Le grand jeu
Collection Mémoires/Histoire
Le suivi éditorial de cet ouvrage a été effectué par Chloé Pathé.
© 2009, Éditions Autrement, 77, rue du Faubourg-Saint-Antoine,
75011 Paris. Tél. : 01 44 73 80 00. Fax : 01 44 73 00 12.
E-mail :
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ISBN : 978-2-7467-1088-7. ISSN : 1157-4488.
Dépôt légal : janvier 2009. Imprimé en France.
Dirigé par JACQUES PIATIGORSKY et JACQUES SAPIR
Le grand jeu
XIXe siècle, les enjeux géopolitiques de l’Asie centrale
Avec des textes de Sergueï Dmitriev, Juliette Le Doré, Jacques Sapir
et Alexey Tereshchenko
Éditions Autrement - collection Mémoires/Histoire no 145
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU :
UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE 1
Sergueï Dmitriev
Une définition géographique délicate
L’Asie centrale, une des régions clés de l’histoire humaine, dispose de
frontières extrêmement difficiles à déterminer. L’étendue de ses steppes
et déserts, la richesse de ses traditions et de ses cultures, les innombra-
bles drames épiques qui s’y sont déroulés, bouleversant les peuples et
les tribus, déconcertent celui qui voudrait savoir quelles sont les fron-
tières précises de l’Asie centrale.
L’Asie centrale peut être étudiée soit comme une région géogra-
phique, soit comme un concept historique et culturel ; les deux appro-
ches, donnant des résultats très différents, doivent être combinées.
L’approche purement géographique a été proposée par Ferdinand
von Richthofen, un géologue et voyageur allemand. Il définit l’Asie cen-
trale (ou l’Asie intérieure) comme une vaste zone au milieu du continent
asiatique où les fleuves ne se jettent pas dans l’océan, mais nourrissent
des lacs ou bien s’épuisent dans des déserts. Il s’agit d’un territoire dont
les frontières sont les montagnes de l’Altaï au nord, le plateau tibétain
au sud, le massif montagneux du Pamir à l’est et la chaîne des monta-
gnes du Grand Khingan à l’ouest. Cette zone intérieure est entourée par
des terres intermédiaires dont des sols sont riches en lœss fertile. Le
cercle suivant est formé par la zone périphérique et littorale du
continent.
1. Vous trouverez à la fin de ce chapitre, p. XXX, une chronologie récapitulative.
20 • LE GRAND JEU
Mais du point de vue ethnologique, linguistique et historique, le
monde centrasiatique inclut aussi la plupart des territoires intermé-
diaires et même certaines régions de la périphérie, comme le Turkestan
occidental, le Tibet du Nord (Amdo), le pays en amont du fleuve Jaune
(Huang-he), l’Ordos (les terres dans la « grande boucle » du Huang-he),
les steppes de la Sibérie du Sud et de la Russie méridionale, la région
caucasienne, l’Iran, l’Afghanistan et le nord-ouest de l’Inde.
Un autre facteur unifiant les différentes zones de l’Asie centrale
est le climat : aride (la norme annuelle des précipitations atmosphéri-
ques dans la plupart des régions est de 100 à 400 mm) et très conti-
nental. Ce facteur a déterminé le mode de vie des peuples qui y habitent.
Exception faite de quelques foyers sédentaires dans les oasis du Tur-
kestan oriental et autour des fleuves du Turkestan occidental et du Tibet,
l’Asie centrale est un monde nomade. Les agriculteurs étaient plutôt les
représentants des cultures sédentaires de la périphérie. En Asie centrale
fut donc élaboré un système très stable de cohabitation entre des peu-
ples agriculteurs et nomades. Et, s’il arrivait que certains peuples
nomades se sédentarisent et deviennent agriculteurs, ils étaient rem-
placés dans les steppes par d’autres nomades.
Ce sont les peuples nomades qui ont étendu les frontières « eth-
niques » de l’Asie centrale. La steppe est un puissant facteur unifiant, le
berceau de grands empires, un monde sans frontières – sinon celles des-
sinées par les avancées et mouvements des empires nomades.
La coexistence de deux modes de vie
L’Asie centrale est divisée en trois zones géographiques : la steppe, le
désert et les montagnes, dont la plupart forment les chaînes les plus
hautes et les plus vastes de l’Eurasie. La steppe, qui a comme frontière
sud la mer d’Aral, le fleuve Syr-Daria et les montagnes de Tien Shan,
fait partie de la grande steppe de l’Eurasie qui s’étale de la Mandchourie
occidentale jusqu’à la Hongrie. Le nord de cette steppe se trouve dans
une zone de climat modéré et assez humide, riche en pâturages et bordée
par les forêts de la taïga sibérienne, mais la partie plus au sud se compose
de terrains arides et même semi-désertiques, avec de rares rivières et de
petits lacs salés.
La plupart des terres de l’Asie centrale sont des déserts dont les
plus vastes sont le Karakoum (qui signifie littéralement en türk « sables
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 21
noirs »), le Kyzylkoum (littéralement « sables rouges »), le Taklamakan
(littéralement « celui qui y entre ne revient jamais ») et le désert de Gobi.
Les rivières de l’Asie centrale, sauf quelques fleuves périphériques
(l’Irtych qui se jette dans l’Ob avant de rejoindre l’océan Glacial Arc-
tique, le Huang-he qui coule vers la mer Jaune, etc.), se déversent à
l’intérieur même des terres. Les principaux fleuves sont, pour la partie
occidentale de la région, l’Amou-Daria (l’Oxus des auteurs antiques) et
le Syr-Daria (le Jaxartes des Grecs, le Jeikhoun des Arabes) qui prennent
leurs sources respectivement dans les montagnes du Pamir et le Tien
Shan, et se jettent dans la mer d’Aral en arrosant les terres alentour et
en créant l’une des principales zones agricoles. Le fleuve principal du
Turkestan oriental est le Tarim, dont les affluents descendent des mon-
tagnes de Kunlun et Tien Shan. Il alimente le Lob-Nor, un lac instable,
« nomade », dont l’étendue et l’emplacement peuvent varier. Tous ces
fleuves ont pour sources les neiges et les glaciers des montagnes. Un de
leurs traits caractéristiques est le fait qu’ils changent très facilement de
cours, ce qui rend les choses difficiles pour les peuples qui vivent près
de leur lit. Parfois, les rivières ne coulent que pendant le printemps,
quand fondent les neiges des montagnes, et elles meurent souvent en
plein désert.
Il faut aussi mentionner les lacs de l’Asie centrale qui sont des
réservoirs importants d’eau douce (ou, au contraire, de sel) et de pois-
sons. Les plus grands lacs salés sont la mer Caspienne, la mer d’Aral et
le Köknor (Kukunor, Qinghai ou lac Bleu) dans l’Amdo, la partie sep-
tentrionale du Tibet ; le Balkhach, au nord du Tien Shan, est un impor-
tant réservoir d’eau douce (bien que sa partie orientale soit assez salée).
Les terres de la zone aride sont très riches, mais, à cause du climat,
l’agriculture n’est possible qu’avec l’apport de l’irrigation. Au deuxième
millénaire avant notre ère, au moment où l’agriculture s’est répandue
en Asie centrale, est ainsi née la structure agraire caractéristique de l’éco-
nomie centrasiatique, avec les agriculteurs autour des rivières ou des
oasis et les éleveurs nomades dans les steppes. Ces deux mondes étaient
fortement liés. Les agriculteurs, beaucoup plus nombreux et souvent
urbanisés, menant une vie plus stable, produisaient la plupart des biens
et des marchandises de la région, mais la force militaire appartenait
presque toujours aux nomades qui exerçaient souvent un contrôle poli-
tique sur les villes. Affaiblies par leur isolement, les villes étaient entou-
rées par des déserts et des steppes, parfois très vastes (comme au
Turkestan oriental), où régnaient les nomades. Si les nomades
22 • LE GRAND JEU
devenaient agriculteurs, leurs campements abandonnés étaient occupés
par une nouvelle vague d’éleveurs qui, après quelques générations,
commençaient à les dominer.
Ce mode de vie très stable était, jusqu’à la colonisation russe, éga-
lement caractéristique de l’une des régions périphériques du monde cen-
trasiatique, la basse et moyenne Volga (Itil). Les bâtisseurs de villes
étaient entourés par des nomades et, plus au nord, par les chasseurs des
forêts. Les sédentaires étaient toujours des « pasteurs d’hier » qui avaient
changé de mode de vie (à l’instar des Khazars, des Bulgares, des Mongols
ou encore des Tatars) et leurs voisins étaient souvent leurs anciens
compatriotes qui continuaient à mener un mode de vie nomade, d’où
des relations entre les deux parties de la population souvent plus paci-
fiques que dans le Turkestan. La différence principale résidait dans le
fait que les classes dominantes des États de la Volga préféraient s’ins-
taller dans les villes, tandis que les souverains des oasis du Turkestan
restaient nomades dans la plupart des cas et ne venaient dans les villes
vassales que pour recevoir leur tribut.
La majorité de la population sédentaire de la région centrasia-
tique habitait dans cinq régions : la vallée des rivières de Zeravchan et
Qashqa-Daria (la Sogdiane ou le Sogd de l’Antiquité) ; le Khwarezm
(Chorasmia), autour du bas Amou-Daria et dans son delta ; le Ferg-
hana, les terres fertiles du cours moyen du Syr-Daria ; les provinces de
Chach (ou Al-Shash, correspondant à l’actuelle Tachkent) et d’Ilaq,
situées dans les bassins du Chirchik et de l’Ahangaran, des affluents
du Syr-Daria ; et enfin la province de Balkh, au sud de l’Amou-Daria.
Toute la région située entre les cours moyens et les deltas du Syr-Daria
et de l’Amou-Daria est connue depuis l’arrivée de l’islam sous le nom
de « M ?’ war ?’ an-Nahr (Mavarannahr) » (« Ce qui est de l’autre coté
du fleuve »), ce qui correspond d’ailleurs au terme antique de
Transoxiane.
La région au sud de l’Amou-Daria et au nord des montagnes de
l’Hindu-Kush était appelée Tokharistan. L’Amou-Daria était tradition-
nellement considéré comme la frontière entre le Khorasan, la province
du nord-est de l’Iran, et le Mavarannahr – mais ces deux entités furent
souvent unifiées et sous la même domination.
Le pays du Syr-Daria et de l’Amou-Daria est souvent appelé le Tur-
kestan occidental (ou le Turkestan russe, après la conquête de ces terres
par l’Empire russe), qui doit être distingué du Turkestan oriental, ou
chinois, comme on appelle les oasis du bassin du Tarim et parfois aussi
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 23
la Dzoungarie, le plateau au nord du Tien Shan. Le bassin du Tarim est
aussi appelé la Kachgarie, d’après la ville de Kachgar.
Les steppes du nord de l’Amou-Daria et de la mer Caspienne
étaient baptisées du nom des peuples nomades qui y vivaient. Ainsi, au
début du VIIIe siècle, on les appelait en persan Dasht-i-Ghuzz (« la steppe
des Oghuzz »), et à partir du XIe siècle, elles sont devenues Dasht-i-Qïp-
chaq (du nom des Qïpchaqs, les Coumans des chroniques occidentales
ou les Polovtsis de l’histoire russe), terme qu’on a utilisé jusqu’à
XIXe siècle, bien que la domination des steppes par des Qïpchaqs (ancê-
tres des Kazakhs et, en partie, des Tatars de la Volga) ait pris fin avec
l’invasion mongole. La région isolée des steppes qui se trouve au nord
du Tien Shan et au sud du lac Balkhach s’appelle Yeti-su (« Sept
rivières ») en turc, mais on utilise souvent aussi le terme russe de Semi-
retchiye, qui a la même signification.
Une autre importante région de nomadisme était le nord du pla-
teau tibétain, l’Amdo, la zone principale des contacts du monde tibétain
avec les autres cultures. Le plateau montagneux, en plus de l’aridité, est
caractérisé par un froid extrême – cette région était, peut-être, la plus
rigoureuse de l’Asie centrale.
Pour en finir avec les définitions géographiques, il nous faut
revenir au début. Il existe quelques termes généraux dont nous aurons
besoin : l’Asie centrale (Âsiyâ-yi Markazî en persan) qui embrasse cet
immense ensemble de régions très diverses que nous venons de décrire ;
la Haute-Asie, qui englobe les plateaux assez élevés de la Mongolie et le
Tibet ; l’Asie médiane (Âsiyâ-yi Wustâ en persan, Sredniaya Aziya en
russe), concept plus limité et assez flou, décrivant les régions centrasia-
tiques au sud des steppes kazakhes comprises entre les grands empires,
russe, britannique et chinois (d’où le terme « médiane »), et conquises
par la Russie au cours de la seconde moitié du XIXe siècle.
On a déjà dit que les frontières de l’Asie centrale et des régions
périphériques avaient changé plusieurs fois au gré des péripéties de l’his-
toire. C’est pourquoi, pour comprendre l’histoire de l’Asie centrale, il
est nécessaire de s’en faire une idée complète et globale.
L’Empire perse : VIe-IVe siècle av. J.-C.
C’est au VIe siècle av. J.-C. qu’on trouve dans les sources écrites une pre-
mière information sur l’Asie centrale, quand la région au sud de la mer
24 • LE GRAND JEU
Aral était incluse dans l’Empire perse des Achéménides. Grâce au déve-
loppement de l’agriculture fondée sur l’irrigation, les premières villes
furent bâties dans des vallées alluviales du Sogd et, peu après, au Khwa-
rezm. Les sédentaires de ces régions parlaient des langues de la branche
orientale du groupe iranien. Dans les déserts autour des villes vivaient
des peuples nomades du même groupe linguistique, les Sakas (ou les
Scythes, en grec). Il est probable qu’ils peuplaient aussi les terres du
Turkestan oriental, avec un autre peuple indo-européen, les Tokhars.
L’Asie centrale est entrée dans l’histoire de l’humanité avec la pre-
mière victoire des nomades sur les grandes armées sédentaires, bien
connue du monde occidental. En 530 av. J.-C., le grand empereur perse
et stratège Cyrus II mena une campagne contre les Massagètes, une tribu
scythe habitant à l’est de la mer Caspienne (ou de la mer d’Aral). Cette
campagne fut meurtrière : son armée fut décimée et lui-même y fut tué.
Les victoires de Darius II en 422 av. J.-C. transformèrent la situa-
tion, et les terres sédentaires du Sogd ainsi qu’une partie des territoires
scythes entrèrent dans l’Empire perse, constituant la 16e satrapie (pro-
vince) de l’empire. La Bactrie (ou Bactriane), se composant surtout des
terres de l’Afghanistan contemporain, forma la 12e satrapie. Ces deux
provinces étaient célèbres pour leurs cavaliers, qui participèrent à la plu-
part des campagnes menées par l’empire, de l’Égypte à la Grèce.
Des Grecs aux Kouchans : IVe siècle av. J.-C.-IIe siècle av. J.-C.
La puissance perse fut détruite par les phalanges macédoniennes
d’Alexandre le Grand en quelques batailles. En 331 av. J.-C., le dernier
empereur, Darius III, défait, s’enfuit, accompagné par un détachement
de cavaliers bactriens, en Bactrie, où il fut tué par le satrape Bessos qui
s’était proclamé empereur sous le nom d’Artaxerxès et qui continua la
résistance contre Alexandre, jusqu’en 329 av. J.-C., date à laquelle Bessos
fut livré par des traîtres et exécuté.
L’armée d’Alexandre, après avoir pacifié la Bactrie, prit la ville prin-
cipale du Sogd, Smarakanda (Marakanda en grec, la future Samarcande),
mais la résistance continuait, dirigée par Spitamenes, un Sogdien qui,
ayant contribué à livrer Bessos aux Macédoniens, avait réussi à conclure
une alliance avec les Massagètes, des descendants des Scythes. Cette
résistance dura presque trois ans, jusqu’à la mort de Spitamenes, assas-
siné par ses alliés nomades, en 328 av. J.-C.
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 25
Des Perses aux Kouchans (VIe siècle av. J.-C.-IIe siècle av. J.-C.)
26 • LE GRAND JEU
Pour gagner la sympathie des nobles locaux, bactriens et sogdiens,
Alexandre les avait récompensés par des titres et des postes administra-
tifs, et avait encouragé ses compagnons d’armes à épouser leurs filles.
Lui-même épousa, au printemps 327, Roxane, une princesse bactrienne
(ou sogdienne). Peu après, le roi du Khwarezm vint à la cour d’Alexandre
pour offrir sa soumission.
L’inclusion de la région dans l’Empire macédonien fut marquée
par la colonisation hellénistique de ces terres, particulièrement en Bac-
trie. Alexandre fondait de nouvelles villes ou réaménageait les
anciennes, en y installant des colons, pour la plupart des vétérans de
son armée. En Asie centrale les principaux centres de colonisation furent
Alexandrie de Margiana (probablement dans l’oasis du Merv), Alexan-
drie d’Ariana (l’actuelle Herat), Alexandrie de Bactriana (Bactra, près de
la Balkh contemporaine), Alexandrie du Caucase (Begram ou Bamiyan),
Alexandrie-sur-Oxus (site de Ay-Khanum, Sogd), Alexandrie Eschatae
(littéralement « la plus éloignée », située probablement à proximité de
Khodjent sur le Syr-Daria).
Après la mort d’Alexandre en 323 av. J.-C., son empire fut divisé
entre ses généraux. Le Sogd et la Bactrie devinrent des provinces de l’un
des nouveaux États, l’Empire séleucide, englobant la plupart des terres
de la partie asiatique de l’empire d’Alexandre. Antiochos, fils du fonda-
teur de l’État 2 et de la fille de Spitamenes, devint vice-roi de l’est dont
la capitale était située en Bactrie, avant de devenir le roi Antiochos Ier.
Pendant son règne, le pouvoir des Séleucides dans la région se renforça,
et de nouvelles colonies grecques furent établies, en particulier en Bac-
trie, dont l’économie était florissante.
Au milieu du IIIe siècle av. J.-C., la Bactrie et la Parthie (au sud-est
de la mer Caspienne) déclarèrent chacune leur indépendance. Diodote,
le satrape de Bactrie, fonda ce que l’on connaît sous le nom de Royaume
gréco-bactrien. Peu de temps après, la Parthie, de son côté, subit l’inva-
sion des nomades du nord, les Parni, dont le chef, Arsac, fonda une
nouvelle dynastie. En 208, l’empereur séleucide Antiochos III essaya de
reconquérir les provinces rebelles. Il vainquit l’armée parthe et assiéga
Bactres (l’actuelle Balkh), la capitale du Royaume gréco-bactrien, mais
fut contraint de l’abandonner deux ans plus tard, reconnaissant l’indé-
pendance de ces deux provinces.
Après cette victoire, la Parthie et la Gréco-Bactrie continuèrent leur
2. Séleucos Ier Nicator qui donna son nom à la dynastie des Séleucides.
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 27
expansion – la première surtout vers le sud-ouest, en Mésopotamie, et
la deuxième vers le sud, en Inde. La Parthie atteignit, au nord, le fleuve
Uzboy (l’ancien lit de l’Amou-Daria, qui se jette dans la mer Caspienne)
et détacha de la Gréco-Bactrie les régions de Merv et d’Herat. La frontière
septentrionale de la Gréco-Bactrie n’est pas très clairement connue –
peut-être passait-elle le long de la vallée de l’Amou-Daria jusqu’à la Ferg-
hana du Sud. Ses rois préféraient mener des guerres au sud, de l’autre
coté de l’Hindu-Kush, où ils soumirent les vastes territoires de l’Inde du
Nord. Les sources archéologiques prouvent qu’à l’époque, le Sogd et le
Khwarezm, indépendants, prospéraient, mais les sources écrites n’en
disent rien.
Au milieu du IIe siècle av. J.-C., ces régions subirent l’invasion de
nomades venus du nord, conséquence de la fondation, vers la fin du
IIIe-début du IIe siècle, dans les steppes de la Mongolie, de l’un des pre-
miers empires des steppes connus : l’État des Xiong-nu (les Huns). Cet
empire, après avoir obligé la Chine des Han à lui payer un tribut très
lourd, entama une expansion vers le sud-ouest, dans la région du « cor-
ridor du Gansu », l’unique voie terrestre reliant la Chine à l’Asie cen-
trale. Cette région était habitée par un peuple nomade, les Yuezhi (ou
Tokhars, peuple indo-européen).
En 176 av. J.-C., les Yuezhi furent battus par les Xiong-nu et se
divisèrent en deux parties : les Petits Yuezhi qui migrèrent au nord-est
du plateau tibétain, et les Grands Yuezhi qui, après avoir attaqué leurs
voisins occidentaux, les Wusun (peuple aux origines inconnues), les
contraignant à migrer au nord, vers la vallée d’Ili, ont continué à se
déplacer vers l’ouest. En chemin, ils chassèrent les Sakas (ou Scythes
orientaux) du Turkestan oriental et de la région du Syr-Daria, les obli-
geant à migrer vers le Pamir, l’Inde du Nord et les frontières orientales
de la Parthie, où ils s’installèrent dans le bassin de la rivière Helmend,
région qui prit le nom de Sakastène (ou Sagestan, qui devint plus tard
le Sistan). De son côté, le royaume parthe réussit à résister aux invasions
des peuples nomades et devint, pendant le règne de Mithridate II
(123-87), l’une des grandes puissances mondiales et l’adversaire le plus
dangereux de l’Empire romain.
Durant ces bouleversements, les Sakas ruinèrent la Gréco-Bactrie,
dont le dernier roi, Helioclès, régna jusqu’en 141 av. J.-C. Les Yuezhi,
qui suivaient de près les Sakas, occupèrent la Ferghana et, peu après, la
Bactrie. Les terres des Yuezhi furent divisées alors en cinq principautés ;
par la suite, l’un des princes, Heraios, les unifia en fondant la nouvelle
28 • LE GRAND JEU
dynastie des Kouchans (d’après le nom de son clan), dont l’histoire est
très difficile à reconstituer du fait de l’extrême rareté des sources. Sous
le règne du roi Koujoula Kadfiz (30-78), les Kouchans conquirent Kaboul
et le Cachemire. Kanishka Ier (100-126 ou 120-146), le roi le plus célèbre
des « Grands Kouchans », avait une capitale à Purushapura (l’actuelle
Peshawar) et, peut-être, une autre en Bactrie. Les frontières septentrio-
nales de son royaume suivaient celles de la Gréco-Bactrie. Le Khwarezm,
la Ferghana et le Sogd abritaient des principautés indépendantes ou vas-
sales des Kouchans.
L’apparition des Chinois. La route de la Soie :
IIe siècle av. J.-C.-IIIe siècle apr. J.-C.
L’exode des Yuezhi du Gansu et du Turkestan oriental modifia consi-
dérablement le paysage de la région. Les nomades étaient désormais
bien affaiblis et les Xiong-nu trop lointains pour être une menace per-
manente. C’est ainsi que les villes-États situées dans les oasis du bassin
du Tarim prospérèrent ; on a pu en dénombrer trente, dont neuf parti-
culièrement puissantes. À l’apogée de leur gloire, les Xiong-nu contrô-
laient ces dernières et en percevaient l’impôt, mais vers la fin de
IIe siècle av. J.-C., ils furent remplacés par les Chinois qui, après une
période de troubles, y rétablirent leurs positions.
En 138 av. J.-C., afin de s’allier aux Yuezhi contre les Xiong-nu,
l’empereur Wu-di (140-87) envoya un ambassadeur, Zhang Qian, en
expédition. Celui-ci, capturé par les Xiong-nu au début de sa mission,
resta leur prisonnier pendant dix ans. Après s’être évadé, il réussit à
traverser les villes du Tarim et à atteindre les campements des Yuezhi
en Bactrie. Ces derniers ne se souciaient plus de se venger d’ennemis
devenus trop lointains pour être effrayants, mais la mission eut quand
même un certain succès – ce voyage élargit considérablement l’écou-
mène chinois et montra à l’empereur les grands avantages du
commerce avec les pays centrasiatiques. Lors de la deuxième ambas-
sade de Zhang Qian, qui eut lieu en 116-115 av. J.-C., celui-ci parvint
à établir de bonnes relations avec les Wusun et les tribus kanju, qui
menaient une vie nomade dans les environs de l’Aral et dans le désert
du Kyzylkoum.
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 29
Zhang Qian (?–103 av. J.-C.)
Le premier diplomate à apporter en Chine des informations sur l’Asie
centrale naquit dans la ville de Hanzhong, province du Shaanxi. En
138 av. J.-C., il fut envoyé par l’empereur Wu-di à la recherche des
Grands Yuezhi afin de les persuader de devenir les alliés de la Chine
contre les Xiong-nu. C’était une mission très importante, mais avec des
chances de succès très médiocres – on ne savait pas exactement où
étaient les Yuezhi et, en tout cas, pour les trouver, il fallait traverser les
terres des terribles Xiong-nu. L’ambassade, constituée d’une centaine
de personnes, fut très vite capturée par l’ennemi, dans la ville de Longxi
(province du Gansu). Le souverain des Xiong-nu donna à Zhang Qian,
qui avait su lui plaire, une épouse, et l’installa au cœur même de son
empire. Au bout de dix années, après avoir endormi les soupçons,
Zhang Qian, avec sa femme, son fils et un Hun nommé Ganfu, compa-
gnon fidèle depuis son départ de Chine, réussit à s’enfuir et à atteindre
le lac Issïq-köl, campement du chef des Wusun, où il apprit que les
Yuezhi s’étaient installés plus au sud. Il passa la Ferghana et trouva enfin
ces derniers en Bactrie – baptisant celle-ci du nom de Daxia. Zhang
Qian y passa une année, recueillant des informations sur la région et
sur d’autres contrées, encore plus éloignées. Finalement, le roi des
Yuezhi refusa l’alliance avec la Chine et, en 127 av. J.-C., Zhang Qian
repartit pour la Chine via le Pamir et les oasis du sud du Taklamakan.
Près du lac de Lob-Nor, il fut emprisonné par les Huns et passa encore
une année en captivité. Profitant de querelles au sein de l’aristocratie
hun, il parvint à s’enfuir. À son arrivée en Chine, il n’était plus accom-
pagné que par Ganfu, qui, excellent tireur à l’arc, lui avait sauvé plu-
sieurs fois la vie – sa femme et son fils étaient morts pendant leur
deuxième captivité. Durant ce périple de 15 000 kilomètres et malgré
toutes les péripéties, Zhang Qian était parvenu à conserver ses insignes
d’ambassadeur. Il éveilla l’intérêt impérial à l’égard des États occiden-
taux, ce qui devait mener à la conquête chinoise de l’Asie centrale et
de tout l’Occident.
En 123, Zhang Qian fut nommé général en chef et mena une grande
expédition victorieuse contre les Huns. L’année suivante, son détache-
ment fut battu ; il fut déchu de ses titres de noblesse, mais sauva sa tête
grâce à ses connaissances exceptionnelles des pays occidentaux. En
116-115, il fut envoyé de nouveau en ambassade chez les Wusun.
30 • LE GRAND JEU
Les informations ramenées par Zhang Qian influencèrent énormément
la politique extérieure de la Chine, qui comprit qu’au-delà des déserts
se trouvaient des pays riches et fertiles. Le commerce avec l’Occident
devint d’ailleurs un des principaux revenus de la Chine, et la conquête
de l’Asie centrale fut toujours une aspiration majeure des empereurs de
l’Empire céleste. Zhang Qian fut un digne précurseur des joueurs du
« Grand Jeu ».
Au début de notre ère, les Kanju, devenus souverains du Sogd, de
la Ferghana et du Khwarezm, devinrent assez puissants pour repousser
l’offensive des Wusun et conquérir les tribus sarmates qui peuplaient
les steppes au nord-ouest de la mer d’Aral.
En 121 av. J.-C., l’armée du général Huo Qu-bing chassa les
Xiong-nu du corridor du Gansu en les séparant de leurs alliés qiang, qui
vivaient au nord du Tibet. En 121-119, les Xiong-nu subirent plusieurs
graves défaites face aux Chinois et leurs alliés, et leur importance dans
la région diminua.
L’apogée de la puissance chinoise fut atteint lors de l’expédition
de la Ferghana (appelée Dawan par les Chinois de l’époque). En
105 av. J.-C., l’empereur Wu-di y envoya l’armée du général Li Guang-li,
célèbre pour ses victoires sur les Xiong-nu. La campagne avait pour
objectif de soumettre cette région, très importante du point de vue du
commerce, et surtout de capturer les fameux « chevaux célestes 3 », beau-
coup plus grands et plus forts que les chevaux des Chinois et des
Xiong-nu. Wu-di espérait que les « chevaux célestes » lui conféreraient
un avantage dans son combat difficile contre les nomades du Nord.
Cette première expédition fut un fiasco ; et une nouvelle expédition fut
organisée en 102. Les Chinois investirent la Ferghana, dont les habitants
devinrent leurs vassaux et furent contraints de leur payer un lourd tribut
en chevaux. Cependant, les lourdes pertes enregistrées par les Chinois
leur firent sentir que l’expansion vers l’Occident avait atteint ses limites.
Le Gansu, colonisé et fortifié, devint l’avant-poste de l’État et du
commerce chinois sur la route qu’on appellera plus tard la route de la
Soie. Des caravanes chargées de soie chinoise cheminaient à travers
l’Asie centrale, d’où les marchandises étaient transportées par des
3. Ces chevaux sont vraisemblablement les ancêtres de la race de chevaux turk-
mènes, Akhal-Tékés.
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 31
négociants sogdiens et parthes vers les portes du Levant et l’Europe. Ce
fut la première ouverture réciproque entre l’Occident et l’Extrême-
Orient. Elle fit naître en Europe la légende du royaume de la Soie, fabu-
leusement riche, qui d’ailleurs attira les voyageurs jusqu’à l’époque des
Grandes Découvertes. La Chine, quant à elle, pouvait désormais s’appro-
visionner en pierres précieuses, fourrures et épices. C’est à cette époque
que les Chinois purent découvrir le raisin, le haricot ou encore le safran.
Mais, c’est peut-être aux villes et aux commerçants de l’Asie centrale
que ce commerce profita le plus. Le prix de la soie à Rome était si élevé
que, pour diminuer les sorties de capitaux vers la Parthie (avec laquelle
l’Empire romain était toujours en guerre), l’empereur Tibère (14-37) fut
obligé d’interdire aux Romains de porter des habits de soie. L’interdic-
tion n’eut que peu d’effet, la soie étant devenue un symbole important
de richesse et de haute position sociale.
Cette époque se caractérise par une concentration des pouvoirs
sans précédent et qui ne sera plus jamais atteinte par la suite. Le monde
civilisé était partagé entre quatre grandes puissances : l’Empire romain,
la Parthie, l’État kouchan et l’empire des Han.
Afin de sécuriser son commerce, la Chine s’efforçait, souvent avec
succès, de conserver un contrôle sur les villes du Tarim ; mais les déserts
l’empêchaient d’y établir son pouvoir directement. En 60 av. J.-C., un
poste de gouverneur-protecteur de l’Occident, représentant de l’empe-
reur dans la région du Tarim, fut créé. Cette personne y exerçait l’auto-
rité suprême, tout en maintenant les dynasties locales. Sa force reposait
sur les colonies militaires installées dans les oasis, mais surtout sur les
conflits permanents entre les villes, incapables de former une coalition
contre la Chine. Les cités les plus puissantes étaient Shatche (l’actuelle
Yarkand), Yutian (l’actuelle Hotan) et Loulan.
Le pouvoir des Chinois dans la région prit fin avec le déclin de la
dynastie des Han antérieurs, au début du Ier siècle apr. J.-C., et ne fut
restauré que vers la fin de ce siècle par Ban Chao, un général des Han
postérieurs. En 74, il prit les villes de Yarkand et de Koutcha. Les Kou-
chans, qui avaient soutenu Ban Chao contre Yarkand, tentèrent de
l’attaquer en 90 en passant par le Pamir, mais ils furent battus. Vers 94,
toutes les villes de la route de la Soie reconnurent la suzeraineté de la
Chine.
Au début du IIe siècle, les Chinois perdirent à nouveau cette région,
dont la partie septentrionale était dominée par les Xiong-nu, et Hotan
dominée, elle, par les Kouchans. En 126, Ban Yong, le fils de Ban Chao,
32 • LE GRAND JEU
vainquit les Xiong-nu, rétablissant partiellement l’influence chinoise,
mais ce fut l’ultime succès chinois dans la région. Vers la fin du siècle,
le déclin de l’empire devint irréversible. Lorsqu’en 220, la division de
la Chine en trois royaumes inaugura une période d’affaiblissement, ses
positions dans le bassin du Tarim avaient déjà été perdues depuis des
décennies.
Après la chute de l’empire des Han, l’État kouchan établit son
contrôle sur la partie sud-est du Turkestan oriental et remplaça la Chine
en tant que protecteur du commerce international sur la route de la
Soie. Durant cette période, la branche méridionale de cette route (pas-
sant au sud du désert de Taklamakan) devint plus importante que la
branche septentrionale, toujours menacée par les Xian-bi, confédéra-
tion nomade qui avait écrasé l’État des Xiong-nu en 155. Une partie de
ces derniers chercha refuge en Chine, une autre se retira en direction
du nord-est. Trois siècles plus tard, Attila allait les conduire vers les
champs Catalauniques.
Attila (règne de 444 à 453)
Le peuple des http ://fr.wikipedia.org/wiki/HunsHuns avait, au IIe siècle,
quitté les steppes mongoles pour s’établir, à des milliers des kilomètres
de là, dans les plaines de Pannonie près du Danube (la Hongrie actuelle).
Pendant le règne de Bleda (434-441), frère d’Attila, l’empire hun s’éten-
dait jusqu’aux Alpes, au Rhin et à la Vistule. À la fin de 444 (ou au début
de 445), Attila, aidé par ses vassaux germaniques, destitua son frère par
un coup d’État – Bleda fut assassiné et remplacé par Attila.
Le règne d’Attila marqua l’apogée de la puissance des Huns, reposant
sur la force armée et le tribut payé par Constantinople. Selon toute vrai-
semblance, Attila était certain de sa prédestination comme créateur d’un
empire mondial (une légende dit qu’il aurait trouvé, dans des circons-
tances mystérieuses, l’épée de Mars, dieu de la guerre). C’est ainsi qu’il
se fit appeler « Europae Orbator » (« empereur d’Europe ») et entreprit
l’invasion de la province romaine de Pannonie-Savie (le reste de la Pan-
nonie était déjà aux mains des Huns). L’empereur d’Occident fut
contraint de le nommer « magister militiae » (« maître de la milice »),
titre signifiant qu’Attila était son vassal gouvernant la Pannonie.
En 449, Honoria, co-impératrice d’Occident, fut contrainte par son frère
cadet Valentinien III d’épouser Attila, afin de préserver l’unité impériale.
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 33
Envoyée à Constantinople en exil, elle fit parvenir sa bague à Attila, qui
accepta le bijou comme « dot », avant de demander en sus la Gaule.
Après le refus de l’empereur, Attila déclara la guerre à l’empire d’Occi-
dent. Au printemps de 451, à la tête d’une armée coalisée (plus germa-
nique que hun d’ailleurs, ayant de ce fait perdu beaucoup des avantages
de la cavalerie nomade sur les sédentaires), Attila entra en Gaule.
À Orléans, Attila se trouva face aux Wisigoths de Théodoric Ier et à l’armée
coalisée de tous les peuples de la Gaule (plutôt barbares fédérés que
Gaulois romanisés) menée par le patricien romain Aetius. La bataille déci-
sive eut lieu, près de Troyes, dans des champs près du village de Maurica
ou Mauriacus (en latin Campus mauriacus) ou, comme certains auteurs
le pensent, aux « champs Catalauniques » près de Châlons-en-Cham-
pagne [OK ?]. Cette fois, Attila fut vaincu et son armée décimée. Il se
retira vers le Rhin. Au printemps 452, il attaqua l’Italie, se dirigea vers
Rome, mais dut finalement conclure la paix, parce que l’armée du nouvel
empereur d’Orient, Marcien, franchit le Danube, menaçant le cœur
même de l’empire hun.
Attila se retira alors en Pannonie, mais mourut subitement au printemps
de 453 après un festin gigantesque, probablement empoisonné. Il reçut
des funérailles royales, et fut enterré dans un triple cercueil, peut-être
sous le lit du fleuve Tisza (dans la Hongrie actuelle), temporairement
détourné pour l’occasion. Son fils Ellac lui succéda ; mais peu de temps
après, il fut vaincu à Nedao par les Gépides et les Ostrogoths, tribus
germaniques qui rejetaient sa souveraineté. L’empire hun se disloqua à
la suite de cette défaite.
Attila est surtout connu dans l’historiographie et dans la tradition chré-
tienne occidentale comme le « fléau de Dieu », un des personnages les
plus sinistres de l’histoire. Il devint aux yeux des Européens le symbole
du souverain-guerrier nomade, se confondant dans l’imaginaire popu-
laire avec les traits que l’on prêtera plus tard à Gengis Khan : sanguinaire,
aimant la guerre et les pillages, et, par-dessus tout, cruel, rusé et exter-
minateur de la civilisation.
Or, cette vision est éloignée de la vérité : en effet, les Germains étaient
largement majoritaires dans la coalition du Campus mauriacus, et on ne
peut donc pas dire qu’Attila était réellement le souverain d’une armée
de nomades venus de steppes sauvages. La cour d’Attila était d’ailleurs
sans doute l’une des plus raffinées de son temps, et elle avait intégré
beaucoup de traditions romaines.
Néanmoins, l’époque à laquelle vécut Attila, fatale pour l’empire
34 • LE GRAND JEU
d’Occident et la civilisation antique –en effet, l’invasion des Huns n’a
pas été la plus dangereuse qu’ait connue Rome, mais seulement une
parmi tant d’autres –, sa confrontation avec le général Aetius, nommé
« le dernier des Romains », ainsi que l’origine nomade des Huns ont
frappé les historiens du Moyen Âge, qui ont fait d’Attila la figure typique
du barbare nomade détruisant la civilisation.
Sous la domination des Kouchans, très favorables au bouddhisme, les
marchands de l’Inde du Nord – à l’époque, le centre du bouddhisme ont
joué un rôle primordial dans le commerce sur la route de la Soie. Progres-
sivement, le bassin du Tarim devint l’un des principaux centres de diffusion
de l’enseignement bouddhique vers la Chine et la Transoxiane. Une icono-
graphie religieuse fut élaborée par les artisans indiens de Gandhara et de
Mathura, avec une forte influence des sculpteurs grecs restés en Inde du
Nord après l’époque de la Gréco-Bactrie. Diverses cultures de l’Eurasie tout
entière se rencontraient dans ces oasis du Taklamakan. L’influence des Kou-
chans subsista dans la région pratiquement jusqu’au milieu du IIIe siècle.
Les Sassanides et les Türks : IIIe-VIIe siècle
À l’ouest de l’Asie centrale, le début du IIIe siècle fut marqué par le retour
de l’empire perse. En 224, Ardachir Ier , fondateur de la dynastie sassa-
nide, chassa les Arsacides et fonda un nouvel empire, dont la capitale
fut Ctésiphon, une ville située sur le Tigre. La religion officielle y était
le zoroastrisme. À l’est, les frontières de cet empire allaient jusqu’à
Sakastan ; Merv était une principauté vassale. Vers la fin du IIIe siècle, les
Sassanides occupèrent le Sogd et l’oasis de Boukhara, et installèrent un
conglomérat de principautés semi-dépendantes dans les terres kou-
chanes de Bactrie. Pendant quelques décennies, le reste de l’État kou-
chan fit partie de l’Inde du Nord.
La Transoxiane, qui était, selon toute évidence, un territoire vassal
des Sassanides, subit à la fin du IVe siècle une invasion de nomades du
Nord, les Kidarites (probablement des Huns s’étant jadis déplacés à
l’ouest). Avant d’attaquer la Transoxiane, ils avaient démantelé l’État
nomade des Kanju ; au début de Ve siècle, ils franchirent l’Hindu-Kush
et conquirent le Pendjab.
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 35
Les Kidarites restés en Transoxiane reconnurent assez vite la suze-
raineté des Perses. Mais dès le milieu du Ve siècle, ils furent remplacés
par les Hephtalites, nomades eux aussi. Les origines de ces derniers ne
sont pas très claires ; peut-être s’agissait-il d’une confédération de tribus
altaïques et iraniennes. Ils occupèrent le Tokharistan. Et, en 484, ils
furent à l’origine de la défaite et de la mort du shah sassanide Peroz.
Vers le début du VIe siècle, ils conquirent Sogd et les villes du Turkestan
oriental, à l’exception de la région du Lob-Nor, où un royaume indé-
pendant dont la population parlait une langue indienne perdura
jusqu’au milieu du Ve siècle, avant d’être conquis par les Tuyuhuns, tribu
proto-mongole liée aux Xiang-bi de la région du Kukunor (dans le
nord-est du Tibet). Au sud, la puissance des Hephtalites s’étendait
jusqu’à l’Inde du Nord, dont les dynasties locales étaient leurs vassaux.
Le commerce sur la route de la Soie était toujours très important,
mais les commerçants indiens avaient été remplacés par les Sogdiens,
qui avaient des colonies dans toutes les villes de la route jusqu’à la Chine
du Nord. Pour un temps, les Sogdiens étaient devenus les maîtres du
commerce international de la Chine jusqu’à Byzance, et leur langue
constituait la lingua franca de toute l’Asie centrale.
Le milieu du VIe siècle donna naissance à l’une des plus grandes
puissances nomades, le khaganat türk. En 551, Bumïn, chef de dix (et
plus tard, de douze) tribus post-xiong-nu, qui avaient pris le nom de
Türks et qui nomadisaient entre l’Altaï et le fleuve Jaune, vainquit la
confédération des Rurans (dont les Türks étaient vassaux), et se pro-
clama « khagan », ce qui était le titre du khan des Rurans.
Durant les dernières décennies du VIe siècle, les Türks conquirent
les terres de la Mandchourie, devinrent maîtres de la Chine du Nord et
chassèrent les Hephtalites du Turkestan oriental. Pour la première fois,
ils avaient réussi à unifier presque toute la Grande Steppe, de l’océan
Pacifique jusqu’au Caucase et à la Crimée. À cette époque, les popula-
tions iraniennes avaient définitivement quitté les steppes, où elles
avaient été remplacées par des tribus türks.
Arrivés en Sogd et en Bactrie, les Türks signèrent alors une alliance
avec les Sassanides : le shah Chosroês épousa la fille du khagan Ichtemi,
et les deux armées unies écrasèrent la puissance hephtalite, tuant leur
roi en 563. Après la victoire décisive en 588-589, les alliés se partagèrent
les terres de leurs ennemis : les Sassanides reçurent la Bactrie et le Tok-
haristan, les Türks le Khwarezm et le Sogd.
En 582, une guerre civile divisa le khaganat. Le khaganat de l’Est
36 • LE GRAND JEU
profita du chaos qui régnait alors en Chine pour ravager ce pays. Dans
les années 630, il fut à son tour affaibli par la résurrection des tribus
oghuz, puis détruit par la dynastie Tang, qui inaugura la montée en
puissance de la Chine.
À l’ouest, le yabghu-khagan (titre des chefs du khaganat de l’Ouest)
Tong (618-630), après avoir renforcé ses positions dans le Sogd et dans
le Tokharistan, conclut une alliance avec l’Empire byzantin contre les
Sassanides, et son armée prit part à la campagne de l’empereur Héraclius
dans le Caucase (627-628). Après l’assassinat de Tong, en 630, une
époque de guerres civiles commença. En 634, les Türks perdirent des
territoires à l’ouest du Syr-Daria, et en 638, le khaganat fut une nouvelle
fois divisé en deux parties, avec le bassin de la rivière Ili comme fron-
tière. En 657, les Türks furent battus dans la région de Semiretchye par
les Chinois, et le dernier khagan mourut en captivité. Mais à l’est comme
à l’ouest, les Türks étaient encore forts et attendaient une occasion pour
se soulever.
Les Tang et les Arabes : VIIe-IXe siècle
En 618, la dynastie Tang prit le pouvoir en Chine, laquelle, bien que
fatiguée par des siècles de morcellement, retrouva très vite de nouvelles
forces pour entamer une nouvelle expansion. Vers 650, toutes les villes
du Tarim reconnurent sa suzeraineté. Le système inventé par les Han
fut restauré presque sans changement : les villes conservaient une cer-
taine autonomie ainsi que leurs dynasties, mais elles étaient adminis-
trées par un gouverneur-protecteur de l’Anxi (« Occident pacifié »)
siégeant à Koutcha (ville située dans l’actuel Xinjiang). Le pouvoir de
ce dernier s’appuyait sur quatre garnisons chinoises, à Koutcha, Kachgar,
Hotan et Qarashahr. Dans la seconde moitié du VIIe siècle, le pouvoir des
Chinois dans la région se heurta aux Tibétains. Depuis le début de ce
siècle, les rois du sud du Tibet avaient, en effet, soumis la quasi-totalité
des tribus du plateau et avaient atteint les frontières chinoises près du
Gansu et au sud des villes du Tarim. En 660, avec leurs alliés, une partie
des Türks occidentaux, ils attaquèrent Kachgar et, en 665, Hotan. En
670, ils lancèrent une offensive générale dans la région du Tarim et
contraignirent les Chinois à évacuer leurs armées vers le Kukunor
(Koutcha, le dernier bastion chinois, fut pris en 677). Cependant, à cause
du manque de stabilité intérieure, les Tibétains ne purent conserver leur
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 37
Les khaganats türks
38 • LE GRAND JEU
influence pendant très longtemps. En 692, les Chinois reprirent Koutcha
et restaurèrent leur pouvoir, Kachgar gardant néanmoins son indépen-
dance jusqu’en 728.
Mais un autre phénomène capital n’allait pas tarder à se produire.
En effet, l’essor du califat arabe fut aussi inattendu qu’écrasant. Les
tribus faibles et isolées des Bédouins de la péninsule Arabique furent
unifiées rapidement en un puissant État grâce au charisme de Mahomet
(570-632) et à la force de l’islam qu’il prêchait. Les Arabes montrèrent
au monde la force du nomade devenu un ghazi, un guerrier de l’islam.
Ces guerriers voulaient inviter tous les peuples du monde à embrasser
l’islam, et le fait que même leurs généraux ne sussent pas grand-chose
des pays lointains dans lesquels ils partaient en croisade, les rendait en
fait presque invincibles, car ils ne pouvaient pas imaginer les difficultés
réelles de leurs entreprises !
Vers 651, l’Empire sassanide fut conquis, les Arabes ayant atteint
l’Amou-Daria et occupant Merv et Herat. À l’époque, le Sogd (Mavaran-
nahr) était divisé en quelques principautés dont la plus forte était Samar-
cande ; de son côté, le Tokharistan rassemblait une vingtaine d’États
avec une population irano-hephtalite mélangée à des Türks.
En 652, les Arabes prirent Bactres (Balkh) ; mais, par la suite,
l’offensive fut stoppée par les troubles intérieurs du califat. Dès la fin
des années 660, ils avaient commencé à effectuer des raids réguliers à
travers l’Amou-Daria, percevant l’impôt à Boukhara, Samarcande,
Termez et Khodjent.
Vers le début du VIIIe siècle, les Chinois rencontrèrent de nouveau
des problèmes avec les khaganats restaurés des Türks. Au nord du Tarim
existait un khaganat türgesh qui, en 708, avait battu l’armée chinoise
près de Koutcha. En 711, les Türgesh furent décimés en Dzoungarie par
le deuxième khaganat türk, restauré en 680 dans les steppes mongoles.
En pourchassant les troupes türgesh en 712-713, l’armée des Türks tra-
versa la région de Semiretchye et arriva dans le Sogd qu’elle essaya de
défendre contre les Arabes, mais fut battue et contrainte de rentrer en
Mongolie. Les Türgesh revinrent également et essayèrent de restaurer
leur pouvoir dans la région d’Ili. En 742, le deuxième khaganat türk fut
détruit par une guerre civile et, en 745, un nouveau khaganat fut fondé
à sa place par une des tribus türks, les Ouïgours.
Dès le début du VIIIe siècle, les Arabes, aidés des Perses déjà isla-
misés, commencèrent la conquête systématique du Mavarranahr et du
Khwarezm. Cette invasion fut menée par Qutayba ben Muslim, le
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 39
vice-roi de Khorasan. Vers 715, profitant du manque d’unité de ses
ennemis, ce dernier atteignit la Ferghana, qu’il conquit avec l’aide des
Tibétains. Mais, après s’être révolté contre le nouveau calife, il fut tué
la même année, et plusieurs de ses conquêtes furent perdues. La poli-
tique de taxation arabe dans la région provoqua des rébellions en
728-730 et en 736-737 (la dernière fut soutenue par les Türgesh et les
Tibétains) dont l’ampleur fut si importante que les Arabes ne conservè-
rent que quelques villes, dont Samarcande. Cependant, en 737, les Tür-
gesh furent battus, leur khagan assassiné et leur État démantelé.
Les Chinois profitèrent de l’affaiblissement des Türgesh pour
reprendre leur expansion vers l’ouest. La Ferghana, face à la menace
arabe, accepta alors le protectorat chinois. Et, en 747, les premières
troupes chinoises arrivèrent dans la région à travers Kachgar et le Pamir.
Sur ces entrefaites, la situation des Arabes changea. En 747, débuta
à Khorasan un mouvement contre la dynastie des califes umayyades et,
en 749, ils furent remplacés par une nouvelle dynastie, celle des Abbas-
sides. Le chef du mouvement, Abû Muslim, devenu vice-roi de Kho-
rasan, décida de chasser les Chinois et envoya contre eux une armée
sous le commandement de Ziyad ben Salih. En juillet 751, l’armée des
Chinois de Gao Xian-zhi, renforcée par les forces alliées des Türks qar-
luqs et des Ferghanais, rencontra l’armée arabe près de la rivière Talas.
Pendant la bataille, les Qarluqs trahirent les Chinois, provoquant ainsi
leur défaite.
La bataille de Talas
La bataille de Talas est peut-être une des batailles les plus importantes
de l’histoire de l’Asie centrale, mais les sources sont très laconiques. Un
annaliste chinois nous informe que le prince d’un État shiguo (situé peut-
être dans la région de Tachkent), dont le père était prisonnier des Chi-
nois, diffusait parmi toutes les tribus de la région des rumeurs sur la
cruauté de Gao Xian-zhi, gouverneur général des terres de l’extrême-
occident de l’empire. Les tribus décidèrent alors de s’unir en secret avec
les Arabes, contre les Chinois. Apprenant cela, Gao Xian-zhi rassembla
30 000 (d’après une autre source, 60 000) soldats chinois et tibétains
pour faire face aux Arabes.
À l’époque, les régions à l’ouest du Pamir étaient disputées par les
empires chinois et arabe. Presque toutes les tribus et principautés
40 • LE GRAND JEU
reconnaissaient la souveraineté des Chinois, mais il s’agissait souvent
d’une soumission plutôt formelle. Le gouverneur général ne disposait
que d’un corps assez peu nombreux de soldats chinois, mais pouvait
s’appuyer sur les forces alliées tibétaines ; sa stratégie principale était
d’« anéantir les Barbares en utilisant les Barbares », une version chinoise
de « divida et impera ». Gao Xian-zhi se devait donc de réagir très rapi-
dement, l’apparition dans la région de la puissance arabe pouvant être
très nuisible.
En juillet-août 751, les troupes chinoises traversèrent la frontière et ren-
contrèrent l’armée arabe à 300-400 km de là, près de la ville de Talas
(la Taraz contemporaine, Djamboul à l’époque soviétique, au
Kazakhstan). L’armée arabe du général Ziyad ben Salih se composait de
40 000 cavaliers du Khorasan et d’un nombre inconnu de troupes auxi-
liaires issues des tribus alliées. Outre l’infanterie chinoise et les troupes
tibétaines, l’armée chinoise comptait dans ses rangs de nombreux déta-
chements de cavaliers alliés, dont une partie importante était des
Qarluqs.
La bataille dura cinq jours. Les Qarluqs jouèrent un rôle décisif : ils tra-
hirent les Chinois et les attaquèrent de flanc. L’armée chinoise fut
décimée et mise en fuite. Une chronique chinoise raconte que Gao
Xian-zhi prit la fuite par un chemin très étroit, encombré de soldats et
de bétails d’une tribu alliée ; un officier chinois dut galoper en avant,
battant et même tuant à la massue hommes et animaux, pour laisser
son général passer.
La défaite des Chinois ne fut cependant pas catastrophique sur le moyen
terme. Les Arabes n’avaient pas assez de forces pour continuer l’offen-
sive, et quelques années plus tard, Gao Xian-zhi réussit presque à res-
taurer l’influence chinoise en Ferghana. Mais la rébellion d’un général,
An Lu-shan, qui déchira l’empire des Tang de 755 à 763, et la crise
économique et politique qui s’ensuivit, mirent fin aux projets des Tang
d’expansion vers l’ouest. La plupart des territoires occidentaux furent
perdus.
Grâce au soutien des Arabes, les Qarluqs commencèrent alors à unifier
les tribus de la vallée d’Ili, en y créant un nouvel État nomade assez
influencé par l’islam (les Qarluqs se convertirent finalement au Xe siècle).
L’installation de l’islam à l’ouest du Pamir fut la conséquence la plus
importante de la défaite des Chinois, cette région devenant une partie
du monde islamique et non du monde chinois.
En outre, à l’issue de la bataille de Talas, les Arabes capturèrent des
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 41
artisans chinois, dont certains d’entre eux furent installés à Samarcande
où ils commencèrent à fabriquer du papier, inventé en Chine au IIe siècle,
jusque-là inconnu en Occident. Peu de temps après, la fabrication du
papier se répandit dans le monde islamique ; pendant les Croisades, vers
la fin du XIe siècle, on commença à en fabriquer en Italie et, peu après,
dans les autres pays européens. Ainsi la bataille de Talas, si éloignée de
l’Europe, influença-t-elle énormément la culture occidentale.
Cette bataille devint le moment décisif de l’histoire centrasiatique.
L’empire des Tang qui, quelques années plus tard, allait subir une crise
et des rébellions, dut renoncer à ses projets occidentaux. À l’inverse, les
Arabes étaient devenus les maîtres indiscutables de la région. La popu-
lation, après l’étouffement de quelques révoltes (dont la plus sérieuse
eut lieu en 774-780, touchant tout le Mavarannahr avec pour épicentre
Samarcande), fut convertie (pas toujours par la force) à l’islam, même
si des vestiges des cultes indigènes subsistèrent pendant des siècles.
L’islam devint alors une partie intégrante de la culture centrasiatique,
et l’arabe la langue des lettrés et de l’État. L’Asie centrale était complè-
tement entrée dans le monde islamique, bien que l’influence des Arabes
ethniques dans la région fût de plus et plus faible. Par exemple, des
membres de la famille des Barmakides, anciens prêtres du temple boudd-
histe près de Balkh, devinrent secrétaires et vizirs des premiers califes
abbassides. Au IXe siècle, la famille des Tâhirides, descendants d’un
général iranien, occupait héréditairement le poste de gouverneur du
Khorasan ; en 873, ils furent remplacés par un aventurier, Ya’qub ben
Layth as-Saffar, qui créa un État presque indépendant, ne reconnaissant
que formellement la suzeraineté du calife. Mais en 900, l’armée des Saf-
farides fut battue près de Balkh par l’armée des Samanides.
Des Samanides aux Khwarezmshahs : VIIIe-XIIIe siècle
Le fondateur de la dynastie samanide, Ismail Samani, était gouverneur
de Boukhara et descendait d’une famille locale islamisée dont des repré-
sentants gouvernaient les villes de la région. Les Samanides avaient pris
en main le commerce des esclaves türks, qui, depuis la première moitié
du IXe siècle, étaient utilisés comme gardes du calife, connus sous le nom
42 • LE GRAND JEU
de ghulam. Les Samanides prirent des ghulams à leur service pour créer
leur propre garde, laquelle devint la force principale de leur armée. Les
ghulams étaient des soldats professionnels non liés aux élites locales –
ils dépendaient complètement de leur maître. Ce qui n’empêchait pas,
parfois, le chef des ghulams de détrôner son maître et de prendre le
pouvoir. Le règne des Samanides fut marqué par l’essor d’une grande
culture. La langue sogdienne fut remplacée par le persan, et des chefs-
d’œuvre de la littérature persane, tels que les poèmes de Rudaki et de
Ferdowsi, furent écrits sous le patronage du gouvernement samanide.
Pour les Tadjiks, les Samanides furent la première et unique dynastie
nationale authentiquement tadjik.
Cependant, la situation dans le bassin du Tarim restait fort compli-
quée. Les Chinois avaient évacué leurs forces en 756, à cause d’une
rébellion qui avait éclaté au cœur de l’empire. Le nord du Tarim avait
été de ce fait envahi par des Ouïgours. En 762, le khagan ouïgour fut
converti par un Sogdien au manichéisme, une sorte de zoroastrisme
tardif, qui devint la religion officielle de l’État. Cette période marqua le
deuxième essor des Sogdiens dans la région. L’écriture sogdienne fut
adoptée pour la langue ouïgoure (plus tard, elle sera aussi adoptée par
les Mongols et les Mandchous). Cependant, le pouvoir des Ouïgours
était contesté par les Tibétains, qui, en 787, s’étaient convertis au boudd-
hisme. De 780 à 790, les Tibétains prirent Hami, Hotan et Bishbaliq. Il
s’ensuivit une guerre qui dura jusqu’en 822, quand les Ouïgours se trou-
vèrent très affaiblis par la révolte des Kirghiz, tribus türkes arrivées de
Khakassie, en Mongolie du Nord. En 840, les Kirghiz prirent la capitale
du khaganat et tuèrent le khagan, proclamant un nouveau khaganat
kirghiz. Une grande partie des Ouïgours s’installa alors dans l’oasis de
Tourfan et la région de Bishbaliq, en fondant un nouvel État sédentaire
dont le roi avait pris le titre d’idiqut. L’Empire tibétain, quant à lui, finit
également par souffrir de crises intérieures et se désintégra vers 880.
Au nord du Tarim, les Qarluqs, dont la puissance fut renforcée par
la chute des Ouïgours en 840, avaient fondé leur propre khaganat. Cet
État, qui avait embrassé l’islam au début du Xe siècle, est connu sous le
nom d’État des Karakhanides. Il avait unifié les tribus türks de Semiret-
chye et était devenu une menace permanente à la frontière septentrio-
nale des possessions samanides. L’islamisation des Karakhanides avait
affaibli les Samanides – les ghazis préférant se battre contre les infidèles
en Occident que contre un État musulman. En 976, les Karakhanides
lancèrent une offensive générale ; en 992, Boukhara fut prise et pillée.
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 43
Et dans les années qui suivirent, les Karakhanides finirent par dominer
tout le Mavarannahr. Grâce à eux, l’islam avait conquis de nouvelles
terres dans le bassin du Tarim – notamment Khotan et Koutcha, au
début du XIe siècle.
En 977, un nouvel État türk fut fondé sur les frontières méridio-
nales du domaine samanide. Son fondateur était un ghulam du
commandant en chef de l’armée samanide, un Qarluq originaire du lac
Issïq-köl. Son État, vassal formel des Samanides, fut baptisé d’après le
nom de sa capitale, Ghazna, État des Ghaznévides. En 996, les Ghazné-
vides, sous couvert d’apporter de l’aide aux Samanides contre les Karak-
hanides, occupèrent Khorasan ; et, en 999, le dernier Samanide fut
détrôné. En 1008, des Karakhanides essayèrent de franchir l’Amou-
Daria, mais furent battus par le roi ghaznévide Mahmud, qui avait réussi
à élargir son État dans toutes les directions. En 1017, Mahmud avait en
effet conquis le Khwarezm, et ses incursions (17 au total) contre le Sind
et le Pendjab lui avaient donné les moyens de mettre sur pied une
énorme armée professionnelle.
Dans les steppes, les Karakhanides furent partiellement remplacés
par des Türks oghuz qui avaient occupé les steppes au nord de la mer
d’Aral jusqu’à la Volga, d’où ils avaient chassé les Kangars (Petchenè-
gues). En 965, alliés à Sviatoslav de Kiev, ils attaquèrent Itil, la capitale
des Khazars.
Les Khazars
Les Khazars sont, à l’origine, un peuple türk nomade, dont l’existence est
attestée entre le VIe et le XIIIe siècles. Initialement, les Khazars étaient des sujets
de l’empire des http ://fr.wikipedia.org/wiki/Turq %C3 %83 %C2 %BCtes
Türks occidentaux, gouvernés par des représentants de la branche cadette
de la dynastie des khagans, les yabghu-khagan. Ils acquirent leur indépen-
dance après la destruction de cet État, au milieu du VIe siècle. Vers 650, ayant
chassé du Nord-Caucase les Bulgares, autre peuple türk et ayant soumis les
tribus nomades des Huns, les Khazars y fondèrent un État indépendant.
Leur expansion les mit en contact avec les conquérants arabes au Caucase
et avec l’Empire byzantin à l’ouest.
Pendant tout le VIIIe siècle, les Khazars menèrent des guerres acharnées
contre les Arabes, en ravageant la Transcaucasie et la Perse septentrionale ;
ils comptaient parmi les ennemis les plus dangereux du califat. Les Arabes
44 • LE GRAND JEU
purent arrêter les razzias khazares en prenant Derbend, une ville au bord
de la mer Caspienne qui contrôlait la route vers la Transcaucasie. Ils atta-
quèrent le pays khazar à plusieurs reprises, mais ne purent vaincre complè-
tement leurs ennemis, ni s’implanter dans le Caucase du Nord. Derbend,
la seule perte importante de l’État khazar pendant ces guerres, devint la
frontière toujours menacée entre les deux empires.
Vers le début du IXe siècle, les guerres avec les Arabes cessèrent et les Khazars
entrèrent dans une période d’une certaine stabilité, abandonnant peu à peu
leurs habitudes nomades. Leur capitale, initialement située dans le Caucase et
donc menacée par les Arabes, fut transférée vers 750 à Itil (ou Atil), dans le
delta de la Volga, où fut fondé le centre sédentaire de leur État semi-nomade.
La domination khazare sur les différentes populations slaves, türkes, iraniennes
et finno-ougriennes du Caucase, dans l’actuelle Russie méridionale et
l’Ukraine, atteignit son apogée au IXe siècle, sa fortune étant liée à l’importance
stratégique de son territoire pour le commerce de la route de la Soie. Les
Khazars sont surtout connus pour avoir adopté le judaïsme comme religion
officielle, sous le règne du bek Boulan en http ://fr.wikipedia.org/wiki/838738,
peut-être au contact de Juifs persécutés par les empereurs byzantins. Il est
probable que cette conversion ne concerna que l’aristocratie khazare.
Les Byzantins respectaient l’empire khazar, un allié précieux contre les
Vikings et les Arabes. L’empereur Constantin V épousa d’ailleurs une
princesse khazare, dont le fils, Léon IV, fut surnommé Léon le Khazar.
Vers la fin du IXe siècle, les Khazars furent affaiblis par une nouvelle vague
d’invasions nomades türks, les Petchenègues, qui, en 889, franchirent
la Volga et s’installèrent entre le Don et le Dniepr. En 965, le prince russe
Sviatoslav Ier lança une guerre contre les Khazars. Il prit la forteresse de
Sarkel et, peu de temps après (967), pilla Itil, leur capitale. La Khazarie
exista en tant qu’État indépendant quelques décennies encore, jusqu’au
début du XIe siècle.
Les villes khazares étaient très développées. Les Khazars battaient mon-
naie et possédaient la technologie du papier, venue de Chine. Il s’agit
sans doute de la première civilisation urbaine de la région de la Volga.
Leur particularisme religieux et la méconnaissance de leur histoire leur
valurent d’être l’objet d’un ensemble de légendes à caractère ésotérique
et de conceptions très largement erronées sur leur civilisation 4.
4. On trouvera plus de détails dans Jacques Piatigorsky et Jacques Sapir (dir.), op.
cit.
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 45
En 985, une partie des Oghuz, sous le commandement d’un
général nommé Seldjouk, s’était détachée du khaganat et installée dans
le delta du Syr-Daria, où ils embrassèrent l’islam. Ce peuple reçu le nom
de « turkmène ».
Au début du XIe siècle, des Turkmènes, appelés Seldjoukides d’après
le nom de leur premier chef, commencèrent à accumuler leurs forces
dans le Mavarannahr. En 1035, ils battirent l’armée ghaznévide et, en
1038, prirent Nishapur. En 1040, l’armée ghaznévide, sous le comman-
dement du sultan Ma’sud, fut défaite lors de la bataille de Dandanaqan,
près de Merv. Le vainqueur, Töghril Bek, chef des Seldjoukides, s’auto-
proclama sultan de Khorasan sur le champ de bataille. En 1043, il prit
Ray, en 1050, Ispahan, qui devint sa capitale. En 1055, il entra à Bagdad,
où il épousa la fille du calife. La dynastie fondée par Töghril est connue
sous le nom de Grands Seldjoukides. En 1071, ils battirent l’armée
byzantine près de Manzikert, occupant l’Asie mineure et la Syrie.
La bataille de Manzikert
Le 1 er janvier 1068, l’impératrice de Byzance Eudoxie, veuve de
Constantin X, épousa Romain Diogène (1032-1071), couronné sous le
nom de Romain IV, administrateur compétent et soldat courageux.
L’empire était alors menacé sur toutes ses frontières : par les Normands
en Italie, par les Türks petchenègues et oghouz dans les Balkans, par les
Türks seldjoukides en Orient.
Depuis 1048, les Seldjoukides multipliaient les incursions et les pillages
dans les terres byzantines d’Arménie et du centre de l’Anatolie. En 1064,
Ani, la capitale du royaume d’Arménie, passa sous le contrôle du sultan
Alp Arslan (1029-1072), qui régnait depuis 1063. Une large brèche était
donc ouverte sur la frontière orientale de l’empire, permettant aux
nomades de multiplier leurs raids dans ces régions.
Entre 1068 et 1070, Romain IV tenta de mettre fin aux incursions inces-
santes des Seldjoukides, mais sans beaucoup de succès. Son incapacité
à contrer la menace turque fragilisa d’ailleurs son pouvoir, menacé
ouvertement par la famille Doukas. Néanmoins, en juin 1071, à la tête
de son armée, Romain IV atteignit Theodosioupolis (Erzeroum). Alp
Arslan, à cette nouvelle, leva immédiatement le siège de la ville fatimide
d’Alep (depuis le règne de son père Töghril, le khalifat chiite des Fati-
mides d’Égypte et de Syrie était l’adversaire numéro un des Seldjoukides)
46 • LE GRAND JEU
et se précipita avec sa garde personnelle à la rencontre des Byzantins,
recrutant des soldats en chemin. Son vizir fit de même en Azerbaïdjan.
Romain IV, pensant que l’armée ennemie était encore loin, décida de
prendre les forteresses de Manzikert (Malazgirt actuelle, Turquie) et de
Khliat (aujourd’hui Akhlat). L’empereur envoya vers Khliat une avant-
garde composée de mercenaires « francs » et petchenègues sous les
ordres de Roussel de Bailleul, un aventurier normand ; et se dirigea lui-
même avec le reste d’armée vers Manzikert. La forteresse fut prise sans
combats, et l’empereur envoya la partie la plus expérimentée de son
armée (de 20 000 à 30 000 hommes) en renfort près de Khliat. Mais,
pour une raison inconnue, ses troupes n’arrivèrent pas à Khliat, et c’est
près de Manzikert que les Byzantins furent attaqués par Alp Arslan. Les
Seldjoukides disposaient d’environ 30 000 archers à cheval, tandis que
Romain IV était à la tête d’une armée plus hétérogène mais bien supé-
rieure en nombre (environ 60 000 hommes).
La tactique traditionnelle des peuples de la steppe (harcèlements, fuites
simulées afin de rompre la cohésion de l’ennemi et l’entraîner dans des
embuscades) qu’utilisa Alp Arslan, la valeur des guerriers nomades,
l’hétérogénéité de l’armée byzantine jouèrent chacun leur part dans le
résultat de la bataille. Pendant trois jours, du 24 au 26 août, les Türks
réussirent à séparer les quatre corps byzantins et à les écraser un à un.
Cette bataille fut un coup fatal pour Romain IV. À son retour de captivité,
il fut détrôné par son beau-fils Michel VII Doukas, qui lui creva les yeux
et l’enferma dans un monastère, où il mourut quelques jours après.
L’empire byzantin perdit ainsi l’Anatolie et l’Arménie. Très vraisembla-
blement, ces pertes ne furent pas le résultat de cette seule bataille, au
cours de laquelle les pertes byzantines furent considérables mais pas
critiques, mais plutôt celui de la politique des prédécesseurs de
Romain IV, ainsi que celui de la crise profonde de l’empire qui avait
commencé bien avant lui. Mais pour la postérité, la bataille de Manzikert
devint le symbole du début de la fin de l’Empire byzantin.
À l’est, les Seldjoukides menèrent des expéditions contre les Oghuz
et les Qïpchaqs du Khwarezm et, en 1089, ils envahirent le Mavaran-
nahr. En 1097 le sultan nomma son gulham gouverneur du Khwarezm.
Il allait devenir le fondateur de la dynastie des Khwarezmshahs.
Au début du XIIe siècle, l’empire seldjoukide se trouva divisé en
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 47
deux parties, dont l’orientale (Mavarannahr, Khorasan, Mazandéran,
Rey) était gouvernée par le malik (roi) Ahmad Sandjar, avec pour capitale
Balkh, et, plus tard, Merv. En 1119, les Seldjoukides occidentaux (en
Irak) reconnurent eux aussi Sandjar. Ce dernier prit Ghazna et reçut
l’hommage du roi ghaznévide (en 1150, cette dynastie sera détrônée par
des chefs montagnards, les Ghurides). Souvent, il prenait également en
charge les affaires des Karakhanides, et même du Turkestan oriental. Les
Khwarezmshahs, dont le domaine s’était élargi au delta du Syr-Daria et
à la péninsule de Manguychlak, étaient aussi ses vassaux, bien que pas
très dociles.
Cependant, en 1131, en Dzoungarie, un nouvel État naquit. Yelü
Dashi, un prince de la dynastie Liao, fut couronné et prit le titre de
gurkhan, « khan universel ». L’histoire est la suivante : la dynastie Liao,
fondée par des Khitans, un peuple d’origine mongole, avait contrôlé la
Chine du Nord de 907 à 1115 avant d’en être chassée par les Jürchens,
un peuple toungouze, qui, à leur tour, fondèrent la dynastie Jin. Une
partie des Khitans, qui conservait encore leur mode de vie nomade
tandis que la plus grande partie d’entre eux était sinisée, quitta la Chine
et migra vers l’ouest, y fondant un nouvel État, nommé par la tradition
chinoise Xi Liao (Liao de l’Ouest) et connu en Occident sous le nom
d’État des Kara Khitaïs. Des Kara Khitaïs s’installèrent dans la région de
Semiretchye ; en 1137, ils battirent les Karakhanides près de Khodjent,
et en 1141, ils décimèrent près de Samarcande l’armée de Sandjar. Ainsi,
l’État des Kara Khitaïs contrôlait toutes les terres du Khwarezm à l’Altaï
et du Lob-Nor à l’Amou-Daria avec pour centre la vallée de Chu. Mais,
comme la plupart des autres puissances centrasiatiques d’origine
nomade, ils laissaient souvent les dynasties locales régner, en tant que
vassales. Les gurkhans étaient connus pour leur tolérance. Ils étaient
bouddhistes, mais l’église nestorienne jouait également un rôle consi-
dérable dans leur empire.
La victoire des Kara Khitaïs fut fatale à l’empire de Sandjar. Les
Khwarezmshahs devenaient, en effet, de plus en plus indépendants. En
1153, l’armée seldjoukide fut battue par les Oghuz révoltés de Balkh, et
Sandjar lui-même fut capturé. Il passa trois ans en captivité, pendant
que les Oghuz ravageaient le Khorasan. Il réussit à s’enfuir, mais mourut
avant de parvenir à restaurer son empire, plongé dans l’anarchie géné-
rale. Les Karakhanides, devenus des vassaux des Kara Khitaïs, se divisè-
rent bientôt en plusieurs principautés.
Les Khwarezmshahs réussirent à profiter de l’anarchie dans la
48 • LE GRAND JEU
région. En 1187, ils prirent Nishapur ; en 1190, ils battirent près de Merv
les Ghurides, qui essayaient de contrecarrer leurs projets. En 1194, le
khwarezmshah Tékéch vainquit l’armée seljoukide près de Ray, tuant le
sultan. En 1196, l’armée du calife fut également écrasée, et Tékéch
devint le maître indiscutable de l’Iran de l’Est. La puissance du khwa-
rezmshah était surtout fondée sur sa cavalerie qïptchaq. Après la mort
de Tékéch, en 1199, Khorasan et Merv furent conquis par les Ghurides,
mais son fils Muhammad réussit, avec l’aide des Kara Khitaïs et de leurs
vassaux karakhanides, à vaincre l’ennemi et restaura son pouvoir vers
1206, avant de prendre Boukhara en 1207. En 1212, il saccagea Samar-
cande, qui s’était révoltée contre son pouvoir, et y installa sa capitale ;
le Khwarezm, avec son ancienne capitale Ourguentch, mais aussi le Kho-
rasan et le Mazanderan, restèrent sous le pouvoir absolu de Terken-
khatun, la mère de Muhammad, une Qïpchaq. En 1216, Muhammad
détrôna le sultan ghuride et donna ses terres, à l’exception de l’Inde du
Nord, à son fils Jalal ad-Din, un guerrier vaillant et un général talen-
tueux. Vers 1217, l’Iran de l’Est et l’Azerbaïdjan furent également
conquis. Mais l’État de Muhammad était très instable, comme la suite
des événements allait rapidement le montrer.
Gengis Khan et les États gengiskhanides : XIIIe-XIVe siècle
Les tribus nomades des steppes mongoles, parlant des langues mongoles
et türkes assez proches les unes des autres, dépendaient plus ou moins,
au milieu du XIIe siècle, de la dynastie jürchen des Jin. De niveaux cultu-
rels très différents, elles se querellaient constamment. Personne n’aurait
pu imaginer leur grandeur future. Mais, vers la fin du XIIe siècle, un certain
Temüjin (1155 ou 1162-1227), issu d’une famille noble mais très pauvre,
réussit à rassembler les clans mongols proprement dits et commença à
unifier les tribus voisines. En 1206, au congrès général (quriltay) des
tribus, il fut proclamé grand khan sous le nom de Gengis Khan. En
1207-1209, il vainquit le Xi Xia, l’État d’un peuple d’origine tibétaine,
les Tangouts, qui avait été fondé à la fin du Xe siècle, dont le centre se
trouvait dans le Gansu et l’Ordos, et qui contrôlait une zone qui s’éten-
dait jusqu’à Kukunor. En 1211, Gengis Khan entama une guerre contre
les Jin et prit Pékin en 1215, dominant ainsi presque toute la Chine du
Nord.
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 49
Les conquêtes de Gengis Khan (1206-1227)
50 • LE GRAND JEU
Gengis Khan (1155 ou 1162-1227)
L’enfance de Temüjin est peu connue. On raconte qu’il naquit dans la
région du Khentei sur la rivière Onon, en Mongolie. Il était le fils aîné
d’Yesügei-baatar, un aristocrate influent. Selon les croyances mongoles,
il naquit en tenant dans sa main un caillot de sang – signe infaillible de
ses futurs exploits.
À l’âge de 9 ans, il fut fiancé à Borté, fille du puissant chef des Khongirats.
Peu de temps après, son père mourut empoisonné lors d’un festin par-
tagé avec les Tatars, ses ennemis jurés. Temüjin étant alors trop jeune,
son clan ne se soumit pas à lui, et ses sujets le quittèrent avec leur bétail.
Une source de l’époque nous raconte qu’Oélun, veuve de Yesügei, dut
ramasser des tubercules sauvages pour nourrir ses enfants.
À 16 ans, il épousa finalement Borté. La pelisse de zibeline qu’il reçut en
dot, Temüjin l’offrit à Wang-khan, puissant chef des Kereites et ami de
son père, qui l’adopta. Peu de temps après, Borté fut enlevée par la tribu
des Merkits, mais Temüjin, avec l’aide de Wang-khan et Djamoukha,
son frère adoptif depuis l’enfance, réussit à écraser les Merkits et à libérer
sa femme. Le butin récolté et sa générosité lui valurent alors popularité
et influence.
Vers 1206, après des années d’intrigues et de batailles – pas toujours
victorieuses, d’ailleurs –, Temüjin réunit sous son autorité toutes les tribus
des steppes mongoles. Pendant ces guerres, il écrasa non seulement ses
ennemis, comme les Tatars qu’il fit massacrer pour venger son père,
mais aussi ses anciens alliés – Wang-khan et Djamoukha. En 1206, lors
de la grande réunion des tribus mongoles, il fut proclamé grand khan
des Mongols sous le nom de Gengis Khan (son nom signifie, peut-être,
« océan », tengis).
Comme tous les souverains des empires nomades, il mena de nom-
breuses guerres contre ses voisins sédentaires, l’économie nomade ne
permettant pas de produire assez de biens pour entretenir l’aristocratie
et l’appareil d’État. L’armée de Gengis Khan, formée de guerriers
nomades, cavaliers nés, fut encore renforcée par les mesures qu’il prit
pour la discipliner. Les sédentaires, beaucoup plus nombreux et souvent
plus développés du point de vue de la technique militaire (les Chinois
connaissaient déjà la poudre !), ne purent résister à cette armée profes-
sionnelle et motivée.
En 1209, les Mongols écrasèrent l’État tangout Xi Xia, et en 1211, ils
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 51
entrèrent en guerre contre les Jin, la dynastie jürchen qui gouvernait la
Chine du Nord. En 1215, l’armée de Gengis Khan prit Yanjing (l’actuel
Pékin). Les Jürchens ne furent pas vaincus, mais perdirent cependant la
plupart de leurs terres. Pendant la campagne de Chine, les Mongols
apprirent à prendre des villes fortifiées, et l’armée fut renforcée par les
catapultes chinoises, à l’époque les meilleures au monde.
Après avoir neutralisé les Jin, Gengis Khan entama son expansion vers
l’Occident. En 1218, les armées mongoles conquirent le Turkestan
oriental et atteignirent la frontière de l’État gigantesque du Khwarezm
afin de le soumettre, à son tour, en cinq ans seulement. Un corps expé-
ditionnaire, dirigé par les généraux Djebé et Subötaï, franchit le Caucase,
battit l’armée coalisée des principautés russes et des Coumans (Polovtsis)
sur la rivière Kalka et retourna en Mongolie par les steppes du
Kazakhstan.
La dernière campagne de Gengis Khan fut dirigée contre les Tangouts,
vassaux infidèles. Gengis Khan mourut sous les murs de la capitale tan-
goute, saccagée et brûlée quelques jours après sa mort. Il est enterré en
Mongolie, non loin de l’endroit où il est venu au monde, mais l’empla-
cement de son tombeau reste toujours un secret.
Gengis Khan laissa à ses descendants un empire et une armée bien orga-
nisés. Leurs conquêtes continuèrent jusqu’à la fin du XIIIe siècle, et ils
gardèrent les terres conquises jusqu’au milieu du XIV e
siècle – longévité
incroyable pour un État nomade.
Gengis Khan est devenu le patron céleste des Mongols, l’une des divi-
nités des plus populaires et respectées. En Europe, en revanche, il est
considéré comme le symbole de l’invasion nomade, catastrophique et
ruineuse pour la civilisation, bien que cette confrontation et ces
échanges entre l’Orient et l’Occident aient permis à la civilisation euro-
péenne de bénéficier des technologies chinoises du papier, de la poudre
et de l’imprimerie.
Au XIIIe siècle, l’État des Kara Khitaïs était mal en point. Küchlük,
un prince naïman qui s’était enfui après la défaite de sa tribu face à
l’armée de Gengis Khan, avait été accueilli par le gurkhan, mais profita
de l’hospitalité de ce dernier pour piller la trésorerie de l’État et prendre
la tête de l’armée révoltée. En 1211, le gurkhan fut vaincu et Küchlük
devint le seul maître de l’État. Le prince, qui était un chrétien nestorien
52 • LE GRAND JEU
converti au bouddhisme, écrasa plusieurs rébellions musulmanes dans
les villes du Tarim et interdit l’islam sur ses terres. En 1218, il fut battu
et tué par les Mongols et sa tête fut exhibée dans toutes les villes du
Turkestan oriental. C’est à cette époque que Gengis Khan reçut le ser-
ment de tous les chefs locaux et devint le voisin direct du Khwarezm.
En 1218, Inaltchik, gouverneur d’Otrar, massacra, probablement
sur l’ordre du khwarezmshah Muhammad, 450 marchands musulmans
d’une caravane envoyée par Gengis Khan, confisquant toutes leurs mar-
chandises. L’ambassadeur mongol, qui était venu exiger l’extradition
d’Inaltchik, fut également assassiné. La guerre était ainsi devenue iné-
vitable. Muhammad disposait d’une armée bien plus nombreuse que
celle des Mongols et de leurs alliés, mais il décida d’éviter une bataille
rangée et d’attendre les Mongols derrière les murs de ses villes. Il
connaissait bien les guerriers nomades – formidables en bataille rangée,
mais impuissants contre des fortifications. Cependant, cette règle ne
prévalut pas avec les Mongols, qui avaient avec eux des ingénieurs chi-
nois et forçaient les captifs à se jeter contre les fortifications. La décision
de Muhammad allait donc lui être fatale.
Gengis Khan divisa son armée et entama une ample offensive.
Plusieurs villes capitulèrent, sachant que les Mongols étaient très cruels
envers ceux qui osaient leur résister. Pendant l’année 1220, les Mongols
prirent Boukhara, Otrar (la ville fut dévastée et Inaltchik exécuté),
Samarcande et les autres grandes villes du Khwarezm et de Khorasan.
Ourguentch fut prise quelques mois plus tard (irrités par la ténacité des
défenseurs, les Mongols ouvrirent les digues de l’Amou-Daria détruisant
ainsi complètement la cité). Muhammad, pourchassé, trouva la mort
sur un îlot caspien en décembre 1220. Le corps mongol, conduit par les
généraux Djebé et Subétei [Subötaï plus haut], ayant reçu l’ordre de le
capturer, continua son incursion, traversa le Caucase, écrasa, en 1223,
sur la rivière Kalka une armée de princes russes et de Coumans et
retourna en Mongolie via les steppes au nord de la mer Caspienne.
Terken-khatun fut capturée et envoyée en Mongolie, où elle mourra
dans la misère pendant le règne d’Ögödeï.
Jalal ad-Din, devenu khwarezmshah, essaya de continuer la résis-
tance et même réussit à vaincre une importante armée mongole sous la
direction de Chigi-Khutuktu, frère adoptif de Gengis Khan. Mais, peu
après, ses alliés l’abandonnèrent et, vers la fin de 1221, le prince fut
battu par Gengis Khan au bord de l’Indus, son armée fut massacrée, son
harem capturé, tandis que lui-même réussit à traverser le fleuve et gagner
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 53
l’Inde. Là, il réunit quelques dizaines de ses soldats qui avaient échappé
au massacre et avec lesquels il prit des armes aux Indiens. Après, en
augmentant ses forces, il retourna au Khorasan, détrôna son frère et
essaya de s’installer dans les terres à l’ouest de l’ancien État de son père,
mais, étant plus guerrier qu’administrateur, il ne sut mettre en place un
État stable, surtout face à la menace mongole. Pendant quelques années,
ses armées ravagèrent les territoires situés entre la Mésopotamie et le
Caucase, détruisirent la puissance du royaume de Géorgie en quelques
razzias, menant en même temps des campagnes plus ou moins victo-
rieuses contre les Mongols. Finalement, en 1230, Jalal ad-Din fut battu
lors de deux batailles successives par l’armée de la coalition réunissant
à la fois le sultan seldjoukide de Roum (Asie mineure), le sultan d’Égypte,
le roi de Cilicie et les Mongols. Blessé, il s’enfuit vers les montagnes du
Kurdistan où, en 1231, il fut tué par des brigands kurdes qui, très vrai-
semblablement, ne lui reconnurent même pas. C’est ainsi que finit l’État
des khwarezmshahs.
Après la mort de Gengis Khan, l’empire fut divisé en quatre apa-
nages (ulus) pour ses fils : Djötchi (décédé avant son père, mais ses fils
ont reçu la part qui devait lui revenir), Djaghataï, Ögödeï et Tului.
Cependant, Ögödeï, qui avait été élu grand khan, conservait le pouvoir
suprême. Les régions sédentaires avaient leur propre administration.
Ainsi, les villes de l’ancien État des khwarezmshahs étaient gouvernées
par Mahmoud Yalavatch, un marchand originaire du Khwarezm, qui
réussit assez rapidement à y effacer les stigmates de la guerre.
Cependant, les conquêtes continuaient, et les ulus devenaient de
plus en plus indépendants, souvent même hostiles entre eux. Entre 1236
et 1242, une armée sous le commandement de Batu, fils de Djötchi,
conquit les principautés russes, la vallée de la Volga et les steppes près
de la mer Noire, écrasant les Polonais et les Hongrois. Sur ces terres fut
fondé l’ulus des Djötchides, « la Horde d’or » comme l’appelèrent les
sources occidentales (en réalité, la partie occidentale de l’ulus était
nommée Aq-Orda, « la Horde blanche », et la partie orientale Kök-Orda,
« la Horde bleue »). Cet ulus contrôlait aussi la Sibérie de l’Ouest et le
nord du Khwarezm. Sa capitale était Saraï sur la Volga.
En 1258, Hülegü, le fils de Tului, conquit l’Iran et Bagdad. Le calife
fut tué et, sur les ruines du califat, fut créé l’État des Ilkhans (signifiant
les « descendants de Hülegü »). La frontière nord-ouest de l’ulus était
l’Amou-Daria.
En 1279, Khubilaï, le frère de Hülegü, acheva la conquête de la
54 • LE GRAND JEU
Chine. Il devint ainsi le fondateur de la dynastie Yuan, dont les empe-
reurs conservèrent le titre de grands khans mongols, bien que la vassa-
lité des ulus, parfois hostiles les uns envers les autres, fût plutôt formelle.
L’ulus des Djaghataïdes était sous une dépendance plus directe.
Son centre était la ville d’Almaliq, au sud-est de la région de Semiret-
chye. Après 1264, l’ulus engloba aussi le Khwarezm et le Mavarannahr
– l’ancien ulus d’Ögödeï. Les deux premiers successeurs de Gengis Khan
appartenaient à cette branche de la famille, mais par la suite le pouvoir
passa aux descendants de Tului (Mongke et de Khubilaï), et les Ögö-
deïdes perdirent leur apanage.
Mais en 1266, un petit-fils d’Ögödeï, Qaïdu, général de talent,
refusa de reconnaître la légitimité des Tuluides. Vers 1271, il conquit
l’ulus des Djaghataïdes (en conservant pour les khans de ce lignage une
position particulièrement importante dans son État) ainsi que les villes
du Turkestan oriental, et se proclama khan. Ses guerres contre les Yuan,
souvent couronnées de succès, durèrent jusqu’en 1301, quand son
armée fut décimée par l’empereur Timur, le petit-fils de Khubilaï. Qaïdu
mort, ses héritiers ne parvinrent pas à conserver son État. Il fut remplacé
par l’ulus djaghataïde restauré, dont le centre, cependant, s’était déplacé
vers le Mavarannahr. Comme les tribus nomades étaient appelées les
Moghules, l’ulus reçut le nom de Moghulistan.
Dans toutes leurs possessions, les Mongols étaient une minorité
absolue. C’est pourquoi, pendant les premières décennies du XIVe siècle,
les khans de la Horde d’or, de l’État des Ilkhans et, un peu plus tard, de
l’ulus des Djaghataïdes, se convertirent à l’islam, tout en perpétuant la
tolérance religieuse. Les Mongols en Chine, surtout l’aristocratie,
embrassèrent le bouddhisme.
À l’époque, les Mongols étaient presque tous déjà assimilés par les
Türks (la Horde d’or et l’ulus des Djaghataïdes) ou par les Perses (l’État
des Ilkhans). Les ulus mongols commencèrent à s’affaiblir. La Horde
blanche était entrée dans un processus de morcellement et de chaos
politique, tandis que la Horde bleue, appelée désormais l’État des Ouz-
beks (Ulus-i Özbek, d’après Özbek, le dernier khan vraiment puissant
de la Horde d’or, qui a introduit l’islam), était devenue plus forte et
presque indépendante.
L’ilkhan Abou Saïd mourut en 1335 sans laisser de successeur ;
plongé dans une crise dynastique, son pays cessa d’exister après 1353.
Dans le même temps, les khans djaghataïdes avaient perdu le pouvoir
réel sur leurs terres, en devenant les fantoches des amir (chefs) des tribus
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 55
qui se disputaient toujours la prééminence. Ils durent quitter le Khwa-
rezm et le Mavarannahr, mais leurs raids ravageaient périodiquement
ces régions.
L’empire de Timur : seconde moitié
du XIVe-début du XVe siècle
Les guerres des tribus türkisées dans le Mavarannahr contre les khans
du Moghulistan et entre elles aboutirent à la naissance d’un nouvel
empire. Timur Bek, nommé par ses ennemis Timur-i Lang, « Timur le
Boiteux » ou « Le Boiteux de fer » (d’où « Tamerlan », son nom euro-
péen), était un jeune noble de la tribu des Barlas (qui contrôlèrent la
région de Kesh et la vallée de Qashqa-Daria) dont la famille prétendait
descendre de l’un des généraux de Gengis Khan. Vers 1370, après des
années d’intrigues et de combats qui ne furent pas toujours heureux, il
devint le maître de Samarcande et de tout le Mavarannahr. Au cours
d’une campagne qui dura de 1372 à 1379, il conquit le Khwarezm, en
annihilant l’État des Sufis (créé en 1360 par Hussein, le chef d’une tribu
mongole türkisée des Qongrats, qui avait pris le surnom de Sufi ; cet
État reconnaissait formellement la souveraineté des Djötchides).
Ensuite, ses armées prirent possession de la Ferghana et de Kachgar
(Tourfan et Hami étant contrôlés par la Chine), en cherchant toujours
un combat décisif avec le khan djaghataïde. Le pouvoir du khan du
Moghulistan était alors devenu inexistant.
C’est alors que Timur se heurta à un autre ulus gengiskhanide, la
Horde bleue, devenue très puissante sous le commandement d’Urus
Khan. Timur accueillit Toqtamich, un prince banni de la Horde bleue,
et lui donna des troupes pour en conquérir le trône. Ce n’est qu’après
la mort d’Urus Khan que le projet réussit. En 1378, Toqtamich devint
khan de la Horde bleue et, en 1379, à Saraï, fut couronné khan de la
Horde d’or unifiée. Il s’agissait là du dernier essor de l’ulus de Djötchi,
qui ne dura pas. En 1386, Toqtamich, ne voulant pas être une marion-
nette de Timur, envahit l’Azerbaïdjan, une ancienne terre de la Horde
d’or. Courroucé, Timur, qui était en train de conquérir l’Iran, y envoya
une armée qui battit Toqtamich près de Derbent. Mais l’année suivante,
Toqtamich ravagea le Mavarannahr. Après avoir dévasté le Khwarezm,
dont le gouverneur avait soutenu son ennemi, Timur défit Toqtamich
56 • LE GRAND JEU
en 1391. En 1395, Toqtamich fut battu pour la dernière fois près de
Terek, dans le Caucase du Nord. Timur brûla les villes principales de la
Horde d’or dans la basse Volga et mit fin à la puissance de l’ulus de
Djötchi.
En 1381-1396, Timur avait conquis tout l’Iran et la Transcaucasie,
en prenant Bagdad. En 1398-1399, il envahit et dévasta l’Inde, prit
Delhi, retournant dans ses terres avec un butin fabuleux. En 1399-1404,
il reprit une nouvelle fois Bagdad, saccagea Alep, Damas et la Géorgie.
En 1402, il battit et captura le sultan Bayazid Ier, détruisant ainsi l’État
turc ottoman. Timur mourut à Otrar en février 1405, alors qu’il se pré-
parait à restaurer le pouvoir des gengiskhanides en Chine. C’était en
effet là une idée centrale chez Timur. Il faut dire que l’idée de la légiti-
mité gengiskhanide était très puissante en Asie centrale, et Timur, qui
n’était pas issu de la « famille dorée », ne pouvait pas devenir khan,
devant se contenter du titre d’émir à côté d’un khan fantoche du lignage
d’Ögödeï. Ayant épousé une princesse gengiskhanide, il reçut le titre de
gurgan, « gendre impérial », pour renforcer la légitimité de son pouvoir.
Paradoxalement, Timur ne laissa pas à ses héritiers un État fort. Il
n’avait jamais essayé de s’implanter sérieusement dans les terres
conquises en dehors de l’Asie centrale, le but principal de ses guerres
étant le butin qu’il utilisait pour embellir sa capitale, Samarcande, où
des artisans captifs issus de toute l’Asie lui construisaient de beaux bâti-
ments inspirés par les mosquées et les mausolées des villes saccagées.
Le musulman fervent (bien que très influencé par les traditions mon-
goles, souvent peu compatibles avec l’islam traditionnel) et le légiti-
miste gengiskhanide qu’était Timur ont assené un coup mortel aux deux
États gengiskhanides les plus puissants et ont défait l’Empire ottoman,
l’État musulman le plus fort du Proche-Orient, l’obligeant à recom-
mencer ses conquêtes depuis le début. En outre, Timur a ainsi prolongé
pour un demi-siècle la survie de l’Empire byzantin.
Des États des Timurides et des ulus gengiskhanides :
XVe siècle
La nombreuse famille de Timur avait refusé de reconnaître le successeur
nommé par Timur, et la guerre pour son héritage commença. Vers 1409,
Shah Rukh, fils de Timur, qui contrôlait l’Iran et avait sa capitale à Herat,
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 57
conquit le Mavarannahr et y nomma gouverneur son fils Ulugh Bek, un
astronome renommé. Après la mort de Shah Rukh en 1447, presque
tout l’Iran, à l’exception de Khorasan, était contrôlé par la dynastie turk-
mène Qara Qoyunlu (« Ceux qui ont les moutons noirs »). Ulugh Bek
essaya de perpétuer l’influence des Timurides dans la région, mais ses
campagnes ne furent pas très heureuses (en 1435, les moghuls dughlats
prirent Kachgar et, en 1445, la Ferghana). Cependant, il réussit à pré-
server pendant longtemps la paix et la stabilité économique dans son
domaine. Pendant la guerre pour l’héritage de Shah Rukh, Ulugh Bek
fut vaincu et tué par son propre fils en 1449. Le dernier Timuride qui
gouverna toutes les terres de Mavarannahr et du Khorasan fut Abu-Saïd ;
il régna de 1458 à 1469, date à laquelle il fut battu et tué en Azerbaïdjan
par les Turkmènes Aq-Qoyunlu (« Ceux qui ont les moutons blancs »,
qui avaient remplacé les Qara Qoyunlu). Après sa mort, les terres des
Timurides furent divisées en quelques khanats instables, souvent hos-
tiles entre eux.
L’époque est surtout connue pour ses grands poètes, comme, par
exemple, Jami et Nava’i qui créèrent la langue littéraire türk djaghataï
(à l’époque, les Türks de Mavarannahr furent appelés Djaghataïs, dis-
tingués ainsi des Moghuls, les tribus mongoles türkisées des khanats
djaghataïdes à l’est de Mavarannahr), et la répandirent chez les Türks
d’Asie centrale.
Les voisins affaiblis ne purent profiter du déclin des Timurides.
L’ulus djaghataïde avait été bouleversé, les khans ayant commencé à
préférer la vie sédentaire et perdant ainsi le soutien de leurs vassaux
nomades. De plus, ils durent subir les premiers coups de la confédéra-
tion des quatre tribus de Mongols occidentaux, connus sous le nom
d’Oïrats (Kalmouks), qui nomadisaient dans la vallée de Chu et qui, vers
1450, conquirent la Dzoungarie. En 1457, les Oïrats saccagèrent de nom-
breuses villes sur le Syr-Daria.
Après 1487, l’ulus djaghataïde se trouvait divisé en trois parties
inégales : occidentale, avec les khans sédentarisés, installés à Tachkent ;
orientale, de Aqsu à Tourfan, où les khans conservaient leurs habitudes
nomades et luttaient toujours contre des Oïrats ; et la troisième sous le
pouvoir des amirs dughlats, qui avait son centre à Yarkand, en Kach-
garie, contrôlant le bassin du Tarim et les terres de Badakhshan au
Ladakh et au nord du Cachemire.
Abu’l-Khayr Khan, élu en 1428 au quriltay des Ouzbeks et des Man-
gïts (une horde nogaïe errant à l’est de Volga), réussit, pendant sa vie
58 • LE GRAND JEU
pleine de combats, à conserver de l’influence dans la plupart des terri-
toires de la Horde bleue. Mais, après sa mort en 1468, cette dernière fut
partagée entre plusieurs khans des différentes branches gengiskhanides,
et menacée par les Oïrats. De nombreux Ouzbeks nomades s’étaient
enfuis dans les domaines des Djaghataïdes qui leur avaient offert des
pâturages à l’ouest de Semiretchye. Ils reçurent le nom d’Ouzbeks-
Kazakhs (en türk, on nommait Kazakhs ceux qui voulaient abandonner
leur tribu pour mener la vie libre des vagabonds et brigands). Peu de
temps après, les Ouzbeks-Kazakhs devinrent une puissance importante ;
leurs chefs Janibek et Kirey, du lignage d’Urus Khan, revinrent à Dasht-
i-Qïpchaq et furent proclamés khans, puis, plus tard, sultans. Quelques
décennies après, le nom de leurs sujets nomades sera raccourci : ils
deviendront les Kazakhs.
Les conquêtes ouzbeks : XVIe siècle
Muhammad Shah-Bakht, un petit-fils de Abu’l-Khayr Khan, dont le
pseudonyme littéraire était Shïbani Khan (en l’honneur de son ancêtre
djötchide Shïban, frère cadet de Batu), avait dû quitter ses steppes
natales pour s’installer dans la région du Syr-Daria moyen sous la pro-
tection des Timurides, qui utilisaient dans leurs guerres intestines ses
Ouzbeks, venus en grand nombre de Dasht-i-Qïpchaq. Vers 1500, il était
devenu assez fort pour entreprendre ses propres conquêtes.
C’est ainsi qu’il prit les capitales timurides de Samarcande et Bouk-
hara. Vers 1508, les armées de Shïbani Khan conquirent Tachkent, la
Ferghana, le Khwarezm, Balkh et Herat, établissant leur contrôle sur tout
le Khorasan jusqu’à Astrabad. Les Timurides, à l’exception de Zahir
ad-Din Bâbur, chef de Kaboul, furent éliminés. Les Djaghataïdes de
l’ouest furent chassés et les Dughlats, souverains de Kachgar, occupèrent
une partie considérable des terres des Djaghataïdes nomades, qui ne
conservèrent que Tourfan et Ili.
En 1509, au nord du Syr-Daria, Shïbani Khan battit les sultans
kazakhs qui avaient pris l’habitude de faire des incursions dans ses ter-
ritoires. En 1510, le sultan Qasim, fils de Janibek, réussit néanmoins à
le vaincre. Vers la fin de cette même année, une nouvelle menace
apparut à l’ouest. Il s’agissait du nouvel État safavide. En 1501, Isma’il
Safavi, chef de l’un des groupes turkmènes d’Azerbaïdjan et grand maître
d’Ardabil, l’ordre sufi chiite, battit les Turkmènes Aq-Qoyunlu, s’installa
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 59
à Tabriz, fut intronisé shah et entama ses conquêtes en diffusant l’islam
chiite.
Le 29 février 1510, l’armée safavide rencontra près de Merv l’armée
de Shïbani Khan, qui se pressait et n’avait pas attendu de renforts. Après
cette bataille, au cours de laquelle Shïbani Khan fut tué et son armée
décimée, les Safavides, alliés à Bâbur, occupèrent des terres jusqu’au
Syr-Daria. Mais en 1511, les garnisons safavides du Khwarezm furent
égorgées par des Ouzbeks arrivés de Dasht-i-Qïpchaq. Ces Ouzbeks, dont
les khans étaient de l’autre lignage shïbanide, les Arabshahides, établi-
rent à Khwarezm leur propre khanat.
En 1512, les successeurs de Shïbani Khan battirent deux fois Bâbur
et ses alliés safavides et reconquirent Mavarannahr et Samarcande.
Bâbur fut obligé de s’enfuir à Kaboul. En 1526, ce dernier envahit l’Inde
et fonda l’empire des Grands Moghols, un des États les plus puissants
de l’histoire indienne.
Bâbur (1483-1530)
Zahir ud-Din Muhammad reçut le surnom de Bâbur, qui voulait dire « le
tigre » (il était très fort, pouvant courir en portant deux hommes sur ses
épaules). Descendant de Timur par le fils de ce dernier, Miran Shah, et
de Gengis Khan par sa mère, il naquit le 14 février 1483 dans la ville
d’Andijan. Son père, Omar Sheikh Mirza, souverain de Ferghana, mourut
en 1494, et Bâbur hérita du trône, bien qu’âgé seulement de 12 ans.
Une tentative de coup d’État par ses oncles échoua, et, une fois son
trône assuré, Bâbur pensa à accroître son territoire.
En 1497, il attaqua et prit Samarcande, sur laquelle il pensait avoir un
droit héréditaire, mais il dut mater une révolte de l’aristocratie et recon-
quérir la Ferghana. Une partie de son armée l’abandonna et il perdit
finalement Samarcande. Il reprit son royaume perdu, mais en fut de
nouveau délogé en 1501 par son ennemi mortel, Shïbani Khan, khan
des Ouzbeks. Pendant trois ans, il tenta en vain de récupérer ses pos-
sessions perdues. Puis en 1504, rassemblant quelques troupes fidèles, il
traversa l’Hindu-Kush, prit la ville forte de Kaboul et se retrouva alors à
la tête d’un riche royaume. En 1505, il s’allia avec un autre prince timou-
ride, Husayn Bayqarah, souverain de Herat, contre Shïbani Khan. En
1506, Husayn mourut et Bâbur réussit à hériter de lui. Il passa une année
à Herat, mais à cause d’une rébellion il dut revenir à Kaboul. Deux ans
60 • LE GRAND JEU
plus tard, un complot de généraux le chassa de Kaboul, mais il réussit
à reprendre la ville.
En 1510, Shïbani Khan fut battu et tué par le shah d’Iran Isma’il Safavi,
et Bâbur décida d’en profiter pour reconquérir les possessions timourides
au Mavarannahr. Nommé par le shah gouverneur du Mavarannahr, il
dut en revanche reconnaître sa suzeraineté, adopter des coutumes
chiites, en conservant toutefois l’indépendance de son domaine de
Kaboul. Avec l’assistance de l’armée persane, Bâbur se dirigea vers Bouk-
hara où on l’accueillit comme un souverain légitime, descendant du
grand Timur. En octobre 1511, il entra dans Samarcande, dont la popu-
lation sunnite fut révoltée par son chiisme et ses conseillers persans. En
effet, Bâbur perdit très vite sa popularité et, huit mois plus tard, fut
chassé (une fois de plus !) de Samarcande par les Ouzbeks.
Il abandonna alors l’espoir de revenir à Samarcande et décida de se
tourner vers l’Inde, en particulier vers le Pendjab qu’il considérait comme
son héritage légitime par Tamerlan (Timur avait laissé au Pendjab son
vassal Khizr Khan, fondateur de la dynastie Sayyid du sultanat de Delhi,
détrônée plus tard par un Afghan, Ibrahim Lodî).
Pendant quelques années, Bâbur se consacra à la réforme de son armée,
notamment en y intégrant des armes à feu. Cette prévoyance lui don-
nera un avantage décisif contre les Indiens qui, au début, se moquaient
des soldats de Bâbur et de leurs armes bizarres. Il fit plusieurs incursions
préliminaires contre le sultanat de Delhi, dont la plus importante fut le
siège de Kandahar, qui dura trois ans. En 1521, invité par des nobles
afghans révoltés contre Ibrahim, il rassembla 12 000 hommes et quel-
ques pièces d’artillerie, puis marcha sur l’Inde, son armée grossissant au
fur et à mesure de son avancée. De son côté, Ibrahim l’attendait avec
ses 100 000 soldats et une centaine d’éléphants. Au cours d’une grande
bataille qui eut lieu à Pânipat le 21 avril 1526, Ibrahim fut tué et son
armée mise en déroute. Le fils de Bâbur, Humayun, prit Agra (où se
trouvait la trésorerie du sultanat), et Bâbur en personne s’empara de
Delhi. Mais un autre ennemi de taille l’attendait : Rana Sangha de Chit-
torgarh, chef de la confédération des Rajputs. Ce dernier savait que
l’armée de Bâbur venait de subir des pertes considérables. Il rassembla
donc 210 000 hommes. Bien moins nombreuse, l’armée de Bâbur était
cependant animée par le fait qu’elle luttait contre des infidèles, des kafir.
Bâbur prit alors même le titre de ghazi, guerrier de l’islam, titre adopté
par Timur pendant ses batailles en Inde. À Kanwaha, le 10 mars 1527,
il remporta une grande victoire sur les Rajputs grâce à la trahison d’une
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 61
partie de leur armée, tandis que son fils pacifiait la vallée du Gange. Une
année plus tard, Rana Sangha mourut, peut-être empoisonné, et les
princes rajputs cessèrent toute résistance, Bâbur leur ayant garanti le
maintien de leurs possessions et la liberté de conscience. Le 6 mai 1529,
lors de la bataille de Ghagra, Bâbur annihila l’armée de Mahmud, frère
d’Ibrahim. Ce fut la fin de l’opposition en Inde du Nord.
Bâbur passa la fin de sa vie à organiser son nouvel empire, à entraîner
l’armée et à embellir Âgrâ, sa nouvelle capitale. Fin lettré, il aimait la
musique, composait des poèmes et dicta ses mémoires, le Bâbur Nâmâ,
chronique de sa vie et de ses proches entre 1494 et 1529, probablement
le premier texte autobiographique du monde islamique, écrit en turc
djaghataï. Il mourut le 26 décembre 1530 et fut enterré à Kaboul.
Humayun lui succéda. La dynastie de Bâbur, connue sous le nom de
Grands Moghols, durera jusqu’au XIXe siècle et sera détrônée par les
Anglais.
Après leurs victoires, les Ouzbeks shïbanikhanides (on les appelle
souvent les Abulkhayrides) établirent quelques khanats indépendants :
Samarcande, qui était considérée comme la capitale commune mais
dont la primauté était purement formelle, Boukhara et Tachkent. Des
raids au Khorasan continuèrent jusqu’en 1538, mais la seule acquisition
permanente fut Balkh, qui devint un nouveau khanat.
Les Arabshahides du Khwarezm, hostiles aux Abulkhayrides,
s’emparèrent de Merv et des tribus turkmènes des steppes de Üst-Yurt,
à l’est de la mer Caspienne, ainsi que de Karakoum dans les années 1520.
Le khanat des Arabshahides était une confédération d’apanages semi-
indépendants de quatre clans, obéissant au khan, dont la capitale était
à Vezir, puis plus tard à Ourguentch.
Au Moghulistan, l’émir dughlat de Yarkand, Abu Bekr, avait été
battu en 1514 par Sultan Sa’id Khan, frère cadet du khan djaghataïde de
Tourfan, lequel avait trouvé un soutien auprès de la cour de Bâbur. Abu
Bekr fut chassé de Kachgar et Yarkand jusqu’au Ladakh, et le sultan Sa’id
établit son État en Kachgarie, après avoir reconnu formellement la suze-
raineté de son frère à Tourfan. Sur ces entrefaites, les Djaghataïdes dispu-
tèrent les terres au nord du bassin du Tarim aux tribus türks des Kirghiz.
Sous le règne de Qasim, le khanat des Kazakhs atteignit à l’ouest
le fleuve Yaïq (Oural) et même la Volga, prenant une partie du domaine
62 • LE GRAND JEU
des Mangïts. Mais en 1521, après (ou juste avant) la mort du khan, les
Kazakhs furent battus et les Mangïts devinrent à leur tour les maîtres de
Dasht-i-Qïpchaq.
Peu de temps après, une guerre éclata entre les khanats abulkhay-
rides. Vers 1583, A´ bdallah, khan de Balkh, détruisit les trois autres kha-
nats (Boukhara, Samarcande et Tachkent) et se proclama khan suprême
des Ouzbeks, fixant sa capitale à Boukhara. En 1584, il conquit le
Badakhshan en 1588 [quelle est la bonne date ?], Herat en 1593-1596 ;
il prit ensuite le contrôle du Khwarezm, dont le khan dut s’enfuir en
Iran. Durant ses campagnes victorieuses en Iran (1591-1598), trois khans
djötchides, venus de Haji-Tarkhan (Astrakhan) après la destruction de
ce khanat par le tsar Ivan le Terrible en 1556, jouèrent un rôle non
négligeable et prêtèrent allégeance à A ´ bdallah.
En 1598, A ´ bdallah mourut après une défaite face à l’armée
kazakhe. Son fils commença par assassiner tous ses oncles et cousins,
mais lui-même trouva vite la mort à son tour, tué par ses propres émirs.
Vers 1599, une nouvelle dynastie arriva au pouvoir, les Ashtarkhanides
(ou Janides). Toutes les conquêtes extérieures d’’Abdallah furent per-
dues ; et en 1598, les Arabshahides, aidés par les Perses, retournèrent au
Khwarezm. Les Janides divisèrent le pays en deux khanats, Boukhara et
Balkh, gouvernés par deux frères. Pendant tout le XVIIe siècle, les khanats
des Janides et des Arabshahides menèrent des guerres entre eux, la for-
tune changeant souvent de camp. Mais ils se battirent aussi avec leurs
voisins, en particulier les tribus turkmènes, l’Iran et les Mughols [Mog-
hols ?]. Les deux khanats s’affaiblirent au cours du XVIIe siècle, et fina-
lement, en 1657, les Janides perdirent Badakhshan.
L’apparition de la Russie dans les steppes et l’État
des Oïrats : seconde moitié du XVIe siècle-XVIIe siècle
La seconde moitié du XVIe siècle vit de profonds bouleversements dans
les steppes, avec l’émergence d’une nouvelle puissance à l’ouest. En
1552, les Russes conquirent le khanat de Kazan, en 1556 celui
d’Astrakhan. Peu de temps après, les Cosaques commencèrent à s’ins-
taller sur les bords du Yaïq. En 1581, ils prirent et dévastèrent la capitale
de la Grande Horde des Mangïts, Saraïtchik. Une partie des Mangïts
partit vers les steppes à l’ouest de la Volga, et ceux qui restèrent
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 63
devinrent tributaires de la Russie. Les khans kazakhs surent, de leur côté,
tirer profit de l’affaiblissement des Mangïts, restaurant leur influence
avec l’aide de A´ bdallah. À Tumen’, en Sibérie orientale, les Taibughides,
beks locaux qui régnaient depuis 1497, furent détrônés en 1563 par
Koutchoum, un Shïbanide. Malgré ses tentatives d’instauration d’un
État fort, en quelques campagnes, entre 1582 et 1598, Koutchoum fut
vaincu par les Russes et son État cessa d’exister. Désormais, l’État russe
était frontalier des terres kazakhes. Les Kazakhs commencèrent à mener
des incursions contre les colons qui occupaient leurs pâturages. Pour les
protéger, la Russie renforça ses frontières avec la steppe par une ligne
de forteresses.
Au XVIIe siècle, les steppes virent l’avènement de la dernière grande
puissance nomade, les Oïrats, qui, à la différence des autres nomades
de l’Asie centrale de l’époque, étaient mongols et bouddhistes. Après la
chute du khanat de Sibérie, quelques groupes d’Oïrats entamèrent une
vie nomade au nord de Dasht-i-Qïpchaq, dans les bassins de l’Irtych et
du Tobol. Au début du XVIIe siècle, ils se séparèrent de leurs frères restés
en Dzoungarie et se déplacèrent vers l’ouest, où ils se firent connaître
sous le nom de Kalmouks. Vers 1640, ils chassèrent les Mangïts et lan-
cèrent des raids contre le Khwarezm, et même, en 1657-1658, contre
l’Iran.
En 1635, les Oïrats de Dzoungarie s’unifièrent sous le pouvoir des
khung-tayiji, parfois appelés la confédération des Dzoungars. Ils opérè-
rent des raids destructeurs et presque toujours victorieux contre les
Kazakhs et contre la Ferghana. En 1642, Gouchi-khan, un khan oïrat de
Kukunor, se rendit au Tibet pour défendre le cinquième dalaï-lama
contre l’hostilité des aristocrates locaux. C’est ainsi que le dalaï-lama
disposa pour la première fois d’un réel pouvoir politique au Tibet (avant,
en tant que patriarche de l’école gelugpa, il n’était qu’un parmi d’autres
leaders spirituels). L’influence des Oïrats (dont la piété bouddhique ne
les empêcha pas de saccager consciencieusement Lhassa et ses alentours)
est longtemps demeurée très puissante au Tibet.
En 1682, l’Oïrat Galdan-Bosoktu Khung-tayiji détruisit l’ulus djag-
hataïde. Le pouvoir dans les villes du bassin du Tarim fut alors pris par
les khoja, chefs du Naqshbandi, ordre sufi qui reconnaissait la souverai-
neté des Dzoungars. Galdan-Bosoktu était sans doute sorti du même
moule que Gengis Khan ou Timur, mais les temps avaient changé. En
1696, son armée fut battue dans les steppes au nord de Pékin par les
forces alliées Mongoles et Mandchous – les descendants toungouzes des
64 • LE GRAND JEU
Jürchens qui venaient de conquérir la Chine. Le rôle principal dans cette
bataille fut joué par les canons modernes que les jésuites avaient fabri-
qués pour l’empereur de Chine. Les guerriers nomades, cavaliers profes-
sionnels qui étaient toujours plus forts que leurs adversaires sédentaires,
furent impuissants devant le progrès technique. La destruction de l’État
des Oïrats était maintenant inévitable.
Le XVIIIe siècle : le commencement de la fin
Au XVIIIe siècle, le déclin des khanats de Boukhara et de Khiva se pour-
suivit, tandis que l’influence des nomades (des Kazakhs à Boukhara, des
Turkmènes au Khwarezm) se faisait encore sentir. Le khanat de Bouk-
hara était devenu une sorte de conglomérat d’apanages. La population
sédentaire quittait les zones régulièrement dévastées par les Kazakhs ;
Samarcande était presque complètement abandonnée ; et, à Boukhara,
seuls deux quartiers étaient encore habités.
L’Iran aussi était en crise, menacé par ses ennemis et déchiré par
des rébellions internes. Un général talentueux, Nadir Shah Afshâr, par-
vint toutefois à repousser les Ottomans et à soumettre les Turkmènes ;
il mit aussi Delhi à sac et les tribus afghanes sous son joug, tout en
réprimant les révoltes. En 1732, il fut proclamé régent et détrôna les
Safavides en 1736. Il fut alors couronné shah de la nouvelle dynastie,
les Afsharides. En 1736-1737, son fils occupa Balkh, et en 1740, il se
déplaça en personne dans le Mavarannahr. Le khan de Boukhara accepta
alors de payer un tribut considérable et de devenir son vassal. De son
côté, la ville de Khiva tomba en quelques jours dans les mains du shah,
qui libéra les nombreux esclaves du khanat et nomma un khan de la
famille des Ashtarkhanides. Mais, en réalité, les deux khanats étaient
gouvernés par les chefs de deux tribus ouzbeks alliées (Manghïts
[Mangït plus haut] à Boukhara et Qongrats à Khiva), souverains véri-
tables à côté d’un khan au pouvoir symbolique.
En 1717, le khanat kazakh fut divisé en trois parties, les zhuz :
Ouli (Aîné) Zhuz, Orta (Moyen) Zhuz et Kshi (Cadet) Zhuz, chacun étant
gouverné par son propre khan. Les deux premiers zhuz subirent au début
du XVIIIe siècle l’attaque des Dzoungars, impuissants contre les fusils
mandchous mais encore invincibles dans les steppes. En 1723, les
Dzoungars prirent Tachkent et saccagèrent la Ferghana. De nombreux
Kazakhs furent tués, les autres fuirent à Mavarannahr. En 1726 et 1730,
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 65
les Kazakhs réussirent à vaincre leurs ennemis à deux reprises, mais les
Oïrats continuèrent leurs incursions, surtout au nord. Au nord aussi, les
Russes, qui avançaient toujours à l’intérieur des steppes, avaient
construit, de 1715 à 1743, quelques lignes (liniya en russe) de fortifica-
tions pour se défendre contre les Kazakhs et contre les Oïrats, qui étaient
pourtant, en théorie, leurs alliés (Aïouka, le khan kalmouk de la Volga,
avait reçu des mains de l’empereur Pierre le Grand une charte lui
octroyant les vastes pâturages occupés par son peuple dans les steppes
le long de la basse Volga jusqu’à Yaïq, le gouvernement russe souhaitant
utiliser les belliqueux Kalmouks contre les nomades musulmans, les
Kazakhs et les Nogaïs). En 1715, la Russie envoya deux expéditions pour
explorer les routes menant à l’Asie centrale et à l’Inde. La première expé-
dition d’Astrakhan à Khiva, sous le commandement du prince Beko-
vitch-Tcherkasski, fut massacrée en 1717 par les Khiviens (du khan de
Khiva) ; la seconde, celle du lieutenant-colonel Buchholtz, partie de
Tobolsk, fut battue et chassée par les Dzoungars en 1716.
Après la mort de Nadir Shah en 1747, le nouveau khan de Bouk-
hara fut très vite assassiné par Muhammad Rahim Atalïq Manghït qui,
en 1756, se proclama khan de la nouvelle dynastie, les Manghïts. Ainsi,
pour la première fois depuis cinq siècles, un chef qui n’était pas gen-
giskhanide était devenu khan (bien qu’il préférât le titre d’émir). Cepen-
dant, avant son intronisation, Muhammad Rahim Atalïq Manghït
épousa la fille du dernier khan gengiskhanide. Il réussit à soumettre les
nombreuses tribus ouzbeks dont les chefs avaient déjà pris l’habitude
de l’indépendance, et reconquit plusieurs terres perdues, à l’exception
de Balkh, conquise par le fondateur du nouvel État afghan, Ahmad Shah
Durrani. En 1788-1789, les Boukhariotes conquirent Merv, alors indé-
pendante de la Perse, et y installèrent une garnison. Merv devint ainsi
une tête de pont pour les incursions contre la Perse.
Dans le même temps, un processus semblable se déroulait à Khiva.
Après la mort de Nadir Shah, les chefs des Qongrats devinrent les maî-
tres de l’État. Après des décennies d’anarchie et d’incursions (les Turk-
mènes yomoudes avaient même pillé Khiva en 1770), les inaq (chefs)
des Qongrats réussirent même à établir une certaine stabilité à Khiva
vers le début du XIXe siècle.
À l’est, l’État des Dzoungars fut complètement détruit par la Chine,
qui le conquit en 1755 et massacra la majorité de la population dzoun-
gare après une révolte en 1759. Vers 1760, les Mandchous chassèrent
les khodja de Kachgarie, et le Turkestan oriental devint lui aussi chinois.
66 • LE GRAND JEU
En 1771, la plupart des Kalmouks de la Volga, irrités par la colonisation
de leurs pâturages par les Cosaques et les colons allemands invités par
le gouvernement russe, ainsi que par la répression religieuse, décidèrent
de quitter la Russie pour la Dzoungarie sous le commandement
d’Oubachi-khan. La marche fut très pénible, seules 60 000 personnes
(sur 160 000 parties des bords de la Volga) atteignirent la frontière chi-
noise. Ces Kalmouks s’installèrent dans les terres vides de Dzoungarie ;
leurs descendants, assez nombreux dans le nord du Xinjiang, s’appellent
aujourd’hui les Torgouts. Les Kalmouks restés en Russie (près de 20 000
familles) s’établirent dans les steppes entre la Volga et Manytch, et se
divisèrent en quelques ulus administrés par le gouverneur d’Astrakhan.
Vers le milieu du XVIIIe siècle, la Ferghana fut divisée en quelques
principautés, dont la plus puissante était le Kokand, administré par les
souverains de la tribu ouzbek Ming. Le bey de Kokand trouva raison-
nable d’envoyer à Pékin une ambassade pour reconnaître la souverai-
neté toute formelle de la Chine. Pendant le règne de son fils, Narbouta
Bey, la Ferghana fut unifiée sous le pouvoir de Kokand, jouissant d’une
certaine stabilité économique et politique. Le fils de Narbouta se pro-
clama khan et fonda la dynastie Ming.
Le XIXe siècle : l’arrivée des empires
Vers le début du XIXe siècle, les régions sédentaires du Turkestan occi-
dental étaient divisées en trois khanats : Boukhara, Khiva et le Kokand.
Boukhara contrôlait les vallées du Zeravchan et de la Qashqa-Daria, ainsi
que le moyen Amou-Daria. Ses khans menaient des guerres contre Khiva
(qui avait conquis Merv en 1823), mais surtout contre les tribus ouzbeks
révoltées. L’émir Nasr’Ullah, qui en raison de sa cruauté envers ses
ennemis fut surnommé « Émir le Boucher », dut effectuer des dizaines
de campagnes pour écraser leur résistance. Les guerres contre les deux
autres khanats furent moins heureuses : en 1843, l’armée de Nasr’Ullah
fut battue par celle des Khiviens. Quelques territoires tributaires au sud
de l’Amou-Daria furent annexés par l’émir afghan Dost Muhammad en
1849-1850.
Dans le Khwarezm, les chefs qongrats se proclamèrent khans de la
dynastie qongrate en 1804. Ils guerroyaient principalement contre les
tribus nomades et semi-nomades de la périphérie, surtout du littoral de
la mer d’Aral. Au prix de quelques campagnes épuisantes, les Khiviens
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 67
L’Asie au début du XIXe siècle : le terrain de la rivalité anglo-russe
68 • LE GRAND JEU
parvinrent à dominer la tribu turkmène la plus puissante : les Tékés.
Plusieurs tribus turkmènes s’établirent aux confins du khanat, consti-
tuant une partie importante de l’armée de Khiva. De plus, celle-ci devint
le principal centre centrasiatique du commerce des esclaves, notam-
ment des Perses capturés par les Turkmènes, et des Russes faits prison-
niers au cours des raids kazakhs.
Le khanat de Kokand, de son côté, devenait de plus en plus fort.
En 1805, il occupa Khodjent, et en 1809, Tachkent. Dans les années
1840, le khanat contrôlait les territoires allant du Syr-Daria à l’Issïq-köl,
les Kazakhs du Zhuz aîné et les Kirghiz étant ses tributaires. Dans tous
ces territoires, on construisit des forteresses entourées de colonies d’Ouz-
beks et de Tadjiks venus de la Ferghana. Mais en 1842, une grande
révolte, ou plutôt une guerre civile entre les sédentaires et les nomades,
eut lieu dans la région de la Ferghana, révolte dont l’émir Nasr’Ullah
profita pour prendre le Kokand et exécuter le khan. Trois mois plus tard,
les Boukhariotes furent contraints de se retirer, mais le Kokand en resta
très affaibli.
Pendant ce temps, dans les steppes kazakhes, se poursuivait l’offen-
sive méthodique de la Russie. En 1824, le Zhuz cadet fut divisé en trois
parties, chacune placée sous la direction d’un gengiskhanide nommé
par les Russes et contrôlée par les troupes russes. Le Zhuz moyen fut
scindé en plusieurs districts gouvernés également par des sultans dési-
gnés par les Russes. Bien entendu, les changements mis en place par les
Russes ne furent pas acceptés facilement. Des révoltes marquèrent les
années 1805-1816, 1815-1821 et 1836-1847. La dernière, dirigée par
Sultan Kenesar ?, khan du Zhuz moyen, fut la plus grave, mais celui-ci
dut finalement s’enfuir dans la région de Semiretchye où il fut abattu
par les Kirghiz. Les Kazakhs opposés aux Russes pouvaient toujours, de
leur côté, compter sur l’aide de Khiva et du Kokand, longtemps inac-
cessibles aux forces russes – ainsi, durant l’hiver 1839-1840, le corps
expéditionnaire russe dut revenir à Orenbourg, décimé par le froid.
Néanmoins, l’avancée des Russes était inexorable. En 1847, ils construi-
sirent une forteresse près du delta du Syr-Daria, et une autre dans la
région de Semiretchye. Au lieu de créer une coalition anti-russe, les trois
khanats menaient des guerres contre les nomades (en 1854, un khan de
Khiva fut mis en déroute, puis tué par les Tékés) et se combattaient entre
eux, ce qui finalement leur coûtera très cher !
En 1863, les Russes annexèrent le pays kirghiz de l’Issïq-köl. En
juillet 1864, le général Tchernyaïev, commandant de la « ligne du
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 69
Kokand », fut battu près de Tchimkent par le khan du Kokand. Mais les
Boukhariotes envahirent la région, et en septembre Tchimkent était
russe. En mai 1865, l’armée du Kokand fut mise en déroute près de Tach-
kent, qui tomba au mois de juin et fut officiellement annexée en
août 1866. En juin 1866, les Russes prirent Khodjent, réduisant l’État de
Kokand à la vallée de la Ferghana. Quelques villes autour de Boukhara
furent également annexées. Sur les terres conquises en 1847-1867, les
Russes créèrent le gouvernorat général du Turkestan, dont le centre
administratif était situé à Tachkent. Le général Kaufman en devint le
premier gouverneur, avec des pouvoirs presque illimités.
En avril 1868, le khan de Boukhara proclama la guerre sainte
contre les Russes. Le 2 mai, après une bataille victorieuse, Kaufman prit
Samarcande, en faisant fusiller un grand nombre de ses habitants. En
juin, Boukhara capitula. Les conditions de paix poussèrent le fils du
khan à la révolte, qui, malgré le soutien de quelques tribus de Zerav-
chan, fut matée par l’armée russe. Le khanat conserva son statut officiel
d’État indépendant (le khan, qui venait périodiquement en visite en
Russie, était d’ailleurs accueilli à Saint-Pétersbourg avec le respect qui
lui était dû), mais le contrôle russe fut renforcé.
Puis vint le tour de Khiva. En 1869, fut fondée la forteresse de
Krasnovodsk au bord de la mer Caspienne. Au printemps 1873, les
troupes russes lancèrent une offensive et Khiva tomba le 10 juin. Le
khanat, formellement indépendant, ne jouit jamais des mêmes égards
que Boukhara : sur tous les sujets, le khan devait demander l’accord du
commandant du district de l’Amou-Daria. La structure intérieure des
deux khanats demeura inchangée, à ceci près que l’esclavage fut aboli.
En 1875, une révolte antirusse éclata dans la Ferghana, mais fut
vite étouffée par les troupes du général Skobelev. En 1876, le khanat de
Kokand fut supprimé et annexé.
Krasnovodsk devint alors la base principale des expéditions contre
les Turkmènes, dont les plus belliqueux étaient les Tékés. En 1879, ces
derniers réussirent à vaincre les troupes du général Lomakine. Mais en
janvier 1881, leur forteresse, Geok-Tepe, fut prise d’assaut par Skobelev
à l’issue d’un siège de trois semaines ; près de 15 000 Tékés furent tués.
Vers la fin de 1883, la Russie reçut la soumission des Turkmènes de
Merv, annexée en 1884. La conquête russe s’acheva avec l’annexion du
Pamir en 1895.
Dans le même temps, une grande révolte des musulmans chinois
(Dounganes) eut lieu dans le Turkestan chinois. Commencée à l’ouest
70 • LE GRAND JEU
de la Chine en 1862, elle se poursuivit en Dzoungarie l’année suivante,
et la région fut divisée en quelques États indépendants. Après quelques
combats, le pouvoir fut pris par Ya’qub Bek, chef des Türks taranchis,
et par le commandant en chef de l’armée de Kokand, envoyé par son
khan pour essayer de rétablir le pouvoir des khoja à Kachgar. En 1865,
Kachgar fut investie, et en 1867, Ya’qub Bek devint le souverain de tout
le bassin du Tarim. En 1870, il vainquit les Dounganes, s’empara
d’Ürümqi et établit un État doté d’une administration régulière, Yetishar
(« Sept villes »), qui signa des traités avec la Russie (1872) et l’Angleterre
(1873). Mais en 1876, ses terres furent reconquises par l’armée chinoise
du général Zuo Zongtang ; Ya’qub Bek fut tué en 1877, et son fils s’enfuit
dans le Kokand. La révolte musulmane fut noyée dans le sang.
Le XXe siècle : le triste sort des provinces
Le pouvoir russe modifia considérablement l’économie de l’Asie
médiane. Le coton fut introduit massivement, de sorte qu’au début du
XXe siècle, l’Asie médiane produisait la moitié du coton consommé en
Russie. Le deuxième changement concerna la construction du réseau de
voies ferrées, reliant cette région au reste du pays. Des nombreux Russes,
surtout des ouvriers, vinrent travailler sur ces chantiers. Les paysans
russes colonisèrent les terres, en particulier les anciens pâturages des
nomades. Tout ceci, ainsi que la hausse des impôts depuis le début de
la Grande Guerre, augmentait la nervosité de la population.
Au début de 1916, les Turkmènes révoltés prirent Khiva, mais ils
furent battus peu après. En juin 1916, Nicolas II donna l’ordre de mobi-
liser des indigènes du Turkestan et de Sibérie âgés de 19 à 31 ans pour
construire des fortifications sur le front allemand. Rendu public pendant
le mois de Ramadan, cet ordre fut interprété par les musulmans comme
un outrage délibéré. La révolte éclata en même temps dans les oasis et la
steppe kazakhes, avant de se propager dans la région de Semiretchye et
de se transformer en une guerre totale des Kirghiz et des Kazakhs contre
les Cosaques et les colons russes. Près de 2 000 colons furent tués par les
insurgés, tandis que dans les campements nomades, les Cosaques égor-
geaient parfois tous les hommes adultes. Matée vers la fin de l’année, la
révolte continua de couver jusqu’à la révolution russe.
Depuis 1884, le Turkestan oriental était une province connue sous
le nom de Xinjiang (« Nouvelle Frontière »). De 1911 jusqu’en 1944, ce
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 71
territoire fut gouverné par des commandants chinois presque indépen-
dants du pouvoir central, tandis que le gouvernement au niveau local
était souvent aux mains des chefs des tribus. En 1921, lors d’un congrès
à Tachkent, les intellectuels türks de la région, très différents de par
leurs origines, proposèrent le nom de Ouïgours (ethnonyme utilisé
auparavant seulement pour désigner les habitants des oasis de Tourfan
et de Hami) pour nommer la totalité des peuples et tribus locaux. L’idée
ne déplut pas aux Russes, dont l’influence était très forte dans le Tur-
kestan, et qui espéraient que la naissance d’un mouvement nationaliste
au sein de ces peuples mènerait à la création d’une nouvelle république
soviétique. Pour leur part, les Anglais menaient des activités semblables
en Kachgarie. Le gouverneur Sheng Shi-cai (1933-1944), qui voulait
obtenir une aide soviétique pour étouffer la rébellion qui avait gagné
toute la région (1931-1934), accorda à l’Union soviétique des droits
exceptionnels sur l’extraction des ressources naturelles et les exporta-
tions provenant de la région. Il se proclamait marxiste et devint même
membre du Parti communiste soviétique. Cependant, en 1942, il préféra
le Guomindang et le généralissime Jiang Jieshi et contraignit les Russes
à quitter la région. Peu de temps après, il fut destitué par les nouveaux
dirigeants de la Chine. En 1943-1944, une grande rébellion éclata dans
la région d’Ili, et les insurgés proclamèrent la république du Turkestan
oriental avec Kouldja comme capitale. Ils reçurent un soutien considé-
rable de la part de l’Union soviétique, qui leur envoya des armes prises
aux Allemands et des officiers qui, souvent, prenaient la tête des déta-
chements d’insurgés. Mais, peu de temps après, l’URSS décida de sou-
tenir les communistes chinois de Mao Zedong plutôt que les séparatistes
ouïgours. En 1955, la république du Turkestan oriental fut abolie, ses
leaders émigrèrent ou furent tués, et le Xinjiang devint une région auto-
nome de la République populaire de Chine. À cette époque, le gouver-
nement chinois leur accorda le statut de peuple le plus nombreux de la
région. À l’heure actuelle, la population chinoise est concentrée surtout
dans les villes et en Dzoungarie, mais dans les régions rurales et le pays
des éleveurs nomades, elle est assez peu nombreuse. Des mouvements
indépendantistes de caractère local et souvent terroriste (comme
l’Armée de libération du Turkestan oriental) existent toujours malgré
un contrôle et une répression sévères du pouvoir central.
Le pouvoir soviétique fut établi à Tachkent le 14 novembre 1917.
Mais le soviet de Tachkent était trop faible pour contrôler toute la
région, et la soi-disant Autonomie de Kokand, fondée par des
72 • LE GRAND JEU
musulmans de la Ferghana, cessa d’exister en janvier 1918, lorsque le
Kokand fut pris par l’Armée rouge. Plus de 10 000 habitants furent mas-
sacrés, et les denrées alimentaires confisquées. La Ferghana répondit par
une guérilla connue sous le nom de « mouvement des Basmatchis ».
L’armée du khanat de Boukhara, soutenue par la population,
repoussa les détachements rouges en mars 1918 ; à Khiva, le chef des
Yomoudes établit un pouvoir despotique et fit la chasse aux sympathi-
sants de la révolution bolchevique. En juin 1918, la révolte des Turk-
mènes des steppes caspiennes fit tomber le pouvoir soviétique, et le
Gouvernement transcaspien fut établi, soutenu par les troupes anglaises.
Mais en 1919, les Anglais se retirèrent, et au début de 1920, les bolche-
viks restaurèrent leur pouvoir dans toute la région transcaspienne.
En juillet 1919, le gouvernement autonome des Kazakhs, fondé en
décembre 1917 et allié aux contre-révolutionnaires russes, reconnut le
gouvernement soviétique et désarma ses troupes. Une offensive contre
Khiva et Boukhara suivit ces événements. Le dernier khan qongrat signa
son abdication ; en avril 1920, le khanat fut aboli et la République sovié-
tique de Khiva proclamée. En août, une « révolte populaire », orchestrée
par les bolcheviks, eut lieu à Tchardjoou (l’actuelle Çärjew, au Turkmé-
nistan), et le « comité révolutionnaire de Boukhara » appela l’Armée
rouge à l’aide. La ville fut prise le 2 septembre 1920, et le 6 octobre, une
république soviétique fut proclamée.
Le mouvement des Basmatchis se trouva renforcé en 1921 par
l’arrivée d’Enver Pacha, un jeune Turc largement responsable du géno-
cide arménien de 1915, qui espérait créer un nouvel État panturc en
s’appuyant sur les Basmatchis. Après quelques succès, il fut tué par
hasard par un soldat arménien, et le projet fut abandonné. Mais les
Basmatchis continuèrent leur lutte jusqu’au début des années 1930,
grâce aux nouveaux combattants qui fuyaient la collectivisation forcée.
Pendant les premières années du régime communiste, Moscou
s’occupa activement du découpage administratif de la région, très
compliqué, surtout dans les zones sédentaires où différentes ethnies se
côtoyaient depuis des siècles. En 1924, naquirent les Républiques sovié-
tiques socialistes turkmène (Turkménistan) et ouzbek (Ouzbékistan) ; en
1929, la République autonome tadjik (Tadjikistan) fut séparée de l’Ouz-
békistan, en devenant République soviétique socialiste. En 1936, deux
républiques autonomes de la République fédérative de Russie, le
Kazakhstan et le Kirghizstan, reçurent le même statut. Le découpage
dépendait souvent davantage d’intérêts économiques que de
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 73
considérations nationales ; ainsi, des villes tadjiks comme Samarcande
et Boukhara étaient restées en Ouzbékistan. Un certain nombre de per-
sonnes furent forcées de changer leur « nationalité ». Ainsi, des milliers
de Tadjiks durent se déclarer ouzbeks pour rendre le découpage plus
plausible.
Les nouveaux États avaient besoin de langues littéraires, ce qui ne
manqua pas de poser des problèmes. Jadis, à Boukhara et dans le
Kokand, on écrivait en persan, et à Khiva en djaghataï, qui servait éga-
lement de lingua franca à tous les Türks de l’Asie centrale. Mais dans
l’esprit des idéologues communistes, cette langue était trop liée au mou-
vement panturc ; il faillait donc s’en débarrasser. Une nouvelle langue
littéraire fut créée pour l’Ouzbékistan sur la base des dialectes locaux.
Pour des raisons analogues, le traditionnel alphabet arabe fut remplacé
par l’alphabet latin en 1929-1930, puis par le cyrillique en 1940-1941.
La plupart des lettrés de la région furent exterminés en tant que
« nationalistes ».
Les nomades se heurtèrent également à d’autres difficultés. La col-
lectivisation et la sédentarisation forcées provoquèrent l’extermination
presque complète du bétail et aboutirent à la grande famine de
1930-1932. Des rébellions spontanées éclatèrent partout, et près de
300 000 Kazakhs s’enfuirent en Chine. Environ 1,5 million de Kazakhs
périrent à cause de la famine et des représailles.
La vie économique de la période soviétique fut marquée par une
certaine industrialisation de la région. Par ailleurs, l’augmentation de la
surface ensemencée de coton, culture qui a besoin de beaucoup d’eau,
causa des problèmes écologiques graves, dont, entre autres, l’assèche-
ment de l’Aral qui ne reçoit presque plus d’eau de l’Amou-Daria et du
Syr-Daria.
Le XXIe siècle : des espoirs encore à concrétiser
Après la chute de l’Union soviétique en 1991, les élites communistes
locales se sont dépêchées de proclamer l’indépendance de leur État afin
de conserver le pouvoir. La faiblesse des forces démocratiques a été la
cause de l’établissement de régimes autocratiques comme au Kazakhstan
ou purement et simplement despotiques comme en Ouzbékistan ou au
Turkménistan, dont le leader, Nyy´azov, a pris le titre de « père des Turk-
mènes ». Le Tadjikistan est traversé [est traversé par une guerre civile
74 • LE GRAND JEU
qui a déjà fait » ou bien « a été traversé » ?] par une guerre civile qui
a fait 50 000 morts et obligé plus de 800 000 Tadjiks à émigrer. L’éco-
nomie de la plupart de ces pays est stagnante, sauf peut-être celle du
Kazakhstan, qui se modernise assez vite.
Les pics du Pamir ont été rebaptisés en 1998. Le plus haut, qui, de
1932 à 1962, se nommait le pic Staline et, de 1962 à 1998, le pic du
Communisme, est devenu le pic d’Ismaïl Samani ; le deuxième par l’alti-
tude, autrefois appelé le pic Kaufman puis Lénine, se nomme désormais
pic de l’Indépendance. Les temps changent, et l’Asie centrale change
avec eux.
Dates repères
530 av. J.-C. – Cyrus II est tué au cours de la malheureuse campagne
contre les Sakas.
522 av. J.-C. – Darius II soumet le Sogd, la Bactrie (une partie de l’Afg-
hanistan actuel) et des terres de nomades.
331 av. J.-C. – Darius III, battu par Alexandre le Grand, est tué en exil
par le satrape de Bactrie.
327 av. J.-C. – Le mariage entre Alexandre et Roxane marque la fin de
la résistance dans la région. Début de l’hellénisation de l’Asie
centrale.
323 av. J.-C. – Mort d’Alexandre. Le Sogd et la Bactrie deviennent des
provinces de l’Empire séleucide.
208 av. J.-C. – Antiochos III reconnaît l’indépendance de la Parthie et
de la Gréco-Bactrie.
Fin du III e -début du II e siècle av. J.-C. – Fondation de l’État des
Xiong-nu.
176 av. J.-C. – les Yuezhi, battus par les Xiong-nu, entament leur migra-
tion vers l’ouest.
141 av. J.-C. – Le dernier roi de la Gréco-Bactrie est détrôné par les
Yuezhi (Kouchans).
138-126 av. J.-C. – Ambassade de Zhang Qian.
121 av. J.-C. – Le général Huo Qu-bing chasse les Xiong-nu du Gansu.
105, 102 av. J.-C. – Expéditions chinoises dans la Ferghana (Dawan).
Établissement de la route de la Soie.
94 apr. J.-C. – Ban Chao restaure le pouvoir de la Chine dans les villes
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 75
du Turkestan oriental dont le contrôle avait été perdu au début du
Ier siècle apr. J.-C.
100-126 (120-146) apr. J.-C. – Règne de Kanichka Ier, apogée de la puis-
sance des Kouchans.
155 – L’État des Xiong-nu est écrasé par les Xian-bi.
220 – L’empire des Han est divisé en trois royaumes. Les Chinois sont
remplacés sur la route de la Soie par les Kouchans.
224 – Ardachir Ier fonde l’empire des Sassanides.
Fin du IVe siècle – Invasion des Kidarites en Transoxiane.
Début du VIe siècle – Apogée des Hephtalites en Asie centrale.
551 – Fondation du khaganat türk.
563 – L’armée unifiée des Sassanides et des Türks écrase les Hephtalites.
582 – Partition du khaganat türk en deux entités.
630 – Les Türks orientaux reconnaissent la souveraineté de la Chine
657 – Les Türks occidentaux sont battus par les Chinois.
618 – Fondation de la dynastie des Tang.
650 – Restauration du pouvoir chinois dans le bassin du Tarim.
670-692 – Les oasis du Turkestan oriental sont sous la domination des
Tibétains.
570-632 – Mahomet, fondateur du califat arabe.
651 – L’empire des Sassanides est détruit par les Arabes.
680 – Fondation du deuxième khaganat türk.
Fin du VIIIe siècle-737 – Khaganat türgesh.
745 – Après la destruction du deuxième khaganat (742), des Ouïgours
établissent à sa place leur propre État.
747 – L’armée chinoise atteint la Ferghana.
Juillet 751 – Bataille de Talas.
774-780 – Dernière révolte antimusulmane dans le Mavarannahr.
864 – Fondation de la dynastie des Samanides.
762 – Le khagan ouïgour embrasse le manichéisme.
787 – Le roi du Tibet se convertit au bouddhisme.
780-822 – Guerre entre les Ouïgours et les Tibétains pour le contrôle
des oasis du Tarim.
840 – Le khaganat ouïgour est détruit par des Kirghiz ; peu de temps
après, les Ouïgours établissent un royaume sédentaire à Tourfan.
840-1137 – Khaganat des Karlouks (l’État des Karakhanides).
880 – Désintégration de l’empire tibétain.
Milieu du Xe siècle – Les Karakhanides se convertissent à l’islam.
977-1150 – État des Ghaznevides.
76 • LE GRAND JEU
985 – Une partie islamisée des Oghuz sous la direction de Seldjouk s’ins-
talle dans le delta du Syr-Daria.
999 – Le dernier Samanide est détrôné par les Karakhanides.
1040 – L’armée ghaznevide est vaincue lors de la bataille de Danda-
naqan par Töghril Bek, fondateur de la dynastie des Grands
Seldjoukides.
1071 – Töghril Bek écrase l’armée byzantine près de Manzikert et occupe
l’Asie mineure.
1097 – Le fondateur de la dynastie des Khwarezmshahs est nommé gou-
verneur du Khwarezm.
1131 – Fondation de l’État du Xi Liao (État des Kara-Khitaïs).
1141 – Les Kara-Khitaïs déciment l’armée de Sandjar, le dernier des
Grands Seldjoukides.
1150-1216 – État des Ghurides.
1187-1217 – Formation de l’empire des Khwarezmshahs.
1155 (1162)-1227 – Temüjin (Gengis Khan).
1206 – Temüjin est proclamé khagan des Mongols sous le nom de
Gengis Khan.
1215 – Les Mongols soumettent la Chine du Nord.
1220-1223 – L’empire des Khwarezmshahs est détruit par Gengis Khan.
1221-1231 – Règne et guerres de Jalal ad-Din.
1237-1242 – Campagne européenne des Mongols sous le commande-
ment de Batu et formation de l’ulus des Djötchides.
1258 – L’Iran est conquis par Hulagu.
1266-1301 – L’État de Qaïdu. Guerres contre les autres États
gengiskhanides.
1271 – Khubilaï prend le titre d’empereur et fonde la dynastie Yuan.
1279 – La Chine est totalement occupée par des Mongols.
1336-1405 – Timur Bek (Tamerlan).
1370 – Timur devient maître de Samarcande.
1379 – Avec le soutien de Timur, Toqtamich devient khan de la Horde
d’or.
1395 – Timur détruit l’armée de Toqtamich, écrase la Horde d’or et sac-
cage ses principales villes.
1402 – Bataille d’Ankara ; Timur détruit l’armée du sultan ottoman
Bayazid II.
1409-1449 – Ulugh Bek gouverne le Mavarannahr.
1428-1468 – Règne d’Abu’l-Khayr Khan, dernier khan de la Horde bleu
unie.
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 77
1458-1469 – Règne d’Abu-Saïd, dernier Timuride, contrôle Mavaran-
nahr et Khorasan.
1450 – Les Oïrats s’installent en Dzoungarie.
1500 – Début du règne de Shïbani Khan.
1501 – Isma’il Safavi devient shah d’Iran et fonde la dynastie des
Safavides.
1510 – Shïbani Khan est tué lors d’une bataille malheureuse contre des
Safavides. Les Iraniens occupent toutes les terres jusqu’au
Syr-Daria.
1511 – Le khanat des Arabshahides est fondé à Khwarezm.
1512 – Des Shïbanikhanides reconquièrent Mavarannahr et Samarcande
en les divisant en quatre khanats.
1521 – Les Mangïts battent les Kazakhs et deviennent souverains de
Dasht-i-Qïpchaq.
1526 – Bâbur envahit l’Inde et y fonde la dynastie des Grands Moghols.
1583 – A´ bdallah se proclame khan suprême des Ouzbeks après avoir
aboli les khanats de ses cousins.
1593-1596 – A ´ bdallah conquiert le Khwarezm.
1598 – Mort d’’Abdallah.
1598 – Les Arabshahides reviennent au Khwarezm.
1599 – Sur les ruines de l’État d’’Abdallah sont fondés les deux khanats
des Janides (Ashtarkhanides), Boukhara et Balkh.
1603 – Khiva devient la capitale du Khwarezm.
1552 – La Russie conquiert Kazan.
1556 – Le khanat d’Astrakhan est détruit par les Russes.
1563 – Koutchoum fonde le khanat de Sibérie.
1581 – Les Cosaques installés sur les bords du Yaïq pillent Saraïtchik, la
capitale de la Grande Horde des Mangïts.
1598 – L’État de Koutchoum est détruit par des Russes.
Début du XVIIe siècle – Une partie des Oïrats, les Kalmouks, se séparent
de leurs compatriotes en se déplaçant vers la Volga.
1635 – Formation de la confédération des Dzoungars (Oïrats
occidentaux).
1642 – Les Oïrats de Gouchi-khan occupent le Tibet et intronisent le Ve
dalaï-lama.
1670-1697 – Règne du chef oïrat Galdan-Bosoktu Khung-tayiji.
1682 – L’ulus djaghataïde est anéanti par des Oïrats.
1696 – L’armée de Galdan-Bosoktu est décimée par les Mandchous au
nord de Pékin.
78 • LE GRAND JEU
1715-1743 – Les Russes construisent des lignes de fortifications (liniya)
contre les Kazakhs et les Oïrats.
1716 – L’expédition russe de Buchholz est écrasée par des Dzoungars.
1717 – Le détachement russe de Bekovitch-Tcherkasski est massacré par
des Khiviens.
1717 – Le khanat kazakh se scinde en trois zhuz.
1726 et 1730 – Deux victoires importantes des Kazakhs sur les Oïrats.
1736 – Nadir Shah Afshâr détrône la dynastie safavide et se proclame
shah d’Iran.
1740 – Khiva et Boukhara sont soumises par l’armée de Nadir Shah.
1756 – Muhammad Rahim Atalïq Manghït se proclame khan de Bouk-
hara de la nouvelle dynastie manghïte.
1755 – La Dzoungarie est conquise par la Chine.
1759 – Révolte en Dzoungarie ; la plupart des Oïrats sont massacrés.
1760 – Les Chinois occupent la Kachgarie ; le Turkestan oriental devient
chinois.
1771 – La plupart des Kalmouks quittent la Russie pour la Chine.
1763-1798 – Règne de Narbouta Bey, chef de la tribu Ming, qui unifie
la Ferghana sous le pouvoir de Kokand.
1804 – Des chefs qongrats se proclament khans de Boukhara.
1827-1860 – Règne de Nasr’Ullah, émir de Boukhara.
1847 – Les premières forteresses russes sont construites près du Syr-Daria
et dans le Semiretchye.
1862 – Révolte musulmane dans l’ouest de la Chine.
1870 – Ya’qub Bek, le chef des rebelles, unifie sous son pouvoir tout le
Turkestan oriental.
1871-1883 – Occupation de la région d’Ili par l’armée russe.
1877 – Mort de Ya’qub Bek et reconquête chinoise du Turkestan
oriental.
1863 – Les Russes annexent les terres kirghizes adjacentes à l’Issïq-köl.
1866 – Kokand perd Tachkent et Khodjent, qui deviennent russes.
1867 – Les Russes fondent le gouvernorat général du Turkestan, et le
général Kaufman en devient le premier gouverneur général.
1868 – Après la défaite de la guerre sainte, le khanat de Boukhara devient
vassal de la Russie.
1873 – Le khanat de Khiva, vaincu par les Russes, devient vassal de
l’Empire russe.
1876 – Le khanat de Kokand est supprimé et annexé.
1881 – Prise de Geok-Tepe par Skobelev et victoire sur les Tékés.
1. ARCHÉOLOGIE DU GRAND JEU : UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ASIE CENTRALE • 79
1884 – Annexion de Merv.
1884 – La province chinoise du Xinjiang est fondée sur les terres du
Turkestan oriental.
1895 – Rattachement du Pamir à la Russie.
1911-1944 – Indépendance de facto du Xinjiang gouverné par des géné-
raux chinois.
1916 – Révolte antirusse en Asie médiane.
7 novembre 1917 – Révolution bolchevique à Saint-Pétersbourg.
Fin novembre 1917 – Inauguration du gouvernement du Turkestan
autonome à Kokand.
Décembre 1917-juillet 1919 – Autonomie des Kazakhs.
Janvier 1918 – Kokand est prise d’assaut par l’Armée rouge. Des répres-
sions provoquent une longue guérilla des Basmatchis.
Mars 1918 – Les Bolcheviks sont chassés de Boukhara et de Khiva.
Juin 1918-début 1920 – Création du Gouvernement transcaspien.
Avril 1920 – Abolition du khanat de Khiva qui est remplacé par la Répu-
blique soviétique populaire de Khwarezm.
2 septembre 1920 – Boukhara est prise par l’Armée rouge.
6 octobre 1920 – Proclamation de la république soviétique populaire de
Boukhara.
1924 – Fondation des Républiques soviétiques socialistes turkmène et
ouzbek.
1929 – Fondation de la République soviétique socialiste tadjik.
1929-1930 – L’alphabet arabe est remplacé par le latin en Asie médiane.
1930-1932 – Famine dans les steppes kazakhes, causée par la
collectivisation.
1931-1934 – La révolte au Xinjiang est réprimée par les Chinois avec
l’aide soviétique.
1936 – Fondation des Républiques soviétiques socialistes kazakhe et
kirghize.
1940-1941 – Introduction de l’alphabet cyrillique dans les républiques
soviétiques de l’Asie médiane.
1944 – Proclamation de la république du Turkestan oriental.
1955 – Fondation de la région autonome ouïgoure du Xinjiang de la
RPC.
80 • LE GRAND JEU
BIOGRAPHIE DES AUTEURS
Les directeurs d’ouvrage
Jacques Piatigorsky est diplômé de l’Institut d’études politiques de
Paris, MBA Columbia University (New York), et banquier international.
Il a codirigé L’Empire khazar, VIIe-XIe siècle. L’énigme d’un peuple cavalier
(Paris, Autrement, 2005).
Jacques Sapir est économiste, directeur d’études à l’EHESS et spécialiste
de l’Europe de l’Est et de la Russie. Parmi ses derniers ouvrages, on peut
citer : Le Nouveau XXIe Siècle. Du siècle « américain » au retour des nations
(Paris, Le Seuil, 2008) et La Fin de l’eurolibéralisme (Paris, Le Seuil, 2006).
Il a codirigé L’Empire khazar, VIIe-XIe siècle. L’énigme d’un peuple cavalier
(Paris, Autrement, 2005).
Les contributeurs
Sergueï Dmitriev, candidat ès sciences [AR9]historiques, doctorant en
histoire à l’École pratique des hautes études, est chargé de recherches
au département de sinologie de l’Institut d’orientalisme de l’Académie
des sciences de Russie. Il a été conseiller scientifique du film Mongol de
Sergueï Bodrov (2007).
248 • LE GRAND JEU
Juliette Le Doré, diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris, est
doctorante à l’Université libre de Bruxelles, où elle s’est spécialisée sur
l’Asie centrale. Elle travaille par ailleurs pour l’ONG Human Rights
Watch. Elle a effectué de nombreux séjours en Asie centrale, comme
chercheuse mais aussi comme observatrice pour l’OSCE.
Alexey Tereshchenko est doctorant à la faculté d’histoire de l’univer-
sité de Moscou et de Paris-IV Sorbonne, ainsi que chroniqueur en his-
toire pour le magazine Vokrug Sveta. Il a participé à L’Empire khazar,
VIIe-XIe siècle. L’énigme d’un peuple cavalier (Paris, Autrement, 2005).
BIOGRAPHIE DES AUTEURS • 249
TABLE DES MATIÈRES
Introduction. Actualité du Grand Jeu
Jacques Piatigorsky et Jacques Sapir ............................................................ ???
Prologue. Mackinder avait-il raison [AR10] ?
Juliette Le Doré .................................................................................................. ???
1. Archéologie du Grand Jeu : une brève histoire de l’Asie
centrale
Sergueï Dmitriev ............................................................................................... ???
2. Le tournoi des ombres
Alexey Tereshchenko ....................................................................................... ???
3. La fin de la guerre froide et le renouveau du Grand Jeu :
incompréhensions et confrontations russo-américaines
Jacques Sapir...................................................................................................... ???
4. L’Union européenne fait son entrée dans le Grand Jeu
Juliette Le Doré .................................................................................................. ???
5. Le Grand Jeu : tout un roman
Alexey Tereshchenko, avec la collaboration de Sergueï Dmitriev ........ ???
Bibliographie .......................................................................................................... ???
Table des cartes et encadrés .............................................................................. ???
Index des noms de personnes.......................................................................... ???
Biographie des auteurs ....................................................................................... ???