUTEURS Les directeurs d’ouvrage Jacques Piatigorsky est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, MBA Columbia University (New York), et banquier international. Il a codirigé L’Empire khazar, VIIe-XIe siècle. L’énigme d’un peuple cavalier (Paris, Autrement, 2005). Jacques Sapir est économiste, directeur d’études à l’EHESS et spécialiste de l’Europe de l’Est et de la Russie. Parmi ses derniers ouvrages, on peut citer : Le Nouveau XXIe Siècle. Du siècle « américain » au retour des nations (Paris, Le Seuil, 2008) et La Fin de l’eurolibéralisme (Paris, Le Seuil, 2006). Il a codirigé L’Empire khazar, VIIe-XIe siècle. L’énigme d’un peuple cavalier (Paris, Autrement, 2005). Les contributeurs Sergueï Dmitriev, candidat ès sciences [AR9]historiques, doctorant en histoire à l’École pratique des hautes études, est chargé de recherches au département de sinologie de l’Institut d’orientalisme de l’Académie des sciences de Russie. Il a été conseiller scientifique du film Mongol de Sergueï Bodrov (2007). 248 • LE GRAND JEU Juliette Le Doré, diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris, est doctorante à l’Université libre de Bruxelles, où elle s’est spécialisée sur l’Asie centrale. Elle travaille par ailleurs pour l’ONG Human Rights Watch. Elle a effectué de nombreux séjours en Asie centrale, comme chercheuse mais aussi comme observatrice pour l’OSCE. Alexey Tereshchenko est doctorant à la faculté d’histoire de l’univer- sité de Moscou et de Paris-IV Sorbonne, ainsi que chroniqueur en his- toire pour le magazine Vokrug Sveta. Il a participé à L’Empire khazar, VIIe-XIe siècle. L’énigme d’un peuple cavalier (Paris, Autrement, 2005). BIOGRAPHIE DES AUTEURS • 249 TABLE DES MATIÈRES Introduction. Actualité du Grand Jeu Jacques Piatigorsky et Jacques Sapir ............................................................ ??? Prologue. Mackinder avait-il raison [AR10] ? Juliette Le Doré .................................................................................................. ??? 1. Archéologie du Grand Jeu : une brève histoire de l’Asie centrale Sergueï Dmitriev ............................................................................................... ??? 2. Le tournoi des ombres Alexey Tereshchenko ....................................................................................... ??? 3. La fin de la guerre froide et le renouveau du Grand Jeu : incompréhensions et confrontations russo-américaines Jacques Sapir...................................................................................................... ??? 4. L’Union européenne fait son entrée dans le Grand Jeu Juliette Le Doré .................................................................................................. ??? 5. Le Grand Jeu : tout un roman Alexey Tereshchenko, avec la collaboration de Sergueï Dmitriev ........ ??? Bibliographie .......................................................................................................... ??? Table des cartes et encadrés .............................................................................. ??? Index des noms de personnes.......................................................................... ??? Biographie des auteurs ....................................................................................... ???
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